Oval: « Scis »

Oval est un projet qui est étrange à aborder. D’une part, chacun des enregistrements est de grande qualité, parvenant à encercler les mêmes influences de pépins, d’IDM, d’ambiaent et d’autres textures électroniques haut de gamme sans avoir l’impression de se marcher sur les pieds. En termes de catalogue, Markus Popp d’Oval est l’un des rares artistes électroniques à remettre en question les trônes bien gardés d’Aphex Twin et d’Autechre, en produisant une œuvre qui vit dans le même monde de collages sonores numérisés et de portraits électroniques. Mais d’un autre côté, Oval semble ne pas avoir le même genre de percées éruptivse que les autres artistes ont acquis et, à son tour, il lui manque une sorte de centre critique pour juger lson travail. Il reste, de façon frustrante, un secret bien gardé du monde de la musique électronique, bien-aimé au sein de la communauté mais largement inconnu en dehors de ses frontières.

Son dernier disque, Scis, montre bien en quoi son approche peut générer de la frustration. Chacun de ses dix titres fest à cheval entre l’avant-gardisme dense et l’accessibilité, réussissant à entasser des concepts imaginaires de longue durée dans des schémas de chansons pop. Aucun morceau du disque ne dépasse cinq minutes et le plus court est de 3:52, ce qui signifie que chacune de ces tranches est de taille relativement constante, et pourtant leur intériorité est très différente. Certaines ressemblent au cliquetis et à la résonance de verres à vin qui s’entrechoquent doucement tandis que les perceuses tournent et ronronnent alors que d’autres donnent l’impression d’entrer dans la matrice, la géométrie simple et colorée d’un artiste comme Neuromantic disposée dans un plan d’ondes de vapeur tandis que, de loin, une forteresse de marbre s’assemble et fait des gestes aux chromes des mers numériques.

Ces morceaux sont comme une encyclopédie du paysage sonore numérique post-IDM, mariant les images sonores de manière agréable et frappante, faisant s’asseoir des synthés en ébullition à côté de vagues en dents de scie et de wubs qui se rapprochent de la douve. C’est un sens bien mérité de l’encyclopédisme ; Oval est actif depuis le tout début des années 90 après tout et, au sein de la scène, est considéré avec la même faveur que les autres grands noms de l’electronica des années 90 en termes de génération de la palette dont les plus grands avant-gardistes comme le groupe vaporwave ont construit leurs concepts.

Le plus grand don de ce produit est aussi, malheureusement, sa plus grande détraction. Des artistes comme Aphex Twin et Autechre ont réussi à percer en partie grâce à une image sonore cohérente que nous pouvons associer à ces artistes, les unions esthétiques comme le clip vidéo de « Come To Daddy » et la pochette de l’album qui l’accompagne, mariés aux sons du « single, » semblant créer cette identité sonore éruptive à laquelle les gens pouvaient s’attacher. Sur Scis, en revanche, les juxtapositions parviennent à être suffisamment éloignées pour que, sans ce genre d’images-guides, elles ne parviennent pas à se fondre dans quelque chose de lisible comme une nouvelle forme tout en restant généralement suffisamment en accord les unes avec les autres pour ne pas se sentir non plus follement avant-gardistes et explosives.

Cela ne veut pas dire que ce ne sont pas de bons morceaux, pour être clair ; il est difficile d’imaginer que quelqu’un qui s’intéresse à la musique électronique ou au travail expérimental/avant-gardiste ne soit pas contraint par ces morceaux, à la fois individuellement et en tant qu’ensemble. Il est ironique que leurs images sonores soient presque trop luxuriantes, générant non pas une image statique unique et persuasive, mais plutôt des mondes complets. On peut presque jurer que l’on peut sentir la chaleur et l’humidité de la jungle, voir la dure statique des perroquets et des lézards d’acier émerger du feuillage dense. Mais les associations de Scis ont l’air d’être des pierres précieuses, fractales, qui éclatent constamment et génèrent quelque chose de nouveau juste au détour d’un virage. C’est aussi enivrant que déroutant à l’écoute, sans pour autant sacrifier les plaisirs de base que sont les rythmes électroniques puissants.

L’écoute de Scis est intrigante, trop accessible pour être considérée comme correctement elliptique, tout en étant trop étrange et évasive pour être qualifiée de pop. Il a le caractère d’un album auquel on revient sans cesse, qu’on oublie pendant un mois ou deux avant de le découvrir en le mélangeant ou en le coinçant entre d’autres disques de votre collection, sans ordre alphabétique. Scis ne ressemble pas à un album de 2020, mais seulement parce qu’il n’a pas l’impression d’appartenir à un moment précis ; comme les autres grands de la musique électronique, il donne l’impression qu’il pourrait être repris et mis sur disque dans plusieurs décennies et qu’il ressemble encore à un disque hors du temps, arrivant d’un monde où les jours sont mesurés par une autre dimension. C’est intriguant et cela laisse une trace persistante. On peut penser qu’il pourrait devenir l’un des meilleurs enregistrements électroniques depuis longtemps plusieurs années.

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James Murray & Francis M. Gri: « Remote Redux »

Espaçant un peu ses sorties, James Murray n’avait rien publié depuis l’automne 2018 avant de proposer, coup sur coup, deux parutions. Avant d’aborder son nouvel effort solitaire, place à un disque écrit avec Francis M. Gri, musicien adepte des collaborations (ces pages recenseront bientôt un opus composé avec David Gutman et Federico Mosconi). Pour l’instant, il s’agit donc de faire dialoguer le piano et la guitare de l’Italien avec les nappes de synthé de l’Anglais, dans un échange tout à fait soyeux et délicat.

Cette subtilité se retrouve, en effet, aussi bien dans le toucher de piano de Francis M. Gri, sa manière de déposer légèrement ses notes, que dans la teneur joliment enveloppante des accords de James Murray. Parfois relayées par une guitare jouée à l’archet, les nappes font également montre d’un bel aspect flottant, comme un peu irréelles (« Ma – 24 bit »), ou bien opèrent davantage par vibrations, trouvant alors une gracieuse fragilité (« Remote – 24 bit »). Dans toutes ces hypothèses, on retrouve l’allure lumineuse des matériaux employés, véritable signature du Britannique, également assimilée par l’Italien pour ses traits de guitare électrique.

En parallèle, les compositions du duo peuvent osciller entre structures assez riches, parcourues, par exemple, de souffles pouvant muter en quasi-grondements (« Redux – 24 bit ») et dimension plus épurée, réduites à leurs plus simples expressions (« Lontano – 24 bit »). Avec deux longs morceaux (au-delà des onze minutes), l’album sait préserver, pour son dernier tiers, des propositions plus évolutives, intégrant une montée en puissance. Sans surprise, c’est sur ces deux pistes (« Lontano – 24 bit » et « Toma (Extended) – 24 bit ») qu’on retrouve le plus de qualités du duo, pouvant les mettre à profit sur ce temps long, les déployer progressivement voire accueillir des composantes nouvelles (la saturation discrète de la six-cordes de Gri, à la toute fin de l’album).

***1/2

Caterina Barbieri: « Ecstatic Computation »

Cinquième album en cinq ans pour Caterina Barbieri, Ecstatic Computation propose 36 minutes de musique électronique minimaliste, composée de boucle aux sonorités issues de synthés modulaires qui se répètent, se chevauchent, et finissent par provoquer une forme de transe chez l’auditeur. Malgré des sonorités souvent assez acides, aux relents tantôt techno, tantôt electronica, tantôt expérimental, l’album déroule des pièces d’une grande musicalité, pleines des reliefs et jamais redondantes.

Parfois des voix fantomatiques se font entendre (« Arrows Of Time ») dans cet univers assez froid et métallique mais enveloppant.  Malgré un ensemble compact et une palette sonore assez réduite, il se dégage de ces textures plutôt variés, en évolution permanente, une forme de richesse et de complexité qui rend l’ensemble très attrayant.

un album de musique électronique assez court mais d’une grande richesse musicale.

***1/2

Burial: « Tunes 2011 to 2019 »

Bien que son dernier album, Untrue, soit paru il y a 12 ans, le Britannique Burial (Will Bevin) n’a pas chômé durant la décennie qui s’achève, lançant une dizaine de EP ici réunis dans cette fascinante chronique de son évolution musicale. En tout, près de 2 h 30 de musique électronique visionnaire et envoûtante pendant lesquelles l’élusif et influent compositeur cherche à s’affranchir du garage/2-step mélancolique qui l’a rendu célèbre.

Certes, les splendides « Street Halo » et « Stolen Dog » auraient pu paraître sur Untrue, mais dès « Rough Sleeper, » on l’entend dériver vers les eaux troubles de la musique ambient qui constitue plus du premier tiers de la compilation s’ouvrant sur l’étrange « State Forest, » parue cette année. Ainsi, en lieu et place d’albums, de poignantes petites symphonies en plusieurs mouvements telles que l’inoubliable « Come Down To Us » ou le souvenir rave hardcore « Rival Dealer » (toutes deux parues en 2013). Pas une minute de perdue au fil de ces 17 passionnantes, souvent émouvantes, chansons.

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Arovane & Mike Lazarev: « Aeon »

Arovane est un personnage très occupé de la scène électronique; tout en maintenant un blog musical, ayant un travail à plein temps et en jouant du piano et du violoncelle, il est devenu, grâce à ses diverses collaborations musicales, un des personnages les plus influents de la shère electro-ambient.

Sur Aeon, il est associé avec Mike Laravev pour un album ou les claviers, l’acoustisme et l’electronica converge avec un produit fini oùs nous sommes servis en abondance de solos de piano.

Cette démarche aurait ou s’avérer fastidieuse si ces pièges n’avaient pas été évités par une habile combinaison qui consiste à y mêler électronica abstraite et plaisantes mélodies où pointe une mélancolie qui déconstruit les sons brutistes.

C’est en cela que se situe la profondeur de l’album; un disque qui nous surprend et nous entraîne à chaque variation inattendue d’où tout rituel est exclu.

***1/2

Yair Etziony: « Ingress »

Une petite année après As Above So Below, on retrouve Yair Etziony et son ambient sombre, opaque et dense. Revenu sur son propre label False Industries, le musicien basé à Berlin depuis l’an passé propose, de fait, une nouvelle fois, cinq morceaux marqués par une noirceur certaine, de une arythmie majoritaire et des superpositions à la profondeur insondable. Probablement encore plus que sur quelques-uns de ses travaux précédents, le caractère oppressant, voire anxiogène, de ses compositions se fait ici jour. Se manifestant par quelques coups sourds, introduisant de nouvelles couches de synthé, cet aspect se trouve également relayé par quelques rares pulsations caverneuses.

Comme souvent avec ce type de proposition, il en résulte une dimension quasi-vertigineuse, née de la conjonction des strates sonores, des souffles et de l’ampleur donnée à certaines composantes.

De même, l’Israélien fait le choix de morceaux longs (plus de onze minutes en moyenne), pour permettre à son expression de s’épanouir dans la durée et d’infuser chez l’auditeur. Dans un contexte aussi balisé, on reconnaîtra assurément à Yair Etziony une capacité à présenter cinq morceaux suffisamment différents les uns des autres, offrant ici des simili-vocalises hululantes « (Station 61) », là des caractéristiques plus futuristes (le morceau-titre) ou, là encore, des battements sépulcraux (« Katajonkka », qu’on pourrait rapprocher du son d’un électrocardiographe, surtout quand on apprend que le musicien a passé une semaine à l’hôpital pendant le temps où il écrivait ce nouveau long-format).

Une nouvelle fois, avec Ingress, on pourra donc constater que Yair Etziony maîtrise impeccablement le registre dans lequel il opère, même si on ne conseillera pas nécessairement ce disque à ceux qui sont lassés par l’ambient sombre et étalée sur la longueur.

***1/2

CFCF: « Liquid Colours »

Caque nouvelle production du parcimonieux Mike Silver est désormais très attendue, et il ne manquera pas de dérouter ceux qui l’avaient catalogué au premier degré des îles électro-exotiques, entre vignettes chill out et guitares baléariques.

Avec Liquid Colors, CFCF rapproche dans un mash up inouï la Muzak d’ascenseur, de spas et d’attente téléphonique avec les rythmes ultra-rapides de genres musicaux déjà datés : la jungle et la drum’n bass ; genres associés, selon lui, à la société du commerce, de l’apparence et de la richesse ; la pochette de l’album ressemblant elle-même à une publicité pour fluides et cosmétiques.

Son propos rejoint celui d’artistes tels que Matthew Herbert ou Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never) dont le travail musical s’articule autour d’une réflexion sur les sons de la consommation, de la pub et de la vidéo-culture.

On est loin des déferlements de percussions de la drum’n bass : l’art de CFCF est d’avoir réussi à intégrer assez harmonieusement ces tapis très légers de rythmiques jungle sur des nappes ambient et des mélodies dont il a le secret. L’ensemble fonctionne parfaitement, même s’il paraît un poil répétitif sur les 16 titres ; car on relève peu de ressources instrumentales, en dehors de la guitare – superbes « Oxygen Lounge » et « Subdivision » – et des orfèvreries de synthés.

***1/2

Tomoyoshi Date + Stijn Hüwels: « Hochu-Ekki-Tou »

À l’instar de nombreux autres musiciens opérant dans une ambient très apaisée, Tomoyoshi Date apprécie les collaborations et travaux en commun. C’est ainsi qu’outre des formations Illuha, et Opitope, le Japonais œuvre aussi, sous son nom propre, sur des albums composés à plusieurs mains. Après celui avec Toshimaru Nakamura et Ken Ikeda, publié en 2013 et relaté sur ces pages, le voici aux côtés de Stijn Hüwels, qu’on a déjà croisé au sein de Silent Vigils. Tout ce petit monde se croise donc, parfois sur les mêmes labels (dont home normal qui, régulièrement trace un pont entre Europe et Japon), pour des disques assez intéressants.

Cette fois-ci, les trois longs morceaux de l’album (dix-sept, vingt-trois et onze minutes) nous mettent face à une ambient minimaliste tout à fait caractéristique de ce registre musical, avec petites touches mélodiques, jeu infime sur les variations et interventions à la limite entre le scintillant et le larsen, présence de quelques notes de clavier bien appuyées et sourdes. La sérénité et le calme qui transpirent de ces compositions n’ont alors d’égal que leur simplicité et leur discrétion (à l’image de l’intitulé du long-format, simple bout-à-bout des intitulés de ces trois morceaux).

 

De même, la dimension perlée des notes de guitare de Tou savent venir cehrcher une belle émotion chez l’auditeur. Ces qualités ne doivent toutefois pas nous conduire à passer sous silence que nous nous trouvons face à quelque chose de très traditionnel, pour qui suit un peu la scène ambient, sans grand bouleversement par rapport à ce qui peut être publié par ailleurs, mais sans fausse note non plus.

***1/2

9T Antiope & Siavash Amini: « Harmistice »

L’association du duo 9T Antiope formé par Sara Bigdeli Shamloo et Nima Aghiani, et Siavash Amini semble évidente, tant leur approche respective de la musique s’inscrit dans la viscéralité et l’abstraction astrale de sens perdus dans un au-delà tournoyant.

La voix de Sara Bigdeli Shamloo flotte sur des atmosphères aux tensions menaçantes, courants électriques aux décharges inquiétantes, effluves magnétiques d’un chaos gravissant les pentes glissantes d’un futur peint de noir.

Harmistice envoute et enrobe la chair de couches plastiques, asphyxie l’âme sous l’accumulation de peurs vibrantes et de trous percés dans un espace-temps aux courbes instables, flux générés par l’oscillation de mouvements portés par les souffles hantés de mémoires effacées.

***1/2

Bjarki: « Happy Earthday »

Bien qu’il soit l’auteur d’une poignée de disques publiés, le producteur Bjarki considère Happy Earthday comme son premier album en ajoutant que c’est une manière de dire adieu à une certaine musique et à entrer dans une autre.

Vaste programme que ce deuil de l’enfance. Au long des quinze morceaux composant Happy Earthday, le natif de Reykjavik met la focale sur une conscience environnementale grandissante et, à l’image d’une planète en plein changement, chacun des éléments du disque fait sa mue.

Cérébrale, cette production recèle tellement de bonnes idées que Bjarki ne risquera pas d’être assimilé à ces nombreux suiveurs des pionniers Warpiens auxquels il rend néanmoins un hommage quasi-permanent. C’est ainsi les travaux ambient d’Aphex Twin qui peuvent être évoqués sur « Lita Og Leira » alors que l’on pensera plutôt à ses abstractions favorites sur un « (.)_(.) » à la fois acid-jungle et onirique. On ne s’empêchera par ailleurs pas de considérer que les titres des morceaux semblent être un clin d’œil évident à Richard D. James.

Mais les autres pionniers ne sont pas en reste, et les beats étouffés de « Blessuð Börnin » rappellent certaines ambiances chères à Plaid, tandis que « Cereal Rudestorm » évoque un Autechre sous acide et que l’onirisme de « Two Brainedness » autant qu’un « Salty Grautinn » aux polyrythmies cérébrales convoquent l’univers de Boards of Canada.

Bjarki s’affranchit néanmoins de ses aînés et d’autres grands moments – peut-être plus singuliers – jalonnent cette production, d’ »Alone In Sandkassi » avec ses beats abrasifs rythmant une instrumentation rêveuse mâtinée d’irruptions aussi étranges et impromptues que délicates et séduisantes, à un « Happy Screams » oscillant entre ambient et IDM horrifiante, en passant par l’acid granuleuse aux synthétiseurs obscurs de « Bheiv_Sheep « et l’abstract hip-hop fugace d’ « ANa5 » ou, dans un registre plus downtempo, de « Plastic Memories ».

Pont entre son inspiration propre et l’influence du gratin de Warp, Happy Earthday permet à Bjarki de se distinguer des suiveurs en teintant ses compositions d’un incroyable élan de liberté et de vitalité. Et, nous l’avons bien compris, c’est surtout un hommage à son enfance qui guide la démarche de l’Islandais sur cet enregistrement. Et cela fait toute la différence. Car il ne s’agit nullement de copier qui que ce soit mais bien de traduire la manière dont il s’est auparavant imprégné d’un environnement fait de cette planante étrangeté. Et l’opération, parfaitement digérée, permet à Bjarki Rúnar Sigurðarson de confirmer qu’au-delà de GusGus, l’Islande recèle des trésors bien cachés en matière d’électro aventureuse.

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