Ben Shemie: « A Skeleton »

Chanteur, parolier, guitariste, compositeur, artiste central du groupe art-rock-électro Suuns, le Montréalais Ben Shemie lance cette semaine A Skeleton, sommairement décrit comme «un album pop expérimental aux sons synthétiques froids avec des touches de psychédélisme».

Enregistrés et mixés par Dave Smith aux studios Breakglass, les 10 titres de cette production lo-fi ont été conçus sans surimpressions.

L’idée était de conserver toutes les empreintes laissées aléatoirement, Ben Shemie souhaitant ainsi évoquer «l’imprévisibilité et le chaos» du geste créatif.

Il y a notamment exploré les effets de réverbération générés par sa lutherie électronique. À travers ses textes de chansons, l’auteur se projette dans un avenir pas très éloigné de notre présent, mais bien assez pour illustrer ce pressentiment: l’intelligence artificielle dominera la vie humaine au point de faire de l’art.

Un peu plus précisément, l’album raconte les errances aléatoires et les rêveries métaphysiques d’un squelette, entité neutre devenue la muse de la machine, dépourvue de sexe ou de race.

Encore plus précisément, la poétique de l’album se fonde sur l’impossibilité de comparer les charpentes humaines une fois débarrassées de leurs couches musculaires.

Après tout, nous finissons tous en squelette… à moins d’opter pour l’incinération. Qu’en sera-t-il bientôt? Ben Shemie y a, on dirait bien, songé.

***1/2

 

Petra Glynt: « My Flag Is a Burning Rag of Love »

Comment allier amour de la rave et appel à l’action politique se demande constamment une large portion de la population. Petra Glynt, artiste électro-dance-punk semble détenir sa réponse sur son second album.

La chanteuse et productrice qui est dotée d’attributs vocaux franchement impressionnants, se fait maîtresse de cérémonie à la fois présente et absente, insaisissable, à l’intérieur de ce monde baroque et touffu où les temps morts sont plus que rares.

Elle les façonne à grands traits de bidouillages, un peu coldwave (« I’m Watching You), » un peu euroclash. Il y a du Grimes (« Legacy ») là-dedans, mais aussi un peu d’of Montreal dans la percussion. Glynt est comme une Kate Bush de l’ère Internet : une mystérieuse sirène du vibrato. Sauf que celle-ci parle de la crise de l’eau à Flint et du mouvement #MeToo ayant déménagé sur un dance floor.

***

My Brightest Diamond: « A Million and One »

En 2014, My Brightest Diamond avait, enfin, percé un certain plafond avec son dernier album This Is My Hand. Dès lors, la popularité de Shara Nova a atteint un nouveau pic avec sa pop baroque et arty et, plus tard, la new-yorkaise est de retour avec son sixième opus A Million and One.

Cette la taence a été mise à profit car My Brightest Diamond continue d’avancer en mettant un pied sur des territoires plus dansants. Le premier morceau « It’s Me On The Dance Floor » en attestes avec une atmosphère beaucoup plus pop et entraînante qu’à l’accoutumée. L’exploration se poursuivra d’ailleurs avec les accents hip-hop de « Rising Star » et « Champagne ».

L’art-pop de Shara Nova atteint de nouveaux sommets et on la sent plus requinquée et plus ambitieuse comme sur l’intense « A Million Pearls » mais aussi sur les rythmés « Sway » et « Supernova ».

Moins baroque que ses prédécesseurs et plus accessible qu’autrefois, elle n’oublie pas pour autant sa touche magique qui a fait sa réputation notamment à l’écoute de « You Wanna See My Teeth » et de « Supernova ».

Après un envoûtant « Mother », elle terminera sur une note des plus funky , un « White Noise » résolument fantomatique qui la montre néanmoins prête à envahir les dancefloors.

***1/2

Thus Owls: « The Mountain that We LIve Upon »

Atour du trio que constituent Simon Angell (guitares, etc.), Erika Angell (chant, etc.) et Samuel Joly (batterie), Thus Owls a pris de l’expansion dans ce nouveau cycle de création.

The Mountain That We Live Upon a été imaginé dans le maintien d’une grande intégrité artistique: esthétique singulière, riche, aventureuse, conceptuellement brillante, d’une profonde sensibilité.

Ont aussi contribué à cet album de haute volée Laurel Sprengelmeyer (Little Scream), Nicolas Basque (Plants and Animals), Michael Feuerstack (The Luyas), Marc-André Landry (Matt Holubowski).

Thus Owls poursuit sa quête vers l’expression viscérale de l’existence, celle d’un couple capable de tout absorber, de traduire en musique et en poésie les mystères, les ombres, les vertiges, les éclats de lumière.

Depuis 2009, il n’y a rien d’évident pour s’expliquer l’impact confidentiel généré par Thus Owls. Peut-être serait-ce cette posture sur la soi-disant frontière entre la forme chanson et les musiques contemporaines instrumentales ou électroniques, incluant des séquences d’improvisation et de bruitisme. Ou tout simplement une question de chance…

Malgré tout, le langage de Thus Owls continue de s’étoffer. L’impulsion donnée par la percussion, la qualité du texte, la richesse des arrangements, l’impact des guitares, les ornements électroniques, les pointes d’énergie et la puissance de la voix soliste font de Thus Owls un trésor… encore caché de la musique actuelle.

***1/2

Dirty Projectors: « Lamp Lit Prose »

Un an et demi après avoir lancé un album d’art pop transi par une rupture amoureuse, le Brooklynois Dave Longstreth, leader et principal compositeur de Dirty Projectors, exulte de bonheur sur cet échevelé huitième album. Tout y est, pêle-mêle : la pop électronique (« Right Now », avec Syd de The Internet, « Feel Energy »), la ritournelle folk (« You’re the One », collaboration avec Robin Pecknold de Fleet Foxes), le R&B aux tons gospel (« What Is the Tim »e, une des moins réussies), les références aux Beach Boys époque SMiLE (craquante « Blue Bird » !) et à l’écriture de chansons inspirée de Paul Simon, notamment sur « That’s a Lifestyle », complainte pop-rock sur l’état du monde assaisonnée d’un irrésistible refrain.

Un joli fouillis rendu agréable à écouter grâce à l’effervescence et à l’originalité des orchestrations, à la qualité des mélodies et à l’interprétation joyeuse et contagieuse de Longstreth, qui condense ici en une dizaine de chansons toute la curiosité musicale qui guide son projet depuis plus de 15 ans.

***1/2

Grizzly Bear: « Painted Ruins »

Que Johnny Underwood, (Radiohead), ait dit de Grizzly Bear qu’il était son groupe favori est une façon de lui rendre justice mais aussi de lui tendre la corde pour se faire pendre. Jusqu’à présent Ed Droste et ses acolytes ont réalisé un sans fautes et été suivis par une escouade de fans tous aujourd’hui dans l’anticipation de ce qui allait suivre Shields, leur titre de gloire en 2012.

Painted Ruins ne décevra pas mais il ne surprendra pas non plus. On restera en effet dans les mêmes schémas grandioses, par exemple sur « Wasted Acres »  avec son léger bourdonnement orchestral et sa plongée soudaine dans une complexité vectrice de frénésie.

On arrive, dès lors, dans ce trop plein qui nous guette tant l’imaginaire auquel nous sommes conviés fait comme nous engloutir.

Les cordes sont excessivement doucereuses, les guitares cultivent les effets « twang » et les vocaux de Droste contribuent alors à véhiculer ce climat d’ascension qui prête, dans son acmé, à la suffocation.

D’un paysage sonique à l’autre on se retrouve très vite perplexe face à cette électronique soyeuse et ce tsunanmi d’accords entassés, crépitant comme si ils étaient disposés au hasard.

On retiendra, heureusement, les percussions, plus cotonneuses, de « Aquarian » ou « Cut-Out » qui voisineront gracieusement avec l’imprévisibilité dont Grizzly Bear nourrit son instrumentation : ce sera dans la qualité de cet alliage entre dream pop vaporeux et art pop distordu que l’on pourra alors parler d‘une œuvre qui, à défaut d’être classique, pourra prétendre à la pérennité indé.

***1/2

Jenny Hval: « Apocalypse Girl »

Tout comme Björk, l’artiste norvégienne Jenny Hval met en avant la sexualité féminine dans ses aspects les plus charnels et dans laquelle elle se trouve inextricablement liée avec elle de l’homme. Son premier album produit par John Parish y traduisait les théories sur l’identité et le genre sur un registre art-pop provocateur, son « follow up » risque de susciter les mêmes réactions.

Elle poursuit ici son explorations de thèmes lourds et chargés, étayée par une imagerie religieuse iconoclaste comme sur « That Battle Is Over » où elle compare son âge à celui de Jesus sur fond de cordes arrangées avec coquetterie.

Sur un registre plus profane, elle s’en prend également à la presse à scandales et à sa vision du féminisme avec une voix acide dans laquelle le sarcasme n’est jamais loin tout comme elle relate la fin des idéologies ou idéaux (« Feminism’s over / socialism’s over / I can consume what I want now »).

Hval nous renvoie à la notion d’artiste engagée dans laquelle l’excès semble représenter le Nirvana ; il appartiendra à chacun d’y trouver sa voie parmi d’autres.

**1/2

Grumbling Fur: « Preternaturals »

Le concept de « prénaturalisme » signifie, succinctement, la volonté de s’attarder sur tout ce qui est du domaine du bizarre, sur des phénomènes naturels qui nous apparaissent mystérieux, où le familier devient étrange et où notre perception du monde rationnel en devient perturbé.

Ce 3° album de Grumbling Fur semble justifier son titre tant son atmosphère semble droguée, et que son « ambient-pop » anglaise à l’air de sortir d’échos où l’inconscient à la part belle.

Pour cela, le groupe utilise le folk pastoral mais, alors que celui-ci était déshumanisé par la technologie auparavant, Preternaturals va situer cette source d’étrangeté à l’intérieur du pastoral lui-même.

Les compositions ont un processus qui s’apparente à des mantras : textures enflées, electronica dont le focus semble se perdre à chaque mesure, cordes langoureuses ; le tout enveloppé par des vocaux à moitié psalmodiés.

Le chorus de « Mister Skeleton » (« you knew it before you gave it a name ») le formalise assez bien tant il évoque ces spectres à peine perceptibles qui hantent la musique poliment excentrique du duo.

Le « single » « All The Rays » sonne comme issu d’un présent éternel où la délicatesse semble éternelle tant sa cadence toute régulière qu’elle soit n’a rien de martiale mais semble survoler le sol en sandales plutôt qu’en bottes et respirer l’odeur des fleurs plutôt que celui d’une contrée à la Depeche Mode. « Feet Of Clay » aura pour cadre un paysage sonore idyllique où dominent les violons et les harmonies vocales à peine égratigné par quelques légers climats crépusculaires.

Le climat général de l’album mettrait à l’aise les cigales dont il emprunte parfois les tonalités.

Preternaturals est gracieux et intrigant, même sur les titres les plus électroniques (« Pluriforms ») il se maintient à l’écart de l’inquiétant. Il a le bon goût de rester dans un surréalisme où la réserve est de rigueur ; à mi-chemin entre le prosaïque et le caché ; c’est un disque de art pop psychédéilque qui trouve sa force en nous déstabilisant en douceur du familier.

****

Fear of Men: « Loom »

Lady Gaga s’est peut-être reconvertie au « art pop » dans son dernier disque, affligeant, du même nom mais cette définition conviendrait mieux à Fear of Men, ce collectif de Brighton dont le premier véritable album, Loom, ne fait que confirmer ce que leurs précédents enregistrements laissaient entrevoir.

On retrouve ici les mêmes arrangements subtils, au service de clairs obscurs qui ne cessent de se mêler entre eux, cet état de rêverie dans lequel on ne sait réellement si on est réveillé ou pas.

Le groupe est inspiré par ce qui l’entoure; une ville souvent folle mais aussi les courtes prises de vues filmiques propres à véhiculer des climats obsédants et tranchants où les compositions sont de fausses amies et leur indie rock un support dépassé par une vision.

Ce qu’on note dès le début est la voix de Jessica Weiss; ce genre de phrasé intimiste et charmeur qui pourrait vous faire entrer dans des secrets les plus personnels, ceux qui, avec leurs textes littéraires, vous narrent des histoires d’échcs ou de menace qui pèsent au dessus de nos têtes (« loom »).

Ainsi, tout en demeurant aérienne, l‘atmosphère est celle de la claustrophobie, un sentiment de déconnecxion dont la densité se voit renforcée par les arrangements minutieux et discrets.

« Alta » est une ouverture d’à peine une minute, un frottement acoustique qui suffit à nous faire pénétrer un univers d’incertitude et d’inévitabiité; interrogation sur ce qui va se passer mais certitude que les choses vont s’écrouler.

Cette effondrement est marqué par la grandeur presque prog-rock de « America » ou « Seer », une trépidation profonde rappelant von Hausswolf ou Nick Cave toujours prégnante dans le disque et incessamment provocatrice.

Fear of Men parviennent à distiller cela au travers d’une démarche dont on perçoit distinctement le parfum lo-fi; « Luna » offrira un paysage rêveur mais marqué par la désolation et un appauvrissement quasiment janséniste, « Desen » proposera un chorus en pleine ascension tout comme les harmonies célestes de « Inside ».

Dans toutes ces chansons se révèlera cette démonstration majestueuse d’expérimentation dénudée et à fleur de peau. Simplement cet épiderme aura cette sensibilité qui touche à l’âme et qui fait de Loom un merveilleux panachage de sexualité et d’élévation.

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Carla Bozulich: « Joy »

Carla Bozulich est un vétéran de la scène alternative et d’avant-garde de Los Angeles. Sa première appartition discographique fut avec un groupe country atypique et déjanté, sencore plus que The Violent Femmes, Geraldine Fibbers, puis elle a adopté le pseudonyme de Evangelista avant de réaliser, cette fois sous son propre nom, l’album Boy.

L’artiste le décrit comme son « disque pop » et ce, bien qu’elle s’aligne ici avec d’autres pratiquants des prises angulaires et bien azimuthées. Cela lui permet de nous présenter de la « concept high-pop » qui n’a rien à voir avec le glamour à la saccharine qu’on enregistre si souvent dans les studios.

Bien que les 10 titres oscillent entre 3 et 5 minutes et qu »’ils sont construits sur le mode chorus, couplet et pont, Bozulich utilise à merveille des éléments qui parviennent à déstabiliser ses compositions. Elle y joue guitare, basse synthés mais ajoute surtout des samples et des loops alors que John Eichenseer va ajouter d’autres clavier, de l’électronique et même de la viole.

omme St. Vincent, Bozulich est en phase avec le véritable sens d’un terme galvaudé par Lady gaga, le « art pop ». Sa voix, rappelant Patti Smith ou Kristin Hersch, déconstruit la poétsie « beat » et est l’instrument idéal pour, sous couvert d’une instumentation ésotérique, évoquer des thèmes comme le deuil (« Drowned To The Light »), le déchirement (« Gonna Stop Killing »), tous deux sombres mais exquis. « Deeper Than The Well » est plein de percussions discordantes (le batteur italien Andrea Belfi) ; de six-cordes grattées jusqu’à l’usure et de des textes bouillonnants de Bozulich.

Ça n’est que dans sa conclusion que Boy apportera un baume bienvenu avec le shoegaze crépusculaire de « What Is It Baby » et le post-rock minimaliste de « Number X ».

Au-delà de ses stratégies visant à déboulonner les structures, Bozulich redonne éclat au concept bien dévalué de la « art pop ». Loin du brillant de Lady Gaga elle nous offre un album honnête et dont la sincérité des textes ne pourra que nous toucher.

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