Martha: « Please Don’t Take Me back »

28 octobre 2022

Une simple écoute d’un interlude musical du dernier album de Martha pourrait bien vous transporter dans une salle de répétition en Pennsylvanie, où des groupes comme The Wonder Years et The Menzingers échangent des accroches pop punk et perfectionnent les refrains à bras levé. Ce n’est pas surprenant si l’on considère que, sur ce qui est maintenant leur quatrième album, Martha a renforcé son son et a adopté un nouveau poids dans ses riffs de guitare, ce qui est évident sur le premier extrait « Every Day The Hope Gets Harder ». 

Cependant, malgré les influences américaines emo et pop punk qui rongent leur son, dès que l’un des membres du groupe ouvre la bouche pour chanter, il se place immédiatement dans le nord-est de l’Angleterre. Il y a quelque chose d’authentiquement britannique dans leurs inflexions qui devient d’autant plus évident avec le fond plus croustillant. C’est une juxtaposition qui fonctionne bien avec les thèmes de Please Don’t Take Me Back. L’espoir brutal du rêve américain mêlé à un côté britannique concret correspond parfaitement au voyage du groupe de l’espoir au désespoir et vice-versa.

Sur la chanson titre de l’album, il y a un rejet audacieux de la nostalgie. Alors que les histrions de la guitare cèdent la place au refrain vaincu de « The old days were bad », nous avons droit à un rappel rafraîchissant que nous ne pouvons pas toujours voir nos vies à ce jour à travers des lunettes teintées de rose. Il vaut mieux laisser certaines parties de notre passé derrière nous, et ,sur Please Don’t Take Me Back, Martha a toujours au moins un œil optimiste sur l’avenir.

Les quatre musiciens sont passés maîtres dans l’art d’émettre des sons rapides qui laissent une impression durable. Après tout, à quoi bon utiliser 100 mots quand cinq suffisent. Comme un expresso avant d’aller se coucher, leurs riffs rapides et leurs répliques étonnamment pertinentes qui vous passent par la tête pénètrent vos sens. La prémisse derrière le punk déchiqueté de « Baby, Does Your Heart Sink » ne pourrait pas être plus simple, mais dans les mains de ces vétérans du DIY, elle sonne comme un chef-d’œuvre post-moderne. 

Dans un style typiquement britannique et stoïque, le groupe ne se laisse pas trop emporter, comme le montre clairement le dernier morceau de l’album,  » You Can’t Have a Good Time All of the Time « , qui les voit répandre une couche de shoegaze sur leur pop indé. Et même si c’est vrai, passer 35 minutes en compagnie de ce disque me semble être un sacré bon moment pour que ces vétérans du DIY nous offrent des sensations fortes.

***1/2


Stephen Malkmus: « Traditional Techniques »

8 mars 2020

Traditional Techniques est le dernier album d’un trio de disques de Stephen Malkmus sortis ces trois dernières années. Le seul principe de base de ces albums est qu’ils sont tous très différents les uns des autres, et qu’ils portent à peine l’empreinte distinctive de Malkmus, malgré les couches de synthétiseur ou les drones de sitar..

Alors que le Groove Denied de l’année dernière était plus pointu dans son altérité, cet album voit Malkmus dans une humeur plus libre, expérimentant avec des textures d’influence orientale (ACC Kirtan, Shadowbanned), utilisant une petite clarinette (« What Kind of Person ») ou se perdant dans un conte de chien hirsute pour l’amour de Dieu (« The Greatest Own in Legal History) ».

Malkmus saute si souvent entre la narration et l’impénétrabilité :« Personne ne veut vous décoloniser… / Que faudra-t-il pour vous décoloniser ?  (no one wants to decolonise you… / What will it take to decolonise you?’) et fait que les moments occasionnels de franchise émotionnelle frappent avec une réelle force. « Brainwashed », par exemple, commence par des appels à « enlever les vieilles pensées » avec des notes intimes axées sur le concept de renaissance/renouvellement avant que Malkmus ne ne mette tout à nu, se plaignant de ses frustrations face aux cycles répétitifs de l’industrie musicale, mais admettant que c’est un mode de vie qui crée une dépendance.

Il y a plus d’un clin d’œil à l’ancien style de Malkmus (par opposition au rock « poli » des Jicks), où des titres « Cash Up » et « What Kind of Person » pourraient facilement trouver refuge dans la collection de bric-à-brac de Pavement. Le dernier morceau, « Juliefuckingette », est l’une des meilleures chansons que Malkmus ait jamais écrites – avec une immédiateté qui rappelle « Spit On a Stranger » ou « Zurich is Stained », des voix en contrepoint des lignes de guitare acérées et genre d’accroche avec lequel il n’a jamais eu de problème.

Ceci n’est pas un disque qui se préoccupe trop de cohérence, mais la liberté d’expérimentation convient bien à Malkmus, surtout quand, comme ici, il laisse les idées dicter la musique sans essayer d’adhérer à une quelconque cohésion thématique.

***1/2


Pikku: « 5,3,2,1 »

4 décembre 2019

Pikku, ou Magdalena Stroj de son vrai nom, est une artiste d’origine polonaise qui attise la curiosité et sait satisfaire les besoins vitaux minimaux sonores en félicité, poésie, naturel et authenticité. Pikku, signifiant « petit » en finnois, est un sujet chantant et dansant que l’on se plaît à tenter d’identifier. En espèce sonique et tangible cela se traduit par un album, 5,3,2,1, de facture électro -pop et qui vient de sortir.

Pikku est ce qu’on appelle une artiste DIY faisant tout elle-même, de l’écriture de textes en français, anglais, polonais ou japonais aux arrangements. Elle compose, chante et joue, après huit années de cursus en piano au conservatoire. Elle s’est installée à Paris où elle y a fait du théâtre et où elle s’est mise au ukulélé et au kalimba, ce qui lui permet d’accéder à d’autres espaces-temps que l’on retrouve ça et là dans l’album.

« Eggshells » est le premier extrait vidéo de cet opus. Croisement entre créature de manga et elfe de nature déambulant avec entrain entre des pommiers ou dans les bois, entourée des couleurs d’un bonheur euphorique. Pikku montre, à sa manière, comment profiter au maximum de Dame Nature ; un plaisir que les néo-ruraux apprécieront sans les bruits normaux de la campagne, en n’ayant que l’image. Elle danse, enlace une poule, et on assiste à un hymne à la ruralité assumé, où les arbres remplacent les voitures et le chant des oiseaux, les klaxons.

Les chansons de Pikku, comme contées presque à rebours, semblent mélancoliques ; mais elles portent également en elles les traces sonores des petites joies qui pavent la vie du quotidien au gré du temps qui passe. Chez Pikku, l’existence est transformée en conte de fées, avec aventures et péripéties d’essence magique. Dans les vidéos, elle court, virevolte, danse et charme par sa vivacité de mouvements, sa spontanéité ; car rien, ou si peu, ne semble scénarisé. Le traitement de la lumière et des objets, comme des décors – qui peuvent sembler minimalistes ou simples -, se révèlent en fait très riches et archétypiques.

L’auditeur ne s’y trompera pas en y saisissant certains traits de Björk et de ses nuances sonores et vocales si exceptionnelles. Un compliment pour Pikku, qui réussit à se détacher assez facilement de certains aspects chers à l’artiste islandaise, ce qui se fait davantage sentir dans les flots du xylophone déferlant doucement sur les battements de la voix au cœur du second extrait vidéo de l’opus, « Heartbreak ».

L’intime espace clôt avec des ballons cœur pour plafond pris en punching-ball ou pour symboles simplement puissants, et l’extérieur d’une forêt où courir en flash furtif, accompagnent très bien le thème amoureux en paroles et en mélodies rythmées.

Pikku enchante aussi très bien en français sur le morceau « J’ai Connu la Neige » en pensant aux onomatopées que fait le son de ses pieds lorsqu’ils foulent la neige souvent immaculée et en couche épaisse là où elle est née. Seule ou accompagnée par des musiciens, sur scène mais également sur disque, sa voix légère et si particulière saura, ne serait-ce qu’avec ce 5,3,2,1 capter un public en recherche d’auditions fortes.

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