Tim Brady: « Actions Speak Louder »

17 mai 2021

Actions Speak Louder est un ambitieux coffret de trois CD du compositeur canadien Tim Brady qui comprend à la fois des pièces anciennes retravaillées et des compositions plus récentes. L’essentiel de la pratique musicale de Brady réside dans son travail de guitariste électrique solo et de compositeur pour qui le studio d’enregistrement est à la fois un instrument et un espace de travail ; Actions Speak Louder représente les deux moitiés à bon escient.

Le premier disque, « Solos and a Quartet », est centré sur le travail de Brady en tant que guitariste solo. Le morceau en trois mouvements « Simple Loops in Complex Time » est très marqué par le son natif de la guitare électrique, et Brady étire des motifs répétitifs à travers des signatures temporelles changeantes. Le morceau en quatre mouvements « The Virtuosity of Time » s’oriente vers des masses sonores plus purement électroniques. Elle a un caractère plus sombre, plus sinistre et plus allongé que Simple Loops, et pourtant, dans le contexte global du disque, elle semble prolonger plutôt que réfuter l’atmosphère sonore de Simple Loops. La dernière pièste du disque est « Uncertain Impact » pour quatuor de guitares, une œuvre vigoureusement martelée présentant un contrepoint rythmique complexe, interprétée ici par « Instruments of Happiness » (Brady avec Jonathan Barriault, Simone Duchesne et Francis Burnet-Turcotte).

Le deuxième disque, qui constitue le point culminant de la collection, contient le triple concerto en quatre mouvements de Brady : « Because Everything Has Changed » pour guitare électrique, violon (joué par Helmut Lipsky), tabla et percussions (Shawn Mativetsky) et orchestre virtuel.

Ce dernier encadre et soutient les solistes avec des houles sonores grâce à la manipulation magistrale de Brady de la dynamique et des densités pour créer une toile de fond dramatique pour les improvisations des trois solistes. Tous trois jouent avec un sentiment d’urgence, une énergie comprimée et une endurance adaptée aux tensions émotionnelles qui se développent et se contractent au cours des quarante minutes que dure l’œuvre. C’est une pièce passionnante qui représente une façon extrêmement fructueuse de composer un concerto contemporain avec une sensibilité moderne, en utilisant des moyens modernes.

Le troisième et dernier disque contient deux enregistrements d’archives que Brady présente à nouveau par le biais d’une remasterisation ou d’une production supplémentaire en studio. Le premier consiste en des mises en musique de six poèmes évoquant les bouleversements personnels et les turbulences émotionnelles qui accompagnent les révolutions politiques, interprétés par la soprano Nathalie Poulin et l’ensemble Bradyworks de Brady, composé de saxophones, piano, violoncelle, percussions et guitare électrique. La deuxième pièce combine des extraits d’une entrevue documentaire avec un chœur, une guitare et des percussions dans une œuvre conceptuelle sur les expériences destructives et secrètes sur les drogues menées par la CIA à Montréal dans les années 1960.

***1/2


Xavier Beteta: « Lasting Shadows »

28 janvier 2021

Une ombre peut être définie comme une obscurité partielle ou complète. Il semble donc tout à fait approprié que le compositeur Xavier Beteta ait sorti son premier album, Lasting Shadows à une époque (novembre) où la lumière du jour diminue et où le nombre d’heures passées dans l’obscurité augmente chaque jour. L’ouverture de l’album avec une clarinette (Samuel Dunscombe) qui semble appeler dans l’abîme est un prélude approprié. Accompagnées par les touches basses et grondantes du piano joué par Todd Moellenberg, les notes éparses ne font qu’accentuer davantage le paysage sonore stérile. Les percussions subtiles ressemblent à la frappe d’une succession d’allumettes. En tant qu’auditeur, c’est comme si vous étiez entré dans l’inconnu, où toute tentative de lumière s’éteint.

S’inspirant des nombreuses victimes de la guerre civile guatémaltèque, les qualités obsédantes de Lasting Shadows reflètent l’inspiration macabre de Beteta. Conçue comme une élégie, l’instrumentation est incontestablement dramatique ; soudaine et frappante, elle est animée par des harmonies mineures au piano et par le jeu des instruments d’accompagnement, comme une clarinette qui fait des méandres. Les pauses tout au long de la pièce créent un environnement quelque peu méditatif. Le choix est délibéré. Tout comme le souvenir offre un espace de réflexion sur les morts, le même espace est donné ici. Beteta réussit à établir une atmosphère voilée avec suffisamment d’espace pour attirer l’auditeur dans l’inconnu plutôt que de le perdre dans un labyrinthe. Elle vous emmène quelque part, servant autant de début d’album que de portail vers une dimension de plus en plus sombre. Se terminant par un silence délibéré de plus d’une demi-minute, la structure de la composition alimente la curiosité de l’auditeur pour continuer.

Sur les trois titres suivants, « Fragments of a Distant Dream » rompt le silence en un instant par un coup de violon (Kimberly Hain) avant qu’une voix n’émerge. La soprano Tiffany DuMouchelle parle, chante et prononce des clics et des syllabes énigmatiques de mots tronqués qui s’alignent sur l’ambiance mystérieuse. En explorant les thèmes du rapprochement des âmes, du transfert et de la communication dans des intonations variées, notre nouvelle narratrice alterne entre la force et le silence. Ses mots sont une interprétation de l’œuvre du poète portugais Fernando Pessoa. Elle est accompagnée par la flûtiste Berglind Tómasdóttir, qui lui fait entendre une série de sonorités de battements de langue et de tons éoliens.

Alors que la trilogie de mouvements prend forme, la tension croissante du violon, du violoncelle et du piano imite les culbutes, les coups de poignard et les claques. Sommes-nous entrés dans un rêve ou un cauchemar ? Ces fragments sont-ils les éclats tranchants d’un miroir brisé ? La narration engageante de DuMouchelle reste présente. Les questions qu’elle pose donnent à réfléchir, même si le rythme de la pièce ne permet pas nécessairement de discerner. Sa voix est impossible à ignorer, mais elle ne détourne pas l’attention de l’instrumentation et ne la surpasse pas, augmentant plutôt le torrent de pizzicato, de surpression d’archet et de piano préparé.

Ce n’est qu’au moment où un cri de « Le monde est faux ! » (The world is false!) est poussé dans la dernière minute que la tension se brise, permettant à l’auditeur de trouver ses repères. Mais ce n’est pas tout à fait le réveil total auquel on pourrait s’attendre, car nous nous trouvons dans une autre dimension au moment où La Catedral Abandonada émerge. Le soulagement attendu est plutôt tout sauf pendant les 11 minutes d’exploration. Toujours sinistre, mais avec plus d’espace que ses prédécesseurs immédiats, le jeu entre les instruments sème le doute et la persistance alors que la flûte, la clarinette et les percussions accompagnent des fioritures de glissandos au piano.

Le dernier morceau, « La Resurrección de la Memoria », fait office de résumé approprié. Il ne s’agit pas d’une mélodie, mais d’un point de mire, d’une exploration d’un domaine au-delà de celui-ci, ou peut-être d’un domaine qui coexiste avec celui-ci. Cette dualité est présente même dans l’instrumentation double de Bêta, composée de deux pianos, deux marimbas et deux basses. Ici, les fragments de son passé familial prennent la forme de vestiges, de souvenirs. L’auditeur est confronté à la succession de tapotements réguliers des mêmes touches. Les paires d’instruments jouent comme une tentative de trouver un équilibre. Les pianistes Kyle Blair et Todd Moellenberg et les percussionnistes Sean Dowgray et Christopher Clarino jouent de haut en bas de la gamme, comme si deux directions ou domaines se produisaient en même temps. Au final, le piano devient moins frénétique et des notes isolées apparaissent comme si notre guide/compositeur avait atteint la clarté.

Que Beteta explore les conflits nationaux de son lieu de naissance ou qu’il tente de renouer avec ses propres ancêtres, il n’y a jamais de dissonance entre les œuvres de Lasting Shadows. L’aspect relationnel permet un voyage singulier au cours de cette incursion de près d’une heure. La construction du monde est une réussite, car Bêta aborde sa propre identité en contraste avec son histoire personnelle et nationale. L’album transporte l’auditeur dans un autre domaine tout au long des six morceaux, mais au moment où les dernières notes de piano retentissent, c’est comme si l’on était ramené au présent.

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Twenty Fingers Duo: « Performa »

21 janvier 2021

Deux cœurs, quatre mains, huit cordes et deux douzaines de doigts forment un phénomène sans précédent qui tente de repousser les limites de la musique contemporaine, dont les expériences musicales multicouches touchent chaque oreille attentive de manière différente. Les propriétaires des doigts sont le frère et la sœur, violonistes et violoncellistes, lauréats de concours nationaux et internationaux Lora Kmieliauskaitė et Arnas Kmieliauskas. Poursuivant les traditions musicales de leurs parents et grands-parents, le duo, pour attirer de nouvelles possibilités de performance et d’expression, a formé un phénomène inédit en Lituanie il y a quelques années. Ils ont formé un duo qui crée des expériences vivantes de sons intenses qui modifient le silence et l’espace, et permet de découvrir les instruments classiques avec des oreilles nouvelles.

Aujourd’hui, le duo présente une autre nouvelle expérience musicale sur la scène lituanienne – six formes authentiques de performativité, composées par des compositeurs lituaniens tels que Andrius Maslekovas, Dominykas Digimas, Arturas Bumšteinas, Julius Aglinskas, Rūta Vitkauskaitė et Mykolas Natalevičius. Cette collection de musique lituanienne contemporaine est devenue le premier disque compact du duo, Performa. Dans une interview, les membres du duo parlent de Performa, des performances et des diverses péripéties de la vie d’un musicien contemporain.

Les titres forment un ensemble intense, où le minimalisme se voit appuyer par des arrangements raffinés apportant ainsi à l’ensemble un joli flot de déviances habiles.

Ainsi, les cordes se croisent, se décroisent et se démultiplient, glissent et crissent sous le jeu des archets, cherchant parfois égarer l’auditeur par la technique, mais aussi à l’accaparer par un déferlement de sensations où expérimentation et sensualité s’épousent et fusionnent superbement.

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Sarah Neutkens: « September »

20 janvier 2021

Pour ceux d’entre nous qui vivent dans l’hémisphère nord, il y a quelque chose de particulièrement séduisant dans le mois de septembre, associé à une mélancolie bénigne. La chaleur et l’éblouissement de l’été font enfin place à la lumière inclinée et aux premières brises fraîches de l’automne, ainsi qu’à la promesse de couleurs vives qui culminent dans la gloire mais se terminent inévitablement par les gris et les bruns fragiles de l’hiver. C’est en septembre 1819 que Keats a écrit son ode « To Autumn », l’un des exemples les plus marquants de la façon dont ses qualités temporelles et météorologiques uniques invitent naturellement à l’expression artistique. Il en va de même pour la talentueuse Sarah Neutkens, artiste visuelle, écrivain et mannequin néerlandaise, également pianiste et compositrice, qui a écrit une ode qui lui est propre et qui lui sert de réflexion personnelle sur l’arrivée de la saison sous la forme d’une suite de musique pour saxophone.

Appelé tout simplement September, son nouvel opus nous présente une composition en quatre mouvements interprétée par des membres du Nederlands Saxofoon Octet, à savoir David Cristobal Litago (soprano), Dineke Nauta (alto), Tom Sanderman (ténor) et Marijke Schroër (baryton). Qui aura écoué une telle abondance de musique classique moderne jouée au piano et aux cordes, trouvera le choix des instrumentsi assez rafraîchissant. Comme on pouvait s’y attendre, de nombreux passages ont un air mélancolique, mais d’autres sont étonnamment enjoués car le jeu vif des cuivres, du bois et du vent parvient à évoquer une ambiance automnale dans toute sa nuance et sa complexité. Une complexité qu’o,n se doit d’appécier sans présupposés.

***1/2


Vilde & Inga: « How Forests Think »

16 janvier 2021

Lorsque les artistes se font appeler par leur prénom, cela implique souvent une certaine familiarité. Dans le cas de la violoniste Vilde Sandve Alnæs et de la contrebassiste Inga Margrete Aas, cette familiarité n’a pas été avec le public, mais entre elles. Les deux premiers albums du duo norvégien projettent une dynamique tellement imbriquée que les mots supplémentaires, qu’il s’agisse de descripteurs de genre ou de noms de famille, ne font qu’entraver la musique. Mais, sur How Forests Think, le duo ouvre son processus à des apports extérieurs.  

Inspiré par des musiciens comme Jana Winderen et Alvin Curran, et des écrivains comme Sabine Feisst et Eduardo Kohn, le duo a décidé de placer sa musique dans des lieux de manière à affirmer notre existence dans des contextes. Les qualités acoustiques de chacun des lieux sélectionnés façonnent la musique, et l’artiste sonore Benjamin Maumus, dont les sélections de microphones mettent en valeur les qualités de chaque lieu, est également un contributeur essentiel. Ces lieux comprennent une forêt en dehors d’Oslo, un dock près du centre ville, le mausolée Emmanuel Vigeland et, comme une sorte de ligne de base sonore, un studio d’enregistrement.

L’album est divisé en deux CD, l’un enregistré à l’intérieur, l’autre à l’extérieur. Le premier disque s’ouvre sur un morceau enregistré dans le mausolée de Vigeland, une voûte de pierre sans fenêtre à l’acoustique très résonnante. Le son soutenu de la contrebasse vous frappe comme une vague ; des sons supplémentaires, plus courts, de l’alto la suivent, créant un effet de houle océanique. Lorsqu’il est au Mausolée, le duo laisse judicieusement la salle faire le plus gros du travail. Leur travail consiste à décider comment faire ressortir la présence de la pièce et rester hors de son chemin. Les pistes du studio, en revanche, sont ultra-fermées par un micro. Les techniques des musiciens, qui consistent principalement à gratter ou à taper sur les différentes parties de leurs instruments, attirent l’attention sur un espace beaucoup plus restreint, à savoir la distance entre le micro et quelques surfaces en bois. 

Le duo se situe dans des espaces beaucoup plus grands et plus diffus sur l’autre disque. Le lieu d’Oslo est assez liminaire, les musiciens se situant entre le bruit de l’eau frappant un bateau attaché d’une part, et celui de la circulation au loin d’autre part, tandis que les mouettes font un commentaire grinçant sur l’action. Les musiciens ont l’air d’être en équilibre sur la frontière, jouant les uns avec les autres, constituant une strate dans un champ sonore à plusieurs niveaux. Dans la forêt, différentes espèces d’oiseaux et le bruit vert du vent qui souffle dans les arbres entourent les musiciens, qui jouent les qualités boisées de leurs instruments. 

A leur crédit, la musique de Vilde et Inga est déjà difficile à situer dans un genre. En ajoutant à leur technique classique une conscience spatiale et environnementale et une ouverture aux sons associés à la musique improvisée, ils ont rendu encore plus difficile de savoir où classer leur disque, mais encore plus gratifiant d’écouter ce qu’ils y ont mis.

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