Anna Gordon: « Fern Canyon »

Avec ses tourments entrelacés dans un folk sombre et enregistrés dans la solitude d’une forêt de l’Ouest, Fern Canyon met les pieds dans une profondeur inattendue. Il fallait peut-être ce cadre pour qu’Anna Gordon, musicienne émergente de Seattle, puisse explorer avec une conscience aussi aiguë ce que nous sommes, l’étendue de nos ombres.

Aussi jeune soit-elle, Anna Gordon est capable de reculer assez loin pour faire du minuscule de sa vie une occasion de basculer dans le grand tout. Ce premier album déroule ainsi son existence encore inachevée jusqu’aux cendres de sa mort (« Bury Me High »), dévoile la détresse des dépendances (« Addict’s Plight ») et admet la douleur de fermer à l’autre ses portes intérieures (« Please Refrain »).

Musicalement, tout est d’elle : guitare, piano, percussions, violoncelle — d’ailleurs poignant sur l’interlude Fern Canyon. Ses mélodies parfois faites de dentelle, parfois jouées d’une main lourde ont l’émotion brutale, sans exceptions. Ceci n’est pas du folk ; c’est une confession noire, une mue qui s’est habillée de folk.

***1/2

Morgue Poetry: « In The Absence Of Light »

Morgue Poetry est un combo « illustrement inconnu » d’autant plus qu’il est le projet solo d’un des membres du tout aussi peu réputé Wisborg. Une fois la chose acquise on comprendra très vite que l’on est en face d’un artiste qui se trouve à mi-chemin entre Nick Cave, Johnny Cash, Danzig dans ses moments d’accalmie et, plus présent à nos « mémoires actuelles », Me And That Man autre projet solo d’un musicien de Behemoth.

Morgue Poetry se définit comme oeuvrant dans le dark-folk et, à ce titre, In The Absence Of Light ne brille en effet pas par sa luminosité.

Il s’agit d’un opus naviguant entre folk, country et rock gothique avec, de ci de là, quelques équipées « ethniques ». Les titres sont, comme de bien entendu, sobres et sombres qous-tendus par la voix grave et rocailleuse de Konstantin Michaely L’unité entre find et forme est exemplaire au point de friser, parfois, une certaine monotonie.

Album spartiate auquel on n’a pas grande chose à rajouter ou à reprocher ; on saura puiser dans son intimisme pour y trouver un intérêt plus que confidentiel.

***

Death In June: « Essence »

Certains ont cru déceler un crépuscule dans les dernières années actives de Douglas P. Lui-même a glissé ci ou là qu’il entendait ralentir. Activité studio en sommeil depuis huit ans (ce qui n’a pas empêché poursuite des opérations de rééditions), activité live retenue, Death In June est devenu fantôme et repère : une résonance acoustique installée dans l’univers, immuable.
Mais neuf ans après le dernier véritable disque marquant (le pianistique Peaceful Snow, réalisé en compagnie de Miro Snejder) et huit après le retour aux bases neofolk diversement apprécié Snow Bunker Tapes, Death In June dévoile une série de nouvelles compositions, sous le titre Essence!.

Dans les ambiances retenues de ces complaintes antimodernes (travaillées de 2014 à 2018) se retrouve, à l’instar de ce que le titre du disque laissait présager, une forme familière. Le leader n’a pas menti sur la marchandise et les adeptes attachés au son classique de Death In June retrouveront sans mal leurs petits, par comparaison avec le clivant, et pourtant – et parce que ? – très beau, Peaceful Snow. Par « son classique », entendons la dominante folk de l’œuvre et une tendance aux collages, abstraction faite des marquants débuts post-punk.
Une présence christique nimbe certains pans de l’œuvre (« The Trigger ») et il y a à notre sens quelque chose de plus charbonneux, déprimé dans ce disque que dans un Rule Of Thirds (2008) : à certains égards, ce dernier insufflait à la sécheresse folk typique une respiration pop, pour un fruit doux-amer et délicieusement ambivalent.

Si quelques arrangements cinématographiques et aux reflets hispaniques maintiennent un jeu au sein du son Death In June (« The Humble Brag », dont la conclusion intègre un collage disruptif), quelque chose d’ouvertement plus déprimé et parfois dramatique motive les litanies de cette Essence! (« The Snipers Of Maidan »). Les chansons émeuvent souvent, au-delà du simple fait que ces climats nous soient familiers (« Going dark », dont marque le verbe mortuaire, l’acceptation de soi, l’acceptation de la fin, a les allures d’un futur classique). C’est un disque minimaliste mais ne se refusant pas quelque expérimentation. Bien écrit, cohérent et équilibré en couleurs : la patine des arrangements relativise l’impression de monochrome que laisse l’écoute au final et donne le sentiment que Douglas P a souhaité proposer quelque chose de fini, affirmant retour et distinguant clairement cette démarche créative de certaines sorties à seule ambition archiviste (compilations de démos, live). Jusqu’au bout de l’expérience, DI6 proposera de belles choses (« The Pole Star of Eden », ou les incertitudes rampantes de « What Will Become Of Us ? » avec ses colorations désuètes à la Hammond).

C’est un Death In June dont le propos sera entendu par ceux qui, parmi les adeptes, l’attendent davantage sur une typologie qu’une aventure. Sans offrir d’immenses surprises, Douglas P dévoile une collection de chansons habitées et évocatrices : une essence énigmatique étalée dignement, et qui redorera certainement le blason d’un projet dont les dernières années reflétaient surtout la substance nostalgique. Une nostalgie, encapsulée dans le cru fin 2018

***1/2

King Dude: « Music To Make War To »

King Dude est un chanteur Dark-folk prolifique, avec huit albums publiés en autant d’années, sans compter qu’il ne s’est écoulé que deux années depuis la sortie de “Sex”, et que ce dernier passe son temps en tournée.

Music To Make War To est probablement l’album le plus accessible de sa discographie, nous projetant continuellement les reflets d’un Johnny Cash des temps modernes. De sa voix gutturale et torturée, l’iconoclaste tatoué de croix renversées évoque sa rencontre avec Hollywood, les hôtels miteux ou les désespoirs amoureux avec justesse et élégance.

Surprise inattendue d’une précédente édition du Hellfest, King Dude déploie une énergie en live qu’il est difficile de percevoir dans ses productions studios. Pourtant, Music To Make War To révèle en arrière-plan des distorsions sautillantes, à l’instar d’un « Velvet Rope » à l’instrumentation légère portée par quelques notes de piano, une batterie, titre d’album oblige, martiale et une guitare solaire. Enfin, sur « I don’t write love songs anymore », King Dude pousse sa voix lourde dans un écho qui fait frémir l’échine et accentue encore le facette « dark » de son folk.

Music To Make War To est probablement l’album le plus rock de la discographie de King Dude, comme en témoigne encore les guitares rageuses de « The Castle » ou quelques minutes plus tard, les explorations Dark-synth wave de « In The Garden ». À tempo plus lent, King Dude sublime sa palette stylistique pour aboutir à des compositions d’une étonnante richesse, comme le brûlot « Let it Burn ».

Music To Make War To révèle un artiste abouti, qui réussi à produire des compositions aussi lugubres que lumineuses, comparable à Nick Cave ou Leonard Cohen.

***1/2

Ruby Fray: « Grackle »

Le plus bizarre dans la musique de Ruby Fray est la façon dont Emily Beanblossom, la musicienne derrière ce projet, la cécrit : elle parle de chamber-pop, de vague psychédélique et de folk-rock pop ; le tout assorti du terme d’« ensorcelant » .

Beanblossom est passée d’une existence dans une ferme à la vie en ville de nombreuses fois et de projets en projets avant de s’installer à Austin où son « sophomore album », Grackle , a été conçu.

Quand on l’écoute, on comprend très vite la description qu’elle en fait est si variée. Chacune des mentions est parfaitement ajustée à ce qu’elle en dit : vocaux dynamiques et charmants allant d’étranges chuchotements à des hurlements sans retenue, synthétiseurs étincelants, mélodies qui vous hantent et riff de guitare du rock le plus pur. Parfois on se trouve transplanté dans un endroit sombre et fantomatique, à d’autres moments le disque véhicule une vibe brillante, légère et éthérée.

Le titre d’ouverture, « You Should Go », est doux et pétillant et il se termine sur une mélodie fredonnée féérique. De façon surprenane n’y figurent que des vocaux et des synthés. « Carry Me Down » commencera par des douces mélodies, un rbeat qui fera penser à un cœur qui bat, des vocaux étouffés et seterminera sur des percussions et des hymnes vocaux grandioses et une guitare funky. Le premier « single », « Barbara », est enlevé avec des textes qui sont portés par un ton de réprimande, puis l’album se fera plus psychédélique avec « It’s Mine » : ligne de guitare groovy, puis ligne vocale élégante avant que le trio guitare, basse, batterie n’explose le tempo avant de revenir à sa vitesse initiale. Ce processus se produira plusieurs fois dans le morceau qui s’achèvera sur une bien jolie note frappée servant de point d’orgue.

On le voit, le style de Ruby Fray est une concoction de différents éléments avant que ceux-ci ne parviennent à se mêler ensemble. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Beanblossom évoque la sorcellerie pour parler de sa musique ; les tonalités sont sombres et mystiques et, quelque part, envoûtantes comme un brouet de saveurs qu’aurait soigneusement préparé une sorcière. Entre enchantement et fascination, voilà un deuxième album qui saura, de touts manières, nous happer.

***1/2