Horse Lords: « The Common Task »

Un nouvel album des Horse Lords en 2020 est un motif de célébration. Pour l’expliquer, tout d’abord, et à juste titre : quelques calculs. The Common Task est le quatrième album studio du groupe, et bien que cela soit vrai à certains égards, c’est aussi leur huitième sortie de matériel original. Le groupe a commencé avec une tendance à ne pas sortir les « singles » et les EPs standards d’un groupe de rock lambda, mais plutôt à sortir des mixtapes dans l’esprit naissant du hip-hop avec ne différence ; c’était sur des séries de cassettesofficielles à faible diffusion. Ces cassettes comprenaient deux longues pistes, une pour chaque face de la bande, présentant généralement un matériel plus expérimental et exploratoire que leur travail en studio. Cela veut dire quelque chose : ils ne sont pas exactement non expérimentaux sur leurs propres disques, ressemblant plus souvent au King Crimson des années 80 qui rencontrerait ; d’une part soit un groupe commeT elevison, et, d’autre part, la psychedela façon Chris Forsyth. En comptant ces mixtapes, la première sortie du groupe a eu lieu en 2012 et la septième en 2017, ce qui représente, chose surprenante, plus d’une sortie complète de matériel original et profondément expérimental par an,ce quireprésente une pause d’un peu moins de trois années civiles complètes avant la sortie de ce quatrième LP et de la huitième sortie en studio.

Ce décalage explique en partie l’enthousiasme qui se cache derrière ce disque, mais l’autre partie est bien sûr fournie par la musique elle-même. La description précédente du groupe, celle de King Crimson des années 80 et de toutes ses guitares imbriquées jouées contre le post-punk et l’Americana de Television et Christ Forsyth, couvre une partie du son. Mais il y a d’autres éléments présents, qui attirent et requièrent l’attention : qui, un extrait de guitare pop ouest-africain, ; qui les tensions et la fragilité du minimalisme. Le groupe cite aussi bien des compositeurs de musique expérimentale microtonale comme La Monte Young que des légendes de l’afrobeat comme Fela Kuti et, ce qui est peut-être le plus surprenant, ces autocomparaisons ne sont pas seulement de la vantardise sans fondements mais sont présentes dans la musique. Leur mode de fonctionnement est resté largement inchangé depuis cette première mixtape il y a huit ans et reste fonctionnellement statique à ce jour, même sur The Common Task. L’avantage est qu’elles n’ont pas besoin de changer ; c’est un espace musical infiniment fertile.

Considérons également un élément supplémentaire : le groove professé par Horse Lords est un mécanisme qui permet d’éteindre les composants cérébraux du cerveau ; même lorsqu’un groove est mathématiquement dense et cérébral, il est fait de manière à inclure l’esprit pensant dans la danse ténébreuse du corps, et non à le séparer ou à l’aliéner. Là où l’afrobeat tend à naître de l’aliénation politique du corps biologique par rapport au corps politique, il est fusionné par un sillon qui le redirige vers, suivant Fela Kuti, une rebellion contre un ordre établi fossilisé. C’est ce genre de musique, le genre fait par des gens comme Christ Forsyth, les grands groupes post-punk, les compositeurs néoclassiques minimalistes et, bien sûr, The Horse Lords, qui concernera la réunification du corps et de l’esprit. Le groove devient une dialectique de la restauration, de la liaison et de l’osmose. The Common Task célèbre ainsi la danse, la danse réelle et physique, tout autant qu’elle célèbre les théoriciens obscurs et l’histoire politique populiste de gauche dans laquelle elle s’inscrit.

Si on prend, par exemple, le morceau « People’s Park », le titre est tiré d’un projet de réhabilitation d’un parc public mené par une communauté latino-américaine de Chicago qui a été déplacée par les efforts d’embourgeoisement des Blancs, les mêmes types de politiques urbaines suprémacistes qui ont chassé les noyaux culturels des grandes villes d’Amérique et nous ont donné la froide stérilité de la fin du 20e et du début du 21e siècle. Mais leur politique ne se limite pas à des noms ; la chanson est elle-même leur propre interpolation du reggaeton, une forme de musique de danse très populaire dans les communautés latines des Amériques, faite non pas par la condescendance sarcastique présumée des types académiques cérébraux d’avant-rock mais comme un acte sincère d’amour et d’appréciation, en considérant la musique latine populaire comme un élément nécessaire d’une chanson intitulée d’après un événement politique latin et en plaçant le reggaeton dans la même continuité que des genres tels que le dub, l’afropop et l’afrobeat ont reçu dans les cercles académiques et d’avant-rock. Ils ne jouent pas non plus le reggaeton à un niveau cliché et autoritaire ; le groupe sait finalement que cela serait perçu comme de mauvais goût et garde donc sagement sa présence plus comme une figure imposée que comme une force sonore dominante.

Mais si The Horse Lords sont une grande et fertile musique à laquelle il faut penser, offrant de nombreux liens avec la théorie, la rhétorique et l’histoire politique de la gauche dans leurs grooves denses et cérébraux, c’est en fin de compte justement cela : des grooves. Même l’acte de penser à cette musique ressemble à une sorte de danse, une danse étranglée et contrainte par les rythmes post-krautrock motorisés qu’ils impriment à la musique. C’est la grande et riche musique cérébrale, celle qui vous fait vous sentir comme un génie temporaire, rempli d’un feu psychique capable de consumer William Blake et Kathy Acker, Maya Deren et Bela Tarr, des riffs ou accroches cloche et Jean-Paul Sartre. The Common Task perpétue le talent impeccable des Horse Lords pour faire de la musique sérieuse sur des choses sérieuses qui, tout comme Fela Kuti avant eux, se sentent imprégnés d’un sentiment de feu dionysiaque. Il y a beaucoup de grands écrits théoriques sur les modes apolliniens et dionysiaques, celui du cérébralisme froid et de l’hystérie corporelle enragée, de Hegel et de Nietzsche ; The Horse Lords, comme la grande musique corps/esprit, voient au-delà de cette séparation illusoire une unité plus large, une unité figée dans la singularité par des guitares microtonales pulsées et des claquements polyrythmiques précis de la batterie, des grooves de basse et de saxophone imbriqués, des rythmes et contre-rythmes perpétuellement changeants et des rythmes croisés dans ce qui est un paradis pour les batteurs. Peu importe que cela ait pris trois ans ; chaque disque des Horse Lords a été formidable, depuis leurs débuts jusqu’à aujourd’hui avec The Common Task, un album destiné à faire des listes de fin d’année pour quiconque est branché, et, s’il leur faut trois ans au lieu de trois mois pour faire de la musique aussi formidable maintenant, qu’il en soit ainsi.

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Fly Pan Am: « C’est Ça »

Fly Pan Am… Un nom lointain qui nous rappelle le début des années deux mille, moment de l’explosion du post-rock. Mais vous ne rêvez pas, le quartette montréalais reprend du service quinze ans après la parution de N’écoutez Pas, leur dernier effort discographique ! Des signes avant-coureurs d’un retour étaient tout de même visibles, puisque le combo s’était reformé pour un concert il y a un an. La muse créatrice a soufflé à leurs oreilles et son charme est évidemment irrésistible…

C’est Ça reprend clairement les choses là où elles avaient été laissées en 2004. On retrouve cette folie, cette puissance à la fois destructrice et bienfaitrice. Si l’électronique prend de l’importance, on navigue en terrain connu, mais gare aux turbulences ! Les neuf morceaux s’enchaînent en dévoilant chacun une personnalité différente.

On perçoit des influences diverses, allant du punk, à la noise, en passant par le shoegaze, le krautrock, la techno et une veine expérimentale pleinement assumée. « Avant-gardez  vous » déboule de façon fracassante. Titre tendu, anarchique, une divagation noisy difficile. Cet aspect se raréfie par la suite, mais donne le ton d’une partie du disque : sauvage, violent. Nous relevons d’ailleurs pour illustrer ceci les hurlements black metal imposants (sur « Bleeding Decay », « Each Ether », « One Hit Wonder », « Discreet Channeling », Interface your shattered Dreams »), une marque de fabrique qui affirme les contrastes de la musique de la formation.
Car, si le bruitisme est important, il ne faut pas non plus négliger les élans mélodiques, parfois éthérés, qui sont distillés. Fly Pan Am mue en Stereolab sur « Each Ether » et » »Interface your shattered Dreams » mais ce schéma serein est de courte durée.
C’est Ça est un opus touffu, au charme certain et aux nombreux éléments sonores qui en font une œuvre qui ne deemande qu’à être plus resserrée.

***1/2

Art Brut: « Wham! Bang! Pow! Let’s Rock Out »

Au début des années 2000, la « guitar music » se prenait un peu trop au sérieux. Tout y était imprégné de suffisance qui se cachait sous le manteau de l’exactitude apparentée à de la virtuosité. Apparut pourtant un groupe qui secoua ce dogme en nous rappelant que le musique pouvait également être divertissante.

Ce groupe se nommait Art Brut mais, après plusieurs années de tournées, lrs choses devinrent plus compliquées et le combo décida de se séparer.

Les voilà pourtant de retour après un hiatus de sept ans, et ce retour a pour appellation Wham! Bang! Pow! Let’s Rock Out.

Les reformations sont chose courante, encore plus quand elles ont des motivations pécuniaires. On peut douter que ce soit le cas ici ; tout y est encore là, les compositions addictives (« I Hope You’re Very Happy Together »), les riffs acérés et les mélodies imprégnées de gaieté.

Après quelques écoutes on se rend compte, en effet, que Art Brut est excité à l’idée de se remettre au travail et cet enthousiasme est manifeste dans les vocaux d’un Eddie Argos qui semble gérer les désagréments avec allégresse.

Seul point noir, on ne trouve ici aucun titre imparable ; cela entraîne regret mais aussi espoir : qu’on n’ait pas à attendre sept ans pour un nouveau disque de Art Brut.

***1/2