Seedsmen to the World: « Seedsmen to the World »

13 mai 2022

Sur leur premier album, le collectif de Detroit Seedsmen to the World ralentit le temps, étirant des sons et des idées faiblement familiers en drones sombres et persistants. Composé des guitaristes Gretchen Gonzales et Joey Mazzola, du percussionniste Steve Nistor, d’Ethan Daniel Davidson au chant et au violoncelle-banjo, et de Warren Defever à l’harmonium et au tanpura, Seedsmen to the World est en quelque sorte un supergroupe de Detroit, puisque les cinq membres sont des musiciens de renom aux CV trop longs pour être évoqués ici. En tant qu’unité, cependant, le quintet fait preuve d’une chimie de groupe étonnante, chacun faisant preuve d’une intuition et d’une retenue incroyables là où il serait facile de surcharger les arrangements amorphes. L’album se compose de seulement quatre titres, chacun portant un titre d’un mot qui laisse deviner la chanson dont il s’inspire ou qu’il remodèle. Le morceau d’ouverture de près de 13 minutes, « Blood », par exemple, transforme la chanson de Bob Dylan « It’s Alright, Ma I’m Only Bleeding » en un chant funèbre menaçant. Des solos de guitare psychédéliques dérivent sur une base d’harmonium à une seule note tandis que la voix rauque de Davidson récite les paroles de l’original de Dylan dans une cadence hypnotique

« Rain » est une lecture euphorique de « Have You Ever Seen the Rain » de Creedence Clearwater Revival, livrée avec un flux semblable à un mantra. L’arrangement de la chanson équilibre les drones avec des instruments acoustiques doux et des leads de guitare électrique de bon goût, pour aboutir à une sorte de délire new age-meets-classic rock. « Home » et « Brown » s’éloignent du roots rock pour interpoler des chansons folk d’origine incertaine. « Brown », en particulier, se faufile sur 11 minutes, avec le twang profond d’un violoncelle-banjo dansant avec des nappes de guitare ambiante et de douces marées de percussions. L’album est étrange et mystérieux, mais il est avant tout subtil. Les cinq musiciens qui composent Seedsmen to the World laissent beaucoup d’espace aux autres pour ponctuer les chansons et tisser des détails intéressants dans les denses vagues de sons. Le résultat final est une sorte de folk ambiant difficile à prédire, qui passe comme une tempête passagère au début, mais qui révèle quelque chose de nouveau à chaque nouvelle écoute.

***1/2


Svarte Greiner: « Devolving Trust »

20 mars 2022

Svarte Greiner – le personnage peu reluisant d’Erik K Skodvin – nous offre un nouvel enregistrement sombre avec Devolving Trust, le dernier épisode de sa série bien nommée « musique zen pour âmes dérangées ». Dans Devolving Trust (Miasmah Recordings), il entraîne les auditeurs dans l’obscurité, où les sons grinçants et humides commencent lentement à prendre une forme irrégulière et froissée de leur propre fabrication, et sont en quelque sorte amplifiés avec une toute nouvelle importance.

La musique voyage le long de la colonne vertébrale de la détresse, et un fléau d’incertitude est toujours là, émanant des cavernes de ses notes, soulignant les tons uniformes et les lignes allongées du violoncelle, et fournissant une pointe de tension qui se répercute sur les cordes, mais Devolving Trust est aussi une écoute réfléchie. Le fait qu’il s’agisse d’un enregistrement live, provenant des bunkers de la brasserie Schneider à Berlin, autrefois bombardés, renforce son atmosphère humide.

Son histoire sombre et lourde continue de résonner dans le présent. Erik décrit les vieilles caves comme étant  » »umides et creuses, avec un passé sombre et une longue réverbération », et le violoncelle et les improvisations électroacoustiques minimales sont laissés à l’abandon dans l’obscurité, tendant de longues vrilles et cherchant à envahir ses ombres. Le violoncelle convient parfaitement à la pénombre oppressante de la cave ; il est fortement influencé par son emplacement physique.

L’instrument semble presque vouloir s’enfoncer dans le sol, vivre sous la terre au lieu de succomber à la douleur de vivre à sa surface, au niveau de la rue. Le traumatisme des bombes et l’obscurité de l’époque de la guerre ont laissé une empreinte, un résidu, dans l’atmosphère du lieu, l’endommageant plus que la destruction physique de ses briques et de ses barils ; il fait partie de la réverbération du bâtiment. Une toux ou un petit écart rend le disque encore plus personnel et unique à ce moment précis, tout en lui donnant une allure particulière.

Parfois, l’atmosphère et l’électricité d’un enregistrement en direct ne peuvent être transférées – il faut les vivre sur place, et les choses peuvent se perdre dans la traduction. Cependant, il y a suffisamment de profondeur atmosphérique ici pour recréer l’expérience live. Elle vous submerge et elle vous traverse .

Tellement de facteurs se perdent ainsi dans la traduction entre le fait d’être présent et de l’écouter dans un autre espace. Les yeux, les oreilles et le corps peuvent souvent voir au-delà des petites erreurs lorsqu’une performance en direct se déroule devant vous. Les détails sont généralement perdus lors de la transposition sur un enregistrement pur : « J’ai fait une exception pour cet enregistrement, car j’ai l’impression qu’il traduit la sensation du live d’une manière qui me plaît. Très personnel et plein de petites erreurs… il crée sa propre vie ».

La deuxième piste, « Devolve », a été créée à partir de fragments tirés de la performance en direct et étend encore sa portée dans l’obscurité, mais elle s’inverse aussi sur elle-même. La pièce offre une étrange forme de sédation, un calme dans le vide, comme si elle avait abandonné le combat, comme une proie qui se rend finalement aux crocs venimeux. L’humeur plus calme est rendue possible par le vide. C’est une évasion de tout. C’est peut-être pour cela que le violoncelle s’est enfoncé dans des profondeurs aussi littérales – pour fuir les véritables horreurs du monde, qu’il connaît déjà trop bien. Ses drones sombres et aveugles s’enfoncent de plus en plus dans les profondeurs de la cave, et ils n’en reviendront jamais.

***1/2


Teahouse Radio: « Her Quiet Garden »

14 mars 2022

Teahouse Radio est le dernier projet de Pär Boström. Ces dernières années, Boström a connu un véritable tourbillon de créativité. En ce qui concerne la qualité de cet élan d’inventivité, la musique parle d’elle-même à chaque fois. Nous avons vu de nouveaux Kammarheit et Cities Last Broadcast depuis 2015, deux albums qui valent bien l’attente considérable depuis leurs prédécesseurs. Mais l’aspect le plus intéressant du « réveil » de Boström réside dans les nouveaux projets qu’il a lancés.

Nous avons déjà pu constater l’idéologie de son jeune label Hypnagoga Press, qui privilégie la qualité à la quantité, avec des albums magnifiquement conçus par Hymnambulae (avec sa sœur Åsa), Altarmang (avec Kenneth Hansson) et Bonini Bulga. Mais cette dernière sortie doit être la plus ambitieuse des tentatives de Pär Boström (tentatives réussies, je pourrais ajouter !) de créer quelque chose qui soit à la fois profondément personnel et nouveau pour la communauté dark ambient. De l’illustration de la pochette au choix des instruments acoustiques en passant par l’atmosphère générale, Teahouse Radio est en effet un album intéressant et unique.

Il ne s’agit pas d’un album de dark ambient cinématique dans le même sens que celui de Cryo Chamber (ex. Cities Last Broadcast et The Humming Tapes). Au lieu de cela, Her Quiet Garden se concentre sur les atmosphères et les émotions. Il y a des quantités massives d’émotions cathartiques et léthargiques qui coulent à travers chaque moment de Her Quiet Garden. La musique elle-même a une sorte de vibration d’après-midi d’été paresseux. Elle demande à être écoutée en lisant un livre à l’ombre d’un vieil arbre noueux, ou en étant allongé dans son lit par une chaude nuit d’été, trop près du sommeil pour être productif, mais trop loin pour être totalement détendu. Des morceaux comme « Death would find my halls and flood them » et « Snow falling on black water » ont un aspect incroyablement léthargique et dépressif.

Alors que l’album est indubitablement imprégné decatalepsie et d’un sentiment généralisé de dépression, il y a des moments absolument magnifiques qui scintillent à travers la brume. « Unable » est une belle combinaison des deux côtés qui se mêlent. Le drone/atmosphérique sous-jacent est assez sombre, donnant une ambiance très inquiétante au morceau. Mais la section de piano qui se trouve au-dessus du morceau est plus légère. Les deux côtés se combinent pour nous donner un sentiment de répit de la dépression, ces beaux moments entre les souvenirs de perte, et pourtant, même dans ces moments, nous nous accrochons toujours au pire, même si ce n’est qu’inconsciemment.

Des éléments relaxants et positifs apparaissent de temps en temps sur Her Quiet Garden. Avec « Dreaming splendid spaces », Boström incorpore plusieurs éléments de piano légers qui donnent au morceau une sensation de chaleur très agréable. Boström fredonne en arrière-plan, se fondant tranquillement et sans effort dans le mix. Tout cela sert de répit à la nature autrement morne de Her Quiet Garden. Mais c’est là le but. Le jardin imaginé dans la vision de Boström est un lieu où l’on rend visite à ces êtres chers disparus auxquels on tient toujours autant. Des émotions profondément négatives ne manqueront pas de remonter à la surface, mais les souvenirs de bonheur et de satisfaction aideront certainement à trouver un équilibre, et peut-être une compréhension personnelle, un chemin pour aller de l’avant.

Her Quiet Garden n’a pas pour but de trouver une échappatoire à la tristesse, à la perte ou à la dépression. Il s’agit de voir les choses telles qu’elles sont, tous les durs souvenirs attristants combinés à tous ces merveilleux jours et nuits passés dans un contentement ignorant de la jeunesse. La perte d’un véritable être cher, ou même d’une maison ou de connaissances passées, tous viennent avec leur part de bon et de mauvais. Her Quiet Garden laisse toutes ces émotions se fondre les unes dans les autres, offrant aux auditeurs un album profondément émouvant, qui établira probablement une connexion personnelle bien plus grande avec chaque auditeur que la majorité de la musique issue de la scène post-industrielle. C’est ce qui a incité les auditeurs à revenir à la musique de Boström au fil des ans ; sa capacité à puiser directement dans l’esprit de l’auditeur, jouant de nos souvenirs et de nos émotions comme d’un instrument de plus dans sa collection.

Her Quiet Garden est sorti sur Hypnagoga Press dans une édition CD de 100 exemplaires (il n’en reste qu’une douzaine). L’album est aussi, bien sûr, disponible en ligne. Vous trouverez dans la pochette de l’album des éléments très particuliers. Boström a utilisé une technique très différente pour sa création, qui peut être vue et expliquée plus en détail dans les vidéos qu’il a mises en ligne sur le processus. On a dit que Her Quiet Garden était le meilleur album de Pär Boström à ce jour. On préfère ne pas porter ce jugement tant on aime beaucoup trop son travail précédent pour en diminuer l’importance de quelque façon que ce soit. Mais, ceci dit, il s’agit d’un album incroyablement puissant, tant sur le plan technique que sur le plan émotionnel. Du point de vue technique, le fait que Simon Heath (Atrium Carceri, Cryo Chamber) ait réalisé l’édition finale et le mastering de l’album n’est pas un mal non plus.

On recommandera donc vivement Her Quiet Garden à tous ceux qui aiment entendre des instruments variés se mêler audacieusement à des éléments d’ambiance sombre. Mais aussi à tous ceux qui ont besoin d’un coup de pouce pour faire face à une perte. Vous trouverez probablement autant de réconfort dans ces chansons que Boström. Alors procurez-vous des écouteurs et emportez cet album dans votre propre jardin tranquille, quel que soit l’endroit où il se trouve.

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Randal Collier-Ford: « The Architects »

24 janvier 2022

Un facteur déterminant dans la musique de Randal Collier-Ford est la façon dont il parvient à chevaucher la ligne entre l’ambient sombre / drone et les sons électroacoustiques traités. En effet, on y trouve plus qu’un clin d’œil aux pionniers de l’acousmatique et de la musique concrète. Bien que The Architects soit l’un de ses plus anciens albums, il est un excellent exemple de la manière dont cette approche non conventionnelle peut être écoutée.

Chacun des huit morceaux, dont la durée varie de 4 à plus de 13 minutes, explore différents points de cet axe. À cette fin, « Eye of the Watches » propose des couches de synthétiseurs qui couvrent lentement et sont accompagnées de sons complexes à caractère mécanique. Et ailleurs « Construction of a Demon » se concentre principalement sur des échantillons sculptés, des objets trouvés et des éléments percussifs électroacoustiques, représentant peut-être les outils et les processus d’un atelier infernal.

Mais là où Collier-Ford brille vraiment, c’est dans l’utilisation d’explosions de bruits étouffants et déchirants comme élément récurrent sur plusieurs pistes. Ces explosions de batterie et de synthétiseur se présentent comme des ondes de choc staccato lentes dans « A New Age et The Return ». Ils accentuent les drones et les percussions susmentionnés d’une manière résolument cinématographique. Alors que certains des autres morceaux pourraient être décrits comme étant au moins un peu ambiants, ces morceaux ne le sont absolument pas. The Architects représente, de ce fait, un effort hautement recommandé venu d’une source injustement sous-estimée.

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Scott Lawlor: « Life Passes Slowly Unto Death »

31 décembre 2021

Au cours de la dernière décennie, Scott Lawlor s’est imposé comme un membre talentueux et respecté de la communauté ambient, publiant plus de 300 albums de musique ambient, dark ambient, piano et drone de première qualité. Son dernier album, Life Passes Slowly Unto Death, est un album dark-ambient cérébrall et sincère qui, comme le suggère le titre, est une réflexion sur la vie et la mort, et le voyage de l’une à l’autre.

Le morceau d’ouverture « Life Passes Slowly Unto Death » donne le ton pour l’ensemble de l’album – des drones sombres et oppressants sont combinés de manière experte avec des synthés planants, équilibrant parfaitement l’obscurité et la lumière. Le résultat final est un morceau incroyable qui, malgré son côté menaçant, laisse à l’auditeur un sentiment d’introspection et d’espoir.

« As the Dying Process Begins, Comprehension of Mortality is Realized » est considérablement plus troublant. Un paysage sonore sombre et inquiétant est accompagné de ce qui ressemble à des enregistrements de terrain provenant d’une autre planète, où l’on entend le murmure et le gazouillis de formes de vie extraterrestres. « Drifting Through Unsequenced Memories » poursuit dans la même veine, mais les formes de vie extraterrestres sont remplacées par les sons de conversations indistinctes. Et au fur et à mesure que le morceau se déroule, des synthés envolés sont ajoutés au mélange, ajoutant une certaine légèreté au morceau et faisant passer les choses de l’inquiétant à l’intrigant.

Le travail du piano sur « Your Worst Fear is Dying Without Being Remembered » est subtil mais puissant, créant un sentiment de mélancolie presque accablant. L’écoute de ce morceau est une expérience stimulante et enrichissante, et il est impossible de ne pas se retrouver à faire le point sur sa vie et son héritage probable. « Whisperings From Beyond The Veil Call You Home » est un titre plus minimaliste, dans lequel un subtil paysage sonore ambiant sombre et un chuchotement sous-jacent inintelligible se fondent en une hallucination audio obsédante mais apaisante.

La chanson-titre est le morceau le plus sombre et le plus « dark-ambient » de l’album. Des drones inquiétants et des synthés discordants sont complétés par des échos étranges et des sons éthérés. C’est impressionnant et en l’écoutant, on peut presque se sentir tiré à travers le rideau et dans l’au-delà.

Enfin, le dernier morceau, « The Touching is a Bridge Between the Afterlife and the World Which You Left Behind », est une composition émouvante, avec son piano mélancolique et son chant qui fait vibrer l’âme, qui conclut parfaitement l’album – laissant l’auditeur se sentir touché par quelque chose de très spécial. Life Passes Slowly Unto Death est une oeuvre incroyable, dans laquelle le thème de la mort est habilement exploré, démontrant une fois de plus à quel point Scott Lawlor est un musicien doué.

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Caverna Delle Rose: « Elysian Chant »

30 décembre 2021

Les Hymnes Orphiques ont déjà été évoqués à propos de de Music for Certain Rituals (AimA & The Illusion of Silence), ce recueil de poèmes datant de la fin de la période hellénistique se situant autour du culte mystérieux de l’orphisme. Un mouvement qui allait à l’encontre de la foi chrétienne. Les adeptes vivaient de manière ascétique afin d’obtenir une meilleure vie après la mort grâce à la pureté physique et spirituelle. Le noyau des « Chants élyséens » (Elysean Chants) est constitué de sept hymnes orphiques, chacun dédié à diverses divinités ou éléments naturels.

Caverna Delle Rose est le nom de la collaboration entre AimA Lichtblau (Les Jumeaux Discordants, Allerseelen), Evor Ameisie (NRTHGTE, DDeM Label, Camerata Mediolanense) et Diego Cinquegrana. Le groupe trouve son inspiration dans les rituels magiques et les pratiques de performance datant de l’Antiquité à nos jours. Ils trouvent un équilibre entre la recherche (anthropologique) et la réinterprétation (musicale). Leur intérêt commun pour les cultures anciennes ou primitives a donné naissance à Elysian Chants, le premier album du collectif.

La pochette du disque présente une image forte : le regard pénétrant d’un vieux masque noir sur un fond blanc contrastant, à moitié voilé par un voile rouge foncé. Intrigant, tout comme l’ouverture « To Dionysius ». Le personnage de Dionysos ou Bacchus est la divinité de la viticulture, de la fertilité, du théâtre et de la musique, mais aussi de la folie rituelle et de l’extase. Ce dernier aspect est clairement perceptible dans ce voyage de plus de six minutes rempli de rythmes irrésistibles et de voix mystérieuses. C’est une évocation dionysiaque prolongée et particulièrement entraînante.

« To Night » ramènea le calme en mélangeant des sons nocturnes de la nature avec un paysage sonore tranquille. Caverna Delle Rose semble attacher beaucoup d’importance à la création d’une atmosphère adéquate et avec des résultats. Le violoncelle d’Annamaria Bernadette Cristian donne à la chanson cette lueur et ce mystère supplémentaires. Ce caractère insaisissable est également exprimé par les chœurs masculins et les textes en grec ancien auxquels AimA donne une voix. C’est l’un des deux poèmes récités dans leur intégralité, avec « To the West Wind ».

Dans l’hymne suivant, il est question des némésis Erinyes ou Furies. Ces créatures des enfers étaient censées chasser et tourmenter les criminels. « To the Furies » est ainsi propulsé par un rythme de marche rapide (faisant référence à la poursuite ?) et des chants enchanteurs (« Terrific virgins, who forever dwell. Endu’d with various forms, in deepest hell » –(ierges terribles, qui demeurent à jamais. Sous des formes variées, dans l’enfer le plus profond – . ) . Le violoncelle en tant que voix supplémentaire s’avère également être une valeur ajoutée ici.

En plus des hymnes, le morceau « Hyle, The Chant of Creation » divisera l’album en deux sous la forme d’un intermezzo instrumental et sombre qui évolue sur ce que nous avons déjà entendu.

Dans la deuxième partie, on trouve « To the Fates ». Outre les Némésis, il y a aussi les Parques ou les Moira qui déterminent le destin de la vie, tant des hommes que des dieux. Whose life ’tis yours in darkness to conceal. To sense impervious, in a purple veil » (Dont la vie est à toi dans les ténèbres pour la dissimuler. Pour sentir imperméable, dans un voile violet) peut-on lire dans la traduction anglaise de Thomas Taylor de 1792. Y trouve-t-on un lien avec l’image de la couverture ? En plus de la récitation d’AimA dans la première partie du chant, le poète italien et traducteur du grec ancien Angelo Tonelli apporte également quelques vers comme une voix sage du passé lointain.

Le dernier hymne est une louange à Zephyrus, la personnification du vent d’ouest. La fin de l’hymne, intitulée  » »To the West Wind « , est quelque peu exaltée et rappelle l’idiome musical d’Ataraxia. Il constitue un point d’orgue tranquille après les atmosphères sombres des hymnes précédents.

En tant que concept et premier album de Caverna Delle Rose, Elysian Chants est certainement un succès et mérite toute l’attention lors de son écoute, de préférence à un volume élevé et dans une atmosphère crépusculaire.

***1/2


Abiura: « Hauntology »

1 novembre 2021

Hauntology d’Abiura est une étude approfondie et immersive de l’obscurité, de la morosité et de la beauté, formant un monde à part entière au moyen de drones obsédants et d’ambiances pesantes. L’album est un concept faisant référence au retour ou à la persistance d’éléments du passé, un néologisme qui a été inventé par le philosophe français Jacques Derrida dans Spectres de Marx, 1993. La notion a depuis été appliquée à des domaines tels que les arts visuels, la philosophie, la musique électronique, la politique, la fiction et la critique littéraire. Derrida a utilisé ce terme pour faire référence à la nature atemporelle du marxisme et à la façon dont il hante, selon lui, la société occidentale depuis l’au-delà. Dans le contexte original, cependant, l’idée manque de sens strict et, bien qu’elle soit le thème principal du livre, elle n’est pas suffisamment expliquée ou élaborée pour avoir une fonction singulière. C’est très probablement en raison de cette ambiguïté que le terme a été adopté par d’autres schémas et arts contemporains. Il a été utilisé pour la première fois dans un contexte musical par les théoriciens Simon Reynolds et Mark Fisher dans les années 2000, explorant l’idée d’un passé persistant au moyen de la disjonction temporelle, du rétrofuturisme et de la mémoire culturelle. De même, le terme est utilisé dans une optique critique, pour faire référence à la paradoxalité du postmodernisme, par exemple.

Si et quand vous retirez quelque chose de cette explication, c’est probablement l’impression qu’une fois de plus nous sommes face à un terme dont la fonction dépend entièrement de sa source et de son intention, évitant toute signification universelle acceptée, malgré l’esthétique centrale tournante et répétitive. Aujourd’hui, le projet musical Abiura, originaire de Turin, en Italie, propose sa propre explication au travers de son premier album intitulé – vous l’aurez deviné – Hauntology. Formé par et composé uniquement de Daniele Vergine de Noise Trail Immersion, l’album s’inspire des travaux philosophiques de Mark Fisher et est caractérisé par l’artiste comme étant une œuvre de « sons bourdonnants et d’échos de futurs perdus qui nous hantent depuis le passé ». Vous avez déjà des vertiges ? Parfait.

Ce penchant auditif particulier est souvent synonyme de musique concrète, un style dans lequel le matériel source utilisé pour créer le produit final est composé d’enregistrements bruts, et le résultat final est obtenu par le biais de traitements numériques, de manipulations de bandes et d’autres manigances d’effets sonores. On pourrait dire que c’est le pendant musical de l’art du collage dans le monde visuel. Le fait de pouvoir créer des œuvres fascinantes de cette manière est un excellent exemple, mais il a aussi un côté négatif, car certaines personnes considèrent ce type de recyclage créatif comme un inconvénient, ou le détestent carrément en raison de sa nature. C’est alors qu’il est important de souligner le travail d’artistes tels qu’Abiura, qui musicalement peuvent parfois entrer dans cette catégorie, mais dont tout ce que vous entendez est toujours entièrement produit par l’artiste. J’ai trouvé cet aspect fascinant en soi en écoutant Hauntology, car il y a en quelque sorte un sentiment sous-jacent de circulation et de représailles, même si c’est complètement nouveau et original.

Bien que l’ont soit personnellement mal équipée pour vivre et appréhender la nostalgie de la même manière que la plupart des gens, le sentiment de familiarité est ce qui attire dans cet album. Le morceau de trente minutes est une somme de ses parties, à savoir ses six sections, qui va et vient de manière fluide, engageant l’auditeur pendant toute sa durée. La nature obsédante de l’ambiance tonale de l’album est à la fois chaleureuse et frissonnante, très accessible et effrayante, minimale mais en quelque sorte écrasante. Et malgré la base assez lugubre qui consiste à revivre des choses qui ne sont jamais arrivées – ou plutôt qui n’arriveront jamais – il y a énormément de beauté à trouver dans les coins de Hauntology, le plus souvent cachée à la vue de tous. Répétons-le pour insister sur le fait que Hauntology n’est en fait qu’une seule chanson, mais traitera chaque section comme un morceau individuel pour donner un sens à l’ensemble.

« Abjection » prend son temps pour présenter le récit de l’album à l’auditeur, se dévoilant lentement au moyen de drones subtils et agréables à l’oreille. L’ambiance maussade a quelque chose d’extraterrestre qui s’accentue avec le deuxième segment, « Blurred Memories of a Lost Identity », qui introduit une mélodie sinistre chargée de delay pour renforcer le cadre musical établi. L’un des aspects les plus attrayants de Hauntology, et ce littéralement, est son caractère immersif, et la capacité apparemment innée d’Abiura à produire quelque chose d’aussi envoûtant, et pour ses débuts, rien de moins. L’atmosphère repose en grande partie sur la mélodie, qui passe sans effort de la mélancolie à la tristesse et vice-versa, en n’utilisant que des notes simples et longues. Les voix calmes mais réverbérantes s’infiltrent très lentement pour ajouter des nuances à la texture générale, et nous sommes ainsi indiscutablement déplacés vers « The Cage of Precorporation », la partie individuelle la plus courte de l’album, portée par des coups de batterie clairsemés mais frappants, accordés bas, que l’on souhaiterait voir durer des jours entiers, mais qui, pour une raison quelconque, ne le font pas.

Le titre contradictoire « Desperate Aim for Momentum » est le moment où l’album commence à prendre de l’élan. L’ambiance se transforme en un passage post-rock prolongé qui débouche sur « Perpetual Waves Between States of Anxiet » », qui suit le même chemin, mais d’une manière plus positive. Ici, l’accent est mis sur la psychoacoustique de l’album et l’importance de la conception sonore comme élément clé de Hauntology. La partie se poursuit par une sorte de crescendo et revient à l’esthétique lugubre mentionnée précédemment, laissant place au morceau final « The Slow Cancellation of Future ». Ce dernier segment est facilement le plus tangible des six, avec une instrumentation moins aérienne et un département d’effets moins rond. Sans devenir insupportables à aucun moment, les dernières minutes donnent lieu à une cacophonie à la limite de l’acuité, à laquelle on ne se serait peut-être pas attendu au vu de l’agréable point de départ. La fin n’est en aucun cas épouvantable, mais elle se réjouit des bords aigus et des répétitions.

Vergine a clairement une vision qu’il poursuit avec Abiura, et avec Hauntology par extension. Il n’y a pas grand-chose à redire, car l’écriture et l’instrumentation sont à la fois passionnantes et bien exécutées, la production est impeccable, et la longueur de l’album permet de le digérer et de l’apprécier d’une traite, sans la moindre tendance à la paresse. En fait, c’est probablement le seul défaut dont souffre le disque : il est trop court. Avec seulement un peu plus de trente minutes de matériel, et étant aussi fascinant qu’il l’est, il est dommage que tout s’achève si rapidement. L’arche dramatique construite non seulement sur les dynamiques individuelles, mais aussi sur l’album dans son ensemble, fait des merveilles et combat l’idée qu’il ne reste que des miettes d’une expérience totalement satisfaisante. Cependant, il y a aussi un effet secondaire positif à cela : puisque Hauntology ne s’éternise pas, mais excelle comme il le fait, nous avons tout simplement hâte d’entendre la suite de ce projet.

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New Dark Ambient for the Fall: Kloob, BlackWeald, Altus, and Ager Sonus

19 octobre 2021

Alors que l’automne apporte des températures plus fraîches et des jours plus courts, les artistes de dark ambient sont occupés à sortir de nouveaux titres qui capturent le déclin cyclique de la nature ainsi que la crainte existentielle d’un autre monde.

Kloob – Parallel States

Les paysages sonores obsédants de Dani Kloob grondent et se déploient de manière discrète. Presque hypnogéniques, ces pièces sont ressenties autant qu’entendues. Alors que de longs et lents drones dominent l’avant-plan, des éléments électroacoustiques et des sons traités crépitent sur les bords. Évoluant à des échelles de temps tectoniques, chaque morceau est étonnamment riche et densément stratifié. L’un d’entre eux contient des motifs de beats qui confèrent une intensité cinématographique supplémentaire à cette offre.

BlackWeald – 90377 Sedna

Après avoir sorti un album de 11 heures ( !) en début d’année, BlackWeald s’est un peu calmé sur 90377 Sedna. Mais cet album est accompagné d’une histoire courte, d’une vidéo et d’une pochette détaillée, alors peut-être pas tant que ça. L’accent est mis ici sur l’ambiance spatiale, avec des drones sombres et chatoyants, des voix synthétiques et des murs déformés. Ces sons évoquent certainement une combinaison de machines et l’immensité de l’espace profond, avec plus qu’un peu d’horreur. La version numérique est accompagnée d’un morceau bonus de 32 minutes, « сингулярность », qui est un drone étendu et lent – peut-être pas essentiel mais néanmoins agréable.

Altus – Hypoxia

Altus (Mike Carss) prend une direction différente avec des vagues de synthétiseurs propres qui gonflent et diminuent, un peu comme les œuvres de Steve Roach et d’autres artistes électro-ambiants plus « grand public » des deux ou trois dernières décennies. Des motifs séquencés sans prétention vont et viennent en arrière-plan. Néanmoins, il y a une tension distincte dans ce travail, une anxiété ou une urgence sous-jacente qui apparaît occasionnellement dans des motifs de battements programmés ou des textures plus rugueuses. On retrouve une partie de cette tension sur « Metal Fatigue », un morceau qui associe des lavis de synthétiseurs à des statiques en ébullition. Carss a sorti plus de 50 albums sous le nom d’Altus, et Hypoxia est un bon point de départ pour explorer sa longue discographie.

Ager Sonus – Niflheim

Ager Sonus (Thomas Langewehr) est de retour avec une nouvelle excursion ambient percussive. Celle-ci se concentre également sur l’utilisation intensive de flûtes et de synthétiseurs. Visant à raconter une histoire de batailles et de mythologie nordique du 9ème siècle, les rythmes de Langewehr sont à la fois tribaux et martiaux. Les synthétiseurs, associés à des effets et des enregistrements, créent un environnement sonore complémentaire. La flûte, associée à l’utilisation occasionnelle d’instruments à cordes et de chants gutturaux, ajoute des textures primordiales granuleuses et quelques moments déchiquetés. Néanmoins, le travail de synthétiseur est lisse et stratifié dans la plupart des cas. L’ambiance n’est pas ouvertement guerrière, mais donne l’impression d’une préparation à la guerre – une petite armée se préparant au combat à la lueur des torches dans une forteresse sombre. Nous avons déjà fait des comparaisons entre Ager Sonus et Robert Rich, et ces similitudes se vérifient.

***1/2


Thomas Köner: « Aubrite »

17 octobre 2021

Le premier voyage en vinyle de l’album « dark ambient » de Thomas Köner, inspiré par les éphémères cosmiques, est disponible en format numérique pour la première fois depuis 1995.

Sorti à l’origine chez Barooni, qui a également publié le premier trio d’albums solo de Köner (ainsi que le titanesque coffret Tektra de Roland Kayn), Aubrite s’insère quelques années plus tard dans l’espace mental résolument sombre et isolationniste de l’artiste allemand pour une profonde méditation sur le vide. Pour être honnête, c’est évidemment sombre, mais plutôt dans le sens de sa nature austère et solitaire, plutôt que dans celui de quelque chose d’excessivement gothique ou cinématographique, s’en tenant à un canevas d’inférences et de suggestions presque infrasoniques, et avec une fascination intemporelle aussi évocatrice que les petites météorites achrondites qui sont tombées près de Nyons en 1836 et qui lui ont donné son titre, titre qu’il explique ainsi :

« Celui qui entend la distorsion de tous les sons, deviendra bientôt Ultrablack. Celui qui écoute ce monde, mais n’a d’affection pour aucun de ses sites, même à l’endroit du Bruit Noir, pourra bientôt atteindre l’UltraNoir. Celui qui comprend l’esprit d’impartialité à travers dix mille millions de tons partiels, entend l’UltraNoir et ne peut plus être mesuré. Aucune mesure, aucune clôture, aucune propriété n’est le signe des partitions ultra-noires. »

Pour la première fois depuis 26 ans, Aubrite transmet un message qui se traduit par un instinct atavique. Comme dans l’œuvre de Roland Kayn, le niveau de portée et de profondeur des couches est tout simplement insondable et même, à certains niveaux, unheimlich amniotique, produisant une série d’événements non-musicaux à la réverbération silencieuse et sensationnelle qui suspendent les sens et envoient son destinataire flotter dans un espace de tête richement imaginatif, dans les profondeurs marines, boréales et cosmiques.

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Catherine Graindorge: « Eldorado »

9 octobre 2021

Cette violoniste et compositrice belgeexplore, sur ce deuxième album, explore les dommages collatéraux du Covid : les sons justement sombres qui y sont produits véhiculent ainsi une beauté étrange mais ils affleurent à peine d’une sinistrose aussi dense que les brumes des peintures fin de siècle de Bruges, la sombre et judicieusement surnommée « Venise du Nord ».

Graindorge a écrit pour le cinéma et le théâtre, et cela, ici, est plus que flagrant : ses paysages sonores évoquent des humeurs et des images, en évitant les formes linéaires de la narration. Il y a, en effet, des drones mais on y trouve aussi une approche bruitiste. Son violon, lorsqu’il est autorisé à se faire entendre au-dessus du vacarme atmosphérique, n’est pas joué avec virtuosité, mais contribue plutôt à l’ambiance funèbre de morceaux comme « Lockdown » peut l’être. C’est la claustrophobie du deuil – Graindorge, qui a travaillé avec Nick Cave, entre autres, et qui n’est pas étrangère à l’exorcisme de la perte, pleure la mort de son père, et Eldorado est, à cet gard, un journal intime fortement assumé donnant libre cours à ses émotions les plus profondes.

John Parish a produit l’album d’une artiste qui a, en outre été collaboratrice de Nick Cave, Warren Ellis, Debbie Harry, Mark Lannegan et il a été le producteur et le collègue musicien le plus constant de PJ Harvey. Les deux femmes ne se ressemblent pas, pourtant elles sont toutes deux des cousines éloignées – des musiciennes qui creusent en profondeur, parlent avec leur âme et ne font pas de prisonniers. Parish est un partenaire idéal, attentif qu’il est aux humeurs sombres de la violoniste belge, tout en lui offrant un soutien complémentaire, comme il le fait sur Eno – un hommage à l’ex Roxy Music, dont l’esprit ambiant hante le son de Graindorge. Le travail de Parish à la guitare sonnera à la fois lyrique et doucement générique, tout en s’intégrant comme un gant à la musique drone qui traverse l’ensemble de l’album dont dernier morceau est le seul qui laisse entrevoir une sorte de paix et de résolution, une conclusion bienvenue et émouvante pour opus qui flotte lourdement dans une exhalaison de bleus, de gris et de noirs.

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