Greet Death: « The Brutal Beauty Of Self-Reflection »

Qu’est-ce que l’enfer exactement ? Est-ce un domaine tortueux auquel on est condamné après une vie de péché ? Peut-être l’enfer est-il plutôt un sentiment que l’on ressent dans la vie quotidienne ?

Toujours est-il que, si on est en prise avec les pensées du combo sur leur deuxième album, Saluez la mort aux prises avec ces pensées sur leur deuxième album, The Brutal Beauty Of Self-Reflection, on n’est pas loin de vouloir saluer la mort.

« Circles of Hell » donne le ton de l’album alors que le groupe se fraye un chemin à travers de lourdes distorsions et des tambours qui martèlent. Le guitariste Logan Gaval chante sur les effets paralysants de la dépression, plaidant pour une bouée de sauvetage : « J’ai été laissé derrière / Retourné à la case départ / Si je parlais franchement / Je serais crucifié dans mon propre enfer ». (I’ve been left behind / Returned to the grind / If I spoke my mind / I’d be crucified in my own hell.) La chanson culmine avec une minute de guitare et de basse grinçantes. C’est un moment si lourd que le groupe est obligé de faire une pause pour revenir avec encore plus d’agressivité.

Cette lourdeur est la carte de visite de Greet Death. C’est un groupe qui joue sur ses forces sans être monotone. Le son du trio de Flint, dans le Michigan, est un mélange de shoegaze, de dream pop et d’emo avec juste une touche de doom. La plupart des neuf morceaux sont structurellement identiques : ils commencent en silence et en diminutif et atteignent des sommets fulgurants avant de s’épuiser sous le poids des instruments. Habité et inspiré.

***1/2

Frayle: « 1692 »

Frayle, un groupe de doom-rock basé à Cleveland, est assez nouveau sur la scène, puisqu’il a été formé en 2017. Le combo est le fruit de l’imagination du guitariste Sean Bilovecky et du chanteur Gwyn Strang et il pratique un mélange séduisant de doom épais et lourd avec la voix obsédante et franchement magnifique de Strang. En 2018, ils ont sorti leur premier EP, The White Witch, qui a été bien accueilli par la critique et les fans et leur a valu des places en première partie de diverses tournées et un contrat de disque. Le groupe, qui compte désormais cinq membres, a développé et élargi son son et il sort aujourd’hui son nouvel album 1692 . Le groupe décrit lui-même sa musique comme des berceuses sur le chaos, ce qui est une description parfaite de sa musique.

Les paroles de Strang sont intensément personnelles et couvrent le chagrin, la colère, la frustration et la résolution. Sa voix, souvent respirable et douce, a un chatoiement de type pop. La toile de fond est épaisse, multicouche, lourde et stoner-esque fuzz qui fait avancer les morceaux. L’album s’ouvre sur une courte introduction, on entend d’emblée les extrêmes du son du groupe, d’un côté les guitares saturées et déformées et de l’autre le chant obsédant de Strang. Le groupe cite Portishead comme influence et les similitudes avec le style vocal de Beth Gibbons sont très évidentes.

La chanson-titre, « 1692, possède un rythme patient, presque lent, les guitares de Bilocecky, fortement saturées et à la limite du larsen, sont à peine retenues. On a l’impression qu’elles peuvent exploser à tout moment, mais le rythme reste constant et discret. « Gods of No Faith » accélère un peu le tempo, les voix de Jason Popson (chanteur de son collègue de Cleveland Mushroomhead) ajoutent une merveilleuse dynamique, ses froncements de sourcils caustiques ajoutent un contraste intéressant et en font un morceau saisissant.

Des riffs boueux et une batterie lente ouvrent « Darker than Black » et le chant de Strang est doux et chantant, on dirait une sorte de cauchemar sur le thème de l’occultisme. Le rythme s’accélère à mi-parcours, mais comme auparavant, le morceau mijote doucement. « Burn » est beaucoup plus épars, avec une batterie syncopée et un morceau de guitare minimaliste pendant les premières minutes, le titre s’épanouit brièvement avec quelques guitares denses et superposées pour le refrain. Les deux guitaristes contrôlent merveilleusement leurs instruments, le feedback est utilisé pour créer de la tension avant les sections plus fortes. « Godless » exsude une sensation similaires, les voix lointaines ajoutent une qualité onirique et le morceau fait un crescendo à plusieurs reprises mais se construit lentement avec des couches supplémentaires. Les titres sont plus révélateurs à l’écoute, certains des premiers morceaux tels que « 1692 » et « Gods of No Faith » captivent l’auditeur dès le début, tandis que les derniers morceaux ont besoin d’un peu de temps pour être appréciés.

Les deux derniers morceaux s’éloignent de la sensation de stoner/doom pour se rapprocher d’un son plus shoegaze/regard noir. « If You Stay » est un peu plus rapide et urgent. Les guitares lourdes sont épurées et le chatoiement et la mélodie sont laissés de côté. « Stab » n’est qu’une guitare et un chant et constitue une diversion intéressante par rapport aux morceaux précédents. Ces deux morceaux mettent le chant de Strang au premier plan, ce qui donne une impression générale un peu plus mélodique et onirique.

1692 est un excellent « debut album »t, le groupe a puisé dans une grande variété d’influences pour créer quelque chose de tout à fait unique. L’alchimie entre Strang et Bilovecky est évidente et, bien qu’il soit à des extrêmes quelque peu différents sur le plan sonore, il fonctionne à merveille. Parfois, on a l’impression que le mélange est un peu plat et que la gamme dynamique n’est pas tout à fait là. C’est une musique dans laquelle il faut se perdre, elle est passionnée mais retenue et il vaut probablement mieux l’écouter dans un château sombre, peut-être hanté, pendant un orage.

***1/2

Bloody Hammers: « The Summoning »

On a pas trop de mal à s’imaginer, en contemplant la pochette de ce cinquième album du duo américain Bloody Hammers, la teneur de ce disque ; un heavy doom bien rétro aux paroles inspirées des films d’horreur eighties. Le côté gothique très prononcé de Bloody Hammers est, toutefois, contrebalancé par une écriture assez pop et accrocheuse, qui garantit à chaque titre une écoute facile et agréable sans ce côté repoussoir qui finit par éclore de la vague revival, aux gimmicks et tics instrumentaux répétitifs.

Ainsi, le « Let Seepings Corpses Lie » qui nous accueille et se situe à la frontière du gothic rock et du heavy gothique, s’avère, malgré son côté un peu pompier (les claviers y jouent un rôle non négligeable), assez rafraîchissant

Le riff de « Now the Screaming Starts » nous rappellera à l’ordre : en effet, si l’accroche est toujours là, la datation au carbone 14 ne trompera personne. Mais, on verra très vite que la magie continuera d’opérer en particulier avec l’accroche mélodique de la chanson-titre. Ce sera, au bout du compte, une raison de vouloir continuer plus loin. Ce voyage durera environ 45 minutes, pas trop longtemps pour ne pas nous lasser et pour que le feeling gothique prenne le pas sur l’outrage et l’affectation qui le duo frôle mais auquel il parvient à échapper.

***

Evi Vine: « Black Light White Dark »

Le curriculum vitae de la Londonienne Evi Vine témoigne d’une reconnaissance des pairs, une reconnaissance qui s’est affermie au fil des ans. Engagée depuis plusieurs années dans une carrière solo, Vine est apparue aux côtés des grands, et ce dans plusieurs cadres : en studio par exemple avec les gens de The Eden House (projet de Stephen Carey et du bassiste de Fields Of The Nephilim, Tony Pettitt, mettant en valeur les voix féminines dans un cadre musical planant et éthéré) ; mais sur scène aussi : aux chœurs notamment pour les dernières dates live de The Mission, qu’elle servit en studio pour le bel Another Fall From Grace (2016). Début février 2019, elle ouvrait pour Brendan Perry (Dead Can Dance). C’était à Paris, au Petit Bain.
Son nouvel album solo, Black Light White Dark, comprend son lot de surprises et de gens aguerris : Simon Gallup (The Cure), Peter Yates (guitares – membre de la mouture originelle de Fields Of The Nephilim), Martyn Barker (Shriekback, Marianne Faithfull, Goldfrapp), Geraldine Swayne (Faust). Fruit de cette conjonction des forces : un ensemble subtilement puissant et noir, constituant certainement ce que Vine a fait de plus immersif et émouvant depuis ses tout débuts.

Entourée de ses compères Steven Hill, Matt Tye et David ‘GB’ Smith, Evi délivre une collection d’ambiances hypnotiques, porteuses de la même délicatesse que ses précédentes productions : deux albums (… And So The Morning Comes [2011] et Give Your Heart To The Hawks [2015]), faits d’une mystérieuse harmonie.
Mais Evi et son groupe actuel, rénové dans sa section rythmique, trouvent supplément de chair et ouvrent profondeur de champ inédite avec ce troisième volet studio. Une profondeur de champ voulue, résultat d’une chimie atteinte par ces musiciens au fil des jams ayant précédé l’enregistrement. Arrivant en studio, ils étaient prêts à jouer en conditions live, à envoyer à la table de mix la source qu’ils produisent sur scène… ce qui ne fut pas le cas des deux enregistrements précédents, enregistrés à la maison en mode DIY.

Black Light White Dark comprend six morceaux pour presque quarante minutes de musique. Deux pièces imposantes (« Sabbath », neuf minutes, et le final « Sad Song n°9 », presque douze), le reste se tenant dans des formats plus courts sans que pour autant, vous puissiez vous attendre à de classiques « chansons ». Vine et ses musiciens sont dans un registre de texturation progressive et d’exposés fantomatiques. Les références afflueront forcément (4AD, Cocteau Twins, Portishead, Marissa Nadler, This Mortal Coil) mais les faire apparaître n’est que mettre en appétit, et certainement pas dire ce qu’est cette musique. Qu’est-elle, d’ailleurs ? Un voyage, une intériorité : les climats sont noirs et sensuels, ce dont témoigne justement « Sabbath », premier extrait choisi pour présenter l’album. Sur ce morceau est intervenu Simon Gallup (The Cure) pour des basses linéaires et pesantes, et qui rappelleront foule de souvenirs aux amateurs du son des premiers albums de Smith & co. Peter Yates est là aussi.

Ce titre est à l’image du reste : un mélange paradoxal de spatialité dans le son et d’intimisme dans l’intention. C’est une musique de l’intérieur. Evi ne craint d’ailleurs pas d’aborder la douleur personnelle, l’absence de perspective et la fragilité ultime. Le suicide fait partie du voyage, et c’est « My Only Son ». Un fruit est à tirer de la douleur, et Evi ne projette en l’occurrence ni un fantasme ni ne conte fiction : réalité personnelle est sous-bassement du titre, qui trouve ses origines dans la disparition d’un proche – et la culpabilité, parfois, de ceux qui restent après. Une présence flotte dans l’air.

En studio, Vine & co. n’ont que très peu recouru aux overdubs. Ainsi qu’ils le disent eux-mêmes (en substance), « ce que tu écoutes est ce que nous avons joué ensemble, réellement ». C’est là, sans doute, l’une des clefs de voûte de ces charpentes sinueuses.
La voix de Vine pleinement mise en valeur, ère dans des paysages nocturnes. Elle ne ment pas (« My Only Son »). Le groupe est minimal dans son approche, maximaliste dans son effet : construisant à partir de peu d’éléments, il échafaude avec précaution une grande musique ne nuit. C’est immersif, cinématographique, pénétrant. La lenteur et l’économie des percussions (la section rythmique, quoique incorporée depuis seulement deux ans, est d’une saisissante maturité) sont plateforme sur laquelle s’étale le mystère, jusqu’à s’éparpiller en bulles cosmiques (« I am the Waves »).
Enregistré aux studios EchoZoo (Eastbourne, Londres) par by Phill Brown (déjà à l’œuvre sur le cru 2015, et par ailleurs ancien collaborateur de Led Zeppelin, David Bowie ou Talk Talk) et produit par David Izumi (Ed Harcourt), Black Light White Dark n’est, pas plus que les précédents, un travail à catégoriser. C’est une musique émotionnelle, délicate, capable d’épaississements et de bruit sourd. Une musique sans format et pour laquelle le temps est un espace à occuper. À l’instinct.

Mansion: « First Death of the Lutheran »

Le « revival » est chose cyclique et, sine de la versatilité des temps, le doom-rock est, lui aussi, atteint par ce phénomène. En l’occurrence ici il s’agit de Mansion, un combo finlandais qui mélange rock gothique, doom et heavy rock dans une atmosphère, comme il se doit, lugubre et menaçante.

Il faut dire que le sujet dont s’inspire Mansion est particulier ; celui d’une secte chrétienne (le Katarnoïsme) attendant une apocalypse proche, usant de transes et autres expériences de conscience altérée, s’interdisant toute forme de sexualité et utilisant des enfants prédicateurs.

Il suffit d’écouter « Lutheran », la perle de cet album, pour vous s’en sentir imprégné : sept minutes 15 dont le metal est totalement exclu, mais qui s’avèrent plus flippantes et sombres que le reste de l’album. « Wretched hope » débute par une mise en condition : quarante secondes d’intro horrifique, et continue avec un riff doom bien troussé répété à l’envi. Un titre classique et efficace, sans grande surprise mais qui nous fait pénétrer l’univers de Mansion en douceur.

« Lutheran » sera, par conséquent, l’apothéose. De discrètes touches électro, un chant rampant et maléfique, des cordes lancinantes, un piano glacial, bref une chanson à la magie noire contagieuse. Sur « The eternal », c’est le chant masculin qui l’emporte, pour une mélopée tout aussi maussade et répétitive mais ô combien réussie. « 1933 » débute par une sorte de sabbat délicieusement folk et tribal, puis poursuit et termine de façon chorale et plus doom. Enfin « First death » est le titre le plus progressif et long de l’album, accueillant un saxophone et alternant parties doom metal ou plus atmosphériques, pour un final chaotique et « spatial ».Un premier album qui parvient à marquer l’auditeur par sa personnalité unique et un potentiel qui n’est pas encore pleinement exploité. A suivre, donc.

***1/2

Mark Lanegan & Duke Garwood : « With Animals »

Le tandem Mark Lanegan et Duke Garwood est un des duos qui possèdent une alchimie indéniable, complémentarité qui dure depuis 2013 et Black Puddin . C’est ce que l’on a pensé en 2013 lorsque le duo a publié un premier album intitulé Black Pudding. Cinq ans plus tard, le couple anglo-américain refait des siennes avec leur successeur intitulé With Animals.

Après Gargoyle en 2017, Mark Lanegan avait repris du service un an plus tard avec son fidèle collaborateur. Voici donc douze nouveaux morceaux sombres et minimalistes que le tandem Lanegan/Garwood nous concocte avec en ligne de mire des titres bien lancinants comme « Save Me », « Feast To Mine » et le plus douloureux « My Shadow Life ».

Sur With Animals, on assiste à une cérémonie solennelle où les deux complices nous entraînent dans leur univers bien brumeux. Malgré quelques éclaircies que sont « Upon Doing Something Wrong », Mark Lanegan et Duke Garwood brisent les frontières entre folk et ambient sur la majorité des morceaux comme « Ghost Stories » tout en restant mélancoliques avec par exemple « Desert Song » en guise de conclusion.

Une fois de plus, le couple anglo-américain prouve qu’ils font la paire avec ce nouvel opus torturé et mélancolique. With Animals est ce genre de disque à écouter religieusement en raison de sa mysticité prononcée digne d’artistes comme Leonard Cohen ou Nick Caven.

****

Uncle Acid And The Deadbeats : « Wasteland »

En l’espace de quelques années, Uncle Acid And The Deadbeats est devenu un groupe iconique de la scène stoner / doom / psyché grâce à la qualité constante de ses productions. Wasteland, le cinquième effort de la formation de Cambridge, prolonge ses innovations stylistiques empruntées aux années 70, plongeant l’auditeur dans un paysage brumeux où seuls les élans mélodiques réussissent à percer la morosité ambiante.

De prime abord, La production peut paraitre perturbante par sa dimension « lo-fi » assumée, et, grésillant de toutes parts, c’est sur le malaisant « I See Through You » que débute la découverte de ce nouvel effort. Ouverture à grand coups de butoirs, sur des guitares qui semblent déclencher des arcs électriques jusqu’aux amplis Orange, Uncle Acid And The Deadbeats assène un véritable mur de son cradingue dont les chœurs illuminent le refrain. L’orgue renforce le ressenti d’une mélodie à la spiritualité décadente, alors que tout le reste ne semble qu’abrasion. Wasteland est un album qui s’écoute fort, très fort.

Plus le son crépite, plus on apprécie l’âpreté des morceaux. Les envolées à la six cordes de « Shockwave City », inscrivent le single directement dans la lignée d’un Black Sabbath survitaminé et corrosif. Il faut dire que la formation emmenée par Kevin Starrs a tendance à jouer plus rapidement que sur les opus précédents, à l’instar de « Blood Runner », un morceau cadencé par une batterie binaire, ou du sulfureux « Stranger Tonight », aux lignes de chants caustiques.

Pour un bref instant, Uncle Acid And The Deadbeats débranche les amplis, pour nous submerger dans une étrange mélancolie, en s’improvisant sur un jam progressif le morceau qui donne son titre à l’album). Plus surprenant encore, on notera des arrangements audacieux, que ce soit avec des claviers qui s’immiscent subtilement, où mieux encore des cuivres, comme sur l’étonnant « Bedouin », véritable ovni dans la discographie des anglais, à l’opposé de titres tels que « No Return » ou « Exodus », qui nous enterrent à coups de pioche, dans un doom-rock d’une morbidité absolue, où semble régner un futur sans espoir de lendemain, si ce n’est celui d’un ultime solo de six cordes qui s’éteindra dans le déraillement d’une ligne d’orgue, ponctuée d’une marche militaire.

Avec brio, Uncle Acid And The Deadbeats met en harmonie une musique profondément contrastée, entre lumière et noirceur, entre crasse et élégance, et cela s’appelle une terre en friches nommée Wasteland.

****

Wreimeister Harmonies: « Then It All Came Down »

Wreimeister Harmonies est le projet de JR Robinson, artiste de doom rock dont le deuxième album, Then It All Came Down, a la particularité de ne se constituer qu’une seule plage. Les chorus fantomatiques, les cloches qui sonnent comme des glas, les arpèges à la guitare acoustique ou les cordes énergiques devraient ravir ceux qui sont fans de compositions d’avant-garde ou de post-rock expressionniste dans la veine de Godspeed You ! Black Emperor mais non avons affaire ici un type qui se produit une fois par an dans un cimetière à Chicago et qui a de connexions sérieuses avec le black metal Son registre est donc sombre, vecteur de morosité et de concepts qui ne sont jamais éloignés de la punition.

Cela ne surprendra pas ceux qui ont connaissance de son opus précédent, l’excellent You’ve Always Meant So Much to Me ni ceux qui ont jeté un coup d’oeil aux collaborateurs qui sont tous des figures du métal. C’est pourquoi ce qui peut sonner calmant à l’origine se révèle très vite une oasis pour des grognements démoniaques servis par un drone de basse particulièrement perturbant.

Pour atténuer le cliché, Robinson a la bonne idée de donner plus d’importance aux cordes mêmee si celles-ci se révèlent une préfiguration des ténèbres qui vont englober l’auditeur.

Then It All Came Down prend, en effet,  son nom d’une histoire de Bobby Beausoleil, un associé de Charles LManson dont les rapports avec l’occulte furent chroniqués dans un essai de Truman Capote. « Beautiful Sun » sera d’ailleurs une élégie chantée en son hommage ; un mouvement qui se révèle un message adressé au Mal à l’état pur.

Les compostions de Robinson laissent d’ailleurs derrière tout climat de paix pour laisser place à un doom pastoral dans lequel tout est englouti dans le néant et laisse place à la destruction. Then It All Came Down est, par conséquent, un titre de 34 minutes qui va être témoin d’une descente dans la folie et la possession. Avec un contrôle omniprésent à chaque mesure.

***

Earth: « Primitive and Deadly »

On peut essentiellement définir Earth comme un groupe ayant eu deux carrières. La première va de 1989 à 1997 où ce qui était à l’époque un trio basé à Washington a très vite été reconnu comme un des pionniers de «  drone metal  », un ensemble qui avait toutes les qualités musicales possibles et inimaginables et à qui rien ne pouvait arriver artistiquement.

Un succession d’évènement tragiques comme l’addiction à l’héroïne, la mort de Kurt Cobain (camarade de chambrée du leader de Earth, Dylan Carson) et, enfin du temps passé en prison ont donné la sensation que le groupe avait vécu et était irrémédiablement passé aux oubliettes.

La deuxième période commença véritablement en 2003 quand un nouveau line-up réinventa le style initial en y incorporant des éléments de de jazz, de folk et des influences country dans le son pré-existant.

Aujourd’hui, Primitive and Deadly est le cinquième album de Earth depuis leur renaissance et il est conforme à l’esprit Léviathan qu’on était en droit d’attendre d’eux. Le morceau d’ouverture, « Torn By The Fox Of The Crescent Moon » est une composition instrumentale combinant des harmonies vocales qui vous hantent  avec des riffs rythmiques monolithiques. C’est un procédé connu chez eux mais on y est toujours sensible. Le mur sonique n’est pas aussi ample mais il est plus dense. « There Is A Serpent Coming » suivra, titre rock ‘n’ roll débridé mais dont la vitesse est soigneusement contrôlé pour qu’on puisse en savourer chaque instant. Voilà du blues épais comme on les aime, à savoir terriblement sexy.

« From The Zodiacal Light » empruntera le climat psychédélique de Bees Made Honey (2008) et étouffe le tout sous des harmonies à trois parties presque occultes. L’ensemble crée une atmosphère sombre et pénétrante nous enveloppant dans une obscurité qui nous dérange tout autant qu’elle nous rend extatique. Le morceau trouve son rythme grâce à un tocsin contribuant un peu plus à nous entraîner dans une béatitude relaxante.

Pour terminer ce béhémoth, « Rooks Across TheGates » prendra les éléments de guitare inspirés du folk des deux derniers opus de Earth mais va les utiliser d’une manière elliptique et presque sous-entendue afin d’augmenter encore le travail vocal mélancolique et poignant de Mark Lannegan. Cette cinquième et monstrueuse plage finale met un terme à un disque peut-être trop opaque pour certains mais totalement captivant dans sa démarche. Il serait dommage de passer à côté sous prétexte que l’on n’est pas un fan absolu de l’étiquette, trop souvent perçue comme un sous genre, de ce doom metal dont il se réclame.

****

The Ukiah Drag: « In The Reapers Quarters »

La pochette du premier album de ce groupe d’adoption new yorkaise via la Floride tout comme son titre ont tout pour être menaçants. In The Reapers Quarters signifie dans les quartiers de la Grande Faucheuse, ce qui s’accorde très bien avec la couverture du disque.

Le titre d’ouverture, « Intro », semble confirmer cette tendance mais The Ukiah Drag ne matraquent et n’assaillent pas celui qui écoute comme beaucoup de ces disques se réclamant de façon ostentatoire du « heavy » rock. Les parties de guitares ne sont pas cinglantes mais elles sont comme bouillonnantes et sur le point d’éclater et l’album se déroule de façon insidieuse, réveillant une atmosphère boueuse où l’effroi se manifeste lentement mais délibérément. La Faucheuse n’est pas chez elle mais, même si on attend son retour de façon tendue, la pièce est suffisamment confortable pour qu’on s’y installe.

Bien qu’ils aient sorti une cassette en 2013 sur le label Ascetic House qui se proclame le représentant du « New American Heavy Underground » ce sont plutôt les origines du groupe à Tampa en Floride qui sont un meilleur point de référence. Leur leader, ZZ Ramirez, guitariste et chanteur avait sorti un album en 2012, Turquoise for Hello, avec American Snakeskin un combo qui avait traversé des territoires grinçants identiques à ceux de Ukiah Drag. Les pairs de Ramirez avaient, eux-mêmes, construit le même univers imposant au sein de Diet Cokeheads et Neon Blud ; Ukiah Drag délivre le tout hérité de ce régionalisme.

Mais le groupe sait aussi rappeler des artistes comme Giant Sand et Charlie Pickett sur un « Night Of Immaculacy » avec des percussions semblable à une locomotive et un rumine sur la guitare en drone, le tout faisant penser à la traversée d’une vaste plaine déserte. Ramirez rumine et évoque la haine et la drogue alors que le groupe brode sur ce motif statique pendant plus de huit minutes. Ses vocaux, traînants comme dans les états du Sud, semble émerger de lèvres desséchées. « Her Royal Grip » accentue l’étrange atmosphère désertique grâce à cette voix croassante alors que le tonnerre instrumental va sembler surgir d’un plateau et emplir une gorge rouillée et poussiéreuse.

On le voit, le doom rock du groupe n’est pas envahi par l’obscurité et en cela il se singularise dans le genre. Tout y coule au ralenti semblant étendre des passages où le destin funeste est toujours prêt à s’abattre. Qu’il paraisse imminent nous habitue à sa présence au point que le menace qu’il véhicule nous paraît si familière que les quartiers de la faucheuse auxquels nous sommes conviés peuvent sembler représenter un chez soi.

****