Peter Mannerfelt: « Daily Routine »

Peut-être est-il nécessaire de présenter Peder Mannerfelt producteur entre autres pour Fever Ray, Glasser ou Blonde Redhead, moitié du duo Roll The Dice aux cotés de Malcolm Pardon et auteur de quatre albums solo, en incluant Daily Routine.

L’artiste suédois est un véritable forcené de travail, déblayant constamment la scène électronique sans se prendre au sérieux, avec la volonté de repousser les genres et de ne pas s’enfermer dans une quelconque forme de mélancolie ou d’hommage.

Daily Routine est un album de post-techno avant-gardiste, qui sait prendre des tangentes anguleuses et rieuses sous les mains d’un artiste semble connecté à un futur rempli de données fractionnées, composant des ambiances multiples aux connections pas toujours évidentes et qui prennent tout leur sens une fois l’album terminé.

Daily Routine est un voyage chaotique dans notre monde d’aujourd’hui, prémices d’une sortie de route dont nous serions les témoins impuissants mais fascinés par un monde sombre, cynique et pourtant fondamental.

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Veronica Maximova: « Computerlove »

L’artiste russe Veronica Maximova sort son premier album Computerlove. Partant du constat que la population actuelle et surtout les nouvelles générations sont hyper connectées, via les différents outils de communication, Veronica Maximova élabore un album à l’intersection des genres, pris entre effluves techno ralenties et vapeurs downtempo enrobées de vapeur d’eau.

Computerlove déploie des atmosphères liquides sur des géographies à l’urbanité dévastée, où le vide se nourrit de silence pour lui offrir une échappatoire mélodique via des chants en suspension, vocaux à la fragilité décharnée ployant sous le poids d’un chaos en devenir.

Veronica Maximova compose des atmosphères éprises de douceur et de froideur, se lovant l’une dans l’autre avec tendresse, colportant avec leurs émotions profondes, des sillages hantés et des ambiances fantomatiques. Malgré l’hyper connection du monde, l’Homme n’a jamais été aussi seul. Très fortement conseillé.

***1/2

System: « Plus »

Thomas Knak, Anders Remmer et Jesper Skaaning, trois piliers de la scène électronique danoise, viennent de faire revivre eur projet ambient System, faisant paraître l’opulent disque Plus. Moins glacial que les précédents (et ceux parus sous l’autre projet ambient Future 3), Plus s’appuie sur le matériel récolté lors de séances d’enregistrement avec le compositeur et pianiste Nils Frahm ; la présence de ce dernier donne du souffle, de la chaleur et des fragments mélodiques que recyclent avec tact nos trois architectes du son digital.

 

Avec pour résultat une vision surannée de la musique ambient, ancrée dans la production des années 1990 et loin d’être statique et dépouillée., les grooves de System osent les rythmes francs, les arpèges de synthétiseurs, l’amoncellement de détails sonores, rappelant ainsi l’esprit du duo britannique Global Communication, paru en 1994. Douillet et inspiré, voilà un opus facile à digérer, confortable et presque chaleureux.

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Maria w Horn: « Kontrapoetik »

Maria w Horn nous catapulte dans Ångermanland, région de Suède chargée d’histoire, de chasse aux sorcières et de révolution. Sa démarche se veut être est une décharge d’adrénaline et de beauté mouvementée, tout en dégageant simultanément une sensation de calme. Le point d’ancrage est alors pour elle, la déviance que ce soit sans l’agitation ou dans la tranquillité.

Elaboré à base d’orgue d’église, de synthétiseurs, de bruits ambiants, de samples divers et de manipulations subtiles, Kontrapoetik est une oeuvre intense, chargée de frictions et de souplesse narrative, de volubilité émotive et de de profondeur astrale.

On est littéralement captivé par la force de cette oeuvre presque discrète, livrant ce qu’elle cache dans sa singularité, à coups d’atmosphères envoutantes. Maria w Horn signe un disque d’une délicatesse flirtant avec le divin. Fascinant.

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Stine Janvin: « Fake Synthetic Music »

La chanteuse et interprète norvégienne Stine Janvin, a une manière de décliner sa voix sous de multiples facettes, la travaillant telle une matière plastique malléable, combinant textures charnelles et synthétiques : bref à a rendre performante au même titre qu’un instrument

Fake Synthetic Music est un album conceptuel qui demande un peu d’effort afin de se laisser subjuguer par le travail opéré autour de son timbre, à coups d’effets divers et de chirurgie auditive, de manipulation esthétique et de poésie provocatrice.

C’est à une véritable expérience qu’elle nous invite alors en créant des loops qui nous font oublier leur origine première, se mutant en des chants de sirènes enivrants et entêtants qui nous font perdre le nord. L’approche minimaliste de l’ensemble accentue le coté radical et pourtant extrêmement sophistiqué des 9 titres. Un album qui cherche à semer le trouble entre réalité et fiction, mensonge et vérité. Abrasif.

***1/2

Rabit: « LIfe After Death »

Eric Burton alias Rabit aime contourner les genres et créer des ponts entre ses oeuvres, tout en persévérant à traverser de nouveaux territoires. Life After Death est une proposition assez radicale de par son approche abstraite aux atmosphères floues et assez indescriptibles.

On est balancé constamment par des sonorités qui bousculent nos sens, sans pour autant livrer leur essence, surfant sur des surfaces glissantes, où réverbes et mélodies aqueuses catapultent l’auditeur dans un train fantôme au bord du déraillement.

Rabit se réinvente album après album, ne répétant que son envie de créer des oeuvres conceptuelles chargées de dramaturgie et d’intensité expérimentales, de dérapages ambient et de méditation physique. Life After Death concilie froideur industrielle et effets chaleureux, influences assumées telles que Coil ou le Tubular Bells de Mike Oldfield, le tout enrobé de surréalisme soniques en gravitation. Sans conteste, son opus le plus accessible. Très fortement recommandé.

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Mark Lanegan & Duke Garwood : « With Animals »

Le tandem Mark Lanegan et Duke Garwood est un des duos qui possèdent une alchimie indéniable, complémentarité qui dure depuis 2013 et Black Puddin . C’est ce que l’on a pensé en 2013 lorsque le duo a publié un premier album intitulé Black Pudding. Cinq ans plus tard, le couple anglo-américain refait des siennes avec leur successeur intitulé With Animals.

Après Gargoyle en 2017, Mark Lanegan avait repris du service un an plus tard avec son fidèle collaborateur. Voici donc douze nouveaux morceaux sombres et minimalistes que le tandem Lanegan/Garwood nous concocte avec en ligne de mire des titres bien lancinants comme « Save Me », « Feast To Mine » et le plus douloureux « My Shadow Life ».

Sur With Animals, on assiste à une cérémonie solennelle où les deux complices nous entraînent dans leur univers bien brumeux. Malgré quelques éclaircies que sont « Upon Doing Something Wrong », Mark Lanegan et Duke Garwood brisent les frontières entre folk et ambient sur la majorité des morceaux comme « Ghost Stories » tout en restant mélancoliques avec par exemple « Desert Song » en guise de conclusion.

Une fois de plus, le couple anglo-américain prouve qu’ils font la paire avec ce nouvel opus torturé et mélancolique. With Animals est ce genre de disque à écouter religieusement en raison de sa mysticité prononcée digne d’artistes comme Leonard Cohen ou Nick Caven.

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Anenon: « Tongue »

Sous l’alias Anenon, le producteur multi-instrumentiste californien Brian Allen Simon distille une œuvre méditative, composée de pièces abstraites et envoutantes. À la limite du jazz, de l’ambient ou du « Modern Classical, » Anenon délivre des musiques atmosphériques et relaxantes mais aussi étranges et intrigantes. Les morceaux se présentent comme des paysages sonores parfois sinueux mais sans aucune partie accidentée, dégageant une impression de quiétude et parfois même de ravissement.

Prendre place à bord de ce Tongue permet de découvrir la beauté d’un univers singulier, aux influences multiples, basé sur des improvisations, des expérimentations, des motifs minimalistes ou répétitifs.
Des musiques concoctées, imaginées par le Californien 
Brian Allen Simon accompagné de ses instruments : saxophone, piano, synthétiseur et fieds recordings…
Une vraie curiosité !

***1/2

Randall Dunn: « Beloved »

Membre des très mystiques et mélangeurs Master Musicians Of Bukkake et ingénieur du son renommé, Randall Dunn a notamment mis ses talents au service de Six Organs of Admittance, Earth, Mamiffer, John Zorn, Tim Hecker, Black Mountain, Wolves In The Throne Room, Oren Ambarchi ou encore les divers projets de son compère Stephen O’Malley, de KTL à Sunn O))). Excusez du peu ! Il n’a, en outre, besoin de personne pour nous embarquer dans de fabuleux voyages mentaux aux majestueux paysages lunaires et ravagés

Pour Ambarchi et O’Malley, le New-Yorkais tenait également les claviers sur l’halluciné Shade Female From Kairos ux impressionnants crescendos de tension hypnotique et d’errance cauchemardesques. Beloved a plus d’un point commun avec ce dernier opus, si ce n’est qu’il s’avère encore plus magnétique dans ses textures et ambivalent dans ses influences, capable de mêler ambient vocale au chant planant, déstructurations électroniques et incursions free jazz sur le fantasmagorique « Something About that Night » avant de décliner sur les 9 minutes ésotériques de « Theoria : Aleph » un dark ambient de purgatoire pour cordes capiteuses et chœurs synthétiques gutturaux puis d’enchaîner sur le futurisme à la Blade Runner d’un « Mexico City » au lyrisme radiant.

Cette ambition libertaire, le line-up du disque s’en fait le reflet, du génial clarinettiste jazz/ambient Jeremiah Cymerman sur deux titres à l’Islandais Úlfur Hansson (guitare) remarqué dans nos pages l’an dernier en passant par l’omniprésent Shahzad Ismaily (Marc Ribot’s Ceramic Dog, Carla Bozulich, Sam Amidon, Chantal Acda…) à la basse. Quant à Randall Dunn, ses synthés analogiques aux textures mouvantes et organiques contribuent tout autant à donner chair à ces méditations sur ce qu’il nomme « l’angoisse, la paranoïa, différentes nuances d’amour, différentes prises de conscience de la mortalité », qui culminent d’emblée sur un « Amphidromic Point » aux drones cinématographiques particulièrement évocateurs et sur « Lava Rock and Amber » dont le piano sépulcral et les cordes hantées renvoient à une imagerie baroque et horrifique.

« Living, dying, loving… in the midst of nothingness » chante Zola Jesus, autre invitée de marque, sur le planant « A True Home », donnant une dimension presque mythologique à notre humanité en souffrance sur fond de beats aux allures de battements cardiaques et de nappes rétro-futuristes éthérées dignes du meilleur de Tangerine Dream.

Si Randall Dunn parle de nos errances intimes voire subconscientes, alors Beloved en est la cartographie, une allégorie de nos parcours de vie chaotiques et changeants et de leur influence sur nos personæ mais surtout un chef-d’œuvre de musique expérimentale accessible et captivante.

****1/2

Sinerider: « Four Years Away »

SineRider est le projet solo de Devin Powers, un compositeur installé dans le Massachusetts. Depuis plus de dix ans, il produit des musiques qui vont de ambient à l’electronica en passant par le shoegaze et le post-rock, seul ou en compagnie de divers groupes. Ici on le retrouve avec une production ambient de très haut vol.

Avec Four Years Away, SineRider nous invite à nous laisser bercer par des musiques de fin de journée, des musiques cotonneuses, remplies de paysages sonores relaxants. On y entendra des drones aériens, des nappes de synthés légères et atmosphériques et plein de sonorités parfois à peine perceptibles.

Un disque dans lequel on navigue à vue mais avec délice, dans lequel rien ne semble pouvoir nous arriver. Un grand disque d’ambient music tout simplement.

***1/2