Arkona: « Age of Capricorn »

L’Arkona dont on parle ici, c’est le Polonais, celui qui donne dans le black metal et non celui, russe, qui pratique le folk metal. En 2016, le groupe sortait un Lunaris assez éblouissant, intense et puissant. Et puis, hop, silence radio. Ce qui pourrait être inquiétant. Age of Capricorn vise, et parvient, à nous rassurer dès ses premières secondes. La production est exemplaire et fait ressortir toutes les qualités du groupe ; un profond respect pour le genre, une maîtrise de ses références et une application extrême. Tout ça se traduit par six titres de durée assez longue au sein desquels la haine, la froideur, la majesté et la mélodie rivalisent. Oui, ça sonne comme du black scandinave de la grande époque, sans grande valeur ajoutée.

Si « Stellar inferno » introduit le disque de façon assez classique, sorte de grosse intro mâtinée de black « emo », dès « Alone Among Wolves », on est dedans. Bien sûr, ça reste très téléphoné, chargé de riffs entendus des dizaines de fois, de plans recyclés, de vocaux dans le plus pur style, mais pour peu qu’on a été client un jour d’une telle entreprise, on est happé par la chose. Les titres oscillent entre haine pure et ambiances plus posées, mid tempo et mélancoliques, le disque est assez court pour les jouer tous, assez long pour qu’on en ressorte avec le sentiment d’un tout construit et complet. Bien joué.

***1/2

Cattle Decapitation: « Death Atlas »

Tous coupables d’exister. De vivre et de respirer simplement. C’est comme ça qu’on se sent quand on écoute du Cattle Decapitation. Death Atlas sort plus de quatre ans après avoir lancé l’apocalyptique et merveilleux The Anthropocene Extinction, ce septième album des Californiens arrache tout sur son passage. Définitivement mélodique, mais vraiment pas plus doux pour autant, il est construit comme un bâtiment complexe aux structures très solides.

Le groupe y régurgite les différents malheurs créés par la race humaine, ainsi que les traces indélébiles et affreuses qu’elle laisse sur la Terre sacrifiée. « Regardez ce que vous avez fait. Quelle est l’excuse ultime de votre surconsommation? Pourquoi maltraitez-vous une autre race? On se dirige vers la sixième extinction de masse. On est des envahisseurs, des parasites! ». C’est le genre de propos que le groupe martèle dans ses paroles depuis 1996, et ce discours est on ne peut plus actuel.

Le concept de Cattle Decapitation est souvent d’inverser les rôles entre animaux et humains, et de mettre ces derniers dans des situations et lieux atroces, comme les tests sur les animaux ou les abattoirs. On ne peut rester indifférent devant les cicatrices géantes que le groupe pointe du doigt violemment, nous incitant à sortir de la torpeur ambiante.

Cattle Decapitation, c’est comme un professeur insistant et accusateur qui te met toutes tes erreurs dans la face. Un être évolué et sans merci qui te fait réaliser les torts que tu as infligés à la planète ou aux autres, en tant qu’élève qui a échoué lamentablement. Ça donne le goût de faire plus que de simplement recycler et composter…

Mais concentrons-nous sur cet opus pour l’instant. Death Atlas, enregistré et produit par Dave Otero au studio Flatline Audio, est enveloppé d’un artwork toutefois moins troublant que les prédécesseurs, créé par leur collaborateur de longue date Wes Benscoter. C’est aussi le premier album du groupe en tant que quintette. Un deuxième guitariste fait son apparition en tant que membre officiel: Belisario Dimuzio, qui a rejoint les rangs du groupe de façon non officielle en l’accompagnant lors des tournées. Un nouveau bassiste figure également sur cet opus, le Québécois Olivier Pinard (aussi membre de Cryptopsy), qui fait partie de la formation depuis l’année passée.

Sur le deuxième titre,  « The Geocide », on remarque déjà toute l’âme qui sort de la voix du chanteur Travis Ryan. Il superpose trois sortes de cris, parfois une voix plus chantée avec vibrato (dans « Absolute Destitute » par exemple), et même une voix plus « proche » et au centre, celle-ci est presque parlée. Il a fait énormément d’expérimentations et ça paraît qu’il a beaucoup travaillé avec sa voix, et ce, dans presque toutes les chansons.

Chose surprenante, Death Atlas possède une certaine direction un peu plus black métal à certains moments. On y trouve des mélodies qui sont revêtues de coloris sombres et maléfiques, où fleurissent des patterns vocaux découpés avec soin, dignes de Dani Filth, comme dans « Be Still Our Bleeding Hearts » ou « Vulturous ». Certains moments se rapprochent même presque du shoegaze, comme la chanson-titre placée à la toute fin, sorte de vague géante qui nettoie tout ce qui a été saccagé.

Les interludes inquiétants « The Great Dying I » et » The Great Dying II « rajoutent une petite pause dans cet album charnu, comme des gardiens de prison s’arrêtant un instant pour soupirer devant nos bêtises enfantines. Bref, Death Atlas nous somme de rester en punition dans le coin, et de réfléchir à nos actes immondes… Messages quelque peu assenés, reçus.

***1/2

Mayhem: « Daemon »

Mayhem, pour beaucoup, ne s’est jamais remis de l’écrasante apogée que fut De Mysteriis Dom Sathanas même si le combo a su puiser dans d’autres sources d’inspirations comme, par exemple, l’expérimentation radicale que fut Grand Declaration Of War. Depuis, si tous les albums possèdent leurs vertus distinctives, ils souffrent aussi énormément d’une espèce de torpeur désordonnée, étant tantôt trop digressifs, trop plats, trop laborieux, trop pompeux, souvent tout et rien à la fois. Ce manque général de constance ne s’est trouvé que renforcé lorsque Necrobutcher et ses collègues se sont jetés à corps perdus dans cette interminable tournée d’adoration de De Mysteriis Dom Sathanas. Ces shows étaient de superbes moments mais, à dire vrai, une ombre de suspicion est toujours présente lorsqu’un groupe, a fortiori encore en activité, choisit de prendre la route pour célébrer sa gloire passée. Au-delà du côté lucratif de l’entreprise, bien compréhensible, cela donne une certaine idée du niveau d’estime porté au matériel plus récent. Mayhem donne, quant à lui, l’impression de s’être scindé en deux et d’avoir laissé son jumeau maléfique hurler à la lune quelque part en 1994.

Le nouvel album met tout en œuvre pour reconnecter les câbles et il n’est pas question de dire le contraire. Il n’est pas davantage question de sous-entendre que Daemon est l’une de ces tentatives désespérées de retour aux sources dant a minutie des arrangements, les signatures rythmiques aventureuses, ou encore le spectre vocal de mutant d’Attila Csihar, au top dans ses élans opératiques, sont autant de traits qui définissent sans ambiguïté un album conçu et emballé dans la seconde décennie du XXIe siècle. Mais les passerelles qui conduisent de Daemon à son éminent précurseur sont tout aussi difficiles à ignorer : des guitares mordantes à un tempérament foncièrement hostile en passant par le retour à des paroles morbides et occultes.

L’album n’est pas une citation, c’est la reconquête obstinée d’un territoire. Le son organique de la batterie est une touche bienvenue. Apparemment, elle a été enregistrée dans une église et le trig a été laissé de côté, c’est donc un son atypique et franchement seyant que nous offre Hellhammer. Un autre avantage de taille est qu’aucun morceau ne s’attarde plus que nécessaire, malgré la durée intimidante de l’album : près d’une heure. La contrepartie malheureuse est que cette décharge hyper-concentrée de musicalité venimeuse passe en coup de vent sans que l’on parvienne à accrocher assez de parties mémorables pour en faire un album emblématique, sans même parler d’un classique. C’est un album de Mayhem, en somme, pour rester dans le cynisme.
Daemon remplit les objectifs énoncés par le groupe lui-même avec un certain brio, grâce à une attitude inflexible et un savoir-faire ayant peu d’équivalents. Mais il ne parvient pas à faire oublier que le Mayhem d’aujourd’hui est essentiellement un VRP de talent au service de sa propre légende. Il est très possible qu’avec un peu de persévérance, l’album s’avère plus apte que ses trois prédécesseurs à ne pas entrer par une oreille et sortir par l’autre. L’envie de lui laisser sa chance est en tout cas présente. L’histoire en jugera..

***1/2

Mgla: « Age Of Excuse »

Ce duo polonais qui forme Mgla (M au chant, à la guitare et à la basse, accompagné de Daren à la batterie) nous régale depuis maintenant dix ans avec son pur Black Métal, aussi épique que mélodique. La donne ne change pas avec cette nouvelle sortie, Age of Excuse, soit six nouvelles compositions pour une quarantaine de minutes de plaisir intense.
Un soin louable est apporté à la production et chaque titre est bercé par une inspiration profonde et authentique qui se met au service d’une musique certes traditionnelle dans son exécution mais qui porte à chaque instant la marque de l’excellence. Inutile de trop chercher les différences avec les sorties précédentes, notamment Exercices in Futility, le registre n’a pas changé même s’il donne le sentiment de s’affiner avec le temps, de lorgner vers des choses peut-être plus Heavy, plus aériennes, plus claires également.


Il semblerait que le groupe soit à la mode dans des sphères bien plus étendues que celles du métal, en particulier dans la vague Post qui plaît tant actuellement. C’est joué droit et fort et les riffs sont alignés et incisifs comme ils se doivent de l’être ; de la belle ouvrage une fois de plus.

***1/2

Vukari: « aeveum »

Ça ne s’appelle pas « Black Metal » pour rien. A l’image de ce très bel artwork, très évocateur, écouter ce aevum revient à faire face à l’immensité. Que ce soit celle de la vie, de l’univers, ou quoi que ce soit d’intangible mais déprimant, l’expérience s’apparente à hurler face à une tempête de flammes en croyant pouvoir l’arrêter  de sa petite voix désespéré. Ce n’est pas joyeux, mais mais ce n’est pas ce que l’on a pu entendre de plus triste dans la vie. La voix se noie et se débat dans les remous permanents d’une batterie au staccato de mitraillette, de la guitare rythmique et de la  basse dans le brouillard dans le fond, quant à la rythmique, eh bien elle semble faire écho à la voix.

Immergé dans la masse, submergé par une lame de fond, elle lutte pour ne pas s’effondrer. Un bon album, que ce aevum, peut-être même très bon, expressif en diable, mais qui aurait gagné à être peut être un peut plus concis. Il faut prendre le temps de l’écouter, d’une seule traite, au calme, pour en apprécier les coins les plus sombres, et parfois y trouver un peu de lumière.

***1/2

Murmur: « Cairn »

Associer le black metal et le doom de tradition un peu funéraire est un défi séduisant auquel certains se sont essayés, pour des résultats inégaux, où souvent les colorations s’affadissent dans la recherche périlleuse d’un équilibre. Entreprise solitaire de l’acronymique A.L.N., musicien basé à Portland, מזמור (prononcer « Mizmor) montre que ça fonctionne : il suffit de pouvoir compter sur une belle maîtrise des deux styles, sans forcément chercher à les fusionner d’ailleurs. Facile. Ce contraste est le ciment de Cairn, troisième album en date. Il lui prête son effervescence radicale et sa stature, que met généreusement en valeur le pinceau de Mariusz Lewandowski, décidément l’un des plus talentueux héritiers de Beksinski, si ce n’est son égal.
Mais ouvrir cette chronique en parlant d’alchimie de styles, fut-elle réussie, est presque un non-sens, tant à la vérité,
Cairn est livré sans étiquette. Ses quatre morceaux, aux titres suffisamment évocateurs, intimident autant qu’ils aspirent. Son imposant, guitares scarifiées, respirations acoustiques, percussions tantôt véloces, tantôt beurrées de plomb, voix résolument marquées comme appartenant à une dimension où l’on ne s’aventure pas sans bien consulter le bestiaire… A.L.N. déploie un univers sonore particulièrement dense et étudié, presque surprenant lors d’un premier contact où l’on s’attend à quelque chose de plus polarisé. On se rend néanmoins vite compte que les compositions réclament cette profondeur comme le plongeur en perdition réclame de l’oxygène.


Autre surprise relative, le côté très « européen que l’on observe dans certaines séquences. Là où les meneurs du sursaut black metal américain ont beaucoup œuvré à désapprendre les précurseurs, afin de se construire des sons légitimes, A.L.N. semble quant à lui avoir gardé une tendresse pour la Norvège des grandes années, illustrée par des blast-beats tout en sobriété et en constance, et par de belles lignes de guitare flottant par-dessus la mitraille. Ce n’est là qu’une des multiples facettes de
מזמור sur cet album, mais suffisamment originale pour être relevée. L’énergie dépensée pour animer à tout instant les points cardinaux de cette matière en mouvement impressionne. Cairn a beau être l’œuvre d’un homme seul, il est aussi censé être joué sur scène, et cela s’entend.

Lorsque le tempo redescend, parfois à la limite du surplace, l’ambiance se fait crépusculaire. Les riffs empressés d’il y a quelques secondes se figent et face à la glaciation qui menace, A.L.N. se cabre et tire de sa guitare des harmonies d’une pureté sidérante, des suspensions, des instants de cathédrale. On pense alors nécessairement à des groupes comme Mournful Congregation, et surtout Bell Witch, dont le dernier disque, également illustré par Lewandowski, est un phare du genre. Mais toutes les parties lentes ne sont pas consolation. Les seize minutes de « The Narrowing Way », jouées sur un rythme processionnaire (on peut parler de sludge pour le coup), sont habitées d’une colère noire et parcourues de dissonances réellement effrayantes. C’est dans ces moments que l’on jauge le mieux la polyvalence de l’album et à quel point, sous leurs faux airs de dédales sans issue, ces morceaux sont gorgés d’états d’âme changeants, alternés avec une remarquable souplesse.
Il y a aussi derrière
Cairn, et tout
מזמור à ce jour, un fond philosophique : l’auscultation de l’irréparable divorce entre la soif de clarté de l’Homme et l’absurdité du monde, tel que dépeint dans Le Mythe de Sisyphe de Camus, avec en filigrane le spectre omniprésent du suicide possible. Que l’on ignore, creuse ou schématise cet aspect, il est toujours intéressant qu’un album réserve une lucarne permettant de contempler les tempêtes crâniennes de son créateur. C’est même bien utile car s’attaquer à des albums-monstres comme celui-ci requiert un tel investissement que quelques indices et un brin d’empathie ne seront jamais de trop pour accrocher les bonnes dispositions.

***1/2

Darkthrone: « Old Star »

Les vociférations du black metal ont largement été considérés comme une réponse à la vélocité somme toute punk du death metal, cette musique – dont on contournera avec véhémences les provocations – n’en demeure pas moins l’une des plus fascinantes à écouter en matière d’extrémités sonores. C’est avec cet état d’esprit qu’il convient d’aborder le dernier album de Darkthrone. Ted Skjellum, alias Nocturno Culto, et Leif Nagell, alias Fenriz, en sont déjà à 20 disques sortis avec la ferveur de ceux qui n’ont plus rien à prouver, et on peut convenir que ces joyeusetés qui puisent chez Celtic Frost ou Venomn e snt pas déplaisantes sur ce nouvel opus du combo.

Le démarrage sur un rythme en 4/4 de «  I Muffle Your Inner Choir ». motraille sur au niveau des riffs et ne peut que faire penser à Lemmy pour les vocaux. Le fait que le tempo ralentisse en sa deuxième partie invoquera les mânes du doom metal avec, en particulier, un travail à la basse assourdie.

Mais l’interlude sera de courte durée, et ça repartira à toute vitesse jusqu’à une conclusion tout en crescendo projetant « I Muffle Your Inner Choir « dans un mur de distorsions indéniablement salutaires.

Le tempo est agressif et l’hystérie sonore bat son plein. Si l’on en tient juste à la musique et qu’on fait abstraction du bazar crypto mythologique, les six morceaux de Old Star seront un excellent prétexte pour faire du bruit ; et c’est ainsi qu’il convient de l’aborder pour quelque usage qu’on a décidé de donner à cette fonction.

***1/2

Blut Aus Nord: « Hallucinogen »

Il y a quelque chose très évocateur chez Blut Aus Nord, peut être ces structures de chansons assez classique, longue, progressive, mélodique. Des guitares saturées à l’extrême en brouillard noisy dans le fond, une batterie qui se la donne double pédale et rythmiquement en arythmie, quelques claviers cold wave et un chant fantomatique qui véhicule malaise. Sans compter une guitare soliste en roue libre qui donne le meilleurs d’elle même.

Il y a, à cet égard, quelque chose de parfois malsain à se laisser perdre dans l’écoute du disque, il y à quelque chose de dérangeant qui semble poindre à la surface, au détours d’un morceau.

Cet opus est bizarrement addictif, d’ailleurst personne ne saurait mettre en défaut ces sept morceaux (d’en moyenne plus de six minutes). ils sont escessivement bien composés et construits, sans temps morts, et ça ne devient  jamais du black métal qcomme on entendrait souvent ailleurs. Les ambiances sont nrassées, même si parfois elles ne le sont que brièvement, ; Hallucinogen est un opus très réussi, à condittion de se mettre dans les bonnes dispositions mentales… et non simplement musicales.

***1/2

Donarhall: « Helvegr »

Helvegr, du groupe allemand Donarhall est construit, selon l’aveu des compositeurs, comme la lecture de huit poèmes ( en huit pistes cqfd) ou le chant s’efface pour laisser place à une musique total faites dans le but avoué de stimuler l’imagination de l’auditeur.

Cela évoquera selon les personnes bien des choses différentes, tant la palette musical est riche. Certain y verront les grands espaces naturels, immaculés, préservés de la souillure de l’homme, et d’autre peut être y verront de la violence, du désespoir ; euphémisme qui souligne que c’est loin d’être joyeux.

Finalement, là ou Donarhall aurait pu sortir un énième disque  de black métal, honnête, correct mais insignifiant le fait de laisser le chant s’effacer permet de laisser un blanc que doit combler l’auditeur, ce qui est la force de l’album. En stimulant l’imaginaire, on touche à ce qu’il y a de plus noble dans ce type de musique, offrir une main tendu à l’interprétation.

***1/2

Yellow Eyes: « Rare Field Ceiling »

Suffit-il que cinq ou six groupes habitent le même pâté de maisons pour faire une scène ? On vous laisse réfléchir à la question. Toujours est-il que la récurrence du terme Brooklyn black metal, apparu dans le sillage de Krallice et Liturgy il y a une dizaine d’années, interpelle. Si l’on considère que tout épithète est un entre-soi, on y verra, à demi-amusé (ou pas), une forme de réaction symétrique à la grande famille des groupes étiquetés Cascadian black metal, sévissant pour leur part dans les verts recoins du Northwest. Les apôtres de la permaculture d’un côté, les exégètes du posturbanisme de l’autre. Maintenant que la caricature est posée, nous pouvons centrer le propos sur Yellow Eyes, qui peut-être ne se réclament pas eux-mêmes de l’école de Brooklyn, et après tout, who cares, n’est-ce pas ? Ce qui est vrai, c’est que le groupe appartient à une petite galaxie de projets ayant pour dénominateur commun le guitariste/vocaliste Will Skarstad. On citera Sanguine Eagle et Ustalost pour les archives, et aussi parce que les deux valent largement le détour.
 S’ils développent des propos et des esthétiques différentes, les groupes de Will Skarstad se rejoignent naturellement sur certaines bases, la première étant un son de guitare à la fois ultra écorché et lumineux, comme enveloppé d’un halo de cuivre, propice à éveiller une impression de mystère et de grande ancienneté. Ce son typé est constitutif de Rare Field Ceiling, comme avant lui du très bon Immersion Trench Reverie (2017).


 Dans cette même lignée, Yellow Eyes s’affranchissent en totalité d’une gestion alternée des temps. Leurs morceaux ne repassent jamais deux fois au même endroit, obligeant l’auditeur à renoncer aux repères « classiques » et à raccorder son attention aux virages imposés pour ne pas se laisser décrocher. Par chance, la variété est au rendez-vous et ménage de nombreuses respirations, lesquelles compensent de façon salutaire les parties rageuses où le groupe donne tout, sans édulcorer quoi que ce soit, derrière les sermons criards de Skarstad. Le mot « sermon » est à dessein car un fond spirituel anime l’œuvre de Yellow Eyes, sans la prendre en otage – on est heureusement loin des rengaines liturgiques omniprésentes d’un Batushka. Cette présence du mystérieux, déjà mentionnée dans les guitares, prend aussi la forme de passages atmosphériques traversés de cloches, ou encore de beaux extraits de chants populaires slaves qui, adroitement fondus dans une matière ambient, rappellent la poétique paysanne des films de Béla Tarr. Pour le petit vernis d’authenticité, ajoutons que ces chants de femmes ont été, sauf fake news, enregistrés par Skarstad lui-même lors d’un voyage en Sibérie. Au smartphone quand même, la perfection n’est pas de ce monde.
Abrité derrière un concept difficile à décrypter (les amateurs de symboles seront aux anges), Rare Field Ceiling est un album épique au sens noble, à la fois intimidant par son côté sérieux et progressif, et hospitalier pour qui viendra juste se repaître d’une musique créative en diable. D’évidence il ne prendra jamais une ride.

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