White Poppy: « Paradise Gardens »

Crystal Dorval fait de la musique sous le nom de White Poppy depuis des années maintenant, et à chaque sortie, elle a graduellement enlevé les couches de réverbération et poli sa production lo-fi granuleuse pour révéler des chansons pop impeccables qui se cachent en dessous depuis le début. Ses vieux disques donnent souvent l’impression d’écouter de la musique diffusée depuis un monde lointain, sa voix tourbillonnant au loin dans des tons éthérés comme si elle était filtrée par d’épais bancs de brouillard. 

Bien que son nouvel album Paradise Gardens offre un léger changement de direction, il dérive toujours entre la brume chaude de ses sorties passées (en particulier sur « Memories » et « Orchid Child ») et la dream-pop immaculée qu’elle embrasse, ce qui lui donne une sorte de sensation de désorientation au début. Mais ce qui est gratifiant, c’est la facilité avec laquelle elle a écrit cette musique qui compte parmi les plus directes qu’elle ait jamais écrites, ce qui montre à quel point sa confiance en elle a grandi en tant qu’auteur-compositeur-interprète. Non seulement son chant a été poussé plus en avant, révélant une voix claire et agréable qui avait été cachée depuis le début, mais son écriture fait appel à des métaphores intelligentes en faveur d’aveux directs qui contrastent délibérément avec la musique, par ailleurs édifiante. 

Sur une fine batterie programmée et une ligne de basse serpentante rappelant l’époque de Power, Corruption & Lies de New Order, « Broken » est un morceau mélancolique de la musique pop des années 80 sur lequel elle chante des lignes relativement sombres comme « Il y a un trou dans mon cœur / Je ne sais pas où sont les morceaux » (There’s a hole in my heart / Don’t know where the pieces are). Sa voix semble à la fois dériver quelque part au loin et chuchoter à l’oreille. L’interaction entre la guitare et les synthés chatoyants rend une chanson par ailleurs déchirante presque édifiante. La dépression s’empare de l’étincelant « Hardly Alive » avec véhémence, ce qu’elle reconnaît et s’excuse avec un franc-parler non surveillé : « Et je ne veux pas être si pessimiste / Mais quand je me sens déprimée / Je ne peux pas m’en empêcher / Je m’excuse d’être désolée / Ce n’est qu’une partie de moi qui reste de la tragédie » (And I don’t mean to be so pessimistic / But when I’m feeling down / I can’t help it / Excuse myself for feeling sorry / It’s just a part of me leftover from tragedy). Tout cela est enveloppé dans des guitares floues guidées par des rythmes réguliers et discrets. 

Le contraste fonctionne particulièrement bien sur l’ondoyante « Orchid Child », qui se sent sur le point d’être emportée à tout moment, ancrée seulement par ses paroles défiantes réaffirmant son indépendance alors que des rafales d’épines de guitares percent l’atmosphère de cocon. Dorval a décrit sa musique comme de la « pop thérapeutique », ce qui est plus vrai dans Paradise Gardens que tout ce qu’elle a fait auparavant. Même avec les paroles troublantes sur la dépression, le chagrin d’amour et le manque de motivation, cela s’avère être une expérience réconfortante. Et en réduisant sa dépendance à la guitare réverbérante et en laissant d’autres éléments entrer en jeu – des samples étranges ici et là (regardez les cris de dauphins sur « Something Sacred ») et une plus grande utilisation des synthés et des claviers pour créer des textures presque inconscientes – cela en fait une expérience ludique et utile. 

Paradise Gardens ressemble à un exercice qui consiste à laisser le passé derrière soi et à embrasser de nouvelles possibilités, ce à quoi elle fait allusion sur « Memories » où elle chante «  Je vais de l’avant / De là où j’étais / Tout ce que j’avais est parti / Le passé s’efface » (I am moving on / From where I used to be / All I had is gone / The past is fading). Le processus de guérison est rarement facile, et il s’accompagne souvent de sacrifices, mais en confrontant et en travaillant sur ses propres traumatismes, Dorval trouve le courage de retrouver un sens de soi et d’envisager ce qui l’attend, mettant progressivement un passé troublé derrière elle.

***1/2

Elizabeth: « the wonderful world of nature »

Bienvenue dans le monde de rêve d’Elizabeth. Certains la connaissent peut-être comme la chanteuse principale de Totally Mild. Aujourd’hui, Elizabeth est une artiste solo et elle a sa propre petite façon de décrire son premier album, le monde merveilleux de la nature, « si vous aimez le divorce mais que vous le voulez gay ». Sur son site web, elle est décrite comme « une tragédie glamour, une antihéroïne pop queer tenant un rideau de mélodies scintillantes sur des vérités laides ». Cette déclaration est la meilleure façon de la décrire, elle et le monde merveilleux de la nature (the wonderful world of nature). L’album est plein de mélodies rêveuses et de paroles mélancoliques. Il y a des milliards de chansons sur les peines de cœur, mais Elizabeth y met son grain de sel, ce qui rend les chansons plus personnelles et plus sincères. Même si l’album doit définitivement surmonter la douleur de son divorce, il est indeniablement racontable et il pourrait même faire mal.

« beautiful baby » prépare la mise en scène de l’album et sa mélodie invite à la danse lente, tandis que les paroles suggèrent au public à pleurer un bon coup. C’est un beau mélange d’émotions. « partie » », est une de ces chansons qui peut donner plaisir à être racontées. Elle parle de ce sentiment de perdre l’être cher, d’être en état de choc et d’essayer de surmonter la douleur avec des fêtes qui n’ont aucun sens, cachant un cœur brisé. Elizabeth capture le sentiment d’espoir et de menace de revoir leur ex dans la rue.

« don’t let my love (bring you down) » montre la grande palette vocale de la chanteuse, tout comme « here », les deux titres montrant qu’une relation est parfois différente à l’extérieur qu’à l’intérieur. « death toll » commence sur un rythme lent, semblable à celui du cœur. La capacité d’Elizabeth à être si ouverte émotionnellement dans ses chansons atteint un point culminant sur « want you ». Cependant, une ligne spécifique ressort le plus, « la colère est un bleu et une fois qu’elle est épanouie, elle est lumineuse » (anger is a bruise and once it’s blooming, it’s bright) la chanson est aussi le point focal de l’album sur le plan émotionnel. Le son et la voix d’Elizabeth entourent l’auditeur comme un nuage d’émotions, ce qui rend la chanson si intime et si spéciale que « meander » en devient presque un choc. Plus fort et plus rapide.

« I’ve been thinking » parle de cette situation bizarre et équivoque avec des amis ; ils sont juste un peu plus que des amis, même s’ils ne devraient pas franchir la ligne. La luxure peut, de ce point de vue qui est le sien,être plus puissante qu’autre chose. « Imagining the changes » commence comme une chanson douce, qui n’a besoin que d’un piano et du chant d’Elizabeth. La première ligne est également assez forte, « falling out of love is wondering if you were ever in ». Plus tard dans la chanson, des chants forts à la guitare interrompent le son paisible et mélancolique du piano. C’est tellement surprenant qu’on a presque peur pendant une seconde, mais cela met merveilleusement en valeur les paroles. « burn it all » fait preuve de force énorme, tant au niveau des paroles que du son, même si elle commence plutôt lentement. C’est un autre morceau de l’album qui est très mérite qu’on s’y attarde. La ligne de force est la suivante : « comment aimer quelqu’un qui a grandi/ tu dis que tu as fait de moi quelqu’un de nouveau. » (how to love someone who you outgrew/ you say you made me into someone new).

Le dernier morceau sur the wonderful world of nature, « take me back », est sombre et d’une émotion troublante. Un sentiment profond d’être déchiré et plein de doutes sur soi-même. Le son est obsédant et soutient parfaitement le chant et les paroles. Ce premier album d’Elizabeth montre magnifiquement les émotions déroutantes qui entourent une rupture. Ce monde n’est pas seulement en noir et blanc, et ses chansons ne le sont pas non plus. Parmi le million de chansons sur les ruptures, les compositions d’Elizabeth se distinguent, de la meilleure façon possible. Même les paroles en sont la preuve, cet album a été écrit par un être humain, qui a un large éventail d’émotions. Préparez-vous à un voyage émotionnel profondément intime.

***1/2

NOVA ONE: « lovable »

Sur son premier album, NOVA ONE, membre de Roz Raskin, l’interprète solo examine ici la « queernes »s, la féminité et le genre à travers un prisme pop magnifiquement inspiré des années 60. Après la sortie de secret princess, un EP six titres, l’artiste originaire de Providence revient, dévoilant une collection de joyaux musicaux qui brillent pratiquement de tous leurs feux, en grande partie grâce à un esprit de sincérité constante et une tendre audace.

Enregistré sur six mois, lovable, est une ode aux processus et aux épreuves de la vie qui nous rendent humains. Avec des instruments délicats souvent enveloppés d’un flou et la luxuriante soprano de Raskin, l’album explore la nécessité d’honorer la lenteur de la guérison. lovable examine l’importance de l’acceptation de soi, et le processus de voir et de comprendre sa sexualité et la présentation de son genre. Pour l’enregistrement, Raskin a été rejoint aux instruments par le batteur Casey Belisle, et les ingénieurs et producteurs Bradford Krieger et Chaimes Parker du Big Nice Studio .

Des sujets aussi importants sont traités avec une grâce absolue, et la présentation par l’interprète d’une pop de rêve donne l’impression qu’on vous a confié des secrets passionnés et sincères. Sur les morceaux « feeling ugly » et « somebody », Raskin explore la queerness et célèbre le désir continu d’aimer et d’accepter son corps. Elle développe ce récit pour des performances live, et est rejoint par une équipe de musiciens qui jouent en travesti en hommage à la force de la féminité affichée par les groupes de filles d’hier et d’aujourd’hui. 

Ailleurs sur l’album, NOVA ONE explore les nombreuses facettes de la romance. « lovable » et « let’s party » jettent un regard d’une beauté dévastatrice sur la nature compliquée de l’amour d’une personne qui lutte contre l’alcoolisme, tandis que « light years » et « down » envisagent l’acte de tomber amoureux de quelqu’un qui finit par vous laisser tomber.

Dans la vie, on a souvent l’impression d’être une personne unique qui vit un combat ou une transition que personne ne peut comprendre. Cependant, l’amour est la plus douce des forces qui célèbre la beauté des douleurs de croissance et l’acte de continuer. Pour les cas où vous vous sentez seul, où vous n’êtes pas sûr de votre propre identité ou que vous souhaitez partager les désirs les plus profonds de votre cœur avec quelqu’un, NOVA ONE vous propose ce disque comme réponse. lovable est une main à tenir dans l’obscurité, un ami sincère qui, pour un instant, bien trop bref, comprend tout à fait ce que vous vivez.

***1/2

Mayflower Madame: « Preparing For A Nightmare »

Tout commence assez délicatement, ce second disque prophétique de Mayflower Madame d’Oslo (ils – Trond guitars/vox, Håvard guitar, Ola batterie)- jurent qu’ils ne savaient pas exactement à quel cauchemar ils se préparaient. Il y a un doux grincement de synthé, quelque part entre le sifflement solitaire d’un oiseau de nuit et le chatoiement d’un diapason errant, rien de bien sinistre, mais, assez vite ces sons apparaissent, des sons de guitare, ils grandissent comme s’ils s’approchaient d’un brouillard et ils apportent avec eux d’autres sombres linceuls sonores. Il suffit de s’arrêter, on pourrait jurer que l’air a refroidi. Vous en êtes déjà à une demi-minute et vous pourriez être pardonné de vous demander où vous êtes exactement. Avez-vous été attiré dans une chanson comme vous pensiez l’être ou dans l’ombre d’un asile ou d’un ossuaire ou même d’une combinaison des deux ? Heureusement, comme le temps, la batterie se met en marche et une basse vous calme, tandis qu’une fragile ligne de guitare électrique lysergique reprend la mélodie. Bien que cette fusion ne soit pas vraiment apaisante – elle a, pour être honnête, son propre sens de la menace – elle apporte au moins le confort d’une structure reconnaissable, basée sur des gammes occidentales, par oposition à l’irientalisme, et vous pouvez peut-être vous détendre un peu maintenant, le cauchemar est terminé, mais l’est-il ?

Allez un peu plus loin encore. Le cauchemar vient, d’une certaine manière, de recommencer. Après tout, il s’agit de la chanson titre et, selon la conception et les stéréotype, elle est censée déranger. Très ironique puisque la composition elle-même, une fois qu’elle a pris pied au centre, flotte dans l’éther entre vos oreilles dans un sort de shoegaze presque (presque) rêveur, onirique plutôt qu’inquiétént.

C’est à peu près le modus operandi de Mayflower Madame ; vous séduire par une beauté crépusculaire, puis vous modre les sangs lorsque vous commencez à soupçonner fortement que quelque chose de malencontreux se cache dans la psyché souterraine de la musique. Ce qui, pour l’essentiel, serait bien, sauf qu’elle vous entraîne avec elle, sa force étant inexorable. La façon dont le groupe gère cela n’est pas un mystère en soi – d’une manière similaire mais nettement nordique à Echo & the Bunnymen, il y a une touche de qualité acidulée à leur marque de post-punk, comme si les chansons avaient été au moins occasionnellement filtrées par une machine à vent psychédélique – c’est juste un choix (ou une contrainte) stylistique ; Il s’agit simplement d’un choix stylistique (ou d’une contrainte ; on peut douter qu’il y ait tant de choix) plus difficile à faire qu’il n’y paraît, surtout avec la persuasion que l’on trouve dans « Preparing For A Nightmar »e. Porté par le présage, bordé par la colère et/ou l’anxiété, il y a néanmoins un étrange mais sombrement joyeux courant sous-jacent qui nous est proposé ici, au-delà du fait d’assister à la croissance continue du combo sur son chemin sinueux et unique.

Cette voie, tracée par le célèbre E.P. Premontion datant d’environ un an et demi, nous emmène – au-delà de l’agressivité et de la finesse du premier « single », « Vultures », de la pop mystique de « Swallow » et du brouillard narcotique de « Sacred Core », nous entraîne dans les profondeurs de l’écho de « Gold Mine » – qui suggère le vertigineux paradoxe d’une expansion claustrophobe avant que le disque ne se termine, un peu astucieusement, par un « Endless Shimmer », un plan d’adieu détendu, mais non moins chargé – et d’un joli hochement de tête à sa manière – qui prouve que la peur n’est pas moins palpable lorsqu’elle est lancée au ralenti.

C’est un voyage immersif, qui vous entraîne dans le bourdonnement de la tension de la vie moderne tout en vous envoûtant avec l’évasion implicite de ces grooves de guitare psychique qui, en fait, par les lois de l’ironie tordue, ne font qu’assurer qu’il n’y a pas d’évasion possible. Nous pensons cependant que le premier morceau que vous voudrez revisiter en sortant de cet album, en clignant des yeux au soleil, sera « Ludwig Meidner ».

Martelant l’énergie du Gun Club rencontrant Moodists, ce poème du peintre et graveur expressionniste allemand, créateur des « Paysages apocalyptiques », frissonne de puissance, la section rythmique étant forcément serrée mais presque sauvage avec elle, la voix animée par un but désespéré, notamment lorsqu’il transforme l’expression « danser sur sa tombe » en un acte de vengeance et d’affinité. C’est l’exception sur « Preparing For A Nightmare » qui prouve la règle de Mayflower Madame : ce groupe est l’intensité, quel que soit le tempo. Il n’est pas rare de trouver des artistes utilisant divers niveaux de retenue à des fins puissantes, voire explosives (il suffit de chercher plus loin que Low, par exemple), ce qui est rare, c’est de trouver que cela se fait avec ce somptueux niveau d’artisanat.

****

Islet: « Eyelet »

Le trio gallois de dream-pop Islet a un son aérien et ludique qui évoque les débuts de Björk ou la indie-pop des années 90 façon Dubstar . Eyelet, leur troisième album, a été enregistré chez eux à une époque de changements personnels importants : Emma Daman Thomas et Mark Daman Thomas ont accueilli leur deuxième enfant dans le monde, et Alex Williams a tragiquement perdu sa mère. Le fait qu’Islet et Eyelet soient homophones est tout à fait approprié – l’album est presque éponyme, ce qui suggère que le groupe le considère comme leur déclaration définitive à ce jour. Il donne également l’impression d’une double prise sur quelque chose de familier : la tranche géologique à travers le paysage sur la couverture fait office d’œil, ou d’oeillet.

Bien que certaines de ces chansons soient propulsées par le genre de rythmes bruts et prêts à l’emploi que l’on s’attendrait à entendre dans un système de sonorisation de festival, les bords de la musique ont tendance à être adoucis par la production centrée sur l’apaisé presque émollient ce qui donne une sensation de rêve et de dérive. Sur le plan vocal, Emma Daman Thomas rappelle peut-être le plus Sonya Madan du groupe britpop Echobelly, dont le timbre doux dissimule une capacité à libérer des sons puissants et soutenus. Mark Daman Thomas interjette aussi occasionnellement des voix, et si son cri de ralliement « Hip hip hip hourra sur « Radel 10 » est efficace, ses phrases sur « Treasure » ont tendance à trainailler. 

Sur le plan thématique, il y a une fascination pour le psychédélique inhérent au monde naturel ; en témoignent des titres tels que « Caterpillar », « Geese », « Clouds » et « Moon ». « Caterpillar » ouvre l’album avec une guitare électrique lo-fi, bientôt subsumée par une magnifique boucle de batterie anti-gravité qui sonne comme une meute de chiens aboyant à travers de denses nuages de réverbération. « Geese » a l’ambiance d’une conversation trippante à 3 heures du matin avec un étranger dans un champ de Glastonbury, sa structure stop-start faisant sonner la chanson plus comme un remix que comme un original, subvertissant les attentes quant à l’endroit où elle pourrait s’aventurer ensuite.

« Cloud », quant à lui, évoque des images en accéléré du temps qui change dans le ciel, des caillots de cumulonimbus qui défilent. « Moon » sera est peut-être le moment le plus beau de l’album, où le chant et le piano électrique parcourent une étendue solitaire avant d’être engloutis par des traînées d’écho décalées et des remplissages de percussions martiales. Plus proche, « Gyratory Circus » présente des courbes de tonalité ondulantes qui donnent des frissons dans la colonne vertébrale. Le seul faux pas sera « Florist », où le chant sauvagement modulé sur les couplets s’avère une regrettable distraction. 

Islet ont créé avec amour leur propre petit monde kaléidoscopique. Il est facile d’y pénétrer et de s’y perdre pendant un moment parmi la faune et la flore colorées. 

***1/2

Mother: « Cold Beat »

« Flat Earth » et « Prism », les deux premiers « singles » de Mother, le nouvel opus du groupe post-punk Cold Beat de San Francisco et le quatrième album en tout, ont établi un standard assez élevé. Sans être trop enfumés ni trop groupés, ils dégagent une sorte de pop onirique comparable à celle des Cocteau Twins. Ecrit alors que la batteuse et chanteuse Hannah Lew était enceinte, l’album contemple ce monde dans lequel nous vivons et les idées qui viennent avec l’arrivée d’une nouvelle personne.

« Prism », le deuxième titre de l’album, donne le ton. Il est facile d’imaginer un accompagnement visuel avec des plans d’une voiture qui tourne dans les virages de l’autoroute de Big Sur ainsi que des flashs du guitariste qui gratte sur ses cordes. Il y a aussi un joli son électronique qui se superpose à la voix froide de Lew. Le « single » capture un retour fascinant à la pop-pensée des années 80 et début 90, Eurythmics ou Depeche Mode. L’ambiance rétro est un goût acquis, mais il fonctionne vraiment bien.

De nombreux morceaux comme « Paper » ou « Smoke » ont un effet de paroles étouffées, ce qui n’est pas inhabituel pour ce style de musique. Parfois, cela devient ennuyeux parce que les paroles sont primordiales par rapport à la musique elle-même, mais là encore, l’effet d’echo produit n’est pas déplaisant. Ces deux morceaux s’accordaient bien avec « Pearls » et « Gloves » » qui prouvent que le groupe intègre des aspects de la techno. L’application d’une interprétation « technologisée » du processus de fabrication de la musique (car l’industrie est parfois comparée à une usine plutôt qu’au fonctionnement organique plus lent de vrais artistes humains) est rendue créative et poignante par les bruits électroniques plus lourds. Elle offre un contraste solide et s’éloigne des sons instrumentaux plus aériens en brandissant un bord plus dur.

Le morceau-titre revient à ce que « Prism » a commencé avec son beat plus dur et sa basse. L’ambiance spatiale est de retour, tout comme le manque de clarté des paroles. Et Cold Beat tire le meilleur parti de longueurs de chansons relativement courtes. Ainsi, « Mother » n’est qu’à 2:34 et donne à l’auditeur suffisamment de puissance sans pour autant épuiser son attention Le dernier morceau, « Flat Earth », est une douce berceuse à l’instrumentation câline. La composition est empreinte de tendresse et de réflexion, de petits riffs de sons carillonnants qui ajoutent une texture intéressante au rythme et aux paroles répétitives. Bien que la répétition puisse avoir ses limites, la chanson semble une fois de plus s’achever bien avant d’être exagérée au point qu’on souhaiterait presque que « Flat Earth » continuat.

Mother est un ensemble de chansons captivantes et rejouables avec un malande de tempos et d’arrangements . C’est unalbum plein de surprises sans perdre sa cohésion ; me mélange de pop, de techno et de new age est bien géré et donne ainsi à chaque composition son propre espace.

***1/2

Yumi Zouma: « Truth or Consequences »

Truth or Consequences est le troisième album de Yumi Zouma, un opus autoproduit, avec l’aide de l’ingénieur Jake Aron (Solange, Grizzly Bear, Snail Mail), qui livre, selon les dires du combo, livre un nouveau récit de « contemplation, dualité et dures vérités ». Ce disque indie veut véhiculer un esprit « feel good » en proposant des mélodies douces et un nombre appréciable d’instrumentaux nostalgiques.

Ce pourrait être un LP de dream-pop comme maints autres s’il ne nous contait pas l’histoire d’une relation à distance du groupe qui se manifeste tout au long du déroulé de Truth or Consequences, alors que, peu à peu, on explore soi-même les thèmes de l’ambiguïté, de la peine de cœur et de l’inaccessibilité dont ils parlent.

Les thèmes apparents sont les zones grises des émois et sensations et elles sont véhiculées d’emblée par dees voix légères et rêveuses, avec une densité lyrique rafraîchissante. Le va-et-vient de Simpson et Burgess sur un titre comme « Magazine Bay » en est, à cet égard, une parfaite démonstration.

Les disques de ce type sont rares dans la mesure où l’équilibre entre la diversité des chansons et la cohésion des morceaux est parfait. Ces morceaux sont facilement identifiables comme formant un tout au sein de Truth or Consequences, mais ils sont néanmoins magnifiquement hétérogènes.

L’un des morceaux-phares de l’album sera « Lonely After », un titre qui constitue un début idéal pour le disque, grâce à son atmosphère de bien-être et de fraîcheur imprimant à merveille la tonalité du disque.

On pourrait d’ailleurs jouer cet album en boucle et danser dessus toute la nuit tant le souffle de la voix sera combiné à des rythmes auxquels on ne pourra résister ; en bref un opus dont on ne devrait pas manquer l’occasion de mettre la main dessus.
***1/2

Swim Deep: « Emerald Classics »

Après avoir créé leur prope label Pop Committee sous le label parent Cooking Vinyl, Swim Deep est de retour avec un autre LP complet. Formé à Birmingham, Swim Deep est un groupe pop dream-pop composé de cinq musiciens, comparable à The 1975 et Bad Suns. Avec son troisième LP, Emerald Classics, le combo s’en tient à sa formule indie pop, tout en ajoutant quelques éléments rafraîchissants avec un solide groupe de dix chansons.

L’album s’ouvre avec le « single » intitulé « To Feel Good ». Ce morceau est très différent des précédents travaux de Swim Deep, avec une chorale de chapelle ainsi qu’un travail parlé du chanteur Austin Williams sur la fin de son adolescence à Birmingham, et sa prestation vocale comparable à celle de Mike Skinner de The Streets, entre autres. Le chœur de ce morceau ainsi que les synthétiseurs qui l’accompagnent ajoutent vraiment un sentiment d’émotion lorsqu’ils sont placés sous l’œuvre parlée.

Sur le plan sonore, on peut entendre beaucoup d’inspiration héritée de la pop des années 80. La voix douce et chuchotante de Williams rappelle quelque peu celle de Neil Tennant, en particulier sur le morceau « World I Share » et les guitares sont imprégnées de chorus, de compression et de réverbération ainsi que de l’utilisation intensive de synthétiseurs. En écoutant un morceau comme « 0121 Desire », on ne pourra pas s’empêcher de penser à des morceaux comme New Order et Scritti Politti. d’autant qu’il dispose d’un refrain contagieux qui aurait été largement reçu si la chanson était sortie il y a 35 ans.

Un autre titre-phare sera « Drag Queens In Soho », une chanson qui semble avoir été écrite par Jack Antonoff et figurer sur un album des Bleachers. Quelque chose dans ce morceau est très répétitif et permet de l’apprécier de plus en plus à chaque fois. Les accords de piano simples sont le moteur de cette composition et lui donnent ainsi une solide ossature. Les leads de guitare mélodiques sont à la fois simplistes et efficaces et ajoutent beaucoup à l’ensemble.

Emerald Classics est la troisième déclaration d’un groupe dont certains ont peut-être oublié l’existence, en particulier après une longue interruption de quatre ans entre deux disques, une éternité dans l’industrie moderne. Le son du combo a été redynamisé et le nouveau matériel est plein de superbes riffs et de mélodies instantanées. Rien, ici, n’est radicalement différent de leur travail précédent sur les albums Where The Heaven Are We et Mothers, mais il semble être un pas en avant en termes de maturité, de production et de progressivité.

***

Green and Glass: « Green and Glass »

Green and Glass se décrit comme un vaisseau mystérieux ; ce mystérieux vaisseau natif de Brooklyn est composé des multi-instrumentistes Lucia Stavros (Ghost Ensemble), Sam Decker (Secret Sibling), Ryan Dugre (Landlady), Andrew McGovern (High and Mighty Brass Band) et David Flaherty (Cuddle Magic), et chaque membre joue un rôle distinct dans le processus de création. Un genre général tel que i’ « indie pop » était peut-être une description appropriée du EP deux titres qu’ils ont réalisé en 2015, mais avec leur dernière sortie éponyme, Green and Glass a évolué en un ensemble atmosphérique et qui pousse à dépasser les genres stricto sensu. Avec ses paysages sonores éthérés de pop de chambre, ses progressions rock emphatiques et ses harpes hypnotisantes, Green and Glass apporte en effet une énorme vague sonore orchestrale.

La pochette teintée dans la masse de Green and Glass rappelle à cet égard les dessins spirographiques en arc-en-ciel révélant au premier coup d’œil que l’album sera néo-psycédélique et un peu décalé. Le premier morceau de l’album, qui porte son propre titre, fait démarrer l’écoute avec des synthés ondulants et des cuivres sinueux, offrant un aperçu tentant de ce qui va suivre. C’est un morceau lent et atmosphérique, sinistre et intriguant, comme un chant de sirène nous attirant au fond de l’océan et intègrant une gamme impressionnante d’instruments : un mélange parfait de synthétiseur, de vibraphone et de harpe, le tout dans les quatre premières minutes de l’album. Le style vocal de Stavros est souligné avec tension, sa voix donnant un ton aigu d’urgence aux grooves autrement brumeux de l’album.

L’étrangeté du disque s’intensifie pendant « Black Hole », le troisième titre de l’album. « I’ll show you what / What’s real evil / Can’t tell the good guys from the bad » (Je vais te dire ce qu’est le véritable mal / On ne peut distinguer les bons des mauvais), chante Stavros alors que des harpes et des cors menaçants s’élèvent en un magnifique crescendo. Chaque ligne est chantée lentement et de manière réfléchie, mais aussi quelque peu aléatoire. Cela donne l’impression que Stavros raconte un rêve étrange de manière distraite.

De nombreuses chansons de l’album ont pour thème commun le rêve, le sommeil ou le réveil. « Sand » commence par l’histoire d’un homme qui s’endort sur une plage, et sur « Another One », Stavros chante un monologue confus sur un rêve dans lequel le monde se termine. « Each morning I wake / Trying to wash away » (Chaque matin, je me réveille / J’essaie de disssiper mes songes), chante-t-elle dans « Wash ». Même les chansons qui ne mentionnent pas le sommeil ont une qualité onirique distincte. Entre cette surréalité, une harpe qui tombe continuellement et le style vocal disjoint de Stavros, certaines chansons de l’album commencent à se ressembler. « Good Enough For Some » brise l’étourdissement grâce à un synthé joyeux et à une ligne de basse proéminente. La façon dont le vibraphone, les guitares, les claviers et les cors dansent les uns autour des autres sur ce morceau est vraiment remarquable.

Lorsque l’album se termine avec les chœurs et les synthés flous de « Corona », on flotte dans l’éther, dans le trou noir susmentionné. Dans l’ensemble, cet album est excentrique, expansif et solide sur le plan sonore. Compte tenu de la pléthore d’instruments utilisés, on peut avoir le sentiment que Green and Glass eqt un combo à écouter dans une instance de méditation et d’éveil des sensations.

***1/2

Wilsen: « Ruiner »

En deux albums et deux EP, le trio de Brooklyn, Wilsen, a généré une impression captivante et étonnante par son agencement de dream-pop, alt-pop et dream-folk. Il n’est pas surprenant qu’une fois qu’ils ont annoncé leur troisième LP, l’attente s’est faite impatience.

La curiosité est désormais satisfaite et, dès le premier titre, « Ruiner », la capacité inégalée de Wilsen à exploiter les grands moments pour s’opposer aux moments de calme es tà nouveau révélée avec un morceau capable d’altrener avec fluidité climats tempêtueux et simple chant adossé à une guitare tranquille. « Align » mettra à nouveau en scène un magnifique travail à la six cordes avec une construction lente et une apogée progressive et explosive.« NTOO » commencera également avec une guitare modeste, mais au fur et à mesure qu’elle se façonne, elle devient presque écrasante voire plaisamment envahissante.

Il ne s’agit pas seulement de la construction de chansons individuelles, l’album est structuré de manière à ce que chaque morceau ait un punch incroyable et le passage de « Birds » à « Wedding » et à « Birds II » est un véritabletur de force. « Birds » est un morceau choisi avec soin ; il n’est pas très long, mais il a une construction abrupte et discordante. « Wedding » suit immédiatement, et c’est une autre piste luxuriante et somptueuse, avec la voix de Wilson au premier plan. Lorsqu’il plonge dans « Birds II », il relie toute cette partie de l’album de façon magnifique, mais avec une déclaration forte.

Viendra ensuite un morceau comme « Down », qui comporte un rythme de batterie étonnant et un refrain contagieux. Il y aura aussi l’excellent groove de « Feeling Fancy », sans aucun doute le morceau le plus optimiste de Ruiner. Il est accompagné d’une guitare au son lourd, qui s’apparente aux vastes paysages sonores de la Beach House et d’Azure Ray. C’est un titre qui se démarque et qui arrive au bon moment, au moment où l’album se termine. Le disque se terminera avec le saisissant « Moon », qui ne comporte que la guitare et la voix de Wilson.

Ruiner est un immense album comporte des moments de calme, des temps forts, des passages de tristesse et de joie. C’est un disque qui défie beaucoup de conventions si on considère les artistes auxquels ils sont généralement comparés. Au final, Ruiner est leur album le plus complet et le plus mature à ce jour.

***1/2