Christopher Bissonnette: « Wayfinding »

26 septembre 2020

Le musicien électronique canadien Christopher Bissonnette a fait évoluer ses sonorités avec Wayfinding. Sur son sixième album studio, Bissonnette remplace ses sons de synthétiseur par des sources électroniques et acoustiques. Des enregistrements de terrain sont insérés et entrelacés avec les drones vaporeux de Wayfinding pour produire une atmosphère fraîche et brumeuse. Mélodiquement introspectif et harmoniquement translucide, Wayfinding zoome sur le minutieux et le minuscule, étudiant le paysage domestique de la maison et « transformant la banalité et l’insignifiance de l’intérieur familial en vastes panoramas et en panoramas bucoliques », où le banal est transformé et vu d’un œil nouveau, l’ancien et le familier devenant une source de lumière nouvelle.

Les drones de Wayfinding sont capables de remplir l’atmosphère d’appréciation et d’émerveillement. Les mélodies parsèment la musique comme des gouttes de pluie, se sentant comme un morceau de la Biosphère lorsqu’elles tombent à travers l’atmosphère lo-fi, enjolivant légèrement l’air lorsqu’elles tombent d’en haut. L’ensemble du disque tourne autour de l’atmosphère, faisant de Wayfinding un disque élémentaire, dont le cœur est accordé aux fréquences des modèles météorologiques et des drones oscillants. Les mélodies sont capables de briller avec une férocité surprenante, scintillant avec force tout en étant assez douces pour réchauffer la peau. En s’insinuant lentement dans son environnement et en l’influençant, la musique de Bissonnette peint la réalité avec sa série de minces drones

Les sons changent et évoluent constamment, un peu comme la production de Bissonnette au fil des ans, et bien que les bourdons se déplacent à un rythme langoureux, les mélodies qui les entourent sont toujours en mouvement, passant d’un point de lumière à un autre ; lorsque l’un d’eux s’allume, son prédécesseur fait un clin d’œil pour disparaître. Les températures varient également, car une touche de givre s’attarde sur deux de ses huit paysages sonores, élevant la musique et la transformant en un flux d’air plus frais, tandis qu’à d’autres moments, un bourdon rayonnant suinte positivement de chaleur et de lumière, comme s’il captait un courant plus chaud. Bien que la musique dérive, elle n’est pas complètement dépourvue de direction, et Bissonnette dirige la musique dans l’air, en descendant plus bas au niveau du sol avec le chant des oiseaux et d’autres sons de terre, mais sans jamais toucher le sol complètement. Wayfinding est plutôt un disque qui plane constamment au-dessus de son pays tranquille.

***1/2


Lawrence English: « Lassitude »

19 juin 2020

Depuis ses prédécesseurs archétypaux, la musique cataloguée comme « drone » est par définition une question de vibrations et de fascination pour le minimalisme extrême. Tonalités soutenues, stase harmonique et variations lentes presque imperceptibles composent la grammaire des pièces qui exigent une plongée immersive et absolue dans le son lui-même. Pour comprendre de quoi nous parlons, des artistes comme le compositeur américain Phill Niblock ou la pionnière française des synthétiseurs modulaires Éliane Radigue constituent un formidable point de départ : leurs œuvres d’avant-garde de la seconde moitié du XXe siècle ont tracé un chemin et restent encore un point de départ pour au moins deux nouvelles générations d’artistes.

Parmi les nouveaux venus des temps modernes, Lawrence English est sans aucun doute l’un des artistes les plus talentueux et les plus prolifiques depuis près de deux décennies maintenant. Trois ans après son dernier LP (Cruel Optimist, un drone immersif riche en saturation et en expressivité) et les collaborations bien accueillies de 2018 avec William Basinski (Selva Oscura) et Alessandro Cortini (Immediate Horizon), il déplace avec son nouveau travail Lassitude sa recherche vers la simplicité et l’essentialité, rendant hommage aux deux encodeurs du genre.

L’élément clé de la production de ce nouveau disque est un vieil orgue à tuyaux, conservé dans l’ancien musée du Queensland de sa ville natale, Brisbane, Australie, actuellement un espace d’exposition et de performance. Même si ce n’est pas la première fois que l’Anglais utilise un orgue dans ses pièces, c’est la première fois qu’il met un accent aussi absolu sur cet instrument : il n’y a pas de montage ou de production électronique, ni d’enregistrements sur le terrain ou d’autres instruments, juste le son sans fioritures de l’air à travers les tuyaux. Les interventions de l’anglais sont minimales. Il ne tient qu’une seule note et déplace doucement les jeux d’orgue pour créer de lents changements de tonalité. Le résultat est accablant et primordial.

Même s’il peut ressembler à un voyage sans faille, Lassitude est formellement divisé en deux compositions, chacune d’une vingtaine de minutes. La première, « Saccade », rend hommage à Radigue, que l’Anglais connaît et admire personnellement, et à ses visions minimalistes de bourdon. L’orgue est un substitut étonnant aux synthés modulaires, et le morceau se déroule lentement et paisiblement. La suivante, « Lassitude »,est plus spectrale et statique, extrêmement axée sur les timbres et les vibrations physiques, tout comme la musique de Niblock, qui a inspiré le morceau. Enfin, arrivant à une essentialité extrême dans la production et la composition, cet album offre une chance de surprise et émerveille l’auditeur par les nuances infinies qu’un son peut véhiculer.

***1/2


Kyle Flanagan : « Stuck Inside »

7 juin 2020

La misère a fait son chemin jusqu’à notre porte. Une collection de souffrances humaines, d’isolement et d’inactivité, tout en regardant, impuissant, l’étouffement d’un sauveur. Bien sûr, il est bon de nous rappeler à nous-mêmes et aux autres que ces temps sombres vont passer, mais cela ne rend pas l’immédiat moins éprouvant. Cela ne fait que soulever la question et quand ?. La notion de maintenant et jusqu’à nouvel ordre est celle d’immobilité. Kyle Flanagan, greffé à New York, ne le sait que trop bien, puisqu’il vient de déménager de Richmond et qu’il a sorti sa nouvelle production, Suck Inside, par l’intermédiaire de la société Anti-Everything de Richmond. « Plus de 90 minutes dedrone dépressif », dit-il à juste titre. Un bourdonnement de faible intensité tourne et tourne encore en rond comme des vautours attendant un dernier souffle. Il se stabilise à un ronronnement – ou alors il est immuable et nos oreilles se sont adaptées, habituées. Les machinations bourdonnent, cliquent et tournoient, passant des pensées avec lesquelles nous sommes trop embourbés.

  

Un léger retard laisse présager une certaine forme de rythme, mais il n’y a pas de rythme, pas de régularité, pas au temps de la peste. Il est réfléchi jusqu’à ce qu’il soit exaspérant, jusqu’à ce qu’il soit entièrement validé et, par conséquent, apaisant. De brefs murmures cardiaques, des intermèdes indéchiffrables, interrompent le ronflement juste pour garder notre attention, pour s’assurer que nous et nos malheurs sont toujours au garde-à-vous.

La deuxième partie se vante de creux encore plus bas, s’enroulant comme les rayons d’une interminable photocopieuse au travail de bureau de merde que nous aimerions à moitié pouvoir occuper notre temps. Elle nous traverse. D’une manière ou d’une autre, nous avons voyagé jusqu’ici avec Flanagan, en regardant le canon d’une infinité d’angoisses – alors continuez à vous asseoir, continuez à regarder. Il ne serait pas juste de ne pas le faire. Les cris et hurlements ultra hauts percent l’oreille gauche, puis droite. Nous pouvons presque imaginer que la santé mentale et la bonne nature s’infiltrent en nous et se déposent sur le sol. Nous passerons la serpillière plus tard, ça ne va nulle part. Et nous non plus. Avons-nous réussi à aller jusqu’au bout ? Il est souhaitable que ce soit le cas.

***1/2


Wyhar Ee: « The Journey Of The Treeman + Prodromes »

2 août 2019

Wyhar Ee (à prononcer à l’anglaise : Y-R-E) est un des projets affiliés à The Swindle et son post-art. C’est le projet personnel du guitariste du premier, mais, à la lecture et au texte, on retrouve Jason Mache. Le disque est en deux parties clairement identifiées. La première était disponible sur le bandcamp de Wyhar Ee depuis septembre 2018.
Ce « voyage d’un homme-arbre » se compose de deux longues plages, « The frantic Run » et « Wander along the northern Shores ». Cette première partie se dessine elle-même en mouvements instrumentaux. Les fantômes du Floyd passés sous une moulinette post y planent. Une attente prend forme, générant après tâtonnements un appel drone de synthèse en mode wave aux six minutes. Musique liturgique et rêveuse, accompagnatrice de détente et d’envol. Des volutes supplémentaires densifient le voyage avant de nous laisser perdus. La suite s’enchaîne avec cette même note en sonar sous-marin. Des samples de vent et de vagues, captés à Brighton, accompagnent une guitare faussement folk, dont les accords lents, répétés en échos, ne sont pas loin des manières d’un Earth. Les voix modulent une plainte, une étrange mélopée digne de chants marins au charme hypnotique. Cela suggère la captation d’une tranche immémoriale de douceur, un descriptif de sensations perçues au bord de l’eau, gorgées d’une histoire passée, en partie oubliée. Les cordes et les tambours qui percussionnent d’abord avec sobriété, puis qui emplissent l’espace, narrent des exploits autrefois connus et désormais volatilisés. Une mélancolie évidente trace sa route, finalement explosée en un final bruitiste qui revient aux premières boucles synthétiques.


La deuxième partie du disque est inédite. En prenant comme point de départ le livre
Prodromes, un collectif est né et propose des visions en photos, vidéos, sculptures et autres arts. Wyhar Ee a utilisé les lectures fournies par Jason Mache et Juliette Deltour. Les voix sont écrasées sous les effets, des sons inhumains les recouvrent (une pensée pour « Hamburger Lady » au démarrage d’ »Anxiety »). Les sons se diversifient vite et les influences se superposent sans qu’on puisse les noter une à une. Les sons numériques se font organiques et grouillent, modulant une sorte de pensée libérée, un stream of consciousness musical, oscillant entre curiosités et passages nébuleusement inquiétants. La captation rend parfaitement la profondeur des sonorités (l’équivalent d’un balafon aigu aux sons délicieusement aquatiques sur la fin d' »Anxiety ») avec une spatialisation latérale qui différencie le jeu dans les oreilles. La voix de Juliette est gardée dans son essence un simple temps. Des nappes la recouvrent ensuite, la malmènent, comme si elle était tenue en laisse par des rythmes au galop. Là encore, les mouvements sur un même titre déplacent l’attention, obligent à un pas de côté et mettent parfois à distance (deuxième partie psyché-prog de « The Reader’s Systematic Approach to ungraspable written Material »). Le dernier titre lance aussi sa partition sous forme d’un rituel synthétique de belle facture. Un trip Legendary Pink Dots fortement noirci au charbon des expérimentations, avant le retour de la légèreté prise par la guitare acoustique, mâtinée d’un clavier débonnaire. Fin du texte : le rien et les vérités, le nouveau et le vieux.

****


Christian Fennesz: « Agora »

19 avril 2019

Le compositeur et guitariste autrichien Christian Fennesz compte presque vingt-cinq ans de loyaux services sur la scène électronique expérimentale, lui qui s’est construit une niche exploitant le registre sonore de la guitare électrique dans un contexte techno. Cinq ans après le plus éclectique Bécs, Fennesz revient à ses amours drone-ambient avec le puissant Agora, constitué de quatre compositions à écouter à haut volume — c’est d’ailleurs le premier caractère distinctif de ce disque, son septième, comme aucun autre offert auparavant : il possède un souffle à faire déplacer les montagnes.

Surtout les deux premières compositions, « In My Room » et « Rainfal »l, tornades de tons de guitares, de notes granuleuses, de chauds accords amplifiés qui labourent sans relâche pendant de longues minutes en s’appuyant sur des structures harmoniques tonales. Sur la deuxième partie, Fennesz baisse le ton : la chanson-titre laisse percer quelques rayons de soleil sous les nuages de guitare traitée, alors que « We Trigger the Sun » évoqueera le Vangelis de la bande originale de Blade Runner.

***1/2