Mannaquin: « From A Distance »

Venant des collines de San Diego, duo coldwave et dark wave, Mannequin a sorti ici son premier album, From A Distance sur le label indépendant belge Sentimental Records, également berceau de la dark wave américaine en compagnie de Second Still.

Mannequin est composé de David San German et Taylor Allen. Leurs premières sorties datent de 2017, intitulées « Singles/Fraction »présentant leur son froid et sombre. En été 2019, le duo a sorti le EP Nocere, annonçant From A Distance. Mannequin a déjà partagé la scène avec certains des plus grands groupes de dark wave, cold wave et post-punk, comme She Past Away, Twin Tribes, Wingtips, Ritual Veil et Kontravoid, faisant connaître leur son au public et recueillant les expériences des apparitions en direct. Le momentétait donc venu de porter à la connaissance ce « debut album ».

Celui-ci commence avec « Modern Light », une composition qui marque comme un prélude à l’album avec les synthés dans une mélodie lente et une voix émotionnelle. « Cities » permet de se faire une idée précise des paysages sonores et de l’ambiance de la musique du duo. Des influences se font sentir avec des synthés froids et des beats post-punk qui rappellent le son de Das Kabinette. Une chanson qui vous fait ressentir la froide innocence d’une nuit sombre des années 80.

La chanson-titre a déjà été publiée en tant que « single » vidéo officiel, et c’est un pas en avant sur le son et l’ambiance par rapport à « Cities ». Avec la vidéo, sont, en fait, rendus visuels, tous ces sentiments froids des années 80 et un tempo post-punk accrocheur. Une voix profonde et émotionnelle qui suit les lignes du synthétiseur. « Memories » est un morceau lent et sombre qui commence par une ligne de basse et construit les images d’une histoire sentimentale. « Radio » reviendra sur un tempo plus élevé et tendu en matière de e lyrisme et de tonalités nostalgiques véhiculées par les synthés et la batterie.

« Self-Portrait » est un morceau de synthétiseur instrumental avec une mélodie mélancolique arrangée, comme si un autoportrait était créé en utilisant uniquement le son d’une mélodie du synthé et un oscillateur de lumière. « Can we Go » pourrait être un hit potentiel de coldwave ou de post-punk, avec une basse et un beat forts, et des voix au ton triste et sombre qui peuvent donner une impression d’influence de Frozen Autumn ou du Clan Of Xymox du début. « Late Night » conservera le même paysage sonore avec le tempo dark wave et l’arrangement nostalgique et émotionnel sur les synthés, les beats et la voix.

Mannequin sort ici un premier album vraiment convaincant, incluant tout le romantisme, la nostalgie et la froideur mélancolique des nuits dark wave, qui pourrait vous guider vers les nouveaux sons romantiques des années 80. Avec des influences qui rappellent Das Kabinette, Clan of Xymox, The Frozen Autumn ou même le son minimaliste de Iron Curtain, le duo californien parvient à construire l’atmosphère froide et sombre d’une histoire moderne de coldwave et de post-punk, interprétée avec ce ton profond et triste au niveau du chant qui convient parfaitement au registre qui est le leur.

***1/2

Grimes: « Miss Anthropocene »

Le Canada continue de produire des artistes dont la musique s’inspire de la Nouvelle Vague, de la Synthpop et de l’Electropop ; par exemple Lights (Everybody Breaks a Glass), Chromeo (Fancy Footworks), Crystal Castles (Not in Love), Dragonette (Live in This City), Electric Youth « We Are the Youth) et Purity Ring (Cartographist) . Il est rare, toutefois, de rencontrer quelque chose qui s’aventure dans les recoins froids et sombres du genre. C‘est pourtant dans ce registre que Grimes se distingue.

Grimes, ainsi que les artistes susmentionnés, ont tous joué un rôle dans l’éclaircissement du genre à la fin des dix dernières années ; mais pour la nouvelle décennie qui vient de commencer, Grimes prend la tête.

Né le 17 mars 1988 à Vancouver, en Colombie-Britannique, Grimes est en fait l’auteur-compositeur-interprète et producteur de disques Claire Elise Boucher. Depuis le début de sa carrière musicale, en 2007, Grimes a déjà sorti quatre albums complets – de Geidi Primes en 2010 à Art Angel en 2015 – et un nouveau est à venir. Ce cinquième album de Grimes, Miss Anthropocene, est plus sombre et plus audacieux, s’écartant de la prédisposition lumineuse et optimiste de son prédécesseur.

Miss Anthropocene est un concept-album concept sur la déesse anthropomorphe du changement climatique, inspirée de la mythologie romaine. Il s’ouvre sur la dangereuse et subtile mouture industrielle de « So Heavy I Fell through the Earth », qui s’aligne facilement sur les pionniers de la vague éthérée comme Dead Can Dance (« Yulunga [Spirit Dance »), Cocteau Twins (« Seekers Who Are Lovers ») et Enigma (« Age of Loneliness »). Vient ensuite la passion frénétique et séduisante de « Darkseid », dont le sentiment d’urgence trouble l’ambiance avec une morosité imminente. « Delete Forever », en revanche, apportera un changement de style – acoustique à la guitare, folklorique, brut et minimaliste.

« Violence » ondule ensuite son rythme hypnotique, entraînant l’auditeur dans un voyage dans le désert interdit de l’esprit. Un autre morceau inspiré du Moyen-Orient est ensuite joué sous la forme de « 4ÆM », un morceau plein de fraîcheur et d’exotisme. Il y a encore la lente et séduisante ballade gothique, « New Gods », qui enveloppe les sens de l’auditeur avec son paysage sonore luxuriant d’orchestration qui sert de doux lit à la voix douloureuse et fantomatique de Boucher.

« My Name Is Dark » est un autre type decréature, attirant mais effrayant, palpitant mais repoussant. Le « You’ll Miss Me when I’m Not Around » qui suit ramène l’auditeur à la réalité, après l’avoir soumis à un déferlement d’œuvres d’art soniques de l’autre monde ; sûrement une œuvre remarquable avec ses tendances pop. Autre temps fort de l’album, le tout aussi gothique et romantique « Before the Fever » se poursuit dans la même ambiance et la même musicalité.

Enfin, Grimes conclut Miss Anthropocene avec un collage plutôt expérimental de belles mélodies et d’harmonies : « Idoru » est incontestablement un parfait titre de sept minutes plus proche d’un album bien conçu et bien tissé – une pièce de résistance qui peut être considérée comme un classique instantané.

Bien qu’elle n’en soit qu’à ses débuts, la musique des années 2020, avec son avenir, semble déjà brillante et pleine d’espoir ; et ce, grâce à une série de nouveaux albums prometteurs qui remplissent lentement ses coffres sonores encore spacieux. Et à ce stade précoce, Grimes est certainement en train de s’assurer rapidement une place dans les archives internationales de la musique New Wave, Indie et Alternative pour les années 2020.

***1/2

Sobranie 8 18: « Sobranie 8 18 »

« Lucy » est le titre phare du premier album éponyme des sombres romantiques russes que sont Sobranie 8 18. Originaires de Saint-Pétersbourg, Anastasia Alekseeva et Kirill Drobishevski ont enfin réussi à sortir opus complet qui est un plaisir à tous points de vue.

Sur la même registre que les plus grands noms de la scène alternative actuelle de Russie, Anastasia et Kiriil tissent leurs tapisseries sonores de la manière la plus singulière qui soit. Qu’il s’agisse de musique post-punk, darkwave, shoegaze, post-rock ou de musique électronique alternative, les Russes font preuve d’une constance impressionnante dans la création de quelque chose de totalement différent du reste du monde.

Les Sobranie 8 18 sont originaires d’un pays ayant une très longue et lourde tradition dans le domaine de la musique, de la culture et des autres arts. Tout dans leur album crie la beauté, le style, la passion, avec un talent original dans la création artistique.

Le romantisme noir est omniprésent dans leur musique, les arrangements pop sombres sont partout et avec l’aide d’une poignée d’amis οn la flûte, le saxo, la basse, le piano et l’harmonica, ils présentent un album qui sonne coloré et irisé mais sur une perspective musicale très stricte. La chanson la plus curieuse est « Mozart », où ils racontent une histoire de jalousie, inspirée des « Petites Tragédies » de Pouchkine (Mozart & Salieri).

« Harmonica » a également surpris par son fantastique mélange de pop sombre et de coldwave avec sa mélodie jouée à l’harmonica et des rextes poétiques sur le désir désespéré de voyager et l’incapacité de le faire.

Toutes les chansons de l’album ont une signification très particulière et quelques messages cachés. Ce disque est un tour de force artistique de poésie avec la musique la mieux adaptée et toutes les pistes. Par moments, il peut aussi fonctionner comme un album concept (ce n’est pas le cas) en termes de continuité musicale et de suite sonore.

Pour un « debut album », voilà une merveilleuse réalisation à revisiter plusieurs fois pour en entendre et saisir toutes les multiples significations et interprétations.

***1/2

Eko & Vinda Folio: « Therapy »

Avec Eko & Vinda Folio, surprise viennent de Géorgie, de Tbilissi plus exactement et leur Therapy est faite de noirceur mesurée et de finesse portant à l’ivresse. Appuyée comme le sont les morceaux de Motorama, la cold-wave de Temo Ezugbaia et Erekle Deisadze bénéficie de plus d’un exotisme notoire résultant du recours à leur langue. Therapy l’illustre bien par une pochette stylée qui attirera l’auditeur potentiel. « Endlessly » confirme ensuite l’attraction froide et poppy exercée par les 2 hommes. S’ils considèrent la musique comme un vecteur d’émancipation sociale, il nous font dans le même temps le plus grand bien. « Ramble Around » et ses sons en vagues faisant du trio introductif une amorce à la belle écorce, magnifiée ici par un saxo. Le charme glacé opère déjà.On succombera tout autant aux notes d’  «OutTthere », à un « Nislian »i porté par les mêmes atouts que les morceaux qui l’entourent.

Avec simplicité, en répétant des sons et climats qui nous possèdent, Eko & Vinda Folio plaît grandement. Il se fera plus lent sur «Emotionally Captive » sans y perdre en séduction. « Me as a Sound » renouera avec un format cold alerte, sombre, oui, mais fin dans ses penchants « hivernaux ». Ce groupe est une révélation, son « Lucid Thoughts » est lui aussi plus modéré mais porteur et significatif.

Sur la fin, « He was all of Them » portera plus haut encore l’étendard cold. Rude, truffé de sons qui fusent et fuzzent, il élève un disque d’ores et déjà excellent et les guitares, mordantes, feront merveille. Enfin, « Holding a Brick II » mettra en scène ces mêmes six cordes bavardes, alliées avec brio à un chant grave. La messe cold est dite et Therapy, illuminera si l’on peut dire, au vu de sa coloration à dominante grise, la rentrée musicale d’ici et d’ailleurs.

***1/2

The Present Moment: « Split »

Actif depuis le début des années 2010, The Present Moment reste pourtant assez énigmatique. Derrière ce projet, il y a surtout un homme : Scott Milton, originaire de Los Angeles. Très prolifique : trois albums en quatre ans, parus chez Desire Records, Mannequin et en autoproduction pour le dernier.  The Present Moment n’est pas complètement un one-man band, sur The High Road (2010) et Loyal To A Fault (2012), Milton était épaulé par Philipp Münch de The Rorschach Garden ; puis par Ross Totino sur Cruel (2014).

Il aura fallu attendre cinq ans avant que Split ne voie le jour et pour ce nouvel opus, Milton a fait appel à Münch, lequel a co-écrit et coproduit la première moitié du disque (à l’exception du titre d’ouverture, pour lequel est Totino est crédité). La seconde moitié fait intervenir Jason Dunn.
Le projet a aussi évolué musicalement, l’electro-goth des débuts a muté vers des sonorités plus coldwave voire synth-pop. Ce qui frappe aussi, c’est le timbre de voix de Scott Milton qui n’est pas sans rappeler celui de Justin Warfield de She Wants Revenge (groupe lui aussi originaire de Los Angeles) sur certains titres. The Present Moment a surtout la capacité de produire des titres dansants, ultraefficaces tout en restant sombres, à l’image de « Million to One » ,« Rejection » ou encore « Shallow ». Et ce sont ces titres-là qui manquent tant sur
Split.


Celui-ci peine à démarrer avec deux titres synth-pop (« Waiting » et « Remember You ») qui sans être mauvais, semblent un peu trop influés par Depeche Mode. Il fau
dra attendre « Running for Miles » »et « Looking in », dévoilé bien en amont de la sortie de l’album, pour retrouver ces ambiances plus ténébreuses qui réussissent si bien au groupe. « Lights go Down » est également assez efficace, même si elle pêche un peu par son manque d’originalité tant elle sonne comme un titre de She Wants Revenge.

Ce qui pêche sur Split, c’est cette cassure entre la première partie disque et la seconde. Les premiers titres n’arrivent pas complètement à convaincre et même si les compositions restent de qualité, notamment au niveau de l’instrumentation, elles ne parviennent guère à rester en tête. Le sang neuf apporté par Jason Dunn sur la seconde partie du disque est bénéfique, avec des compositions plus immédiates et des sons un peu différents.

Avec une mention spéciale au violon sur « Looking in » on pourra donc concjre que Split n’est pas un mauvais album, mais qu’il il souffre d’un défaut, le manque de cohérence.

***1/2

Chabanel: « Play Queue »

Dans cet ouvrage sonore ténébreux et anxiogène ce duo  de Montréal nous concocte une dystopie quasi survivaliste à forte dose de synthés froids. Le siège en et les galeries et les tunnels d’un futur monde souterrain où les humains auront creusé pour échapper à l’apocalypse climatique. Le drone dur et métallique de Chabanel coulera alors abondamment de toutes les enceintes.

La voix frontale, inquisitrice, sans artifices et franche de Jordan Torres Bussière (« Jamais, Personne » ou « Body ») surplombe une coldwave ambiant et crue, une basse faite de distorsions de bruit blanc, accentuant un sentiment d’inconfort, comme quand on se sent épié par un inconnu. On est tour à tour en transit (« Le Vide l’attente »), en repli, avec un sentiment d’insécurité. C’est très cérébral, tout ça, mais ça n’empêche pas de sentir le cœur du truc : il bat dans chaque pièce.

***1/2

Esben & The Witch: « Wash the Sins Not Only the Face »

On pourrait dire de ce deuxième album de Esben and the Witches qu’il est la bande-son d’un monde macabre et austère, plus frigorifiant encore que celui de leur premier opus Violet Skies paru en 2011.

L’impression initiale qui vient à l’écoute est celle d’un shoegaze (un « Wash the Sins » elliptique ) d’où toute euphorie serait exclue. Du moins est-ce ainsi que le trio, mené par les vocaux d’une Rachel Davies sonnant de pus en plus comme les Cocteau Twins, semble vouloir annoncer quuant à la nature du disque. Il n’est pour cela que de considérer des titres comme « Deathwaltz », « Smashed to Pieces in the Still of the Night » ou les variations complexes et élégantes qui parsèment de leur intensité « When The Heads Split ».

Esben ne s’attachent pas en effet à nous offrir des riffs mélodiques, ils puisent de la monotonie de leur cold wave façon de provoquer l’intérêt. Pour cela, presque chaque plage est parcourue de moments plus tranchants cisaillés qu’ils sont par la guitare tumultueuse de Thomas Fisher. Seule excursion maximaliste, « Despair » avec ses chorus rocailleux à la six cordes et ses percussions électroniques qui impose de manière ostentatoire une vision nocturne plutôt qu’elle ne la suggère par les procédés itératifs de la psalmodie.

« Shimmering » sera, en quelque sorte, le morceau qui exemplifiera le tout : il parfume le disque de la glaciation qui était restée sous-jacent tout au long des autres titres. Sa lueur scintillante ne sera que le reflet de ces chutes de neige intérieures, qui donnent une dimension autre et bien éloignée des clichés habituels à ce rock dit « gothique ». Un album  dont la beauté se révèle presque inaccessible tant elle semble distante, difficile à atteindre et frigide.

★★★½☆