Heartless Bastards: « Restless Ones »

Heartless Bastards fait mentir son patronyme (il n’y a rien de sans coeur et de nocif dans un combo conduit par des vocaux aussi enflammés que ceux de Erika Wennerstrom) mais il est certain que le titre de ce cinquième album reflète le désir de ne jamais se répéter malgré un genre aussi codifié que le country-blues rock.

Si on devait apparenter Wennerstrom ce serait à une version plus viscérale de Luinda Williams tout comme le serait le répertoire de Heartless Bastards qui semble puiser dans la versatilité d’un Tom Petty pour distiller une musique soigneusement arrosée de ce précieux liquide qu’on sirote à Austin.

 

Le groupe est désormais passé à quatre membre ce qui lui permet d’étandre sa palette sonique mais aussi de se lancer dans un vague concept album.

On retiendra le vitriol de « Wind-Up Bird » et « Black Cloud » mais aussi une vulnérabilité assez touchante sur « The Fool » .

Ajoutons quelques touches de classic rock avec un « Eastern Wind » dont le fleuri évoquera « Won’t Get Fooled Again » des Who et « Into The Light » qui nous rappellera les Beatles et on obtient un album facile à écouter et à durablement apprécier.

***1/2

Seasick Steve: « Sonic Soul Boogie »

Pourquoi se pencher sur le cas d’une musicien (Seasick Steve en l’occurrence) qui, à l’âge d’environ 70 ans, continue sur son sixième album à nous balancer une musique qui ne révèle son immédiateté qu’au travers de live shows et dont le jeu de guitare (parfois à une corde, parfois à deux, parfois à trois) est propre à nous apporter un frisson que les disques n’ont jamais égalé ?

Peut-être parce que l’important est de témoigner de sa constance, peut-être aussi parce que, même si il n’est ni une légende ni une icône de la chose « blues rock », celui qui se définit lui-même comme un musicien de rue et un sorcier, est une figure archétypale de la musique américaine qui plonge dans ses racines.

De son vrai nom Steve Wold, cette acharnement mérite d’être salué mais on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment qui va vous tarauder ; celui que, jusqu’à présent, il n’a rien accompli qui soit véritablement un opus définitif. Son œuvre est satisfaisante mais elle n’est pas excitante.

Sur Sonic Soul Surfer, il prend les rênes de la production pour arranger ses compositions à sa manière tout en jouant avec son partenaire habituel, le batteur Dan Magnusson.

Le résultat donne un ensemble un peu plus clair. Les fans n’auront pas à se soucier de la présence ou non de plages boogie (« Sonic Soul Boogie » ou « Dog Gonna Play ») portent l’empreinte inimitable du bonhomme mais, ici, le guitariste adepte du capodastre se montre beaucoup plus à l’aise dans un registre lent pour lequel il n’était jusqu’à présent pas très connu. « We’ve Beeb Moving » et « Heart Full Of Scars » font une apparition tardive et ajoute une variété inattendue à ses riffs de blues scarifiés et ses mélodies.La meilleure en sera « Barracuda ’68 », un éloge reprenant le culte que vous Wold aux vieilles voitures ; pour le reste ce sera le même répertoire dans la tirelire.

***

Steve Earle: « Terraplane »

Il y a beaucoup de choses qu’on ne peut qu’aimer chez Steve Earle ; il n’hésite pas à nous faire part de ses galères et états d’âme mais, ce faisant, émane de lui un positivisme graveleux certes, mais aussi courageux. Sur bien des plans, il est semblable à Neil Young et il se refuse obstinément à faire ce qu’on attend de lui. De ses apparitions dans la série télé The Wire à son roman, I’ll Never Get Out of This World Alive, ou la multiplicité de styles que ses 15 précédents albums ont déployé, il n’apparaît jamais lié aux exigences du rouleur compresseur qu’est l’industrie musicale. De coeur, Earle est un songwriter et Terraplane est sa première incursion dans le blues le plus pur.

Earle étant Earle, il n’emprunte pas la route la plus policée. Enregistré à Nashville avec le protégé de Buddy Guy RS Field, les aspérités sont laissées telles qu’elles le doivent. L’artiste a une grande connaissance de l’éthique lo-fi mais cela ne veut pas dire que la virtuosité soit absente du disque. Un seule écoute du solo de guitare sur « Better Off Alone » nous le rappellera et, à leurs meilleurs, tous ces aspects rugueux donnent une certaine puissance à ses compositions trompeusement simples comme, par exemple, cette ode gutturale au célibat qu’est « Better Off Alone ».

Le côté négatif est qu’une bonne partie du matériel sonne un peu trop évocatrice de ces chansons qu’on entonne le soir dans un bar et, même si c’était l’intention de Earle, cela reste du roadhouse blues rock assez prévisible.

En revanche, le meilleur des compositions sort du lot. Le « Tennesse Kid » au parfum rage avec son voiceover parlé et traînant rappelle ni plus ni moins que le « Dixie Fried » de James Luther Dickinson tandis que, à l’autre extrémité du specte musical, le duo jazzy « Baby’s Just as Mean as Me » avec la violoniste de Dukes, Eleanor Whitmore, est aussi charmant que du Louis Armstrong. Cela mènera à un final délicieux, un blues laid back et acoustique en arpèges « Gamblin’s Blues » puis à un « King of the Blues » à la palpitation lente et salace, une concoction presque parfaite de textes et d’attitude insolents à faire rougir les Stones ou Nick Cave.

Un disque à la vibe insouciante, aussi fun à écouter qu’il semble l’avoir été à enregistrer.

***1/2

Trigger Hippy: « Trigger Hippy »

Ayant été leader de The Dead, Joan Osborne n’est pas étrangère au concept du supergroupe. La chanterus a ici uni ses forces avec des membres de membres de Widespread Panic et de The Black Crowes, le batteur et fondateur des Black Crowes Steve Gorman, le producteur/guitariste Tom Bukovac (une des plus fines gâchettes de Nashville), le chanteur/bassiste Nick Govrick et Jackie Green, vocaux et composition.

Cet album éponyme de Trigger Hippy ne seront donc pas, malgré une partie de son nom, véhicule de musique planante ou pychédélique mais de rock and roll américain bien bluesy, crasseux et empli de soul. On peut même peut-être voir dans son nom un jeu de mot sur « trigger happy », ces Américains de base prêt à jouer du pistolet.

Le disque s’ouvre sur un « Rise Up Singing » pimpant et désinvolte imbibé d’orgue Hammond où Osborne et Greene se partagent les vocaux. Ce dernier a écrit le titre et c’est celui qui est lemoins inspiré par l’esprit « jam » du groupe. C’est sans doute pour cela que, avec tous ses aspects conviviaux et entraînants, c’est le premier « single » du disque.

Mais Trigger Hippy n’est pas du genre à se reposer sur cette formule, « Turpentine » et les quatre compositions qui suivent déménagent comme si ils avaient le Diable aux trousses.

La partie médiane de « Pretty Mess » écrit par Govrick reprendra un peu les tonalités de « Rise Up Singing » avec son côté facile à écouter et à ne surtout pas être source de confrontation.

« Ain’t Persuaded Yet » et « Adelainde » termineront le disque sur une note bluesy mélancolique prouvant la versatilité du groupe mais aussi, tout au long de Trigger Hippy, le fait que Joan Osborne est désormais capable de chanter sur tous les registres. Un album loin d’être inutile de la part d’une cohorte qui, tout comme sa musique, n’a pas d’âge et pour qui cet opus semble être le dixième et non le premier.

***

The Black Keys: « Turn Blue »

 

Le panache, plus ou moins provocateur, est un trait depuis longtemps associé au rock and roll. De là dérive cette assomption que les rockers sont plutôt « virils ».

Pourtant malgré le succès de El Camino en 2011, les innombrables apparition à la télévision et le succès planétaire de leur single « Lonely Boy », The Black Keys semblaient toujours un peu émasculés. Certes Dan Auerbach pouvait multiplier les riffs comme un malade et hurler tel un loup à la nuit mais son partenaire, Patrick Carney, avait tendance à se monter modeste et discret.

Turn Blue aura déjà un mérite, mettre fin à cette idée. Enregistré au Sunset Sound Studio de Hollywood il s’affiche non plus comme la Plymouth Grand Voyager que le duo avait mis sur la pochette de El Camino mais plutôt comme une scintillante Lamborghini peinte en jaune vif.

Le disque est luisant, il est fluide et sophistiqué et The Black Keys sont suffisamment malins pour utiliser toutes les recettes qui peuvent leur tomber sous la main.

 

Le « single » « Fever » affiche un rythme disco à la pulsation infatigable à un « In Time » semble avoir emprunté à la synth-pop de Charli XXC (en particulier au chorus de « I Love It ») jusqu’à la chanson titre, un soft-rock salace, qui montre que Turn Blue affiche le son d’un groupe qui semble avoir toutes les clefs en main.

La mot résumant le tout restera le « feeling » car le disque est également un album cqui brouille les pistes. On y trouve peu de ce blues rock décharné qui les a rendus célèbres hormis sur « It’s Up To You Now ». Un morceau comme « Wainting On Words » pourrait figurer sur un album de Robbie Williams et le titre terminant Turn Blue, « Gotta Get Away » pourrait presque passer pour du Elton John. Pour terminer le panorama on trouvera de la disco avec « Year In Review » et un « In Our Prime » dont l’humeur est aussi changeante que celle d’un ado caractériel.

Quelques touches de synthés sont sans doute liées à la collaboration de Danger Mouse, bref Turn Blue se veut un attrape-tout qui baignera dans un climat enfiévré et ensoleillé. On peut y voir un disque californien par essence mais actualisé et sensible aux nouveaux sons. Il en cultive le côté « laid back » mais sait parfaitement le parsemer de ces grains plus épicés hérités de la « club scene ».

***1/2

Chuck E. Weiss: « Red Beans and Weiss »

Chuck E. Weiss est ce genre de personnage marginal dans la musique rock, révéré par ses pairs (il a même été immortalisé dans une chanson, « Chuck E.’s in Love » par Rickie Lee Jones) mais à peu près inconnu du grand public.

Cette vie dans l’arrière-cour semble pourtant convenir à ce natid de Los Angeles dont il écume régulièrement les clubs où il donne libre cours à son penchant par le « barroom blues ».

Cela explique le fait que ses enregistrements soient sporadiques et que, malgré un titre plutôt douteux, Red Beans and Weiss, on ne puisse qu’accueillir avec intérêt cette nouvelle production de notre excentrique artiste.

Le style dans lequel il opère n’a jamais varié ; un blues rock qu’on pourrait qualifier presque de vaudou façon Dr. John, ponctué par une voix graveleuse à la Tom Waits ou Tony Joe White et la musique qui va avec.

Il s’avère que ce disque a été co-produit par Johnny Depp (un autre de ses admirateurs) mais, bien sûr, la star du show est Weiss avec un répertoire qui voit ce dernier se frotter au « roadhouse rock » avec « Tupelo Joe » exemple parfait de « road song », au jazz des heures tardives » Shushie »), au blues pur et dur (« Exile On The Main Street Blues ») et même à s’accorder une petite virée au Mexique avec « Hey Pendejo ».

Red Beans and Weiss est un disque qui s’inscrit à contre-courant d’une époque coincée et où tout prend des allures de sérieux inébranlable. Il le fait avec avec une verve et une inspirations étonnantes, propres à nous le faire fredonner sous la douche. Il y joint cette touche de doux sarcasme qui semble renvoyer chacun à ses chères études ; peut-être pas aussi misanthrope que le grand Randy Newman il partage néanmoins avec lui ce talent singulier de faire vivre et rire avec aisance et subtilité même si celle-ci ne se drape pas dans l’élégance de Monsieur Newman.

***1/2

 

Wet Nuns: « Wet Nuns »

Chroniquer un groupe, Wet Nuns, qui enregistre un disque éponyme à contre-coeur et qui déclare qu’il se sépare juste avant sa sortie est une bonne façon, soit de créer le buzz, soit de se suicider commercialement.

Ce duo de Sheffield a(vait) pour lui un nom provocateur et surtout une carrière qui s’est échelonnes sur quatre ans, autant d’années à, plus ou moins, enregistrer et à faire paraître quelques Eps. La. démarche est fun et sans prise de tête : une grand attelage de riffs lubriques, de groouve qui semble issu du Sud des États-Unis (« Heavens Below », « Throttle » ou «  Broken Teeth »). Cette plaisanterie affichée ne dissimule pas pour autant un talent incroyable pour dénicher des riffs imparables et des vocaux monstrueux. Un témoignage flagrant : « Only Sometimes » atypique dans sa non agressivité.

Que restera-t-il de Wet Nuns alors ? Des titres éphémères qui osciellent entre le morbide et le léger, un peu comme l’image que le combo a souhaité véhiculer. Il faudra alors prendre avec distance qui le groupe, qui son présumé enracinement dans le « heavy blues rock » : « No Money Blues » ou « Don’t Wanna See Your Face No More » si caricaturaux d’un style qu’ils en deviennent emblématiques. Si on devait comparer Wet Nuns au cinéma ce serait aux films de la Hammer ; si kitsch et délicieusement désuets qu’ils en deviennent, certes pas indispensables, mais l’occasion de passer ce bon moment d’autant plus jouissif qu’on sait qu’il sera aussi pérenne que l’existence du groupe.

★★½☆☆

Jim Jones Revue: « The Savage Heat »

Qu’est-ce qui peut bien arriver lorsque la quantité de votre propre production discographique semble avoir fait le tour des éléments musicaux qui vous ont conduit à enregistrer ? C’est une question qui doit tarauder The Jim Jones Revue et qui a certainement présidé à la conception de ce troisième album.
Heureusement, le groupe a toujours vu plus loin que Little Richard par exemple et il a toujours été attiré par d’autres sources. Celles-ci demeurent « combustibles » mais avec une approche différente que celle, hystérique, du premier cité.The Gun Club, The Cramps ou The Birthday Party en font partie et Jim Jones est suffisamment intelligent pour se rendre compte que, à l’instar de ce que faisaient tous ces illustres ancêtres des années 80, l’astuce consistait à utiliser ces influences mais à les transcender pour aboutir à une voix qui, même sdi elle ne sera pas vraiment inédite, continuera à rester la leur.

De ce point de vue, The Jim Jones Review semble s’être aligner sur l’itinéraire d’un groupe comme The Gun Club qui a su aller d’un sauvage Fire of Love à ce rock domestiqué mais toujours incisif présent enregistré sur Mother Juno.

Jim Jones a parfaitement intégré cette problématique et sait également ce qui est en jeu sur The Savage Heart. En outre, surtout réputé pour ses concerts incendiaires, le groupe était conscient que ce sens du rythme se devait d’être reconduit sur son travail enregistré.
C’est face à ce paradoxe, rester ancré dans ses racines initiales mais échapper à cette étiquette de « revivaliste », que l’album doit être abordé.

La productionj est toujours dirigée par le même homme, Jim Sclavunos réputé pour son travail avec The Bad Seeds et Grinderman. On retrouve donc la même puissance de feu, parfois même ampoulée, mais cette impression de grandiloquence outrancière est colmatée par une éventail sonore plus large où on trouve parfois une soupçon de venin inattendu de par sa subtilité. La cause en est des recettes de compositions plus profondes et un piano, celui du nouveau membre Henri Herbert, dont le jeu en baryton est mis plus en avant.

Le tout donne une atmosphère où cohabitent esprit presque fun (rythmique plus légère) et ces tonalités menaçantes et assassines apportées par un frappé sur touches qui sonne comme autant de coups de poignards.

Jim Jones, lui-même, semble s’être ajusté à cette nouvelle instrumentation tant il se montre capable d’en épouser certaines sonorités ; celles-ci se font bluesy « In And Out of Harm’s Way » ou « Eagle Eye Ball » et gravitent même sur ce même registre baryton façon Mark Lannegan sur « Midnight Oceans & The Savage Heart » qui clôt l’album.

The Jim Jones Revue s’aventure donc vers ces nouveaux territoires avec un certain succès. Il n’apporte, certes, rien de nouveau mais là n’était pas le but. Parvenir à donner patine artisanale et lustrée à chahut rocailleux et indistinct suffit suffisamment à notre bonheur auditif.