Ordinul Negru: « Faustian Nights »

La Transylvanie a été une source d’inspiration inépuisable (tout comme les Vikings et la mythologie nordique) pour les groupes de Black Metal, en terme d’occultisme et de mysticisme. Alors, quoi de mieux que d’être originaire de cette région quand on pratique ce style de musique? Niveau crédibilité, Ordinul Negro qui vient de Timisoara, n’est pas attaquable. Actif depuis 2006, ce n’est que maintenant, avec Faustian Nights, que loisir est donné de se pencher sur l’œuvre de la formation roumaine.

Le combo propose un Black Metal assez traditionnel, avec sa dose d’agressivité et de noirceur, tout en ne faisant pas l’impasse sur un léger aspect mélodique. L’influence de De Mysteriis Dom Sathanas de Myhem est très nette, par exemple sur l’ouverture du disque, ou bien l’intro de « Faceless Metamorphosis ». Quelques riffs en forme de nécrologie viennent jeter de l’huile sur un feu qui ne demande qu’à s’enflammer.

Ajoutons quelques éléments disséminés avec parcimonie pour apporter juste ce qu’il faut de variété, et, même s’ils ne sont pas des plus originaux, ils sont employés avec savoir-faire: du chant clair sur « The Apocalypse Through a Hierophant’s Eye », une rythmique vaguement tribale (« Faceless Metamorphosis ») ou un discours déclamé en toute fin de disque. Si on ajoute à tout cela une production idéale pour le style, à savoir avec un équilibre parfait entre clarté et cendres, on obtient un album, à défaut d’être référentiel, est aussi solide que les racines des monts des Carpates.

***1/2

Winterfylleth: « The Hallowing Of Heirdom »

Il y a quelques années, alors que Winterfylleth foulait ses premières scènes, on découvrait en lui un nouveau chantre du black metal épique et atmosphérique. En fait, on y a très vite perçu une certaine bipolarité ; entre le black atmo et le dark folk, le groupe avait du mal à choisir. Cinq disques plus tard, il semble que le combo anglais a fait un choix. En effet, ce sixième album marque la totale absence des riffs et du chant black metal, pour se concentrer sur un style qui se rapproche beaucoup plus d’une dark folk mélancolique, poétique et d’une beauté simple mais touchante.

L’instrumentation riche en outils acoustiques, rehaussée de quelques claviers et choeurs épiques. Assez généreux, Winterfylleth nous en sert quasiment une heure, et prend bien garde de ne pas nous assommer avec des redites d’un titre à l’autre : on appréciera la démarche mais on apprécie encore plus la manière dont sont (joliment) agencés les douze titres de cet album, belles pièces sachant autant jouer la sobriété et le minimalisme qu’user d’une orchestration luxuriante et grand angle.

Et c’est là sans nul doute la marque d’un grand pas et d’une approche et que les contempteurs du metal noir ne pourront plus nier.

***1/2

A Forest Of Stars: « Grave Mounds And Grave Mistakes »

Grave Mounds And Grave Mistakes, le cinquième opus de A Forest Of Stars, présente une fois de plus au programme, du Black Metal, du Progressif, du Whisky hors d’âge, du tabac de luxe, du paranormal et du thé noir. Les participants à cette réunion sont les mêmes que ceux présents sur le daguerréotype du précédent cénacle, Beware The Sword You Cannot See.

Au fil des années et des sorties, le Black Metal Progressif et victorien des Anglais s’est affiné, affirmé et diversifié. Même si les claviers, la flûte et le violon ont toujours joué un rôle important dans leur son, petit à petit, ils ont su profiter de la longueur des titres (pour pour développer une musique faite de circonvolutions et arabesques. C’est encore plus vrai aujourd’hui, mais A Forest Of Stars a toujours su mettre en place des ambiances décadentes et paranormales ;sorte de croisement entre la filière Edgar Poe / Huysmans s’acoquinant avec le doom-rock.

On le sait bien, ils adorent jouer sur les contrastes et le plus doivent une fois de plus avec brio: par exemple le délicat et éthéré « Taken By The Sea », mené par la voix de Katheryne qui est suivi par un « Scriptually Transmited Disease » claudiquant. Le phrasé suit également ce chemin, en se montrant moins monocorde et monotone que sur les trois premiers albums de groupe, mais en conservant son aspect vénéneux comme une antique malédiction égyptienne.

Chaque titre se construit comme une pièce baroque, à la fois imposante, finement ciselée et extrêmement variée, entrecoupés de moment de pure grâce comme l’est « Tombward Boun ». Sans se perdre dans une complexité rébarbative, A Forest of Stars navigue constamment entre agression, mélodies, diversité et avant-garde, pour au final nous offrir un album majeur dans ce genre trop souvent décrié.

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In The Woods: « Cease The Day »

Cease The Day est le sixième album de ce combo black metal qui, en une existence de plus de vingt ans, a connu plusieurs patronymes. Cela explique, pour un groupe qui puise son inspiration dans le black, le dark, le doom, le gothic, l’atmo et le prog sombre et qui essaie d’allier tout ça au mieux, sa relative discrétion discographique.

Foin d’atermoiements pour cet opus qui, dès l’entame, s’étire sur « Empty Streets », long morceau de plus de neuf minutes. Il s’agit d’un titre tout en nuances, globalement mid-tempo et apaisé,doté d’un refrain simple mais touchant, de parties dark/black plutôt discrètes et contenues mais efficaces, grâce à des claviers amenant une ambiance unique.

C‘est une composition qui rassure instantanément sur les intentions et les capacités d’In The Woods aujourd’hui. Heureusement, la suite est du même acabit. Désormais réduit au chanteur et au batteur, la formation ne s’en trouve pas amoindrie. Bien sûr, par moments, on aimerait que les riffs s’étirent un peu moins longtemps et que les chansons suivent un schéma un peu moins classique. Mais ce sont des détails ; cet album est doté d’une véritable poétique mariant puissance et évocation.Il est rare, dans la scène « metal », de bénéficier de tels alliages ; raison de plus pour savoir les laisser se mettre en fusion dans la fonderie que sont nos oreilles.

***1/2

Deafheaven: « Ordinary Corrupt Human Love »

Pour le meilleur ou pour le pire il se pourrait fort bien que Ordinary Corrupt Human Love introduise un nouveau concept dans, si ce n’est la muqique, du moins dans le « black metal ». Les riffs de guitares en trémolos sont inexistants et les drones oniriques qui emmitouflaient le genre ont cédé leur place à des pianos mélancoliques qui, ouvrant l’album de cette manière, évoquent les premiers rayons d’un soleil qui se ferait naissant.
Deafhaven pourraient ainsi nous faire croire qu’ils ont trouvé leur muse romantique si l’album n’était pas parsemé de ces lacérations hurlése qui le jalonnent en plein coeur.

Maintenant que le « metal » est libéré de son ornière, des éléments rocks apparaissent ; les accords sont lumineux et pris en mode majeur, les solos sont propres et se veulent mélodieux et les seule remugles extrêmes se retrouveront dans les vocaux de George Clark dont la gorge est toujours aussi déchiquetée.

Le groupe lui-même sonne presque bienheureux, comme si il avait jeté par-dessus bord les chaînes froides et mortifères dont il était affublé. Conventions évacuées, Ordinary Corrupt Human Love pourrait très bien s’avérer être le seul album de « black metal » capable de vous extirper de votre queule de bois ou de votre vision du monde dépressive. Ce sera ainsi alors qu’il faudra interpréter les épopées que sont « Honeycomb » et « Canary Yellow », totalisant chacune plus de dix minutes et se fluidifiant vers une issue dont la quête se veut satisfaction et apaisement, comme un pied de nez sans compromis eux puristes du genre.

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Myrkur: « M »

Le premier EP éponyme de ce projet de black-metal danois mené par une seule artiste avait creusé un sillon assez profond dans le paysage de la musique agressive quand il était sorti en septembre 2015. Beaucoup de critiques ont loué sa texture délicate composée de nombreuses ramures feuillues. On y percevait certaines réticences à ce qui était vu comme une autre de ces gimmicks publicitaires visant à faire la publicité de Amalie Bruun. On pouvait également se demander q’il n’y avait pas non plus un sous-texte sexiste tant une femme s’essayant en solo au black metal paraissait contre nature pour de nombreux afficionados.

M, le premier album, a donc déjà une charge ; celle de mettre de côté tous les dotes qu’on pourrait avoir à l’égard de l’artiste.

Ce disque n’est pas une « novelty » opportuniste et dans l’air du temps. Produit par Garm de Ulver, ses tessitures sont délicatement ciselées et imbriquées, certainement beaucoup plus que dans le style dans lequel Bruun a choisi d‘oeuvrer. Le résultat nous donne un opus profondément tactile et sensuel avec des atours qui incitent à la méditation et une structure imprégnée de classicisme. Les schémas se déroulent avec aise et élégance naturelles ; évocateurs et révélateurs de la manière dont l’artiste sait s’approprier l’espace.

Sur « Onde Børn » par exemple on se retrouve comme aux abords d’une forêt impénétrable avec une cette sensation de totale solitude dont vous vous saisissez car vous comprenez qu’elle n’est p q simplement intellectuelle. Cette condition humaine y est à son zénith et l’esseulement en devient en enveloppe dans laquelle se fondre.

Le fait que l’environnement puisse être perçu comme hostile car inconnu nous rend même encore plus curieux et introspectifs et fait de M un lieu mythique sur lequel on peut poser les doigts et en embrasser la folie.

Ajoutons également le timbre séducteur avec lequel Bruun enrobe ses textes, comme ces sirènes invitant Ulysse dans un monde meilleur : ce sera de cette manière inattendue et presque inconvenante que nus ne pourrons que vouloir nous fondre dans cet univers à la fois charmeur et hostile, dangereux et irrésistible et en sortir profondément transformé. Que ce soit pour y être noyé, damné ou dévoré.

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Liturgy: « The Ark Work »

The Ark Work est un disque de, accrochez-vous bien, black metal transcendental. Le duo se nomme Liturgy et son album précédent se nommait déjà Aesthetica. On devine la mouvance et l’approche, une vision des choses post-moderne dans laquelle l’instrumentation se fera, non seulement à coups de beats incandescents et frénétiques mais aussi de glosckenspiel pour peaufiner leur manifeste.

Plutôt que de développer ce qui serait une parodie extrémiste du genre, Liturgy s’emploie à y apporter une approche célébratoire, propre plutôt que tordue, riches plutôt qu’affamée. Il suffit de prendre un morceau comme « Fanfare » qui fait précise allusion à cette atmopshère ; il est question de vents et de vagues mais ceux-ci sont contenus tant les samples et les cuivres sont déployés sans aucune agressivité ou alors une agressivité positive.

Le résultat n’en est pas pour autant source de délice et ne verse pas dans l’euphorie. IL est, au contraire, vecteur d’une certaine stérilité puisque arcbouté sur deux versants. « Follow » tentera d’avoir un discours plus articulé en noyant l’ensemble sous de la reverb comme s’il s’agissait de saturer et de salir ce qui aurait opus être une tonaité de guitare mais cette surabondance ajoute une autre couche d’indécision qui l’éloigne encore plus du black metal traditionnel.

Conventionnel Liturgy ne l’est certes pas, en effet et The Ark Work est un album madré mais froid, méchant et dépourvu d’empathie. « Kel Valhaal » résonne de façon cruelle avec ses riffs en cacades qui nous laissent vidés de tout. « Vitriol » et « Quetzalcoat » fonctionnent de manière si adroitement qu’on se demande alors où se situer par rapport à cet univers, ou plutôt même où se situent les deux musiciens.

Liturgy exécute sa musique prodigieusement bien (des signatures en 7/8 par exemple) mais il ne nous permet de garder qu’un déficit d’âme ce qui, au fond, le contraire de ce à quoi tout auditeur aspire. De cette banqueroute nous sortons avec une fascination équivoque,comme celle qui nous fait dire que The Ark Work est un album mauvais mais qu’il l’est de façon intéressante.

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