Espen Sommer: « Eide The Waves »

Après avoir mis Alog en sommeil, c’est à présent Phonophani, son projet solo, qu’Espen Sommer Eide délaisse pour publier un disque sous son nom propre, à l’occasion également d’un nouveau changement de label et après fait le tour des maisons de disques les plus intéressantes de son pays, la Norvège. Ce mouvement se trouve, en l’espèce, justifié par une évolution stylistique puisque ce nouvel effort se veut davantage expérimental, et complètement électronique.

Issu d’une résidence d’un an aux Pays-Bas, The Waves est un travail conçu à partir du roman du même nom de Virginia Woolf, dont Espen Sommer Eide entend aussi reprendre le principe du flux de conscience, pour élaborer ses sept morceaux. Avec des extraits du texte (mais aussi d’autres provenant de compagnons de l’écrivaine au sein du groupe de Bloomsbury) lus ou chantés par une voix féminine, le lien est explicite et trace un parallèle entre le monologue dit par cette personne et celui, musical, déployé par le Norvégien. Sa petite électronique pointilliste, faite de structures minimalistes, de notes tenues, de micro-souffles et de touches répétées au piano diffère de ce à quoi le compositeur nous avait habitués, légitimant à nouveau le fait d’avancer sans pseudonyme.

À certains moments, l’aspect véritablement mélodique reprend le dessus, avec l’apparition de ce qu’on rapprocherait d’une sorte de clavecin électronique ou autre instrument permettant d’accompagner l’évolution dans une salle de bal attenante à un salon de jardin (« Balzaal Tuinkamer »). Ici, ce sont même les voix féminines qui se superposent, comme si les différents monologues des Vagues s’empilaient. Plus loin, un grésillement sourd apparaît, contrebalancé par des gazouillis d’oiseaux du « jardin d’hiver » (« Wintertuin »). De fait, la résidence néerlandaise d’Espen Sommer Eide s’est déroulée dans une maison reconvertie en centre d’art, expliquant les intitulés des morceaux, dénommés d’après certaines pièces du bâtiment.

Si les multiples influences auraient pu laisser craindre un disque trop référencé (« Wachtkamer », morceau de conclusion, se présente même sous la forme d’un générique, listant oralement les crédits du disque), The Waves trouve pourtant sa personnalité propre. Forme de réduction émaciée des travaux précédents d’Espen Sommer Eide, ce nouveau disque s’inscrit ainsi de manière assez cohérente dans sa discographie.

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Daniel Lopatin: « Uncut Gems »

Une bonne bande originale de film devrait donner envie d’aller voir le long métrage au service duquel elle se met. Le thriller des frères Sadie mettant en vedette Adam Sandler dans le rôle d’un joaillier criblé de dettes de jeu bénéficie du savant travail du compositeur avant-gardiste Daniel Lopatin, alias OneohtrixPointNever.

Beaucoup moins aride que lorsqu’il travaille sous son pseudonyme, Lopatin installe une ambiance définie par les timbres des synthétiseurs vintage avec lesquels il travaille — sur « The Ballad of Howie Bling » en ouverture, et plus tard avec « Back to Roslyn » et son solo de saxophone, ça sonne comme Vangelis sous hallucinogène. À l’opposé, sur « The Fountai »n et surtout « School Pla »y, Lopatin exprime le genre d’anxiété que maîtrisait John Carpenter lorsqu’il composait les bandes originales de ses classiques des années 1980. L’utilisation judicieuse d’une chorale, en ouverture, sur « Windows » puis « Mohegan Suite », appuyée par les synthés, insuffle urgence et gravité à l’ensemble.

***1/2

James Murray: « Embrace Storms »

Pour ce nouvel album solo, venant trois semaines après son disque réalisé en collaboration avec Francis M. Gri, James Murray reprend le schéma de son dernier effort en solitaire : un disque constitué de deux morceaux d’une vingtaine de minutes chacun, concentré sur une ambient homogène à la construction progressive. On connaît les qualités du Britannique, et notamment sa capacité à proposer un travail marqué par la belle luminosité de ses nappes.

On les retrouve naturellement ici, mais agrémentées d’un petit quelque chose supplémentaire, par le biais de quelques rythmiques régulières, façon caisse claire frappée aux balais (le premier tiers de «’In Your Head »), plus graves (la suite de ce même premier titre) ou semblables à des pulsations cardiaques (le début du bien-nommé « In Your Heart »).

Par cette entremise, la musique de James Murray trouve un utile relais de croissance, une sorte d’intelligent rebond, loin de s’en tenir à des acquis pourtant bien solides, à l’image de ces sonorités semi-aquatiques de la seconde moitié de « In Your Heart », façon verre frotté.

Possiblement moins émouvant que certaines de ses sorties précédentes, Embrace Storms connaît également une évolution de chacun de ses deux morceaux qui nous apparaît comme moins travaillée, même si aucun des deux ne se fait lassant ou répétitif. Pour le décrire autrement : ramassés sur un temps plus réduit, en conservant les composantes qui les caractérisent avantageusement, ces deux titres auraient probablement été plus convaincants.

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The Chap: « Digital Technology »

Ce combo londonien fête son grand retour après trois ans de sessions studio entre Londres et Berlin. À tout juste vingt-ans d’existence, la formation offre ainsi un septième album où l’ambiance cyber-pop se mêle aux textes dystopiques.
Les
Anglais se démarquent ici avec une musique électronique décadente, attractive et bipolaire. Le ton est donné par une foule de sentiments et d’oscillateurs analogiques en surchauffe : la question du renouvellement musical est prise au sérieux durant les quarante-deux minutes de cette épopée numérique. Comme à l’accoutumée, les mélanges improbables des styles donnent à ce Digital Technology une vision instable mais attirante ; bien sûr seuls The Chap en ont le secret.
Cela peut-être à quitte ou double puisque de manière générale ce virage esthétique implique que les machines prennent le dessus sur les guitares. Les hostilités sont lancées avec l’introduction mélancolique de « Bring Your Dolphin », un point de départ plutôt entraînant mais qui reste encore bien timide. Il ne faut que peu de temps avant que les choses se mettent à déraper. L’inlassable boucle de Pea Shore fait plonger l’auditeur dans le courant de l’ambiant-music trituré à la fuzz, tandis que « I Am The Emotion » nous fait entendre une curieuse danse techno pop. Par la suite The Chap se montrent encore plus radicaaux dans leurs choix de transition. « I Recommend You Do The Same » représente l’une des plus grosses folies du disque avec une énergie venue directement des raves berlinoises, et se voit prolongée par la noirceur inquiétante de « Merch ».


Quelques titres sont prévus pour calmer les tempêtes. Parmi eux, il y a carte de la douce nostalgie : « Loaded Words » est une mélodie synthétique qui laissera rêveur plus d’un, tout comme la ligne de chant interprétée dans la ballade « Hard ». Entre ces deux morceaux, « Toothless Fuckface » rend un hommage aux sets de Simian Mobile Disco avec un beat ultra-répétitif facile à intégrer dans une playlist destinée aux clubs. The Chap décident de terminer leur dernier essai en brouillant encore nos anticipations. Les guitares se cherchent sur une place dans « Help Mother », malheureusement le format pop de la chanson ne convainc pas à ce stade de l’écoute. « Don’t Say It Like That » est choisit pour clore l’album avec une atmosphère futuriste laissant la place nécessaire aux mimiques du chanteur, bien décidé à jouer sur l’ironie.
Digital Technology possède plusieurs niveaux de lecture et montre toute la complexité des compositions des anglais. Le groupe est fidèle aux idées qui l’ont fait connaitre : mettre à feu les tendances, piéger les auditeurs et ne surtout pas se brider par les instruments. Ce dernier LP fait miroir à une société qui communique de plus en plus par messagerie instantanée, et ce futur incertain imaginé et mis en musique par le quintet retiendra sans doute une attention singulière. Un retour en force.

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Georgia: « Seeking Thrills »

Georgia, c’est l’auteure-compositrice-interprète anglaise Georgia Barnes (fille de Neil du duo dub-électronique Leftfield !), et Seeking Thrills est son second disque, qui arrive cinq ans après Georgia. Et c’est bon partout, sur les plans de l’écriture pop, des orchestrations électroniques — comme avec New Order à l’époque, elles sont très influencées par les sons du techno de Detroit et du house de Chicago — et de la réalisation détaillée.

Pensons à une version plus joviale des Écossais CHVRCHES (la comparaison saute aux oreilles sur « 24 Hours », notamment), musicalement plus diversifiée aussi, alors que Barnes touche à la bass music (caverneuse « Mellow », duo avec la MC Shygirl) ou à des rythmiques s’approchant davantage de celles du hip-hop, comme sur « Ray Guns » qui, elle, lui attirera à nouveau des comparaisons avec M.I.A. La musicienne maîtrise l’art de la chanson brève et efficace et des refrains qui nous habitent dès la première écoute, sans toutefois dériver vers la pop à numéros. À se mettre dans les oreilles pour illuminer les jours gris.

***1/2

Ed Carlsen: « Morning Hour »

Cette production ressemble à ces enregistrements où des musiques mêlent instruments classiques traditionnels (ceux du Dobry Ton String Quartet notamment) et sonorités électroniques « deep ».

Écrit et enregistré par Ed Carlsen au cours de ces deux dernières années du côté de Cracovie en Pologne mais également dans sa ville natale de Cagliari en Italie, Morning Hour est un disque de Modern Classical dans lequel cordes, piano et guitare forment une synergie parfaite avec les sonorités électroniques.

Comme chez Nils Frahm, par exemple, les compositions aux mélodies célestes d’Ed Carlsen dégagent beaucoup d’intensité et de lyrisme et révèlent au final une dimension cinématographique évidente.
Un beau disque, fait de brillance et d’espoir, qui amènera une douce lumière dans votre journée tant il est fait de grâce et de douceur.

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Isan: « Lamenting Machine »

Ayant signé leur retour par l’excellent Glass Bird Movement, paru il y a trois ans, les Anglais d’Isan étaient restés assez discrets depuis. En cet automne 2019, ils reviennent avec un nouvel album et reprennent donc leur rythme habituel de trois ou quatre ans entre deux séquences d’actualité discographique et scénique. Restés, donc, sur le très bon souvenir du précédent album, on pouvait cependant redouter une certaine difficulté à rester aussi haut que ne l’est le duo sur l’échelle de l’electronica tendre et mélodique.

En toute hypothèse, les Britanniques savent toujours aussi bien mettre en place des atmosphères accueillantes, parcourues par des composantes assez minimales et joliment cotonneuses. Possiblement moins mélodiquement affirmé que certains de ses prédécesseurs, Lamenting Machine se fait également peu marqué au niveau rythmique, privilégiant, par conséquent, une approche globale passant par la mise en place d’une atmosphère soignée et raffinée. Assurément de bon niveau, le premier tiers des morceaux interprétés par Antony Ryan et Robin Saville laisse ainsi un peu sur sa faim, comme si le duo en conservait sous le pied, opérant un rien en roue libre.

Puis arrivent des pistes comme « Ichthyosaur », avec sa pulsation souterraine et sa montée en puissance progressive, « Strix Aluco » et les consonances aquatiques de ses rythmiques, Ephemeroptera et ses notes perlées ou encore « Calliscope » et son battement régulier façon coup de fouet électronique. Confirmations de l’impeccable savoir-faire et de l’impressionnante maîtrise technique d’Isan, ces morceaux dessinent, quand on appréhende l’album avec un pas de recul, une architecture très pensée, conduisant l’auditeur à pénétrer le disque au fur et à mesure, à se familiariser avec le registre pratiqué tout d’abord, avant de le travailler ensuite. Manière de revenir au point de départ, Lamenting Machine se clôture par le morceau-titre, aux reliefs assez traditionnels pour Isan, mais qui s’inscrit donc dans une forme de logique de boucle et referme un disque moins commun que ce que son début pouvait laisser supposer… et craindre.

***1/2

Amon Tobin: « Long Stories »

La musique d’Amon Tobin évoque toujours quelque chose d’organique. C’est un peu comme s’allonger dans la forêt et prendre le temps d’observer le monde sous nos pieds. Et alors là, quel théâtre incroyable, il y à là, juste sous notre nez, un monde si riche, si flamboyant, si plein de vie et de rebondissement, quel le simple fait que nous n’en ayons pas connaissance confine à l’absurde. C’est un vaudeville qui se joue dans la mousse, devenues forêt pour l’occasion et l’échelle, c’est un univers qui s’offre plein et entier à notre découverte avide, tout plein de questions métaphysique qui en découlent naturellement.

C’était le fait de George Haskell, un biologiste américain qui observa, pendent un ans, à la loupe, un petit coin de forêt. Il en tira  un livre, intitulé simplement « Un ans dans la vie d’une forêt » Reflexion sur le vivant, sur l’impact de l’homme sur la nature, mais aussi questionnement philosophique et même théologique. C’est d’ouverture qu’il est question, et de la difficulté appréhender des échelles de grandeurs qui diffère du nez au milieu de notre visage. Si ce livre avait eu une bande son, ça aurait été cet album là.

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Jonas Meyer: « Konfusion »

Konfusion est le premier album d’un musicien allemand n’ayant jusqu’alors rien publié. Avec son travail assez fin sur des sonorités issues d’instruments réels (piano, principalement) et d’électroacoustique, Jonas Meyer paraît se situer bien dans la lignée de ce que le label gallois qui l’a signé peut proposer, à savoir une électronique un peu expérimentale, d’apparence assez minimale mais parcourue par de vrais accents mélodiques ou colorés. Avec ses morceaux assez longs (plus de sept minutes de moyenne), l’Allemand peut déployer ses composantes de jolie manière, intégrant par exemple des rythmiques au mitan de « Strömung ».

À ce titre, il appert que, plus on avance dans le disque, plus les pulsations se font présentes, suppléant progressivement le traitement du piano ou du synthé, offrant des propositions plus ouvragées, prenant davantage de corps et de consistance (« Verflechtung »). Les dix premières minutes du disque étaient donc un peu des leurres et l’horizon de Jonas Meyer s’avère beaucoup plus riche qu’imaginé, beaucoup plus dense aussi, avec des éléments parfois quasi-envahissants (les grésillements saturés de « Zwischen »).

Pour boucler la boucle, mais également capitaliser sur ces morceaux, « Sekundenschlaf » clôt, par ses dix minutes, l’album dans une forme plus ascétique (dans sa première moitié) avec jeu sur la luminosité de certaines sonorités, avant d’accueillir des accords de synthé, oscillants et réverbérés.

***1/2

Marcus Fischer: « On Falling »

Les compositions de Marcus Fischer sont de celles qui se dérobent à la compréhension pour mieux irriguer les sens. Le natif de l’Oregon peaufine ainsi depuis une dizaine d’années un ambient magnifiquement minimaliste et a déjà livré une poignée d’albums de haute volée.

Une certaine poésie abstraite se dégage des environnements sonores créés par Fischer, dans ce qu’ils donnent à entendre bien sûr mais aussi dans leur process, soit une exécution particulière. Il y a dans tous ces bidouillages savants une maîtrise quasi totale des éléments. Quasi totale car, au-delà de sa capacité à reconnecter brillamment ces derniers entre eux, à les faire apparaître, transiter puis disparaître dans une danse d’électrons fascinante, l’Américain laisse finalement beaucoup de place à l’improvisation donc aux incidents et à des imprévus accidentels remodelant sans cesse mais imperceptiblement sa musique évanescente.

 

On Falling était initialement une cassette seulement disponible lors de la dernière tournée de Marcus Fischer. L’album se divise en deux parties : la première présente quatre nouvelles pièces travaillées en studio tandis que la seconde offre une captation live soit une composition hautement immersive de 30 minutes livrée d’un bloc (« On April 29th »). Cependant il est difficile de distinguer une réelle différence entre ces deux parties n’en faisant qu’une puisque les performances improvisées et méditatives de l’Américain reste fidèles à elles-même, dans son studio autant que devant une audience. On Falling se frotte à sa manière au style cosmique (« While Sleeping ») mais dans une forme plus introvertie, élaborant des loops de guitares hypnotiques en vue de les noyer dans des nappes synthétiques profondes et étendues faisant perdre toutes notions du temps. Essentiel.

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