Dan Weiss:  » Natural Selection »

4 septembre 2020

Le batteur et compositeur Dan Weiss poursuit une série d’albums fascinants depuis plus de dix ans. Il a vraiment atteint son apogée en 2014 avec Fourteen, et a poursuivi ses explorations sur une base annuelle ou bisannuelle. Natural Selection est le deuxième album de sa formation Starebaby qui comprend Matt Mitchell au piano et au synthé, Craig Taborn au piano, Fender Rhodes et au synthé, Ben Monder à la guitare et Trevor Dunn à la basse.

Le groupe continue à naviguer dans les compositions serpentines de Weiss, cette fois-ci sur huit morceaux de longueurs différentes. Bien qu’il soit surtout connu comme batteur de jazz et qu’il se dirige vers la fin créative de ce genre, Weiss combine ici des influences englobant le rock progressif, le métal, le psychédélisme… et oui, le jazz. Mais sur cet album, ces parties se rejoignent de manière encore plus harmonieuse que sur le premier album du groupe.

À ce stade, « Episode 1 »8 commence avec des riffs lourds de Monder, Dunn et Weiss qui varient entre des cycles rapides et des accords plus lourds. Taborn et Mitchell se joignent au groupe pour créer des atmosphères, puis participent à une pause d’improvisation libre à cinq avant de revenir au thème principal. « Head Wreck « est un autre brûleurmorceau de choix puissance de Monder sur un rythme décalé. Taborn fait des solos sur le Rhodes tandis que Mitchell ajoute des lignes de synthétiseur propres et aiguës. Vers le milieu du morceau, le groupe entier se rassemble avec des motifs en staccato agressifs. « A Taste of Memory », en revanche, commence par un piano solo mélancolique. Monder apporte la guitare fuzz, puis se lance dans un ensemble complexe de thèmes avant-rock accompagnés par tout le groupe.

Natural Selection se déchaîne, se déchire, se livre, se balance, s’introspecte et prend des directions inattendues. C’est une suite plus que convenable de Starebaby, et un autre must dans la discographie croissante de Weiss.

***1/2


Tim Stine Trio: « Fresh Demons »

24 mai 2020

Le guitariste Tim Stine est une présence créative sur la scène musicale de Chicago depuis plus de dix ans maintenant. Originaire du Dakota du Nord, il a sorti des enregistrements avec son quartet et son trio, et a joué en tant que sideman avec de nombreux musiciens parmi les plus intéressants de la ville. Fresh Demons est le deuxième album de son trio avec le contrebassiste Anton Hatwich et le batteur Frank Rosaly ; enregistré en janvier 2018, il fait suite à leurs débuts éponymes de 2016.

Stine a composé les huit titres de l’album et joue de la guitare acoustique sur chacun d’eux. Cela donne un son un peu inhabituel pour un trio guitare-basse-batterie, mais il est très efficace et parfaitement adapté à la substance asymétrique et chromatique typique des compositions de Stine, structurées de manière thématique.

Stine est un excellent guitariste ; lors des passages écrits et improvisés, il joue de longues lignes fluides qui poussent contre le son naturellement staccato de la guitare acoustique. La contrebasse pizzicato de Hatwich, autre voix à prédominance staccato, double et contrepoint les mélodies de Stine et soutient activement ses improvisations. Non moins important pour le son du groupe bien intégré est le battement de tambour de Rosaly – il est fluide et propulsif, et fait swinguer les compositions rythmiquement complexes de Stine.

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Liberty Ellman: « Last Desert »

5 mai 2020

Liberty Ellman est un guitariste bien connu pour ses contributions à Zooid d’Henry Threadgill, mais il a également collaboré avec un certain nombre d’autres personnes de la scène du jazz moderne. Sur ce quatrième album, il est accompagné par Steve Lehman au saxophone alto, Jonathan Finlayson à la trompette, Jose Davila au tuba, Stephan Crump à la basse et Damion Reid à la batterie.

Ellman a un pied dans la tradition et un autre dans un lieu beaucoup plus aventureux. Sans être ouvertement avant-gardiste, les compositions d’Ellman sont noueuses et stratifiées, parvenant à être complexes, intellectuelles et exploratoires sans aller très loin ni s’appuyer sur des techniques étendues. Il joue en grande partie sans distorsion.

Par exemple, la paire de titres, « Last Desert I » et « Last Desert II », varie entre des thèmes contrapuntiques pour des sous-ensembles plus petits du groupe, et des séances d’entraînement impliquant les six membres. L’interaction entre Ellman, Finlayson et Crump, en particulier, a à la fois la délicatesse et la force d’un morceau de musique classique.

Mais il y a aussi des ruptures dans des grooves subtils, quelques éléments de bourdonnement, un ou deux solos, et des contributions agressives et précises de Reid. Lehman ajoute un solo de saxophone discordant sur un schéma rythmique irrégulier, puis Davila joue seul pendant un moment avant que le reste du groupe ne se joigne à lui pour un ensemble de mélodies complexes.

En revanche, Rubber Flowers a un thème principal accrocheur – mais complexe – et un groove plus perceptible. Le Doppler offre des éclats de cor staccato sur un rythme plus soutenu et un jeu relativement discret de la part d’Ellman.

Quelle que soit la structure, Ellman aborde ses compositions avec intelligence et sensibilité. C’est loin d’être un album solo de guitariste.  En effet, Last Desert peut facilement être placé sur la même étagère que ses meilleurs enregistrements – ce qui en dit long.

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Moon Hooch: « Life on Other Planets »

25 janvier 2020

Ce groupe est un peu hors de toute expertise ce qui veut dire que chacun peut y trouver quelque chose à glâner. Ça n’a rien de rédhibitoire car si ils sont ainsi hors-norme, ils le sontde manère parfaitement cool et fluide. En même temps Il y a beaucoup de choses qui rendent Moon Hooch unique – d’abord, c’est un trio formé de deux saxophones et d’une batterie seulement. Ils sont, en outre, essentiellement tous instrumentaux, leurs compositions sont, pour la plupart , improvisées, et l’album est une série de performances studio enregistrées en une seule prise.

La genèse de chaque chanson provient principalement de vérifications de son. Ensuite, ils continuent à peaufiner ces vajustements, puis à essayer les chansons sur scène. Cela a évolué depuis les débuts du groupe, qui se déplaçait dans les rues de New York, jouant souvent sur les quais du métro. La police de New York a dû les bannir de certains lieux, car la foule ne pouvait pas être contrôlée en raison des danses excessives qui s’ensuivaient. 

Leurs tonalités ont certainement une influence jazz prédominante, mais ils sont de nature uptempo et mélangent des styles R&B, techno, EDM et funk. « Candlelight », par exemple, est une tempête de genres, tourbillonnant dans une avalanche de jam qui semble pouvoir dérailler à tout moment… mais qui ne le fait pas. 

Autres favoris : le premier morceau, « Nonphysical » ; il arrive rapidement avec une mélodie accrocheuse qui vous fait taper du pied et vous fait savoir que vous allez avoir droit à quelque chose de frais dès le départ. « Old Frenchman » démarre une fois de plus avec une mélodie accrocheuse, accompagnée d’un solo. On piurra privilégier ces morceaux aux mélodies claires et distinctes, qui sont thématiquement et implacablement percutantes. Le dernier morceau, « #4 Sol », fera tournoyer l’album jvers une conclusion, elle, plus tapageuse.. 

Si vous cherchez à sortir de vos limites et à trouver quelque chose de différent qui ne manquera pas de vous faire vibrer, tentez alors votre chance sur Life on Other Planets de Moon Hooch.

***1/2


Charles Rumback & Ryley Walker: « Little Common Twist »

8 décembre 2019

Si un artiste fait appel aux standards de l’expérimentation et joue d’une guitare dans les environs de Chicago, est-ce qu’elle sonnera sempiternellement comme le « And You, These Sang  » de Ryley Walker et sa guitare fraîche et robuste aux styles multiples, soit vingt ans plus jeune que les jartistes de Chicago des années 90 ?

il existe une ligne directe avec apparemment aucun biais contre la génération. Le numéro susmentionné du deuxième album collaboratif de Walker et percussionniste Charles Rumback, Little Common Twist, couve avec autant de contemplation meurtrière et de jazz noir que,le « Along the Banks of Rivers » de Tortoise et datant de deux décennies.À savoir un timbre particulier et apparemment inimitable, sûrement reproduit ici sans le vouloir.

Common Twist est un disque à moitié ambiant/drone et un autre à moitié acoustique à joué en accords ouverts. Cette dernière marquera un retour bienvenu aux racines de Ryley, après une année 2018 riche en sorties électriques. « Half Joking » rappellera la déconstruction du principe de John Fahey par Gastr del Sol, tandis que les curieuses harmoniques itinérantes de « Self Blind Sun » insufflent une vie qui sera un parent éloigné de la célèbre gestalt de The Gap de Joan of Arc. Dans « Ill-Fitting / No Sickness », Rumback s’installe dans un rythme raga pour compléter le violon d’accords ouvert de Walker. Leur dualité méditative s’étend sur le territoire d’un combo comme 75 Dollar Bill .

Le disque se veut également vécucomme un abandon de sa structure. Flottant sur les boucles gutturales de la basse droite de l’invité Nick Macri, « Idiot Parade » s’enfoncera dans un embouteillage pour conjuguer la transes avecune caisse claire qui se détachera et Rumback qui apporetra un shuffle régulier. « Menebhi » augmente la mise, et « If You’re Around and Down » capitalisera une fois de plus sur ce son chaud sans fil de caisse claire et dessinera comme un bain apaisant pour les sens alors que les pulsations des cordes de Walker résonnent de loin, se superposant les unes aux autres de manière astringente.

Toutes les personnalités mélodiques de Walker font leur apparition ici et Rumback s’adapte à chacune d’elles, qu’il s’agisse de construire un crescendo simple sur « Worn and Held » ou de se rendre complice du slimat hanté de « These Sang ». Ils ne se surpassent étonnamment jamais les uns les autres, travaillant en tandem pour créer quelque chose de rare dans un effort de collaboration qu’ils se décrivent eux-mêmes. Alors que la plupart de ses effets se traduisent par des séances de vibrations sans inhibition, Little Common Twist offre une exploration informelle et intentionnelle.

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Bill Wells & Aidan Moffat: « The Most Important Place In The World »

16 mars 2015

Ce deuxième album de Bill Wells & Aidan Moffat débute sur un « On The Motorway » , une ode étrange puisqu’elle vante les mérites de se retrouver coincé sur l’autoroute, à la foid énervé et perclus par cet ennui que la situation provoque. C’est un titre emblématique de The Most Important Place On The World car nous sommes à un croisement et que le disque s’avérer être une sorte de « road album » naviguant tout au long de la vie, de l’amour, du sexe aussi ; bref tout ce qui a le corps et le coeur. L’opus va s’écouter comme un hymne à la ville, destination finale, dans ce qu’elle symbolise : la tentation, l’ange gardien, le lieu des grandes passions et la confidente. « The city wants to take me back… her legs are spread » chante Moffat explicitement devant un feu clignotant comme une oeillade. Le narrateur prendra-t-il le bon tournant ? C’est l’écoute qui nous permettra peut-être de le déterminer.

« On The Motorway » indique un changement de direction mais cela n’implique pas que, musicalement, des frontières ont été malmenées. Les « torch songs » mélodramatiques et avant-jazz et la cocktail-pop poétique qui définissaient le « debut album » des deux écossais, Everythings Getting Older meilleur album écossais de l’année 2012), sont toujours aussi appuyées comme en témoignent des titres de la nature de « This Dark Desire », « Far From You » ou « Any Other Mirror ». En revanche, les bifurcations y sont pléthoriques ; un gospel calédonien (sic!) (« Street Pastor Colloquy, 3am »), une electro-pop euphorique (« The Eleven Year Glitch »), une élégie jazzy à la Tom Waits (« Lock Up Your Lambs ») sans oublier la « power ballad » rongée par la culpabilité qu’est « The Unseen Man ».

Moffat est toujours à son aise dans la pop noire teintée d’érotisme (« Nothing Sounds sweeter than a stolen sigh »), un librettiste vagabond qui s’avère être un loup-garou (« I howled a pem at the first moon I saw ») et un naturaliste urbain contemplant la vie sauvage qui y règne («  This is the soul of the city, her glory stripped, her passions laid bare »). Les mélodies de Wells sont étayées par un piano raffiné et les chorus jazzy sont aussi fascinants et charmeurs qu’ils l’étaient déjà sur le disque précédeent.

S’y ajoutent des saxos, des trompettes et des cordes qui ajoutent embellissement et ravissement, le tout ponctué par ce feu clignotant qui rythmera le chant du cygne de l’album, « We’re Still Here ». The Most Important Place On The World est une sorte d’hommage à ce qu’est de vivre à la croisée de chemins, d’en franchir certains au travers de mots et de musiques , de se heurter à des murs et de faire preuve de résilience en notre capacité à défier les obstacles. C’est une célébration de la précarité de la vie, mais c’est aussi cet endroit le plus important du monde qui nous permet, en frôlant les abîmes, de rester vivants.

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