Nine Inch Nails Ghosts VI: « Locusts »

Avec Trent Reznor, il y a toujours une arrière-pensée derrière ses actions, surtout lorsqu’il s’agit de NIN. Apprendre que Trent avait, soudainement, laissé tomber un nouvel album est une surprise, mais, même dans ce cas, compte tenu de la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons tous, ce n’est pas si choquant que ça quand on voit les nombreux autres artistes qui écrivent actuellement de nouveaux albums dans leur propre isolement. Mais ce qui vraiment attire l’attention c’est d’entendre que Reznor avait sorti non pas un mais deux nouveaux disques simultanément, et ce, de manière absolument gratuite, via la boutique en ligne Nine Inch Nails. En entendant les deux chapitres dos à dos, on comprend assez bien pourquoi il en est ainsi. D’une part, il s’agit d’un projet beaucoup plus accessible maintenant, qui sépare cette épopée de deux heures trente-trois minutes en deux parties ; mais d’autre part, cela permet une expérience d’écoute beaucoup plus intéressante qui résonnera davantage avec l’auditeur individuel. On peut dire par là que c’est clairement la nuit et le jour en termes de nuances tonales : l’une est lumineuse, apaisante et, espérons-le, l’autre est sombre, dérangeante et décourageante – et pourtant les deux sont entremêlées, des frères et sœurs avec des similarités fondamentales.

Chapitre V

Il n’y a pas d’illustrations détaillées, seulement les titres des chansons pour vous guider dans la création de votre propre intrigue. Ghosts V : Together propose un son plus calme, parfois détendu, mais vous pouvez sentir la tension monter lentement autour de vous. Reznor et Ross ne vous permettent pas de baisser complètement votre garde. La plupart des morceaux de l’album passent par plusieurs mouvements, allant de jolies touches de piano et de marimba aux bourdonnements ou même à des nappes de synthétiseur déchirantes. L’atmosphère générale peut être décrite comme une douceur désagréable par exemple. Quelque chose bouillonne en dessous, mais pour l’instant vous ne voulez pas en être conscient. Vous essayez de vous soigner, car l’optimisme est tout ce que vous avez pour l’instant et vous ne voulez pas le perdre. Cette subtilité que Nine Inch Nails a développée au cours de la dernière décennie fait des merveilles pour eux. Ils savent à quel point il est facile de changer l’humeur d’une chanson avec un seul accord ou un son sombre (voir « Apart » » « Hope We Can Again » ou « Together ») et ces moments sont devenus des moments clés. En même temps, en plaçant ces deux chapitres côte à côte, vous percevez plus facilement ces changements d’ambiance. Vous voyez que les choses vont empirer, mais vous ne savez pas exactement quand, alors vous continuez à écouter la musique avec attention.

Chapitre VI

Si Ghost V : Together était une partition cinématographique lynchienne, elle résiderait dans The Elephant Man ; non sans ses murmures de léger péril, mais en grande partie en jouant avec un comportement léger. Ainsi, si Ghost V : Together est l’introduction relaxante, vous pouvez être sûr que Ghosts VI : Locusts est le cauchemar total de Lynchian – ce qui m’a été constamment rappelé en l’écoutant. C’est la plus longue des deux parties – elle dure près de quatre-vingt-dix minutes – et pendant ce temps, vous flotterez sans défense dans un vide noir de touches de piano déprimées, imprégnées de trille, d’électronique rustique et de la rare présence de battements de tambour programmés (« Turn This Off Please »). Il s’agit essentiellement d’un test d’endurance qui se termine par une conclusion incroyable, si vous osez entrecouper les boucles répétitives et les changements d’humeur aux nuances troublantes. Là où Ghost V : Ensemble, les sons sont plus organiques et acoustiques en comparaison, les choses sonnent et se sentent plus industrialisées ici ; ce qui ajoute à l’authenticité de cet enfer dystopique. Quandon écoute cet album, on a l’impression que la bande originale de Suspiria de Thom Yorke a joué un rôle pertinent dans le développement de ces idées ici. Il y a une beauté laide et hantée qui s’affiche, et cela rend les choses d’autant plus intrigantes et ésotériques.

Dans l’ensemble,on peut préférer Ghosts VI : Locusts, simplement en raison de l’efficacité de son palais sonore dérangé. Les deux albums vont jusqu’à un crescendo, mais les trente dernières minutes de Ghosts VI : Locusts sont un peu plus cathartiques et gratifiantes à la fin. Ce qui commence par de simples notes de piano sombres finit par se transformer en ambiances synthétiques, et la dernière partie de l’album se termine par un point culminant mécaniquement troublant. Ces deux albums nécessitent un temps de mise à l’écart pour vraiment profiter de leur voyage, mais c’est du temps bien dépensé si vous êtes prêt à l’accepter. Si vous êtes plutôt du genre à avoir peur de sauter, ce n’est probablement pas pour vous, mais si vous aimez la peur psychologique, quelque chose qui vous met dans la peau, Ghosts VI : Locusts est la solution. De même, si vous aimez les ambiances minimalistes, magnifiquement conçues, qui se situent sur le spectre éthéré/spirituel avec un sous-courant troublant, Ghost V : Together nourrira aussi cette faim insatiable. Quoi qu’il en soit, un tel contenu pour absolument rien est un scénario gagnant pour les amateurs de musique, et quand on considère le travail remarquable de ces deux albums, tout a un goût encore plus sucré.

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KMFDM: « Paradise »

Après avoir suivi KMFDM depuis plusieurs années, on pensait savoir à quoi s’attendre. De plus, avec la pochette au design quasi publicitaire faite par leur collaborateur habituel depuis des années, on croyait avoir affaire à une certaine continuité. Or, si Hell Yeah était un voyager futuriste et contestataire, avec Paradise, on reste plutôt dans le surplace, avec certaines compositions qu’on pourrait presque qualifier de « chansons d’ascenseur ». Ce vingt et unième album du groupe, marque l’arrivée du guitariste Andee Blacksugar. Celui-ci est, entre autres, créateur du projet électro-glam rock Black Sugar Transmission, avait également participé à la tournée de Hell Yeah.

L’extrait Paradise, lancé au début de septembre, ne laissait pourtant présager que de bonnes choses. Malheureusement, ça se gâte : on retrouve une autre version sur l’album, nettement moins concise, s’étirant inutilement jusqu’à huit minutes. Après une première moitié somme toute efficace, où on retrouve le duo de voix effarouchées crachant leurs paroles avec un flow de rappeurs et une rage adolescente, la deuxième partie semble plutôt destinée à être écoutée en arrière-plan. 

On retrouve des percussions électroniques avec une vague touche exotique dans les couplets, quelques notes de cuivres, ainsi que d’autres instruments inusités, donnant un résultat presque dub (!). On comprend l’expérimentation que KMFDM a voulu faire, mais est-ce que ça doit être poussé à ce point-là ? L’ambiance évoque plus le rebord d’une piscine que le fait de se tenir debout par rapport à ses convictions et de hurler sa rage au monde. KMFDM en aurait-il assez de faire des chansons engagées ? Les insurgés voudraient-ils aller vers une sorte de «confort» ? Car sur cet album, il n’y a pas vraiment d’hymnes qui provoqueraient la rébellion des peuples… Le combat du groupe semble se fatiguer et prendre des rides. 

Par ailleurs, le nouveau venu Andee Blacksugar fait malheureusement des simagrées un peu inutiles avec sa guitare. Même si elle soutient bien les chansons tout au long de l’album, elle aurait avantage à rester en retrait. Il semble qu’elle veuille trop tirer la couverture vers elle, en faisant un peu trop de déchiquetages et scories.

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Donc. C’est long avant que quelque chose ne commence. Le groupe prend un peu trop son temps, et ça rend impatient, vis-à-vis de ceux qui sont habituellement sans détour. Sur K•M•F, on entend quelque chose que le groupe a rarement fait: une collaboration avec un rappeur. On y retrouve un Andrew «Ocelot» Lindsley vraiment fluide et pertinent. « Oh My Goth » (quel titre cliché tout de même), avec sa vraie basse, sonne plus pop-rock et grand public qu’industrielle et révoltée. Même si elle est longue, elle nous emporte quand même sur ses vagues sombres. La voix de Lucia Cifarelli brille particulièrement sur cette chanson, apportant du « flamboyant » à l’ensemble sinon plutôt monochrome. Elle est malheureusement peu exploitée sur l’album, étant passée dans un vocodeur trop intense durant tout Automaton, par exemple. On l’entend aussi sur « Piggy » mais ça ne démontre pas tout ce qu’elle sait faire. 

Justement, « Piggy » est vraiment disparate; on ne comprend pas trop où le groupe s’en va. Doug Wimbish, le bassiste de Living Colour, vient rajouter quelques passes intéressantes; le guitariste, quant à lui, fait parfois trop de fioritures qui semblent nuire au son… Ont-ils voulu axer davantage sur les vrais instruments ? Le résultat est parfois questionnable. Ça manque de refrains entraînants qui donnent envie d’aller prendre les rues d’assaut, et de sons électros spéciaux qui nous envoient cent ans en avant.

« Disturb the Peace » ne dérange pas grand-chose, et « Automaton » est effectivement robotique et peu élaborée, avec ses synthétiseurs EDM plutôt traditionnels. Ces sonorités font plutôt musique de «soirée de vampires» à la limite du surfait, qu’une atmosphère industrielle où l’on se promène dans de grands quartiers faits d’acier et de structures carrées.

L’album finit avec une sonnerie de téléphone et c’est comme ça qu’on se sent: en attente. Puis on entend un message disant que l’abonné n’est pas disponible… Effectivement, c’est une sorte d’«absence» qu’on ressent à l’écoute de cet opus, qu’on dirait non pas bâclé, mais tiraillé dans trop de directions. Même si pourtant, bizarrement, les chansons ne sont pas si différentes que ça… On dirait seulement qu’il y a eu trop de grandes mains qui ont voulu y avoir leur place.

Ça reste un album qu’on écoute fort – tout en faisant autre chose… 

***1/2

Gazelle Twin: « Pastoral »

Des premiers moments de « Folly » jusqu’aux mesures finales de « Over The Haills », Pastoral, le nouvel album de Gazelle Twin, le monstrueux alter-ego de Elizabeth Bernholz, ce à quoi nous sommes présentés n’est pas le charme bucolique de la campagne anglaise mais un tableau abrasif et profondément dérangeant dudit paysage.

Censé nous réconcilier avec une image « gentille » et un nationalisme courtois rythmés par les fêtes de villages et les écoles privées, l’usage d’une électronique rugueuse et de vocaux cassants intervient à point pour dénoncer les dangers infernaux qui se dissimulent derrière un « village green » idéalisé.

Rien d’idyllique dans cette présentation où apparaissent clowns diaboliques ou hooligans de football, le tout « servi » par ricanements ironiques et vitupérations. « Jerusalem » samplera des chants de footballeurs et les évocations champêtres sont passées au moule de la broyeuse industrielle pour contrebalancer la fausse apparence de quiétude présentée sur la pochette.

« Better In My Day »et « Little Lamb » sont les énoncés les plus exemplaires de l’album ; un couple de titres qu’on dirait composés pour une « rave ». Équilibre entre rage inamovible et flutes maniaco dépressives interprétées comme jamais elles auront pu l’être auparavant, il n’est nul endroit d’où on pourrait échapper à cet univers clasutrophobe. Le la vocifération de Bernholz hurlement de « Glory » n’est que répit au milieu de la noirceur oppressante et gothique et et les vociférations de Bernholz enjoignant l’auditeur de «  get out of here » sur le « single » « Hobby Horse » seront comme le bruit de dents se grinçant sous la douleur ou, mieux encore, le galop éffréné de sabots chevauchant le sol de nos sens.

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