PVRIS : «Use Me»

1 septembre 2020

À bien des égards, PVRIS a toujours été un groupe qui couvre différents mondes. L’esprit sombre et sombre de la musique rock étant toujours aussi fort, les couleurs vives et audacieuses ont continué à transparaître. Pour leur troisième album, ce point de saturation est porté à onze. Dans une mesure raisonnable, cela fonctionne.

Use Me est le disque qui voit Lynn Gunn prendre le devant de la scène – le moment où le leader, rapidement devenu une icône, se sent à l’aise pour s’attribuer le mérite de ses efforts. C’est cette force singulière qui l’anime. Des titres comme « Gimme A Minut » » et « Dead Weight » sont de la pure pop moderne ; des rushes pétillants et bombassiers capables de couper à travers le bruit numérique.

Bien que le EP Hallucinations ait pu marquer un changement significatif pour un groupe qui a toujours eu ces tendances dans son casier, Use Me est signe d’un autre pas en avant.

Une mise en évidence d’un désir de se battre, même quand le monde est dur. Les frontières entre les genres ont longtemps semblé appartenir au passé. Un record d’ambitions très élevées, mais avec un esprit farouchement indépendant en son cœur, c’est le point d’épanouissement de PVRIS.

***1/2


Plague Organ : «Orphan»

1 septembre 2020

Autre incursion expérimentale dans le black metal néerlandais, Plague Organ est un projet de Rene Aquarius (Dead Neanderthals, Cryptae, et bien d’autres) et de l’ingénieur du son Marlon W. Une seule composition de quarante minutes, intitulée eOrphane, est leur première offrande horrible à nos oreilles collectives, grâce à Sentient Ruin Laboratories.

Si on connaît bien les autres groupes de Rene, on sait qu’il valut mieux deviner ce que Plague Organ pouvait représenter, mis à part le fait que je m’attendais à une approche expérimentale et repoussant les limites du métal extrême. En cela,on n’a certainement pas tort. Cependant, ce nouveau véhicule a quand même réussi à surprendre et Orphan représenter ainsi une altérité plus décalée.

Plague Organ embrasse toutes ces facettes qui font que les amateurs de black et de death metal désirent leurs fameux sons déformés ; ceux-ci étant des atmosphères oppressantes, des arrangements labyrinthiques, un rythme étouffant et des chants frénétiques, provoquant des acouphènes. Mais plus que tout ce que je pourrais nommer, ce projet avale aussi le désir d’expérimenter avec des psychédélismes abstraits, des improvisations libres et des paysages sonores sombres et ambiants.

Orphan est, par nécessité, un album cérébral et un album pour les aficionados des extrêmes de la musique lourde. Je ne peux pas imaginer ce qu’un non-initié au black ou au death metal ferait de cet album, ni même ceux qui ont un simple livret des ancêtres du genre. Plague Organ peut atteindre une qualité intemporelle avec l’album, mais il ressemble aussi à la quintessence d’un projet musical du 21e siècle.

Les percussions de Rene sont au cœur de cet album profondément curieux et particulier. Tout au long des quarante minutes que dure l’album, le rythme du souffle reste une constante imperméable et implacable. Orphan crée ainsi un effet hypnotique, quelque part entre un high naturel et le début d’un mal de tête. Des percussions supplémentaires et un ensemble de basses, de synthés et de bruits de bourdonnement provoquent une hallucination auditive unique. Ces divergences ne finissent jamais, elles n’atteignent jamais le zénith du pic ou un nadir impie, elles ne créent jamais une brève structure à laquelle se raccrocher pendant la tornade sonore – et c’est là que réside le cœur et la tension d’Orphan.

Ce long-métrage est fractal, toujours ramifié et dans sa forme de semi-finalité et d’état quasi inachevé, ce déséquilibre apporte paradoxalement à l’auditeur l’élément central de l’album. La voix influencée par le death-metal est peut-être un autre talisman, une autre garantie qui donne à l’auditeur – témoin ? – Plague Organ la force d’endurer les ravages de son temps de fonctionnement.

Orphan est un triomphe du métal extrême marginal, de l’improvisation libre et du pouvoir que l’on peut exercer lorsqu’on est libre, sans points de référence et en abandonnant les instruments traditionnels (c’est-à-dire la guitare) du genre que vous continuez à habiter. Totalement gauchiste, avant-gardiste et sans aucune apologie artistique, Plague Organ a livré l’une des sorties les plus inquiétantes et intrigantes, peu orthodoxes et innovantes de 2020. Trop peu conventionnel pour la plupart, mais ceux qui sont prêts à se soumettre et à se plonger dans les eaux les plus sombres de l’arrière-pays sans frontières de l’extrême métal trouvera beaucoup à admirer ici.

****


Calligram: « The Eye Is The First Circle »

19 avril 2020

S’étendant sur plusieurs pays, Calligram mélange les cultures et les influences pour créer un paysage sonore sombre et sans compromis. Alors que les précédents albums ont montré un aperçu de leur potentiel, The Eye Is The First Circle le développe.

Des riffs de trémolo et des motifs de double kick conduisent l’ouverture de « Carne » vers une atmosphère dense et impitoyable. Tout en restant dans la sensibilité du black metal, le morceau repose sur des mélodies de guitare éparses et inégales avant de se lancer dans un barrage implacable de hurlements, de riffs de breakneck et de blast beats. Alors que la chanson se rapproche de sa conclusion, il devient évident que Calligram s’attache à créer une atmosphère et une expérience plutôt qu’un riff ou une accroche de guitare.

La cohérence du groupe est consolidée sur « Serpe », dans la lignée de l’utilisation libérale des riffs tremolos et du chant à saveur black metal de son prédécesseur – le morceau fusionne les chœurs hardcore et les D-beats avec un abandon imprudent. Passant à gauche des cris et des blast beats sauvages à une batterie clairsemée et des riffs inspirés par le doom, il évoque une peur anticipée que peu d’artistes ont réussi à capturer.

À cheval sur plusieurs lignes de black metal, de hardcore, de crust punk et de death metal, Calligram a créé sa propre niche, avec des titres comme « Kenosis » qui offrent un mélange de black metal brut et sans compromis, sans pitié, tandis que  « Pensiero Debole » dévoile des couches mélodiques cachées au son impitoyable du groupe. Il est vrai que la mélodie principale est de mauvais augure, mais elle ne se contente pas de mettre en valeur les parties du disque qui sont facilement oubliées, elle crée aussi un pont entre le désespéré « Anedonia » et le déséquilibré « Un Dramma Vuoto V Insanabile ».

Se construisant lentement avec des guitares éparses, « Anedonia » se déplace délibérément, sans perdre une seconde, utilisant sa rampe d’accès pour nous pousser vers les guitares tourbillonnantes et les pièges martiaux. Plongée dans un barrage de hurlements et d’énergie de claquement de manche, la deuxième moitié du morceau refuse de céder. Qu’il s’agisse de la batterie implacable derrière les cordes du pont ou de la coda vocale furieuse, « Anedonia » crée une écoute irrésistible à partir d’une structure lâche.

Pour finir, avec le morceau « Un Dramma Vuoto V Insanabile », les mélodies de guitare flottent autour d’une batterie lourde comme un tom pour créer un paysage sonore sinistre avant de se déployer dans un tempo moyen à travers le paysage sonore de niche du groupe. Poussant l’énergie plus loin au fur et à mesure que le morceau se déroule, le disque délivre un dernier éclat de fureur dans la rupture finale. Impitoyable et méticuleux, Calligram a fait des débuts denses et punitifs avec ce The Eye Is The First Circle.

***1/2


Spectral Lore/Mare Cognitum: « Wanderers: Astrology of the Nine »

14 mars 2020

Une qualité sous-estimée du métal réside dans sa tendance à la collaboration. Cela fonctionne parfois de manière douteuse, comme lorsque des groupes acclamés finissent par soutenir des artistes problématiques, mais ce sont les exceptions plutôt que la règle. L’esprit de collaboration pousse les artistes à sortir de leur zone de confort et à rompre avec leurs habitudes. L’année dernière, la fusion des idées entre Dark Buddha Rising et Oranssi Pazuzu sous le nom de Waste of Space Orchestra a montré jusqu’où les idées des deux groupes pouvaient aller lorsqu’elles étaient poussées dans des endroits inattendus, alors qu’un groupe comme The Body se donne essentiellement pour mission d’inviter de nouvelles voix dans leur musique pour aider à la remodeler et à la restructurer – c’est pourquoi ils sortent rarement un album qui ressemble beaucoup à celui qui le précède. Parfois, il faut l’apport d’une personne extérieure pour aider à trouver la bonne voie créative.

Le groupe grec de black metal Spectral Lore et le groupe californien Mare Cognitum ne sont pas étrangers à cette idée. En 2013, les deux groupes ont entamé leur première collaboration dans l’espace le plus sombre avec Sol, un cycle d’albums inspiré par le soleil qui comprenait trois morceaux massifs, dégageant le genre de chaleur enveloppante que son nom implique. Et si ça a marché une fois, ça pourrait certainement marcher à nouveau, ce qui nous amène à Wanderers : L’astrologie des neuf. De la même manière, informé par le système solaire – les planètes en particulier, ici -, Wanderers adopte une approche encore plus grande et plus ambitieuse, les deux bandes se répartissant les tâches sur huit des neuf planètes, et s’attaquant à « Pluton » en deux parties en tant qu’entité collaborative. C’est un travail riche en concepts, explorant la mythologie qui définit notre système planétaire, mais il est livré dans un ensemble si étonnamment cohérent que l’effort combiné surpasse deux moitiés déjà remarquables.

Ce que Spectral Lore et Mare Cognitum ont en commun, c’est leur capacité à créer de la musique qui soit identifiable comme du black metal, mais qui ne soit pas la proie des tropes de genre qui lui donnent un sentiment d’inutilité ou d’ordinaire. Sur les deux premiers titres seulement, Spectral Lore allume une longue construction en triomphe épique sur le dur de dur « Mercury (The Virtuous) » tandis que Mare Cognitum amplifie l’agressivité et la noirceur sur le tranchant du rasoir « Mars (The Warrior) », un titre à la fois techniquement pointu et implacable dans son intensité. Si ces deux titres étaient relégués à un EP plus concis plutôt qu’à un album d’une heure et demie, ce serait encore l’une des meilleures sorties métal de l’année.

Il est fascinant d’entendre comment les deux groupes interprètent chaque sphère errante. L’album Earth (The Mother) de Spectral Lore a une esthétique plus gracieuse et plus douce en son cœur, son intro atmosphérique montrant la tendance du groupe à la grande beauté autant qu’à l’exploitation d’une puissance viscérale. Le Venus (The Priestess) de Mare Cognitum est plus imposante, plus stoïque, plus gracieuse et pourtant immense, tandis que le « Jupiter (The Giant) » de 15 minutes est dense et impressionnant, convergeant lentement et éthérément en un ensemble émotionnellement puissant et pourtant expansif sur le plan sonore. Pourtant, si les différences entre les deux bandes sont tangibles, elles ont chacune une approche complémentaire qui rend les transitions et la séquence fluides. En bref, on dirait qu’ils appartiennent au même disque.

Individuellement, les deux groupes créent l’un des meilleurs black metal d’aujourd’hui. Lorsque Spectral Lore et Mare Cognitum partagent l’espace sur les mêmes pistes, Wanderers devient un témoignage sublime de ce qu’une approche collaborative peut accomplir. Le premier volet de la suite en deux parties « Pluto » est essentiellement un exercice de dark ambient, un ton sinistre émergeant lentement de l’obscurité lointaine. La deuxième partie est une conclusion imposante dans un voyage hypnotique, à la fois massif et mélodique, avec des éléments électroniques subtils qui soulignent la force de l’arrangement. Cela semble naturel, le travail d’une unité solitaire travaillant ensemble plutôt que deux éléments disparates essayant de trouver un terrain d’entente. C’est ce qui se produit lorsque deux grands groupes de métal se voient accorder l’espace nécessaire pour s’étendre et offrir une vision unique et collaborative.

***1/2


Skyforest: « A New Dawn »

6 mars 2020

Souvent, le public cible du black metal se rapporte aux humeurs et aux émotions les plus sombres que l’on trouve dans cette faculté que l’homme à voiloir explorer.Bien sûr, c’est vague mais es mérites contextuels de la haine, de l’angoisse, de la perte et du désespoir qui accompagnent la mort ou la perte semblent presque incontournables pour la plupart des artistes de black metal. Pourtant, A New Dawn de Skyforest semble s’opposer aux stéréotypes habituels évoqués plus haut. A New Dawn est, en effet, un effort de créer un black metal atmosphérique aux couleurs vives, un black metal qui représente à la fois l’art sur sa couverture et l’esthétique même qui le rend (et d’autres albums comme lui) viable bien au-delà de 2020. Le troisième lopus studio de Skyforest est inondé de positivité et de grâce, passant d’un paysage sonore d’atmosphères magnifiquement composées à un autre de stéréotypes black metal primitifs, mais se voulant absolument grandioses. Cette nouvelle offre de Skyforest présente un visage frais et stimulant dans unensembles où les atmosphères demerent normalement et irrémédiablement obscurcies. Si, vous avez été captivé par les derniers albums de Falls Of Rauros, Saor ou Winterfylleth de la dernière décennie, Skyforest continue dans la même veine sans plagier des artistes qui restent les plus en vue dans le domaine.

Il est difficile de ne pas être emporté par le paysage sonore de « Along The Waves ». Des explosions percussives tumultueuses et des trémolos ravageurs rencontrent un tourbillon de notes majeures dans un crescendo atmosphérique aussi coloré que l’œuvre d’art qui représente le troisième long-métrage de Skyforest. Pourtant, A New Dawn définit une expérience croissante, indépendamment des vues des auditeurs sur les collines musicales due leur Nouveau-Brunswick que les motifs chauds que ce groupe de black metal si particulier laissent. Les tropes cinématographiques de « Along The Waves » peuvent laisser certains auditeurs dissociés de la scène black metal atmosphérique plus actuelle, mais la positivité clairement inclinée du morceau (et d’une grande partie de ce qui suit) est quelque chose que l’on ne voit pas habituellement dans toute une industrie (et clairement moins orthodoxe) de peinture de cadavres et de groupes trouvés égarés dans une imagerie sylvestre dont le décor est la forêt de pins.

En fait, le son de Skyforest 2020 est vaste et teinté de moments progressifs, comme le coup de maître de Borknagar qu’a été, True North en 2019. Des moments comme « The Night Is No More » se construisent dans des passages qui laissent entrevoir une mélancolie nuancée. Des notes de sonnerie dansent devant les compositions plus légères, avant d’être couplées à des chants black metal variés qui vont des scansions, appels et chuchotements folkloriques, jusqu’au penchant typique du genre pour les cris déchirants. Chaque composante vocale ajoute à la profondeur de l’album sans pour autantenfermer l’auditeur d’un cri à un autre. La mélodie que l’on retrouve dans l’ensemble de l’esthétique de A New Dawn est clairement le point central, ce qui profite à la fois au groupe et à l’auditeur.

On pourrait dire que Skyforest s’en tient à l’idée d’un black metal inspiré et allégé, mais c’est exactement là que l’album grandit et prend sa source sans l’esprit de qui l’écoute. A New Dawn est moins un album de cris, d’explosions vocales et de trémolos qu’un album qui attire tous ceux qui sont prêts à jeter un regard neuf sur une scène où les verts et couleurs forestières possèdent d’autres attributs. Bien qu’il ne soit pas complètement original, l’album évolue vers une double harmonie masculine et féminine que l’on retrouve au sein de « The Night Is No More ». C’est rafraîchissant, même si le solo de guitare a le bon goût de traverser le mixage. Le dernier effort de Skyforest s’adresse aux fans de black metal fatigués des stéréotypes habituels et propose quelque chose de nouveau à la place.

Malgré les promesses de l’ensemble du disque, certains moments se fondent les uns dans les autres – criant au besoin de faire basculer l’atmosphère dans la noirceur stéréotypée… ne serait-ce qu’un instant. « Rebirth » est tout aussi enchanteur dans sa composition, mais il est attiré par l’atmosphère qui le précède. Ces contretemps sont toutefois compensés par la capacité de A New Dawn à faire corps en l’auditeur après de multiples écoutes. La somme de toutes les parties de Skyforest pourrait bien placer son troisième effort de studio dans le domaine des atmosphères de black metal éculées qui s’accrochent aux stéréotypes, mais en s’emparant de certains paysages sonores plus positifs (et des gammes majeures qui les accompagnent normalement), A New Dawn est un producteur passionnant par rapport aux actes plus contemporains, et largement innovant face à l’angoisse du black metal en raison de cette caractéristique simple. En grande partie, il y a quelque chose à retirer de cette nouvelle offre, une nouvelle aube qui est, peut-être, en train de naître.

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Arkona: « Age of Capricorn »

11 janvier 2020

L’Arkona dont on parle ici, c’est le Polonais, celui qui donne dans le black metal et non celui, russe, qui pratique le folk metal. En 2016, le groupe sortait un Lunaris assez éblouissant, intense et puissant. Et puis, hop, silence radio. Ce qui pourrait être inquiétant. Age of Capricorn vise, et parvient, à nous rassurer dès ses premières secondes. La production est exemplaire et fait ressortir toutes les qualités du groupe ; un profond respect pour le genre, une maîtrise de ses références et une application extrême. Tout ça se traduit par six titres de durée assez longue au sein desquels la haine, la froideur, la majesté et la mélodie rivalisent. Oui, ça sonne comme du black scandinave de la grande époque, sans grande valeur ajoutée.

Si « Stellar inferno » introduit le disque de façon assez classique, sorte de grosse intro mâtinée de black « emo », dès « Alone Among Wolves », on est dedans. Bien sûr, ça reste très téléphoné, chargé de riffs entendus des dizaines de fois, de plans recyclés, de vocaux dans le plus pur style, mais pour peu qu’on a été client un jour d’une telle entreprise, on est happé par la chose. Les titres oscillent entre haine pure et ambiances plus posées, mid tempo et mélancoliques, le disque est assez court pour les jouer tous, assez long pour qu’on en ressorte avec le sentiment d’un tout construit et complet. Bien joué.

***1/2


Cattle Decapitation: « Death Atlas »

11 décembre 2019

Tous coupables d’exister. De vivre et de respirer simplement. C’est comme ça qu’on se sent quand on écoute du Cattle Decapitation. Death Atlas sort plus de quatre ans après avoir lancé l’apocalyptique et merveilleux The Anthropocene Extinction, ce septième album des Californiens arrache tout sur son passage. Définitivement mélodique, mais vraiment pas plus doux pour autant, il est construit comme un bâtiment complexe aux structures très solides.

Le groupe y régurgite les différents malheurs créés par la race humaine, ainsi que les traces indélébiles et affreuses qu’elle laisse sur la Terre sacrifiée. « Regardez ce que vous avez fait. Quelle est l’excuse ultime de votre surconsommation? Pourquoi maltraitez-vous une autre race? On se dirige vers la sixième extinction de masse. On est des envahisseurs, des parasites! ». C’est le genre de propos que le groupe martèle dans ses paroles depuis 1996, et ce discours est on ne peut plus actuel.

Le concept de Cattle Decapitation est souvent d’inverser les rôles entre animaux et humains, et de mettre ces derniers dans des situations et lieux atroces, comme les tests sur les animaux ou les abattoirs. On ne peut rester indifférent devant les cicatrices géantes que le groupe pointe du doigt violemment, nous incitant à sortir de la torpeur ambiante.

Cattle Decapitation, c’est comme un professeur insistant et accusateur qui te met toutes tes erreurs dans la face. Un être évolué et sans merci qui te fait réaliser les torts que tu as infligés à la planète ou aux autres, en tant qu’élève qui a échoué lamentablement. Ça donne le goût de faire plus que de simplement recycler et composter…

Mais concentrons-nous sur cet opus pour l’instant. Death Atlas, enregistré et produit par Dave Otero au studio Flatline Audio, est enveloppé d’un artwork toutefois moins troublant que les prédécesseurs, créé par leur collaborateur de longue date Wes Benscoter. C’est aussi le premier album du groupe en tant que quintette. Un deuxième guitariste fait son apparition en tant que membre officiel: Belisario Dimuzio, qui a rejoint les rangs du groupe de façon non officielle en l’accompagnant lors des tournées. Un nouveau bassiste figure également sur cet opus, le Québécois Olivier Pinard (aussi membre de Cryptopsy), qui fait partie de la formation depuis l’année passée.

Sur le deuxième titre,  « The Geocide », on remarque déjà toute l’âme qui sort de la voix du chanteur Travis Ryan. Il superpose trois sortes de cris, parfois une voix plus chantée avec vibrato (dans « Absolute Destitute » par exemple), et même une voix plus « proche » et au centre, celle-ci est presque parlée. Il a fait énormément d’expérimentations et ça paraît qu’il a beaucoup travaillé avec sa voix, et ce, dans presque toutes les chansons.

Chose surprenante, Death Atlas possède une certaine direction un peu plus black métal à certains moments. On y trouve des mélodies qui sont revêtues de coloris sombres et maléfiques, où fleurissent des patterns vocaux découpés avec soin, dignes de Dani Filth, comme dans « Be Still Our Bleeding Hearts » ou « Vulturous ». Certains moments se rapprochent même presque du shoegaze, comme la chanson-titre placée à la toute fin, sorte de vague géante qui nettoie tout ce qui a été saccagé.

Les interludes inquiétants « The Great Dying I » et » The Great Dying II « rajoutent une petite pause dans cet album charnu, comme des gardiens de prison s’arrêtant un instant pour soupirer devant nos bêtises enfantines. Bref, Death Atlas nous somme de rester en punition dans le coin, et de réfléchir à nos actes immondes… Messages quelque peu assenés, reçus.

***1/2


Mayhem: « Daemon »

25 novembre 2019

Mayhem, pour beaucoup, ne s’est jamais remis de l’écrasante apogée que fut De Mysteriis Dom Sathanas même si le combo a su puiser dans d’autres sources d’inspirations comme, par exemple, l’expérimentation radicale que fut Grand Declaration Of War. Depuis, si tous les albums possèdent leurs vertus distinctives, ils souffrent aussi énormément d’une espèce de torpeur désordonnée, étant tantôt trop digressifs, trop plats, trop laborieux, trop pompeux, souvent tout et rien à la fois. Ce manque général de constance ne s’est trouvé que renforcé lorsque Necrobutcher et ses collègues se sont jetés à corps perdus dans cette interminable tournée d’adoration de De Mysteriis Dom Sathanas. Ces shows étaient de superbes moments mais, à dire vrai, une ombre de suspicion est toujours présente lorsqu’un groupe, a fortiori encore en activité, choisit de prendre la route pour célébrer sa gloire passée. Au-delà du côté lucratif de l’entreprise, bien compréhensible, cela donne une certaine idée du niveau d’estime porté au matériel plus récent. Mayhem donne, quant à lui, l’impression de s’être scindé en deux et d’avoir laissé son jumeau maléfique hurler à la lune quelque part en 1994.

Le nouvel album met tout en œuvre pour reconnecter les câbles et il n’est pas question de dire le contraire. Il n’est pas davantage question de sous-entendre que Daemon est l’une de ces tentatives désespérées de retour aux sources dant a minutie des arrangements, les signatures rythmiques aventureuses, ou encore le spectre vocal de mutant d’Attila Csihar, au top dans ses élans opératiques, sont autant de traits qui définissent sans ambiguïté un album conçu et emballé dans la seconde décennie du XXIe siècle. Mais les passerelles qui conduisent de Daemon à son éminent précurseur sont tout aussi difficiles à ignorer : des guitares mordantes à un tempérament foncièrement hostile en passant par le retour à des paroles morbides et occultes.

L’album n’est pas une citation, c’est la reconquête obstinée d’un territoire. Le son organique de la batterie est une touche bienvenue. Apparemment, elle a été enregistrée dans une église et le trig a été laissé de côté, c’est donc un son atypique et franchement seyant que nous offre Hellhammer. Un autre avantage de taille est qu’aucun morceau ne s’attarde plus que nécessaire, malgré la durée intimidante de l’album : près d’une heure. La contrepartie malheureuse est que cette décharge hyper-concentrée de musicalité venimeuse passe en coup de vent sans que l’on parvienne à accrocher assez de parties mémorables pour en faire un album emblématique, sans même parler d’un classique. C’est un album de Mayhem, en somme, pour rester dans le cynisme.
Daemon remplit les objectifs énoncés par le groupe lui-même avec un certain brio, grâce à une attitude inflexible et un savoir-faire ayant peu d’équivalents. Mais il ne parvient pas à faire oublier que le Mayhem d’aujourd’hui est essentiellement un VRP de talent au service de sa propre légende. Il est très possible qu’avec un peu de persévérance, l’album s’avère plus apte que ses trois prédécesseurs à ne pas entrer par une oreille et sortir par l’autre. L’envie de lui laisser sa chance est en tout cas présente. L’histoire en jugera..

***1/2


Mgla: « Age Of Excuse »

10 novembre 2019

Ce duo polonais qui forme Mgla (M au chant, à la guitare et à la basse, accompagné de Daren à la batterie) nous régale depuis maintenant dix ans avec son pur Black Métal, aussi épique que mélodique. La donne ne change pas avec cette nouvelle sortie, Age of Excuse, soit six nouvelles compositions pour une quarantaine de minutes de plaisir intense.
Un soin louable est apporté à la production et chaque titre est bercé par une inspiration profonde et authentique qui se met au service d’une musique certes traditionnelle dans son exécution mais qui porte à chaque instant la marque de l’excellence. Inutile de trop chercher les différences avec les sorties précédentes, notamment Exercices in Futility, le registre n’a pas changé même s’il donne le sentiment de s’affiner avec le temps, de lorgner vers des choses peut-être plus Heavy, plus aériennes, plus claires également.


Il semblerait que le groupe soit à la mode dans des sphères bien plus étendues que celles du métal, en particulier dans la vague Post qui plaît tant actuellement. C’est joué droit et fort et les riffs sont alignés et incisifs comme ils se doivent de l’être ; de la belle ouvrage une fois de plus.

***1/2


Vukari: « aeveum »

14 octobre 2019

Ça ne s’appelle pas « Black Metal » pour rien. A l’image de ce très bel artwork, très évocateur, écouter ce aevum revient à faire face à l’immensité. Que ce soit celle de la vie, de l’univers, ou quoi que ce soit d’intangible mais déprimant, l’expérience s’apparente à hurler face à une tempête de flammes en croyant pouvoir l’arrêter  de sa petite voix désespéré. Ce n’est pas joyeux, mais mais ce n’est pas ce que l’on a pu entendre de plus triste dans la vie. La voix se noie et se débat dans les remous permanents d’une batterie au staccato de mitraillette, de la guitare rythmique et de la  basse dans le brouillard dans le fond, quant à la rythmique, eh bien elle semble faire écho à la voix.

Immergé dans la masse, submergé par une lame de fond, elle lutte pour ne pas s’effondrer. Un bon album, que ce aevum, peut-être même très bon, expressif en diable, mais qui aurait gagné à être peut être un peut plus concis. Il faut prendre le temps de l’écouter, d’une seule traite, au calme, pour en apprécier les coins les plus sombres, et parfois y trouver un peu de lumière.

***1/2