Julianna Barwick: « Circumstance Synthesis »

Circumstance Synthesis de Julianna Barwick couvre une seule journée. Son dernier album se veut « rendre la forme d’une journée depuis un point de vue céleste », (taking the shape of a day from a celestial vantage), comprend le matin (« Morning »), le midi («Noon »), l’après-midi (« Afternoon »), le soir (« Evening ») et la nuit (« Night »), et tous présentent des opportunités musicales uniques. Sur ces cinq morceaux, ses arrangements vocaux changent et se transforment, en synchronisation avec le cycle de la journée et le transit de la Terre, leurs différentes humeurs et énergies se soulevant et se traînant selon le moment de la journée. Ainsi, le morceau d’ouverture « Morning » est un réveil. Un flot de lumière dorée se déverse. Sa voix est volontairement plus faible et plus fine, passant par les affres entre le sommeil et la conscience. Les yeux sont sombres, la musique aussi.

Circumstance Synthesis est à l’origine une « bande sonore sensible à l’environnement ». Commandée par Sister City, un nouveau venu dans le quartier voisin du magasin de disques Commend de RVNG Intl dans le centre de Manhattan (Lower East Side), la technologie de musique générative de Barwick a identifié l’activité dans le ciel de New York grâce à une caméra installée sur le toit de l’hôtel de Sister City, déclenchant les progressions musicales de Barwick. Alimentée par l’IA de Microsoft, sa partition a enveloppé l’espace du hall de Sister City, se répercutant dans Manhattan.

Le bleu profond de la journée dans toute sa puissance est présent dans « Noon », qui se réveille au grand jour et qui est caféiné, et sa musique dérive vers l’indigo, l’orange et le rose d’une soirée d’été, baignant dans une lueur de coucher de soleil qui n’est pas encore magnifique. La musique générative permet la flexibilité et la spontanéité, ce qui donne un album au flux doux et à la grâce naturelle. Ces qualités ont toujours été présentes dans sa musique, et elle s’y consacre à nouveau. La musique de Barwick encourage les auditeurs à regarder vers le haut plutôt que vers le bas, en prenant un temps d’arrêt pour lever la tête et lever les yeux vers la gloire du monde naturel. Même dans la jungle de béton d’une métropole comme New York, on peut sentir la présence de la nature (Central Park n’en est qu’un exemple). La voix de Barwick est plus luxuriante que jamais, et sa voix porte une tonalité qui rafraîchit et détend même dans son environnement urbain. Recouverte d’une réverbération, sa voix fait partie de l’air ; des soupirs élémentaires.

Les sons stroboscopiques du soir contiennent des couleurs lumineuses, et lorsque la lumière du jour s’estompe, la musique perd sa chaleur corporelle. Elle se refroidit et finit par conduire à une nuit plus calme et plus clairsemée. Seule une poignée de notes illuminent ce morceau, un amas de lumières dans un quartier endormi. Sa voix est capable d’irradier autant de lumière et de beauté que les étoiles qui se rassemblent.

***1/2

Rafael Anton Irisarri: « Peripeteia »

Pour quelqu’un qui ne chante pas, le pivot de l’ambient Rafael Anton Irisarri communique encore beaucoup à travers les titres de cette production – et ceux-ci sont souvent des affaires sombres.

Que la chanson s’appelle « Infinite Stillness » avec son groupe électronique Orcas ou « Burn Me Out From the Inside » avec son duo expérimental connu sous le nom de Sight Below ou « Oh Paris, We’re Fucked » et son rêve d’apocalypse nucléaire d’un disque solo Midnight Colours, Irisarri n’a pas peur d’utiliser sa maîtrise du paysage sonore sans paroles pour mettre en avant des messages qui reflètent les temps sombres et sans compromis que nous vivons. Pourtant, ses efforts en solo et ses collaborations ne sont pas tant des écoutes malveillantes qu’elles sont totalement cathartiques, trouvant leur beauté dans des paysages numériques déchirés. Il n’a peut-être pas fait mieux que sa collaboration de 2017 avec Leandro Fresco, intitulée La Equidistancia. Les superbes couches mélodiques du duo se sont révélées être un véritable cadeau pour les oreilles, ce qui avait valu à ce disque d’être considéré comme un des meilleurs disques d’ambiente/instrumental de l’année.

Toujours prolifique, Irisarri est de retour avec un autre paysage sonore magnifiquement désolé sous la forme de Peripeteia, son premier effort en solo. Appelé dans son communiqué de presse « power ambien », on trouve certainement en effet un sentiment de crainte qui façonne et jalonne Peripeteia, toujours présent dans le travail d’Irisarri mais jamais aussi bien mis en avant. Des vagues de distorsion se perdent dans les chambres d’écho, les murs de bruit blanc passant rapidement au rose puis au rouge sang saturé. C’est une pièce d’ambiance pleine de tension et de relâchement. Sa tonalité austère se reflète dans les titres des chansons, les morceaux étant nommés « Between the Negative Voids » et « Vanishing Points » afin de préparer l’auditeur à une expérience d’écoute brutale et magnifique.

Pour marquer l’occasion, Irisarri s’est donc assis pour dresser la liste de ses disques de la Fave Five, dans la catégorie de ses « cinq albums préférés de tous les temps (At This Time) ». Chaque album sélectionné donne un peu plus d’informations sur son sens dynamique de la texture et de la composition, ce qui le place dans l’une des carrières les plus impliquées et les plus élaborées de la musique d’ambiance qui se poursuit encore aujourd’hui.

***1/2

Oren Ambarchi: « Simian Angel »

Décidément, l’Australien ne s’arrête jamais ! Depuis vingt ans, Oren Ambarchi multiplie les sorties, que ce soit en solo ou en collaboration. Encore récemment, on le trouvait aux manettes avec Jim O’Rourke et Will Guthrie, lui qui a œuvré précédemment avec des artistes aussi divers que Keiji Haino, John Zorn, Phill Niblock, Sunn O))) ou encore Merzbow. Simian Angel sort donc de façon toute particulière pour Ambarchi puisqu’il fête ses cinquante ans.
Deux morceaux seulement pour ce disque délicat qui bénéficie de la participation du percussionniste Cyro Baptista. L’opus est ainsi marqué du sceau de l’exotisme, Ambarchi étant un amoureux transi de la musique brésilienne. Une certaine chaleur s’exprime ici, bien que l’ensemble s’intègre néanmoins dans le giron expérimental cher à son auteur. La dualité entre les motifs de guitare longilignes, les effets de dissonance et de drone produits par Ambarchi et la rythmique chaloupée de Baptista est idéale.

Sans forcer leur talent, les deux hommes proposent une musique aventureuse, mais juste. Si « Palm Sugar Candy » reste relativement cadré, à la fois atmosphérique, mystérieux et solennel avec ses ambiances mystiques (on notera les chuchotements suaves de Baptista), Simian Angel s’avère plus complexe et progressif. Il est porté par un rythme tropical pendant une grande partie de ses vingt minutes, une forme tribale plutôt savoureuse, conférant à ce morceau un parfum ethno ambient. Le berimbau s’impose tout en laissant la place aux instruments joués par Ambarchi, dont le piano, qui s’épanouit dans la seconde moitié du titre avec des sonorités mélancoliques et malheureusement un peu trop anarchiques, renforcé par des bruitages électroniques ; on se rapproche d’ailleurs par moments du Cendre de Fennesz et Ryuichi Sakamoto. Simian Angel est solide, varié, d’une écoute agréable et rafraîchissante.

***1/2

Earthen Sea: « Grass And Trees »

Un peu plus de deux ans après l’intéressant An Act Of Love, Earthen Sea est de retour pour une nouvelle déclinaison de son électronique teintée de dub. Tandis que son précédent effort croisait ce registre avec de l’ambient, le New-Yorkais mêle ici davantage d’electronica à son propos, avec notamment la présence de rythmiques plus fines et d’autres éléments caractéristiques.

Les pulsations sourdes et les notes grevées de réverbération sont naturellement toujours convoquées, dans une atmosphère générale minimaliste et joliment insidieuse, travaillant sur la stéréo pour accompagner intelligemment l’auditeur (mini-roulements passant d’une oreille à l’autre, matériaux plus aigus réservés à un seul canal, etc…).

 

Ces composantes typiquement dub peuvent aussi intervenir de manière plus marquée, comme dans « A Blank Slate » avec ce croisement entre sonorité un peu métallique des pulsations et frappes presque sèches sur des percussions.

Les souffles qu’on peut entendre sur le disque continuent, pour leur part, de filer l’accointance avec la dimension maritime, propre à de nombreuses formes dub. A la différence d’An Act Of Love, Jacob Long offre ici des pistes s’étirant un peu plus sur la durée, dont une (« Living Space ») frise même les neuf minutes, schéma tout à fait pertinent eu égard au registre musical considéré. Au total, et bien que, stylistiquement, le sillon tracé soit globalement peu modifié, la discographie d’Earthen Sea se voit ici ajouter une nouvelle et convaincante pierre.

***1/2

Tim Hecker: « Anoyo »

Huit mois après Konoyo, ce sont des mêmes sessions d’enregistrement que provient Anoyo, nouvel album de Tim Hecker, à nouveau conçu avec le même quatuor de musique traditionnelle japonaise, donc. Cet opus se fait plus épuré et plus gracieux que son prédécesseur. En effet, les nappes d’arrière-plan s’y font moins présentes et moins enveloppantes, si bien qu’on distingue très précisément ryūteki (sorte de flûte traversière) et hichiriki (forme de hautbois court) sur l’introductif « That World » ou bien l’uchimono, cette percussion assez sourde sur « Is But A Simulated Blur » et « Not Alone. »

Avec leur aspect assez aigu, les instruments à vent japonais permettent d’entraîner certaines compositions vers des rivages un peu psyché, propres à susciter une forme de méditation transcendantale, positionnement auquel répond alors l’électronique de Tim Hecker et son jeu de synthé « (Into The Void »). Cette électronique prend, en fin de disque, le dessus sur les instruments japonais pour un « You Never Were » plus expérimental, dans lequel affleurent tout juste quelques interventions d’un des instruments à vent.

Au total, l’écoute d’Anoyo réconcilie avec Tim Hecker et, en même temps, fait vraiment regretter qu’il ait choisi d’opérer dans un registre de pure ambient, très dense et homogène précédemment.

***1/2

øjeRum: « Alting Falder I Samme Rum »

Paw Grabowski aka øjeRum fait partie de ces artistes, qui en toute discrétion bâtissent une oeuvre à la qualité irréprochable. Avec Alting Falder I Samme Rum, le Danois propose un album à la douceur voyageuse, où les phrases mélodiques semblent portées par des machines en apesanteur. 

Construit autour de loops aux dérives subtiles, øjeRum alimente notre imagination, laisse courir ses drones jusqu’à atteindre un état de transe, étirant le temps pour lui donner une couleur mélancolique aux couleurs transparentes.

Ne vous laissez pas tromper par cette fausse impression d’immobilité qui semble se dégager des 6 titres composant Alting Falder I Samme Rum, tout est mis en place pour nous transporter vers un ailleurs accueillant aux ambiances aquatiques, ambient métaphysique à la beauté organique hypnotique.

***1/2

Grace Acladna: « Phonophobia »

Ce nouvel opus, de Grace Acladna, est un véritable coup de foudre. En une poignée de titres la jeune anglaise réussit à rendre la musique mainstream terriblement addictive, de par sa capacité à intégrer dans sa production des éléments subtilement expérimentaux, alternant les atmosphères avec une liberté ensorcelante, du très enjoué « When I Saw You » en passant par un dubby « Brain Crush » aux intonations jazzy, nous perdant dans des zones brumeuses aux coulures UK Garage ambient sur « Fuming », prenant la direction d’un dancefloor cyber issu de Mille et Une Nuits déviantes avec « If You Want », pour finir avec le très trip hopien « Apnea », que n’aurait certainement pas renié un certain Tricky.

On l’aura compris, Grace Acladna laisse parler sa personnalité, nourrie de musique au sens large du terme, déployant tout un arsenal d’ambiances de prime abord éclectiques, dont le point commun est sa voix captivante reliant l’ensemble merveilleusement.

Phonophobia révèle une artiste qu’on espère voir continuer de grandir et murir, débroussaillant le monde avec la même envie qui semble l’habiter tout le long de cette parution au parti pris résolument ancré dans notre époque.

***1/2

Soho Rezanejad: « Torino »

Le nouveau projet de la chanteuse et compositrice Soho Rezanejad, Torino, est une oeuvre surprenante de par sa singularité, appuyée par le film, réalisé pour l’album par Kamil Dossar.

Torino nous plonge dans un combat céleste, où les anges peuvent se transformer en divins démons. L’atmosphère nuageuse de l’ensemble transperce les songes, pour déposer des baisers au pouvoir mystique.

L’album de Soho Rezanejad est une proposition sensorielle de ce que l’on ne peut toucher, une expédition en terres brumeuses et cieux menaçants, couverts d’ombres fugaces et d’incandescence impalpable.

Le temps semble s’étirer pour s’étioler en milliers de goutes d’eau, loin de la matérialité et de la laideur du monde. Un album au pouvoir transcendant

****

Ståle Storløkken: « The Haze Of Sleeplessness »

Connu comme membre de Supersilent et Humcrush, comme pour ses participations aux disques de Frode Haltli ou Arve Henriksen, Ståle Storløkken en vient naturellement à publier un album solo. Et, pour une fois avec cette scène jazz et expérimentale norvégienne réunie autour des labels Hubro et Rune Grammofon, cet album solo en est véritablement un puisque le musicien se charge de tous les instruments : synthétiseur, orgue, piano électrique, mellotron, cymbale, voix et percussions.

Multitâche, Ståle Storløkken n’en profite cependant pas pour se perdre dans quelque chose de trop cérébral et trop autocentré ; au contraire, il profite de chacun des sept morceaux du disque pour aller dans une direction un peu différente : entre rêverie un peu psyché (« Stranded At Red Ice Desert ». « Remember You Loved Ones (In Memory Of My Dear Mother »), « Nitro Valley »), présence de percussions quasi-tintinabulantes (« Orange Drops ») ou encore crépitements expérimentaux croisant des accords traités (le bien nommé « Turbulence »).

Si l’on peut regretter une approche qui, dans l’ensemble, manque peut-être un peu de corps (sans basse, ni batterie, on reste légèrement en surface), le travail sur une forme de rétro-futurisme mâtinée de caractéristiques contemporaines fait son effet. C’est précisément cette volonté de faire dialoguer des accords un peu aériens avec des saturations et roulements, qu’on retrouve par exemple sur « Skyrocket Hotel » ou le définitif et très bon « Nitro Valley », qui fait la richesse de cet effort solo. Dans ce contexte, et nonobstant sa relative brièveté (trente-deux minutes), celui-ci sonne comme davantage qu’une simple récréation passagère.

***

Ulver: « Drone Activity »

Ce combo ses ingularise par une collaboration avec Sunn O))) mais ses compositions sont minimales et elles peuvent expliquer le virage progressif pris par Ulver qui, depuis le milieu des années 2000, est passé du Black Metal à l’ambiant et l’électronique. Ainsi, dans la musique du groupe, il y a des battements, des errements et du vide, elles permettent de laisser quelques questions en suspens, comme pour mieux oublier les tensions du jour et se perdre doucement dans les ténèbres qui viennent.

Aujourd’hui les Norvégiens sortent quatre longs morceaux atmosphériques sur lesquels entend des nappes de synthétiseurs modulaires dont les distorsions nous poussent doucement vers l’introspection, comme pour mieux s’évader dans un étrange scénario sur l’éveil des machines. On y découvre des rythmes synthétiques qui progressent lentement vers des percussions tribales (à moins que ce ne soit l’inverse). Au bout de 21 minutes et 49 secondes, « Twenty Thousands Leagues Under The Sea » nous laissera au bord de l’hallucination, comme dans un mouvement lysergique, un bourdonnement sublime.

Les guitares reviennent sur « Exodus » et c’est indubitablement un morceau-phare ; les riffs sont fantomatiques, déformés par une flopée de pédales d’effet et si les tonalités sont plutôt lumineuses sur les premières minutes, elles progressent lentement vers une orchestration plus sombre et menaçante. Le voyage en question tient d’abord sur quelques pulsations, une phrase de synthétiseur et des accords de guitare assez lointains, mais tout semble s’effacer dans les cinq dernières minutes. Les distorsions sont plus agressives alors que la fatigue nous attrape, elles semblent évoquer de nouvelles horreurs pour une nuit sans rêve.

***1/2