Field Music: « Music for « Drifters » »

S’il y a bien un groupe qui peut entreprendre le défi d’écrire la musique d’un documentaire muet de 1929 et évoquant les expéditions de pêcheurs des Îles Shetland dans la Mer du Nord, c’est bien Field Music qui est en mesure de le faire.

Les deux frères de Sunderland, David et Peter Brewis, sont les architectes de ce qui se fait de mieux dans le art-rock mélodique et, même si la bande son de Drifters de John Grierson, se retient d’utiliser leurs idiosyncrasies les plus anti-conventionnelles, ces instrumentaux, construits autour de la guitare, de percussions au shuffle traînant, de piano et d’orgue tissent une toile dont le flair et l’inspiration sont les qualités principales.

« Village » et « Destroyers of the Deep » font ainsi montre d’espièglerie et d’entrain et ils surprendront les fans de Field Music plus habitués à des compositions de la trempe de « Hauling » ou « The Storm Gathers »

Regarder le film tout en écoutant le disque serait probablement plus « parlant » mais, même son composant visuel, le résultat demeure captivant.

***1/2

Ava Luna: « Infinite House »

De prime abord, il n’y a rien qui vous accroche immédiatement chez Ava Luna, combo art-rock de Brooklyn. Ces comédiens madrés font une musique difficilement définissable jusqu’à être parfois carrément laide ce qui semble leur procurer une sensation de liberté sans limites qu’il serait impossible de répliquer.

Quelque part ce semble être le but du combo puisque sa pop est calculée, cérébrale et ne semble pas vouloir se fixer de limites et se repaitre de signatures temporelles nerveuses et d’inflexions soul discordantes comme si le désir véhément d’apporter des éléments funk se devait de ne pas sonner une flatteuse.

Sur ce troisème album en revanche, Ava Luna semble vouloir construire sur Infinite House des compositions où les rythmiques sont plus compréhensibles et accessibles, leur donnant en conséquence plus d’espace pour manoeuvrer.

Les idées ne sont pas pour autant limités et elles demeurent toujours exotiques comme sur « Company » et « Black Dog » qui se fondent sans le jazz numérique mais y insèrent des breaks de guitares hérissés avec un abandon grungy et passionné atypique pour eux. Sur le précédent Electric Ballroom ces interstices écervelés de nuances progressives avaient le don d’exaspérer mais sur des titres agiles comme « Rose and Cherries » les mid-tempos luxuriants savent aisément capturer nos sens auditifs même si l’instrumentation demeure aussi expansive. Simplement, ici, elle est ralentie et ce cette sophistication qui la distingue du reste.

Bref, moins de recherche gratuite et une approche plus organique qui n’entrave pas un des facteurs fondamentaux du combo, ces harmonies déséquilibrées qui définiront toujours leur projet. « Tenderize » est un titre rigide et soul à la fois, une sorte de néo soul freakout accompagné par un chorus a cappella qui aurait sa place dans un lounge snobinard. « Steve Polyester » étendra ce concept habits noirs et chemises blanches encore plus loin avec une approche narrative de Becca Kauffman qui rappellera Gil Scott-Heron.

Toutes ces génuflexions n’ont qu’un but, composer des disques post-punk atonaux. On y regrettera la manque de spontanéité et un certain entêtement dans l’approche les sept minutes de l’instrumental « Victoria » n’échappent pas au ridicule tant l’effort à combiner le fun d’écoute et la réflexion qui peut en naître quelque peu forcée. On retiendra finalement la volonté de créer une musique aussi bizarre qu’elle puisse s’avérer l’être avec le désir de révéler l’anormalité qui est également en nous. Il faudra sans doute beaucoup de temps pour que la tendance à l’épurement discernée ici puisse porter ses fruits.

***

Reptar: « Lurid Glow »

Athens a cette réputation d’être une ville cool et tranquille qu’on a jamais envie de quitter. Reptar a cette tendance à vous faire partager cette atmosphère festive qui convient très bien au campus étudiant mais leur second opus, Lurid Glow, semble prouver qu’ils veulent être pris plus au sérieux désormais.

L’album a un son plus cohérent que Body Faucet leur premier disque et il reflète assez bien un univers assez unique fait de cuivres punchy, de claquements de mains et d’expressions vocales qui fleurent bon la nostalgie des 80’s.

Qu’on ne s’y trompe pas en effet, Reptar n’appartient pas à cette école psyche-pop comme d’autres combos de Athens. Son registre va plutôt vers le Bowie de Let’s Dance(« Breezy» par exemple).

Reptar est, en définitive, un groupe de art-rock moderne dont les synthés comme le psychédélisme ne sont que des adjuvants. On n’oubliera pas néanmoins une certaine immaturité (« Sea of Fertility » ou « Daily Season ») qui viendront obscurcir leur registre et feront de cet album une invitation à laquelle on pourra ne pas se rendre sans éprouver de regrets.

**1/2

The Monochrome Set: « Spaces Everywhere »

The Monochrome Set sont de retour depuis environ quatre ans après une silence qui a duré près d’une décennie et les voilà fin prête pour nous faire écouter leur dernier opus, Spaces Eveywhere. Pour rappel, The Monochrome Set étaient un combo new wave qui se satisfaisait de faire partie de l’underground et nous proposaient une musique relativement joyeuse mais dont les thèmes récurrents étaient obscurs et souvent sinistres. Ils étaient plus un secret bien gardé qu’un groupe culte, cela ne les a pas empêchés pourtant de nous offrir plus de onze albums dont les remarquables Strange Boutique, Love Zombies et Eligible Bachelors.

Ce nouvel opus montre qu’ils nont pas véritablement changé, pourquoi le devraient-ils d’ailleurs ? On retrouve cette même démarche art-pop qui les fait se référer à Kafka et Edgar Poe, cette quintessence britannique faite d’humour subtil un peu comme le jeu de guitare clean et légèrement teinté de psychedelia de Lester Square et la charmante excentricité du phrasé vocal précieux d’un Bid savoureux croisement avec le romantisme de Dirk Bogarde.

Bid a écrit la plupart des morceaux et ceux-ci ajoutent une instrumentation nouvelle : banjo, orgue Hammond, flutes, backing vocals féminins apportant une densité qui accompagne des textes souvent énigmatiques mais jamais ennuyeux (« Fantasy Creatures ») .

Les chansons sont trompeusement simples comme un « Iceman » qui ouvre l’album sur un riff joyeux et des guitares qui semblent venues des Byrds et un rythme séduisant qui évoque The Smiths chose assez ironique car Morrissey et Marr ont toujours cité The Monochrome Set comme leur influence principale. « The Z-Train » sera un titre du plus beau noir tout comme « In A Little Village «  qui pourrait être une chanson de Brel, « Rain Check » un bel exercice de cabaret pop et « Oh You’re Such A Star » un triomphal moment de indie-glam.

On notera enfin la façon dont Bid a amélioré sa voix au point de la faire passer d’un registre « crooner » façon Anthony Newley à un falsetto à la Morrissey pour souligner que, maintenant que la mode est à ce qui peut être ténébreux, The Monochrome Set était bien en avance sur son temps et que Spaces Eveywhere montre qu’il reste intemporel.

****

Fractal Mirror: « Gardens of Ghosts »

Fractal Mirror est un groupe à la fois art rock et dream prog d’Amsterdam. Garden of Ghosts est leur deuxième opus après un Strange Attractions sorti en 2013. Le rock progressif semble sortir d’un assez long exil, du moins en termes de visibilité, et notre combo batave donne l’impression de l’utiliser à bon escient en cultivant une poésie élégante à la Psychedelic Furs et des structures complexes étayées par une interprétation sans failles. Le batteur Frank Urbaniak rappellera Neil Pert de Rush, les vocaux soyeux de Leo Koperraat mêleront Richard Butler et Greg Lake et son jeu de clavier partagera le même culte de l’emphase que Keith Emerson.

Garden of Ghosts est un album fait par des gens qui adorent composer et jouer pour l’amour et l’excitation que faire de la musique procure. Ce disque n’est pas pour autant un LP strictement progressive rock ; on y trouve une pop artistiquement construite souvent mélancolique mais toujours mélodique et parfaitement exécutée.

 

« House of Wishes » débute d’ailleurs le disque sous des tonalités harmonieuses avec un entrelacs de guitare et de claviers qui prennent soin de ne pas se lancer dans des solos ultra rapides. Garden of Ghosts est un disque basé sur la notion de chansons même si ce qu’on entend est d’une technicité extrême, avec des vocaux de tout premier plan et ces atmosphères mi-épiques propres au prog rock. Ce qui surnage c’est la constance des mélodies et un talent à en composer qui les rend immédiates et addictives (« The Phoenix »).

Ceux qui attendent des solos interminables et à vous couper le souffle devront se contenter de climats sombres et concis tels que Bowie savait si bien les cultiver à la fin des 90’s, de mélodies flottantes aux claviers, synthés, slide et mellotron délivrant un son luxuriant comme sur « Lost in Clouds » ou du joyau harmonique qu’est « The Hive ».

Il faudra, en conséquence, souligner cet album qui semble inépuisable en termes de pépites (« Orbital View », « Event Horizon ») et se satisfaire de constater que jamais le prog rock n’a été si proche de se fondre à la new wave arty.

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Trip Shakespeare: « Applehead Man » & « Are You Shakespearienced? »

Trip Shakespeare était un combo de Minneapolis qui jouait un rock engageant et imaginatif entre musique alternative, pop et pop rock mâtinée de psychédélisme tel qu’on en jouait à la fin des 60’s et du début des 70’s.

Entre 88 et 91 ils sortirent quatre albums dont les deux premiers, Applehead Man et Are You Shakesperienced ?, bénéficient d’une réédition bienvenue aujopurd’hui, en attendant peut-être la sortie des deux autres.

Le groupe était mené par Matt Wilson, ancien diplômé de Harvard qui avait décidé de revenir à sa ville natale pour entamer une carrière musicale. Avec Elaine Harris (diplômée d’anthropologie) et John Mason (major de langue chinoise) il fonda Trip Shakespeare et Applehaed Man vit alors très vite le jour.

Le disque présentait un art-rock exubérant et articulée, littéraire et mélodique aux harmonies complexes et aux solos de guitares torturés et en roue libre. Son romantisme cérébral était aux antipodes du post-hardcore façon Hüsker Dü et du rock terrien de The Replacements.

Avec leurs contes fantaisistes peuplés de fantômes, leurs odes amoureuses enfiévrées et leur penchants pour des refrains power pop, ils s’éloignaient des tonalités sérieuse propres aux groupes du Mid West à l’époque pour choisir, au contraire, pour des climats opulents et facétieux. L’opus marquait ainsi une claire différence avec le lo-fi boueux avec une instrumentation basée sur la section rythmique au jeu inhabituel de Harris à la batterie sans pédales l’obligeant à utiliser ses mains et de John Mason à la basse, ce dernier apportant aux harmonies un baryton distinctif.

On y trouve déjà un élan de créativité qui ne les quittera jamais comme l’épique chanson titre et le clin d’oeil aux Fab Four, « Beatle ».

Le songwriting de Wilson est constamment inspiré tout comme son jeu à la guitare. Manquera à Trip Shakespeare une vision unifiée conséquente et une confiance affirmée. Elle se manifestera très vire avec leur « sophomore album », Are You Shakesperienced ?.

Le disque marque la venue du frère de Matt, Dan Wilson, à la guitare et aux vocaux ainsi qu’une transformation qui voit le groupe opter pour un assemblage de power pop carillonnant, de soft rock hérité des seventies et d’enluminures psychédéliques, le tout enrobé d’un profond mysticisme. L’ensemble se démarquait de tout ce qu’on avait pu entendre auparavant, que ce soit localement ou nationalement, avec des harmonies ambitieuses et un songwriting « arty » qui allait encore plus loin que sur leur premier opus.

Tout ce qui était en latence précédemment se réalise ici avec plénitude, d’autant que maintenant les vocaux étaient partagés par trois chanteurs dont le mix rappelait un Crosby, Stills & Nash à qui on aurait inoculé le virus du vaudeville. Entre les deux registres ténors des frères Wilson et le baryton de Mason, leurs registre se prêtait à merveille à leur théâtralité (sur scène ils étaient éblouissants) et aux histoires étranges et presque gothiques où le régionalismeromantique se mêlait à la « fantasy » la plus débridée.

Enregistré et auto-produit dans des conditions presque « live », on trouve, sur les titres originaux, un condensé parfait et immaculé de leur vision créative et esthétique. Certains morceaux sont devenus même des classiques en leur genre, tel un « Reception » où riffs et harmonies se conjuguent avec maestria ou « Toolmaster of Brainerd » un mini opéra rock gouailleur qui était devenu un de leurs morceaux phares sur scène.

Leur morceau le plus emblématique restera toutefois « The Lake », composition à l’étrange magie, au groove sombre et dépouillé et un chorus où les vocalistes semblent se répondre.

Après ces deux albums, le groupe parvint à signer pour une « major » qui refusera de sortir leurs deux albums suivants. Ceux-ci ré émergeront sur un label indépendant mais, entretemps, Trip Shakespeare s’était séparé. Dan Wilson et John Munson rejoignirent Pleasure qui devint ensuite Semisonic, ensuite Dan poursuivit une carrière solo avec succès. Seule une réunion ponctuelle ont permis à Trip Shakespeare de revoir le jour en 2014. Le reste appartient aux archives du rock dont on aimerait que celle-ci soit autant reconnue et redécouverte que d’autres, plus renommées.

****1/2

The Pink Floyd: « The Endless River »

Il fait partie de la nature humaine d’avoir un objet de quête et, par conséquent, de vivre d’espoirs, de regrets, de pertes. Indubitablement un des groupes les plus gigantesques dans l’histoire de lu rock and roll fut le Pink Floyd chez qui cette thématique fut toujours présente et qui, semble-t-il, met fin à sa carrière après un long hiatus sous la forme d’un ultime album qui va l’exemplifier une dernière fois, The Endless River.

Confirmé par David Gilmour et le batteur Nick Mason, cet ultime opus pose un clap de fin avec, pour base, une vingtaine d’heures de matériel inédit. Ce disque est aussi un hommage à Richard Wright qui a apporté sa contribution avant de disparaître en 2008 comme, auparavant Syd Barrett et, en un certain sens, Roger Waters, parti en 1985.

Bâti sur des enregistrements effectués sur une période de 20 ans, The Endless River va donc être une commémoration d’un passé irrémédiablement perdu plutôt que la recherche de nouvelles aventures, chose qu’on aurait pu espérer.

On va donc retrouver quelques uns des procédés les plus reconnaissables du groupe éparpillés tout au long de l’écoute qu’on pourrait avoir. Notons, pour mémoire, la lead guitar de Gilmour toujours teinté de ces racines blues vectrices d’émotion, les percussions régulières de Mason et les claviers omniprésents de feu Richard Wright. Puisque c’est de ce dernier qu’il est question sa participation posthume ira de la composition de certaines mélodies (« It’s What We Do ») à l’interprétation de ce qui sonne comme une élégie à lui-même sur « Autumn 68 ».

Le jeu de guitare de Gimour n’a ni progressé ni régressé et on reste toujours dans ce climat où, son le balancement doux de certaines parties, se glissent mélancolie et amertume comme si deuil n’avait pas été encore fait de « Shine On You Crazy Diamond » ou « Brain Damage », bref si Wish You Were Here était encore d’actualité.

La majeure partie de Endless River consistera en instrumentaux ce qui ne fait que mettre encore plus en valeur la continuité instrumentale des trois musiciens. Néanmoins, parsemées qu’elles sont par des petites échappées de groove « ambient », les compositions ont du mal à s’en tenir à un fil conducteur malgré le sustain aérien auquel on est habitué chez Gimour. Il n’y aura que sur un « Allons-y » plus ardent que le Floyd y ira véritablement ce qui est bien peu dans la mesure où le « closer », et seul titre où figure des paroles, « Louder Than Words » s’apparentera plus à un chant du cygne qu’à une envolée triomphale. On y trouvera, pêle-mêle, des passages instrumentaux inconstants et des observations justes mais désabusées sur la carrière du groupe, un amalgame assez irréel d’émotions où le symbiotique le dispute au poignant.

Gilmoury chante « Let’s us go with the flow, wherever it goes, we’re more than alive » curieuse contradiction entre une volonté de lâcher prise et de demeurer pourtant en vie. On peut y voir un voeu pieux et, si c’est le cas, The Endless River aura atteint son objectif de faire du Flioyd autre chose qu’un vague souvenir et de donner justification au titre choisi par le groupe pour illuster son ultime album.

***1/2

Dark Horses: « Hail Lucid State »

La scène rock de Brighton s’enrichit d’un nouveau combo, Dark Horses qui pratiquenet une musique « fusion » de kraut rock, de art rock d’avant-garde, de proto-punk, de psychedelia et même d’une touche de glam rock pour couronner le tout.

Hail Lucid State (dont on peut supposer qu’il s’agit d’un jeu de mots) nous accroche du début à la fin en mêlant le poétique avec le cinématographique er en créant un maelstrom de bruit et de mélodie, de rage et de tendresse dans une esthétique particulière et érotique qui serait une rencontre entre Barbarella et The Velvet Underground.

Tout ceci est intelligemment construit, nous engageant dans un mélange de styles chez un groupe pour lequel l’aspect visuel fait de fétichisme punk, de sexualité désirante et d’arrogance situationniste a toujours été mis à contribution.

Ils ressemblent d’ailleurs parfois à des « bikers » parfois à des artistes bohèmes tqui pourraient sortir d’un fim de David Lynch. Cette mythologie existait avant même qu’ils ne s’appellent Dark Horses et leur « debut album », Black Music, avait reçu un accueil assez enthousiaste de la scène à qui le groupe s’adressait.

Celui-ci vous aguichait lentement dans leur univers, Hail Lucid State est, lui, beaucoup plus durable en termes de vibration combustible, plus charnel et plus intense avec une palpitation qui va directement au but et qui ne vous lâchera pas durant tout l’album.

« Live On Hunger » introduit le climat avec une composition art pop psychédélique et profondément sensuelle, embellie par des guitares tourbillonnantes et une électronique qui prospère, « Desire » révèlera la vulnarabilité qui se niche dans cette pulsion et le dernier « single », « Saturn Returns » verra un autre retour, celui d’un clavier façon Ray Manzarek, avant les vocaux de Lisa Elle qui, sur, « Wiseblood », nous ramènera à Siouxie Sioux.

La new wave ne sera pas absente avec une beauté claustrophobe rappelant Joy Division sur « Hail Lucid State » et « Transistor » alors que « Wake Up » combinera tous ces éléments de manière spectaculaire.

Hail Lucid State est un album triomphal parce que triomphant. Il s’améiore à chaque écoute et révèle à chaque fois une nouvelle substance à un style déjà formidable.

****

Adult Jazz: « Gist Is »

Le leader de Adult Jazz,Harry Burgess, décrit sa musique comme quelque chose que sa mère aimerait et quelque chose qu’elle aurait du mal à comprendre. C’est une formule appropriée pour ce quartet de Leeds dont le premier album Gist Is s’inscrit en la pop facile à ingurgiter et du « art-rock » plus alambiqué et flirtant avec l’un comme avec l’autre.

« ‘Hum » ouvre le disque de manière osée, éthéré et labyrinthique à souhait avec les vocaux de Burgess s’élevant somptueusement. On comprend alors pourquoi le groupe a ouvert pour Wild Beasts ou These New Puritans tant la voix de Burgess est aussi discordante que celle de Tom Fleming.

Ajoutons des arrangements minimalistes, et apprécions la façon dont « Am Gone » et « Sprinfgful » combinent des mélodies addictives et même joyeuses sous des percussions aériennes et une sophistication d’autant plus redoutable qu’elle semble ne pas vouloir se montrer.

C’est ce manque d’affectation rappelant Alt-J qui donne à une musique n’hésitant pas à déboulonner les canons de la pop un esprit abordable et auqel il n’est pas difficile de ne pas adhérer.

Gist Is va donc montrer un flux dans lequel il est aisé de se laisser dériver (« Pigeon Skills ») mais dans lequel les repères jazz, folk ou électroniques ne sont jamais perdus de vue (« Spook » qui y ajoute des éléments exotiques puiss les dépouille de façon minimaliste sur les neuf minutes qui sont le point d’ancrage de l’album).

Gist Is est un opus audacieux mais façonné minutieusement. Il accroche l’oreille mais nous intrigue en même temps. A-t-il une logique interne ? Certainement mais il sera malaisé de la dénicher. Peut-être faudra-t-il que ses éléments soient moins difficiles à emmagasiner pour nous permettre de les digérer à petite dose ; c’est à ce moment alors que ses mélodies irrégulières susciteront intérêt, voire même captation.

***1/2

Xiu Xiu: « Angel Guts: Red Classroom »

Jamie Stewart de Xiu Xiu a déclaré que Angel Guts: Red Classroom se voulait un disque inspiré par la pornographie japonaise. On sait que ce art-rocker n’en est pas à une excentricité près aussi optons pour le : « Pourquoi pas ? »

L’album sonne pourtant comme le produit de son environnement, à savoir un quartier notoirement dangereux de Los Angeles où il a décidé de s’installer. L’atmosphère y est sombre et inquiétante, meublée de gémissements de synthétiseurs sépulcraux porteurs de climats endeuillés et de tempos nerveux qui semblent apparaître de nulle part avant, précisément, d’y retourner.

La voix de Stewart amplifie les choses ; errant entre hurlements frénétiques, verbiages irréels et à peine humains, et diction de crooner donnant à certains passages une ambiance fantomatique.

On ne peut qu’avoir les nerfs à fleur de peau sur « Stupid In The Dark » qui doit indubitablement beaucoup à Suicide, créant une tension excitante mais grinçante. « Black Dick » et « New Life Immigration » sont moins frénétiques mais ont tout deux ces bouffées menaçantes qui semblent gonfler comme des vagues ponctués qu’ils sont par les chuchotements épars de Stewart.

Angel Guts: Red Classroom est un disque provoquant et provocateur. Il suscite l’effroi et même la panique et, au moment où on arrive à son terme, «  Cinthyia’s Unisex » vous donne l’impression que vous êtes définitivement cloué dans une centrale nucléaire prête à entrer en déflagration. Voici un album qui nous prépare à une imminente apocalypse et qui nous enseigne comment y survivre ; c’est en cela qui se révèle exaltant.

★★★½☆