Majetic: « Club Dread « 

Pour Justin Majetich alias Majetic, la musique est un terrain de jeu et d’expression où tout est permis, comme celui de bousculer les habitudes et de faire fonctionner notre cortex en mode réceptacle à émotions, délaissant un certain classicisme pour entrer par la porte de service et surprendre l’auditeur.

Club Dread est un merveilleux exercice de style qui allie indie pop et expérimentations électroniques, à rapprocher du travail de Dirty Projectors et de la sensibilité d’un Perfume Genius.

Tout est en suspension, tiraillé entre forces telluriques et fragilité à fleur de peau, la voix de Majetic servant de liant et de point d’intersection entre les combinaisons aériennes et les rythmiques aux déhanchés déviants, flirtant subtilement avec un dancefloor pour créatures de la nuit.

Naviguant entre intimité dénudée et écorchures profondes, Club Dread est un album auréolé de lumières mouvantes, déployant des atmosphères aux couleurs changeantes, à la finalité cohérente, le tout servi par une production ciselée, offrant à l’ensemble un relief taillé dans un matériau précieux. Imposant addictif et contraignant.

***1/2

Styrofoam: « We Can Never Go Home »

Le nouvel opus de Arne Van Petegem, alias Syrofoam, We Can Never Go Home se veut uniquement instrumental, certes « poppy » mais beaucoup plus modeste dans son approche d’ensemble que dans ses précédentes réalisations plus boursouflées.

Les rythmiques et mélodies accompagnent donc cette volonté, les premières n’étant pas trop appuyées, entraînantes juste comme il faut, tandis que les secondes sont à la fois touchantes et emballantes (« Love Restores Almost Everything) ».

Instrumentalement, si les machines et quelques synthés sont toujours majoritaires, une guitare électrique saturée peut aussi venir proposer quelques traits acérés « (Did Your Mouth Buy You This Scar ?). » Frais et agréable, l’album déroule ainsi ses quarante minutes dans un parfum d’innocence et de simplicité retrouvées, au gré d’une electronica pure et sympathique.

Ajoutons des conjonctions rythmiques et des redoublements mélodiques du plus bel aloi et une construction stratégique digne d’un orfèvre du « sequenecing » et on obtiendra un très beau point d’orgue d’un disque qui sonne comme la confirmation d’une renaissance.

***1/2

Amnesia Scanner: « Another Life »

Ville Haimala et Martti Kalliala, le duo qui compose Amnesia Scanner, livrent un premier album qui en met plein les oreilles, de par la pertinence de leurs compositions en forme de miroir sans tain d’un monde qui part en vrille, et une utilisation brillante des nouvelles technologies, exploitées sous toutes leurs coutures ou presque.

Arty et avant-gardiste sous pour autant être abscons, Another Life est un opus à la complexité raffinée, où les couches et les styles se superposent avec souplesse, explosant les conventions pour flirter avec une certaine idée du chaos, faussement désordonné.

Tout est histoire d’angle et d’approche, bribes de métal, électro aux pulsations dancehall, vocaux trafiqués, noise vocodée… Amnesia Scanner s’en donne à coeur joie pour faire éclater en mille morceaux les atmosphères en mouvement, secouant les rythmiques à coups de shakers timbrés.

Musique pour musée d’Art Contemporain ou source sonore pour dancefloor futuriste cherchant à bousculer des danseurs en état de transe, Another Life mélange subtilement séquences hardcore et expérimentations sauvages, virées poétiques et ambient rouillé, avec une intelligence qui vire à l’obsession.

Un album des plus intransigeant et intrigant qui peut s’avérer jouissif, sous certaines conditions.

***1/2

Kammerflimmer Kollektief: « There Are Actions Which We Have Neglected and Which Never Cease to Call Us »

Kammerflimmer Kollektief est un sextet allemand qui se propose de façon tout à fait chevaleresque de mixer free jazz, musique expérimentale, noise et post electro. Ça vous a l’air improbable ? Eh bien certes, ça peut l’être parfois. Les titres sont cependant assez variés dans leur ambiance et ne manquent pas de relief ni de couleur. L’instrumentation y joue un rôle prépondérant ; des crissements de saxophone aux plaintes étirées d’un accordéon, de la profondeur de jeu de la contrebasse aux bribes électro et samplées peuplant l’arrière-plan, il y a du monde à voir.

De la longue et chaotique « Action 1 » à la twin peakesque « Action 7 », on traverse des paysages de cinéma, tantôt arides et escarpés, tantôt crépusculaires et étouffants. Les différences sont subtiles, la musicalité du groupe l’est tout autant, mais on passe au final un beau moment, en-dehors du monde réel, et extrait de toute logique mercantile.

***1/2

Andrew Tuttle: « Andrew Tuttle »

Dans le sillage de Daniel Bachman ou Richard Osborn Andrew Tuttle est un artiste dont cet album éponyme est, contrairement aux apparences, le troisième.. Adepte comme John Fahey, Morton Feldman ou de Keith Fullerton Whitman, ce guitariste Australien, à la fois compositeur et improvisateur a collaboré par le passé avec des gens comme Julia Holter ou Steve Gunn.

Accompagné d’un banjo, d’une guitare acoustique et d’un synthétiseur, il a composé cet album aux multiples reflets, aux tonalités changeantes et aux textures très riches, dans lequel son finger-picking fait des merveilles pour donner vie à des motifs de guitares bucoliques et très doux dans un style qui rappelle par moment le travail d’un certain Jim O’Rourke.


En guise d’arrangements, il propose des sonorités électroniques, des bourdons, des parties de guitares triturées dans des morceaux qui évoquent la solitude des vastes étendues sauvages ou de paysages de montagne magnifiques. Une perle de musique pour voyager, à découvrir très vite !

***1/2

Jon Hopkins: « Singularity »

Après avoir terminé le long cycle de tournée suivant son excellent album sorti en 2013, Immunity, Jon Hopkins aurait exploré différents états de conscience en adoptant des techniques de méditation et autres pratiques, disons, stupéfiantes.

Cela l’aurait alors mené à adopter d’autres processus de création, et voilà Singularity. Cet opus se veut un voyage de musique électro mais aussi une aventure sensorielle, profondément organique, dont l’objet est de faire s’exprimer les tréfonds de la conscience à travers les sons.

Cet enregistrement se décrit comme un univers en soi «qui se dilate et se contracte vers un même point infinitésimal». De magnifiques séquences électroniques y côtoient les chants humains, assortis de délicates exécutions instrumentales, ces fréquences stratosphériques alternent avec des passages de grande intensité technoïde.

Cette odyssée implique plusieurs paliers où la pulsation n’est pas un préalable absolu, mais bien l’un des divers états recherchés et atteints. La qualité et la diversité des éléments texturaux sont ici remarquables; tout s’imbrique dans une trame dramatique fort bien menée.

On peut toutefois déplorer la relative pauvreté harmonique de certaines propositions, signe évident d’une méconnaissance comme on l’observe si souvent chez les compositeurs autodidactes sur le territoire électronique. Léger détail dans cette odyssée de l’intérieur.

* * * 1/2

Ásgeir Einarsson: « Afterglow »

Ásgeir Einarsson est un chanteur venu d’Islande que son premier album avait placé dans le mouvance post-folk à la Bon Iver. Afterglow le voit bénéficier de la collaboration de John Grant et s’éloigner de ce registre avec une approche pleine de sensualité où se mêlent pop orchestrée et electronica fantomatique.

D’interprète timide et compassé, Einarsson s’est transformé en artiste plus audacieux avec des vocaux plus cosmiques et des arrangements fait de beats aiguisés

En son début de carrière, Einarsson expliquait que, issu d’un village reculé, il n’y avait rien d’autre à faire que de la musique.

Maintenant que l’on estime qu’1/4 de la population islandaise possède son disque, on accueillera sans réticence fourmillement éthéré (« Unbound »), sursaut pour s’échapper du sommeil émollient (« Stardust ») et onirisme fiévreux de « Fennir Yfir’ »,moment incontournable  où la glaciation est faite des carillons d’un piano et de cette grandeur orchestrée qui évite le pompeux  et distille le confort.

***

Children of Alice: « Children of Alice »

Children of Alice, selon leurs propres dires produisent, depuis plusieurs années, des paysages sonores à la fois amorphes et intoxicants sous le patronyme du collectif Folklore Tapes. Ils sont constitués de James Cargil, son collègue Raj Stevens (Broadcast) et Julian House co-fondateur de Ghost Box Records.

Ce « debut album » se veut difficile tant, si on s’en tient à la terminologie « amorphe », il n’a pas véritablement de forme identifiable. Le résultat noua amène à quelque chose qui peut s’avérer excitant et vecteur de sens mais cela peut également signifier un manque de structure et de focus. C’est un peu dans ce travers que tombe l’album.



Celui-ci est bâti autour de quatre passages, « Harbinger of Spring », « Rite of the Maypole », « Invocation of a Midsummer Reverie » et « The Liminal Space ». Amorple il l’est certes mais il a néanmoins une fonction hypnotique dans la mesure où il semble vouloir cumuler les espaces en, hélas,les étirant d’une manière qui semble affranchie de toute limite. On peut aimer le jeu sur le son mais on peut, aussi, y trouver une ébauche de mélodie ou de rythme ; rien de tel ici mais plutôt la sensation d’un disque qui veut en dire beaucoup sans, toutefois, exprimer quelque chose. Children of Alice est, paradoxalement, un opus insulaire et verrouillé.

**

Alex Clare: « Tail of Lions »

Il peut être difficile de se sentir inspiré quand on est entouré de technologies, Alex Clare a, lui, trouvé la solution : mettre au point ses compositions dans un bateau avec son bassiste Chris Hargreaves.

L’album qui s’en suit, Tail of Lions, voit le chanteur se muer en véritable auteur-compositeur, maturant vers des sujets aussi vastes que la maladie mentale (la pulsation de« Basic ») ou cet hymne à la survie qu’est le hard-funk de « Surviving Ain’t Living » et son solo de guitare.

Clare aborde ici les difficultés à maintenir une relation stable, le « single » « Tell Me What You Need » entrecoupé par des percussions pesantes et un chorus chargé de synthétiseurs.



Pour maintenir cet équilibre, il s’est converti au Judaïsme orthodoxe, phrase dont le titre de son album est diréctement tiré. Certains titres, « Get Real » ou « Gotta Get Up », abordent la tension entre sa foi et le monde réel et une des accalmies qu’il y puise se retrouvera dans une composition a cappella et en mid-tempo, « Tired From The Fire ».

Le disque se termine de manière contemplative, « You’ll Be Fine », où mes questions existentielles n’on plus lieu d’être. Quand on saura que l’artiste a eu des démêlés avec son label précédent, on comprendra que les thématiques spirituelles prennent le pas sur des interrogations terre à terre et que Taile of Lions révèlent, en matière de spiritualité, bien plus qu’un disque pop stricto sensu.

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Sarah Schonert: « My Unwinding State »

Sarah Schonert est une artiste d’electronica originaire d’Illinois et dont My Unwinding State est le quatrième album. Son disque n’est pas avare de synthés et de vocaux dont les nappes sonores rappèleront Enya. Enregistré chez elle, on retrouvera toutes les caractéristiques de bidouillages expérimentax, le tout dans un environnement qui n’a aucune peine à être vecteur d’isolation.

Quelques incursions viseront à s’extérioriser (« Break Me Down » ou « Laundry Day ») mais le font de manière qui reste ancrée dans des structures pop traditionnelles.

Schonert est influencée par la théâtralité et le dynamisme atypique de Kate Bush et le disque donne, en effet, l’impression d’avoir été mis en place pour étayer une chorégraphie.

On retiendra quelques titres déchiquetés et angulaires comme « Corners » ou d’autres en quête de beauté immaculée (« Trade My Smile »).

On restera perché sur un vil qui penche, soit soit l’intimité, soit vers l’expansivité, comme si on était convié à une exploration dont nous n’aurions pas droit de vister les creux et les niches.

**1/2