The Sea And Cake: « Any Day »

8 décembre 2018

Depuis 1994, Sam Prekop, John McEntire et Archer Prewitt pourraient être les gens les plus ennuyeux du monde. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. The Sea and Cake est un groupe d’intellos qui fait de la musique pour des intellos mais qui est, paradoxalement, parvenu à être apprécié par presque n’importe  qui. en réalité la capacité évidente d’être aimé par n’importe qui.

C’est un constat implacable qui se manifeste à nouveau quand on écoute ce Any Day. Avec leurs C.V. respectifs, les membres des The Sea and Cake pourraient rouler des mécaniques et enregistrer des titres expérimentaux qui séduiraient n’importe quel lettré.

Au lieu de ça, le groupe de Chicago produit une musique à la simplicité déconcertante et à l’efficacité redoutable. Ce onzième album est court mais il s’insinue dans les oreilles à l’infini. On pourra le comparer à Man-Made du Teenage Fanclub (que John McEntire avait d’ailleurs produit) : voilà un opus que l’on glisse sur sa platine un peu par hasard pour, au final se le mettre en boucle pendant des heures voire des journées.

***1/2


Richard Reed Parry: « Quiet River of Dust Volume 1 »

17 octobre 2018

Richard Reed Parry fait partie de Arcade Fire dont il est un des contributeurs les plus essentiels. Ce multi-instrumentiste nous o ffre un album solo intitulé Quiet River of Dust Volume 1… qui laisse, peut-on penser,présager un volume 2.

En 2014, Parry avait conçu une création aux ascendants orchestraux et expérimentaux : Music for Heart and Breath. Sur ce disque, l’homme s’est adjoint les services des frères Bryce et Aaron Dessner (The National) et a travaillé avec le quatuor à cordes, Kronos Quartet. Sur Quiet River of Dust Volume 1, les deux Dessner sont de retour et sont accompagnés par Dallas Good (The Sadies), Yuka Honda (Cibo Matto) et Aamdeo Pace (Blonde Redhead), pour ne nommer que ceux-là.

Pour cette nouvelle production, l’artiste nous convie à un voyage irréel, parfois psychédélique, à d’autres moments, expérimental, et bien souvent « new age ». Les mélodies vaporeuses et hypnotiques s’appuient sur un habillage sonore influencé par la musique expérimentale japonaise et quelques relectures électroacoustiques. Ce sont pourtant les mélodies qui donnent tout son sens à l’opus grâce aux influences manifestes des grands du folk britannique, de Bert Jansch en passant par Nick Drake.

Le résultat ? Un disque que l’on pourrait qualifier de folk « fleur bleue », timidement hallucinogène. Parry nous offre un album méditatif peut-être un peu trop ésotérique à l’image « Farewell Ceremony » est une sorte de mantra qui irrite autant qu’il apaise.

Ceci dit, même si sa démarche n’est pas toujours concluante, Parry a le mérite de s’extirper de ce que la zone de confort que pourrait proposer Arcade Fire. On saluera à cet égard la distanciation dont il fait preuve par rapport à eux même si, avec une prise de risque plus affirmée et moins gentillette en matière d’expérimentation sonique le disque aurait ou être une totale réussite.

On retiendra néanmoins « Gentle Pulsing Dust », l’influence manifeste des frères Dessner dans « Sai No Kawara », le folk la Nick Drake, (« Finally Home ») et la conclusion cathartique, éruptive telle un volcan, qu’est « I Was in The World ».

***1/2


Cheyenne Marie Mize: « Among The Grey »

7 juillet 2013

Among The Grey est le troisième opus de Cheyenne Marie Mize, un chanteuse dont le talent semble être en contante métamorphose. Il aborde, en effet, différentes sphères, géographique déjà puisqu’il a été enregostré en divers endroits (cave, gymnase, sacristie, etc.) et, par conséquent, soniques puisqu’il use abondamment de ces acoustiques pour explorer toutes le spossibilités qu’offraient ces environnement au mixage.

Très élaborés, ces arrangements demeurent communicatifs et donnent une impression d’instantanéité charnelle à certains moments, de mystère éthéré à d’autres.

On sent, une fois de plus ici, la patte d’une réelle artiste désireuse de prendre des risques et d’enrichir sa palette comme ça a toujours été le cas. Il faut être intrépide pour mettre en avant des confessions intimes et être apte à les transformer en observations sur le désir, le conflit, la conscience de soi ou de l’autre, la mélancolie ou la colère.

Il faut être, également musclée dans sa tête, pour faire exsuder de sa musique des atmosphères tantôt spacey, tantôt psychédéliques, tantôt purement pop ou alors bruitistes sans que cela ne dénature son projet. Sur la chanson-titre, on peut entendre de tout ; du Siouxsie & The Banshees éruptif à l’onirisme étrange façon Dream Syndicate.

Ce qui sui sera une plaidoirie, le désespéré et romantique « Wait For It » accompagné d’un climat dream-goth passant de Rain Parade, Opal à Mazzy Star et virant à un folk évoquant Buffy Sainte Marie.

Ajoutons une voix qui peut être grandiose quand elle le souhaite (« Heart Hole » rappellera Grace Slick), psalmodiante (« Raymaker » véhiculant effet de transe par guitares acoustiques et ses influences orientales) ou simplement mélancolique (un « Have You Seen » empli de deuil).

Le plus étonnant sera également la façon dont la chanteuse manie et manipule les contrastes. Elle parvient à juxtaposer sur un « rocker » direct et flamboyant une démarche chaloupée presque laborieuse (« Give It All ») et, sur « As It Comes », mêler guitares acoustiques débridées, presque brouillonnes à des accords pris sur le mode mineur où le country-rock s’imbibera de psyché pop puis d’arrangements de cuivres trouant l’éther.

La fin de Among The Grey donnera raison à la tonalité que son titre suggère : « Wouldn’t Go Back » est une chanson d’amour déchirée et déchirante où se côtoient gothique et cordes, tambourin, piano, caisse claire et bribes de guitares électriques offrant peu à peut refuge à une voix digne du Mystère des Voix Bulgares qui ira à le rencontre de façon fusionnelle avec tous ces éléments de l’instrumentation.

Ce point d’orgue chargé de pathos conclura un disque qui procurera à celui qui l’écoutera une expérience indicible par les soubresauts qui l’animeront.


The Secret History: « Americans Singing In The Dark »

2 juillet 2013

Le premier album de The Secret History, The World That Never Was, avait placé le groupe dans une tradition mélodramatique oscillant entre le « concept album » et l’exploration de certains mythes à la façon de Bruce Springsteen. Musicalement on était proche des New Pornographers ou des Smiths et, tois ans pus tard, le groupe de Michael Grace Jr récidive avec Americans Singing In The Dark.

Là encore nous aurons droit à une thématique assez large, la lutte de personnes essayant de survivre au seuil de ce siècle mais l’optique choisie sera de prendre des personnages différents, en autant de petites vignettes qui résumeront le tout.

Musicalement aussi, le combo va changer puisqu’il n’hésite plus à intégrer des éléments de new wave, punk, soul, dub ou folk.

The World That Never Was est donc un album bigarré mais regorgeant de titres unis par la même passion et une sensitivité hors pair. Il faut rendre honneur, à ce sujet, à la chanteuse Lisa Ronson (oui, la fille de Mick Ronson) dont la voix demeure toujours dans la douceur et la retenue et qui, quand elle chante en harmonie avec Jamie Allison, emmène le disque vers des sommets.

Grace lui-même apporte sa touche d’empathie dans son phrasé, une empathie mâtinée de sagesse qui donne à l’opus la sensation que cette intelligence permet une mise à plat des émotions de manière plus efficace que si elle était simplement une vocifération.

Ce mélange d’intellect et d’instinct accompagne les morceaux du disque et parviennent à nous affecter, que ce soit sur les turbulents « rockers » « Johnny Panic [Forget Everything] » ou « Gideon & The Zeroes », en abordant une synth-pop classieuse (mais sans synthés !) comme sur « Age of Victoria » ou sur des ballades à vous briser le cœur (« Isabelle & The Music », « Age of Marianna »).

Le morceau phare sera « Sergio » (et, à moindre titre, un « Anthony » un peu trop animé) une chanson d’amour tout sauf conventionnelle avec des vocaux qui vous hantent, rebondissent en vous comme pour en faire le miroir de vos propres réflexions.

Non content de cela, le groupe s’est chargé des arrangements, et ceux-ci parviennent à remplir l’espace et les espaces de façon contagieuse pour l’oreille. Ils peuvent être mesurés, les claquement de main sur « Eleanor (The City & The Sea », plus urgents (le solo de saxophone sur « Johnny Panic ») ou saupoudrés délicatement comme ces échos de dub sur « Danny Boyd (Low Tide in Harbor Town) » et sa somptueuse ligne de basse.

Il est assez rare qu’un groupe puisse si vite conjuguer chansons décharnées, honnêtes et passionnées avec une interprétation aussi nuancée et de bon goût. Le désespoir présent restent élégant et presque humble tout au long de ce disque ; en créant un album aussi inventif pour célébrer l’affliction, The Secret History nous livre une œuvre à la fois édifiante, réjouissante et inspirante.