MJ Guider: « Sour Cherry Bell »

1 octobre 2020

Sour Cherry Bell est le deuxième  album de Melissa Guion après Precious Systems qui datait de2016 Dans les années qui ont suivi, un son plus sombre s’est infiltré dans sa musique. Sa voix est parfois submergée par une distorsion acide, et la batterie semble se pencher sur un son industriel, non seulement en donnant à ses morceaux une stabilité rythmique vitale, mais aussi en les polluant par son attitude dure et proche de la limite. Une atmosphère gothique provoque un brouillard autour de ses harmonies brumeuses, et son chant lourd en réverbération s’accorde avec l’électronique ténébreuse, presque camouflée entre la basse terreuse et la batterie, ce qui donne à la musique la mécanique du shoegaze.

En parlant de Sour Cherry Bell et de ses outils spécifiques, Guion disait qu’elle était curieuse de voir jusqu’où elle pouvait aller avec eux, même si cela signifiait atteindre les limites de leur capacité à faire ce à quoi elle s’attendait. Elle ne les a jamais épuisés et il n’y a pas d’épuisement dans ce nouvel opus non plus. En fait, la musique est vivante, elle bat, pompe, donne des coups de pied comme un bébé dans l’utérus. Sur certains morceaux, comme « Body Optics », les percussions sont immergées, restent sourdes mais sont d’autant plus lourdes que leur masse est aqueuse, comme des vêtements trempés suspendus à un cadre squelettique, qui se jettent contre le haut-parleur. Sa voix sombre entre, éclairant d’une lumière pâle les bois environnants, où les textures noueuses se faufilent comme des lianes dans les sous-bois.

Des mélodies plus vives et plus rapides éblouissent l’auditeur avec des motifs répétitifs, semblables à une transe : une euphorie informatisée, mais sa voix confère une présence humaine vitale à un monde par ailleurs numérique, qui ne passe pas par un écran brillant et immaculé ou un ordinateur de pointe, mais qui est plutôt pris dans un état de déclin permanent, un monde au bord de la ruine et de la décrépitude.  « Quiet Time » le fait parfaitement, en martelant une série de textures industrielles tout en transportant la musique directement à travers la ville nocturne. « Simulus » est le morceau phare de l’album, avec ses synthés lumineux qui s’orientent vers le cœur de l’ambient-pop, rappelant le Common Era de Belong avec ses progressions d’accords floues. Sour Cherry Bell est marié à la nuit, et sa musique propulsive ne dort jamais.

***1/2


Spencer Zahn: « Sunday Painter »

24 septembre 2020

Le multi-instrumentiste new-yorkais Spencer Zahn a déjà sorti deux albums solo au synthé, People of the Dawn (2018) et When We Were Brand New (2019). Pour son troisième album, Sunday Painter, il a réuni une équipe de joueurs de premier plan, dont le percussionniste Mauro Refosco (Atoms For Peace) et le guitariste Dave Harrington (Darkside), pour suivre ses compositions en studio. Inspiré par la pierre de touche du jazz d’ambiance In A Silent Way de Miles Davis et par la production du label ECM Records, Sunday Painter présente des compositions détaillées et élégamment arrangées et des performances sobres qui s’écoulent doucement autour de la basse de Zahn.

La liste des titres de l’album est agréablement symétrique, avec un court interlude dans chaque moitié (« Empathy Duet » et « Promises ») et la chanson titre se trouve directement au cœur de l’album. La plupart des morceaux s’appuient sur une pulsation minimaliste, s’installent sur un thème répété, puis changent de vitesse de façon brutale. Sur « Key Biscayne », la section rythmique entraînée par le piano et la trompette, avant que le saxophone et la trompette n’entonnent un thème paisible. Cela crée une merveilleuse atmosphère de repos, mais la tranquillité est troublée dans la dernière minute. C’est toujours calme et beau, mais les joueurs se déplacent avec tant d’assurance les uns autour des autres que le changement semble dramatique.

« The Mist » est probablement la plus belle pièce ici, alors que les nuages d’orage commencent à se rassembler au-dessus de l’idylle bucolique de Sunday Painter. Le batteur Kenny Wolleson s’enferme dans un motif de tambour lourd comme une voiture, qui rappelle Lee Harris de Talk Talk, avec un contrepoint métallique et brillant des percussions de Refosco. Quelques minutes plus tard, la ligne de basse de Zahn dirige les changements, sur lesquels l’orgue et Rhodes tissent une toile chatoyante. (Si vous aimez les Floating Points, vous trouverez beaucoup de choses à aimer sur ce morceau.) Cette vibe inquiétante et réfléchie se poursuit sur le « Roya », richement ondulé, qui tire pleinement parti de la palette de basses chaudes et enveloppantes du groupe.  

À mi-chemin de l’album, la chanson titre met en vedette un magnifique jeu de guitare tremolo de Dave Harrington, mais les lignes de saxophone soprano de Mike McGarril se rapprochent dangereusement du territoire de Kenny G. Les percussions accordées par Refosco au début de « Ten To One » sont tout aussi distrayantes, ce qui est dommage car le reste de l’arrangement de la chanson grésille. « To the One You Love » est une complainte de bar enfumée, avec un beau jeu de piano, tandis que « At High Tide » met fin à l’ensemble de façon un peu abrupte. Zahn prend soin d’établir et de maintenir une ambiance langoureuse tout au long du disque et y réussit admirablement dans la plupart des cas.

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White Poppy: « Paradise Gardens »

20 juin 2020

Crystal Dorval fait de la musique sous le nom de White Poppy depuis des années maintenant, et à chaque sortie, elle a graduellement enlevé les couches de réverbération et poli sa production lo-fi granuleuse pour révéler des chansons pop impeccables qui se cachent en dessous depuis le début. Ses vieux disques donnent souvent l’impression d’écouter de la musique diffusée depuis un monde lointain, sa voix tourbillonnant au loin dans des tons éthérés comme si elle était filtrée par d’épais bancs de brouillard. 

Bien que son nouvel album Paradise Gardens offre un léger changement de direction, il dérive toujours entre la brume chaude de ses sorties passées (en particulier sur « Memories » et « Orchid Child ») et la dream-pop immaculée qu’elle embrasse, ce qui lui donne une sorte de sensation de désorientation au début. Mais ce qui est gratifiant, c’est la facilité avec laquelle elle a écrit cette musique qui compte parmi les plus directes qu’elle ait jamais écrites, ce qui montre à quel point sa confiance en elle a grandi en tant qu’auteur-compositeur-interprète. Non seulement son chant a été poussé plus en avant, révélant une voix claire et agréable qui avait été cachée depuis le début, mais son écriture fait appel à des métaphores intelligentes en faveur d’aveux directs qui contrastent délibérément avec la musique, par ailleurs édifiante. 

Sur une fine batterie programmée et une ligne de basse serpentante rappelant l’époque de Power, Corruption & Lies de New Order, « Broken » est un morceau mélancolique de la musique pop des années 80 sur lequel elle chante des lignes relativement sombres comme « Il y a un trou dans mon cœur / Je ne sais pas où sont les morceaux » (There’s a hole in my heart / Don’t know where the pieces are). Sa voix semble à la fois dériver quelque part au loin et chuchoter à l’oreille. L’interaction entre la guitare et les synthés chatoyants rend une chanson par ailleurs déchirante presque édifiante. La dépression s’empare de l’étincelant « Hardly Alive » avec véhémence, ce qu’elle reconnaît et s’excuse avec un franc-parler non surveillé : « Et je ne veux pas être si pessimiste / Mais quand je me sens déprimée / Je ne peux pas m’en empêcher / Je m’excuse d’être désolée / Ce n’est qu’une partie de moi qui reste de la tragédie » (And I don’t mean to be so pessimistic / But when I’m feeling down / I can’t help it / Excuse myself for feeling sorry / It’s just a part of me leftover from tragedy). Tout cela est enveloppé dans des guitares floues guidées par des rythmes réguliers et discrets. 

Le contraste fonctionne particulièrement bien sur l’ondoyante « Orchid Child », qui se sent sur le point d’être emportée à tout moment, ancrée seulement par ses paroles défiantes réaffirmant son indépendance alors que des rafales d’épines de guitares percent l’atmosphère de cocon. Dorval a décrit sa musique comme de la « pop thérapeutique », ce qui est plus vrai dans Paradise Gardens que tout ce qu’elle a fait auparavant. Même avec les paroles troublantes sur la dépression, le chagrin d’amour et le manque de motivation, cela s’avère être une expérience réconfortante. Et en réduisant sa dépendance à la guitare réverbérante et en laissant d’autres éléments entrer en jeu – des samples étranges ici et là (regardez les cris de dauphins sur « Something Sacred ») et une plus grande utilisation des synthés et des claviers pour créer des textures presque inconscientes – cela en fait une expérience ludique et utile. 

Paradise Gardens ressemble à un exercice qui consiste à laisser le passé derrière soi et à embrasser de nouvelles possibilités, ce à quoi elle fait allusion sur « Memories » où elle chante «  Je vais de l’avant / De là où j’étais / Tout ce que j’avais est parti / Le passé s’efface » (I am moving on / From where I used to be / All I had is gone / The past is fading). Le processus de guérison est rarement facile, et il s’accompagne souvent de sacrifices, mais en confrontant et en travaillant sur ses propres traumatismes, Dorval trouve le courage de retrouver un sens de soi et d’envisager ce qui l’attend, mettant progressivement un passé troublé derrière elle.

***1/2


Cigarettes After Sex: « Cry »

27 octobre 2019

Le groupe de pop ambient américain Cigarettes After Sex a une façon très simple de faire les choses. Leur EP de 2017 était éponyme, et cette parution s’intitule Cry – un mot chargé du poids de tous nos sentiments;bref, rien n’est aussi simple qu’il n’y paraît avec Cigarettes After Sex.

Le premier disque avait eu l’avantage de la nouveauté saisissante, Cry, luiest plus doux et plus vulnérable, mais cela ne veut pas dire que le sensuel n’est pas là. La musique a été composée en 2017, peu après la sortie de Cigarettes After Sex. Le leader et fondateur Greg Gonzalez, le batteur Jacob Tomsky et le bassiste Randy Miller ont décampé à Majorque, et à l’intérieur d’un manoir, ont laissé le rythme de l’île espagnole guider leurs premières sessions. Les paroles, cependant, n’ont été écrites par Gonzales que quelques années plus tard, renforcées par un nouvel amour. Avec des guitares qui traînent derrière un écho très faible voire faiblard et la voix de Gonzalez que l’on sent dans le creux de l’estomac, Cry est un album qui ne peut être pris au pied de la lettre.

Le morceau d’ouverture « Don’t Let Me Go » est empreint d’une différence et d’une réciprocité, les premiers soubresauts de la guitare de Gonzalez évoquant le Floating Into the Night de Julee Cruise. « Viens à moi maintenant, ne me laisse pas partir, reste à mes côtés », chante doucement Gonzalez dans son inimitable chant satiné. Mais les choses deviennent un peu plus complexes. En entrant dans « You’re the Only Good Thing in My Life », on s’attend à une chanson d’amour poétique, mais on obtient un morceau profondément sensuel qui peint une belle image physique de l’amour. Tout est très imagiste avec Gonzalez – il écrit en images parce qu’il se sent en images, créant de belles vignettes des banalités d’être avec quelqu’un aimé.

Pendant ce temps, « Hentai » parle de « faire l’amour », pas de baiser, et la voix de Gonzalez chuchote que penser à lui peut être dangereux, voire mortifère. De la même manière, « Touch » n’est pas d’une sensualité béate mais se montre déchirant, au point de toucher un accord viscéral qui fait pleurer. Pleurer fera pleurer, parce que Gonzalez sait ce qu’il fait. Cry est cathartique et époustouflant, il éveillera vos sens et ceci est à ne pas manquer.

***1/2


Tapage & Gareth Davie: « STAGES »

12 juin 2019

STATES convie l’auditeur à se déplacer dans un espace formé de vibrations tournoyantes, où nappes électroniques et clarinette basse, forment un tout mobile aux fluctuations puissantes enrobées de matière fragile.

Tapage et Gareth Davis communient de manière symbiotique, l’instrument à vent trouvant refuge dans des ondes en dérive, diffusées par les décharges électroniques de machines nébuleuses.

Les titres composant STATES, semblent glisser sur des miroirs polis au verre, résonnant et rebondissant subtilement sur des matelas de billes métalliques, enrobées de matière organique à l’origine indéfinissable. Un album brumeux à la beauté mystérieuse. Envoutant.

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Elsa Hewitt: « Self-Portrait

3 juin 2019

La bande-son concoctée par la compositrice et chanteuse Londonienne Elsa Hewitt assemble un douzaine de morceaux et extraits inédits, des bouts de mélodies, de chants, des traitements de sons naturels ou concrets, des textures électroniques, des notes carillonnantes.

Le tout est, soit capté en première prise, plus spontanée, soit échantillonné et retraité, pour être ensuite introduits dans ce mix d’environ 60 mn dont le résultat forme un auto-portrait intimiste, inattendu et rafraichissant.

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Jay-Jay Johanson: « Kings Cross »

1 mai 2019

Le morceau d’ouverture est un modèle du genre : quelques boucles minimalistes, limite ambient music, et la voix de Jay-Jay Johanson. Rien de plus. Et nous voilà littéralement envoûtés par la beauté de ce « Not Yet Time » cotonneux, enveloppant et terriblement accrocheur qui vient ouvrir de la plus belle des manières ce nouvel album.

La suite (« Smoke », « Swift Kick in The Butt) » montre un Jay-Jay Johanson revenant à ses premiers amours quand il travaillait essentiellement avec samplers et boites à rythmes, à la fin des années 90, au temps des inoubliables Whisky ou Poison. Après avoir mis en avant le piano sur ses dernières productions avec des morceaux souvent très dépouillés, il revient ici à des arrangements plus conséquents.

Installé à Bruxelles, le Suédois propose une musique qui transpire plus que jamais la mélancolie avec des compositions où le jazz et le trip-hop se mélangent pour évoquer Chet Baket (« Everything I Own) » ou alors Massive Attack (« Dead end Playing) ».

On se laisse porter par Old Dog, on danse au son de Heard Somebody Whistle, on retrouve la voix de Jeanne Added sur une tonalité très « Jay-Jay » (« Fever »), pour finir en pente douce ce douzième album qui fera partie des bons crus d »une discographie qui ne compte, à vrai dire, que très peu de productions dont on pourrait se dispenser.

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These New Puritans: « Inside The Rose »

28 mars 2019

These New Puritans avaient frappé un grande coup avec leur troisième album Field of Reeds, sans conteste, leur plus belle création musicale à ce jour. Le groupe art-rock britannique composé des frères jumeaux Jack et George Bennett était au sommet de leur art avec compositions cinématographiques et élégantes. Cinq années et demi se sont écoulées et les voici de retour avec Inside The Rose.

Il aura fallu plusieurs années donc pour mettre en boîte cette inspiration tant recherchée et de le faire sous de bonnes conditions ; celle qui permettent d’écouter un disque avace l’attention qui lui est due.

These New Puritans frappent fort dès les premières notes du somptueux mais funeste « Infinity Vibraphones » qui nous ensorcelle pendant 6 minutes avec son ambiance goth des années 1980 suivi d’un hypnotique « Anti-Gravity ».

Il ne fait aucun doute que les frères Bennett sont de nouveau itayés sur un climat de bande-son que ce soit sur des ambiances à la fois impressionnistes et baroques qu’habillent les titres classieux des synthés percussifs de « Beyond Black Suns » ou avec un intense « Where The Trees Are On Fire » frôlant la darkwave. Une pointe de Hans Zimmer est à souligner sur l’audacieux « A-R-P » tant These New Puritans ont l’air de chasser les nuages gris qui les entourent afin de ne voir qu’éclaircies et de meilleurs présages.

S’achevant sur les allures ambient de « Six », These New Puritans n’ont peut-être pas donné le chef-d’oeuvre qu’il était en droit d’attendre avec Field of Reeds mais le duo britannique sait tenir en haleine son auditeur à travers neuf compositions classieuses et majestueuses.

***1/2

 


Bent Denim: « Town & Country »

19 mars 2019

Ce duo venu de la Nouvelle-Orléans trace sa route depuis un certain nombre d’années et il a sorti un nombre d’appréciable d’albums dont le premier, Romances You, avait fait long feu. La récidive se nomme ici Town & Country un opus qui séduit d’emblée par son indie pop mélancolique et rêveuse où Ben Littlejohn et Denis Sager nous invitent à lâcher prise et à planer tout au long de treize morceaux aux allures ambient-pop comme l’introduction « Selfish Thoughts » où guitare et piano sont au rendez-vous ainsi que sur « Askance » et « Pageantry ».

Pourtant, lorsque l’on écoute attentivement, l’heure n’est pas vraiment à la rêverie mais à la contemplation tant le duo muse sur les ruptures amoureuses et les divorces qui ont causé perte et fracas pour le duo.

Cette dichotomie s’imposera avec fluidité et on se laissera facilement emporter par ces douces harmonies qui comblent les morceaux de « Song Called Sex », « Idiot » et autres « Admiral of Excuses ». Ces moments touchants ont de quoi rappeler l’EP Strange Creatures de Sara Beth Go qui d’ailleurs est créditée en tant que choriste et pianiste sur « Downtown El Fenix » et sur « My Mother Knew ».

Pour le reste, Bent Denim réussit à nous emporter avec sa production impeccable et intimiste et ses arrangements somptueux qui habillent « My Own Breath » et « I Digress » et font de ce Town & Country un opus à côté duquel il ne faudrait pas passer.

***1/2


Euglossine: « Coriolis »

12 mars 2019
La musique Ambient Progressive au début des années 80 ressemblait à cela. En effet, les compositions de cet album du musicien Tristan Whitehill basé en Floride, ici sous le nom de Eugllossine, nous ramènent directement au son des synthés Casio et autres de cette époque, utilisés dans le jazz ou dans la pop.
La basse et la guitare sont au diapason pour nous replonger dans le son 80’s. Un bon petit disque aux ambiances exotiques douces et légères, très agréables.
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