Hum : « Inlet »

13 juillet 2020

L’héritage de Hum est de nature vintage. Leur mélange de post-hardcore et de grunge léthargique avec des styles shoegaze expansifs a été une influence importante sur la partie heavy de l’alternatif pendant deux décennies et plus, et leurs albums classiques sont remémorés avec la même insistance.You’d Prefer An Astronaut de 1995 est une alternance commercialement réussie entre un rock spatial délicat et des riffs écrasants, tandis que Downward Is Heavenward de 1997 est un raffinement dense qui a fini par être l’une des plus belles heures des années 90. Ces deux albums ont jeté une ombre sur le métal alternatif des années 2000 et sont essentiels pour tous ceux qui se souviennent des années 90, mais jusqu’à récemment Hum en tant qu’institution semblait être un lointain éclat d’un orage passé depuis longtemps, un classique culte largement reconnu, mais peu apprécié par les connaisseurs.

Personne ne s’attend à ce que les orages d’hier fassent rage, mais cela ne fait qu’adoucir l’affaire en ce qui concerne la sortie surprise d’Inlet. Bien que le frontman Matt Talbott ait fait circuler des informations sur les répressions discrètes des classiques de Hum et qu’il ait murmuré à propos de nouveaux éléments sur les médias sociaux pendant un certain temps avant sa sortie, la perspective d’un nouvel album ne m’a jamais semblé réelle. C’est en partie dû au fait qu’il était vaguement taquiné (aucune information sur le titre ou la piste n’a été révélée et il n’y avait pas vraiment de nouvelles musiques à mâcher), mais je pense que la raison principale était qu’il était pratiquement impossible d’imaginer à quoi pourrait ou devrait ressembler une suite de Downward is Heavenward. Cet album a atteint de tels sommets et a été réalisé de manière si créative qu’un digne successeur n’était pas à prendre pour acquis ; je n’aurais certainement pas reproché à Hum d’avoir fait marche arrière par rapport aux promesses de nouveaux morceaux dans un effort de conservation de son héritage.

Et pourtant, nous y voilà. Sorti de nulle part et ne manquant pratiquement pas de rythme, Inlet est très concret et se sent déjà chez lui dans le sillage de ses prédécesseurs ; penser maintenant à la discographie de Hum sans elle est tout aussi étrange que d’imaginer son existence avant sa sortie. C’est une écoute dense, aussi lourde, atmosphérique, exécutée sans faille et, à sa manière, aussi engageante que les classiques de Hum ; dans cette optique, il est probable qu’elle bénéficiera tout autant que Downward… d’une ou deux décennies de digestion. Au crédit de Hum, Inlet sonne moins comme un album de retour et plus comme un pas en avant direct de là où Downward… s’est arrêté, vers un territoire plus lent et plus sombre. Sans vouloir minimiser ses propres mérites, l’un des aspects les plus extraordinaires de cet album est la façon dont il fait abstraction d’une période intermédiaire de vingt-trois ans, comme un géant lovecraftien qui s’éveille à un monde presque méconnaissable après une période qu’il considère comme une brève sieste.

Cette indifférence face au temps qui passe est très cohérente avec la direction que prend Hum ici. Avec huit chansons et cinquante-six minutes, Inlet est à la fois leur disque le plus long et le plus lourd à ce jour, et les morceaux en question sont uniformément parmi les plus lents à se développer. Ils ne perdent pas de temps à vampiriser jusqu’au bout, mais sont peu enclins à se déplacer d’un point A à un point B clairement signalisé ; ce ne sont pas des slowburners en soi, mais ils se concentrent sur des riffs et des grooves simples d’une manière qui laisse le rythme de l’album quelque part entre le moment important et le glacial. Il n’est pas surprenant que le tempo se situe presque exclusivement dans la partie inférieure du spectre du BPM ; si l’on tient compte de ce fait et de la cohérence largement inébranlable de son atmosphère, Inlet peut sembler homogène au premier abord. Le seul morceau qui brise brutalement son ton ou son rythme est le fantastique rocker médium « Step Into You », qui s’aventure de manière flagrante dans le territoire du midtempo ; le reste est une version plus boueuse et condamnée du son vintage du Hum et exige d’être abordé en ces termes. Cet album a souvent plus de points communs avec les sorties plus lentes de groupes comme Kyuss, Pelican ou Boris que le groupe descendant de Hum, Deftones, souvent cité en référence, et il exige un espace de tête rock plus stoner que ce à quoi peuvent s’attendre ceux qui recherchent des sensations familières de métal alternatif.

Cependant, les critiques formulées à ce sujet risquent de s’enliser dans des doutes sur le son stoner/doom en général et d’éluder les détails de l’engagement de Hum à cet égard. L’entrée semble énorme. Elle est lourde comme des boules (de grosses boules, en plus !) et plie une distorsion tellement boueuse en excursions de réverbération si belles qu’Aaron Turner a probablement déjà craché sa bière artisanale avec délice. La section guitare de Hum, Talbott et Tim Lash, ont fait un travail exemplaire en coproduisant cet album avec l’aide de l’ingénieur du son James Treichler ; l’album sonne plus net et plus clairement défini que leur production des années 90 sans sacrifier les subtilités de ses couches. Le plus important est que la lourdeur du grave est un knock-out direct, la basse et la guitare rythmique s’entremêlent délicieusement alors qu’elles portent des grooves de stoner avec suffisamment de force pour réveiller les morts. Cette association suffit souvent à elle seule à maintenir le sol, comme l’illustre la coda de « Desert Rambler », un spectacle exaltant de sonorités tonitruantes au milieu de grooves endiablés. Les sonorités plus propres du groupe et les paysages sonores de space rock sont moins souvent placés au centre de la scène, mais ils sont incorporés dans ces lents martèlements, de magnifiques embellissements texturaux qui complètent l’équilibre de leur marque de fabrique entre atmosphère et intensité.

Toutes ces sonorités et ces styles sont immédiatement apparents, mais l’absence de mélodies tape-à-l’œil de l’album les met en avant au point de les faire passer à la trappe. C’est un peu trompeur : dans sa substance, Inlet n’est pas moins mélodique que les autres albums de Hum, mais rien n’est aussi immédiatement frappant que les riffs de classiques comme « Stars » ou « Dreamboat ». Au lieu de cela, les tempos plus lents et le barattage hypnotique de cet album présentent ses motifs comme des fondations plutôt que comme des crochets, et leur caractère accrocheur est camouflé comme tel. « In the Den » en est un parfait exemple, avec une poignée de riffs puissants et une lenteur si insupportable que chaque note se pose comme un véhicule de groove plutôt que comme une base pour un ver d’oreille. Accélérez les choses de quelques crans et confiez le tout à un groupe plus flamboyant, et ce serait une toute autre histoire. Grâce à cette approche musclée et peu encline à l’accrochage, la valeur immersive de l’album l’emporte sur ses contours. À cet effet, le talent du chanteur Matt Talbott pour capter l’âme d’un morceau sans trop en prendre sur le pudding est une aide indispensable pour naviguer sur ces vagues de distorsion déferlantes. Sa voix ne prétend pas être polie ni même franchement mélodieuse, mais son sentimentalisme pince-sans-rire a toujours été un lieu d’humeur espacé, un point de référence émotionnel accessible au milieu d’instrumentaux maximalistes. Ses paroles s’alignent parfaitement sur ce point ; le fait qu’il encadre les détails des relations personnelles dans l’immensité de la nature reflète bien son rôle derrière le micro, et sa présence discrète ici contribue largement à étoffer le caractère de l’album.

Tout ce discours sur l’immersion et l’atmosphère générale ne veut pas dire qu’Inlet est à court de moments d’émerveillement individuel. Il ne se concentre pas vraiment sur les grands moments, mais le talent de Hum pour les moments fugaces de ravissement doux-amer est ici aussi bien représenté que jamais. C’est le même frisson que de monter au sommet d’une colline escarpée par un jour de pluie, un grand moment qui ne peut être savouré que pendant un certain temps avant que l’averse ne vous force à avancer. Par exemple, le morceau le plus funeste de l’album, « The Summoning », est un véritable casse-tête qui transforme ses huit minutes et demie d’exécution en une longue expiration, un moment plus grand que nature qui illustre parfaitement à quel point ce groupe peut être impressionnant dans sa plus grande expansion. Il y a peu de pause pour respirer dans ce morceau, mais il prend cet acharnement fermement dans sa foulée.

D’autre part, les rares « bliss-outs » de l’album sont sans surprise mémorables. Les dernières minutes de « Folding », par exemple, sont un chatoiement ambiant épars qui abandonne complètement les quarante minutes d’assaut précédentes sans rien perdre de leur élan. La coda étendue de « Shapeshifter » va plus loin, une sortie shoegaze parfaite qui rappelle les moments les plus délicats de You’d Prefer an Astronaut avec une inspiration fraîche, un régal de retour en arrière qui complète un album autrement dédié à l’innovation. L’autre retour en arrière se présente sous la forme de « Step Into You », un rock banger extrêmement gratifiant qui fait office de hit-parade d’une seule chanson de l’album « Downward is Heavenward Sound », avec des troisièmes intervalles et des leads sirupeux à profusion. C’est le numéro le plus invitant de l’album et un classique du Hum instantané. Enfin, l’outro de « Cloud City » est l’occasion d’un point culminant de la batterie. La batterie en général est mon principal grief, car elle n’est pas aussi convaincante que le reste du groupe pour ce qui est du rythme plus lent, et sert trop souvent de squelette métronomique à des grooves qui se retrouvent trop souvent dans le mix. Les sonorités de caisse claire en particulier sont si claires que je ne peux m’empêcher de penser qu’elles devraient apporter plus que de la table, et elles gâchent quelque peu l’album en tant que sortie esthétique. Cependant, le batteur Bryan St. Pere livre la marchandise sur « Cloud City » et avec des remplissages occasionnels ailleurs, juste assez pour que les auditeurs ne se languissent pas de savoir à quoi cet album aurait pu ressembler avec un Brant Bjork ou un Atsuo derrière le kit.

Tout bien considéré, il semble quelque peu inapproprié de tirer une conclusion définitive sur Inlet à ce stade. Une grande partie de la joie de l’album provient de la réouverture du livre sur un groupe dont peu de gens s’attendaient activement à entendre davantage ; c’est, espérons-le, le début d’un nouveau chapitre passionnant d’un classique établi, et il est prématuré de classer sa grandeur en tant que telle. De même, il est idiot et désinvolte de le qualifier de retour à la forme ou de jargon de retour similaire ; cet album est Hum faisant ce qu’ils ont toujours fait avec un ensemble de textures et une approche d’écriture de chansons actualisées. Le sens de l’intemporalité d’Inlet est au-dessus de la portée de telles réductions, en fusionnant les conceptions du passé, du présent et du futur de Hum en une sortie pleinement réalisée qui s’épanouit sur ses propres mérites. Jusqu’à présent, le charme de Hum tenait en grande partie à la nostalgie qu’il évoquait pour les sommets de la musique à la guitare des années 90. Inlet trouve un bel équilibre à cet égard, réussissant largement à conserver le son caractéristique du groupe sans trébucher sur la production dépassée ou sur les poncifs occasionnels pour grunger les tropes qui ont entaché leur travail précédent. Il faut reconnaître que cette musique n’appartient pas vraiment à l’année 2020, mais elle n’est pas non plus une capsule temporelle des années 90 : c’est un disque de Hum à l’infini, et son assurance en tant que telle est bien plus excitante que de parler de délais, d’attentes ou de retours. Hum sont, effectivement, là.

****1/2


Grey Daze: « Amends »

11 juillet 2020

Nombreux sont ceux qui, dans le monde entier, continuent de pleurer la disparition prématurée et tragique de Chester Bennington, mais ses fans ont reçu un nouvel album de musique (en quelque sorte) dans lequel ils peuvent s’enliser.

Avant la tragédie, Chester Bennington devait retrouver sa formation d’avant Linkin Park, Grey Daze, dont le catalogue a été compilé et retravaillé pour une sortie intégrale, celle de Amends.

Ce qui est apparent dans « Sickness », et dans bien d’autres titres, c’est la façon dont la puissante capacité de Bennington à utiliser une mélodie pour transcender une chanson médiocre en quelque chose de puissant et de bien plus gratifiant a été immédiatement mise en évidence dès les premiers jours.

« Sometimes » est une autre complainte chargée d’émotion, et n’est qu’un des nombreux refrains qui ont toujours été garantis avec Bennington. Le grunge étant la force dominante de la nature qu’il était au moment de la création de ces chansons, l’influence de Pearl Jam est vraiment très forte.

On se demande même pourtant parfois si l’instrumentation et la production ne sonnent pas un peu trop contemporaines par moments. Si vous voulez que des chansons écrites il y a plus de vingt ans plaisent aux jeunes auditeurs d’aujourd’hui, c’est parfois un peu inutile et incongru.

Cependant, avec « She Shines », cette chanson est un exemple de l’efficacité des techniques de production les plus modernes, et ce remaniement est le morceau le plus proche de Linkin Park, avec des tendances électroniques plus marquées, notamment dans l’intro.

« In Time » met également en avant les récits lyriques personnels de Bennington qui resteront prédominants tout au long de sa carrière. « What’s In The Eye » a un autre refrain mémorable, et l’un des nombreux chants qui terminent certaines chansons ici.

« B12 » sera le seul évident point faible par des similitudes malheureuses avec « We Didn’t Start The Fire » de Billy Joel, et la suppression des origines grunge-punk de la chanson en échange d’un son stéréotypé prêt pour le stadium rock tombe un peu à plat. Quel que soit le sschemin que prennent ces chansons, vous êtes assuré d’avoir beaucoup de vers d’oreille grâce aux nombreux crochets vocaux de ce disque.

En raison de la nature de compilation de cet album et du fait que certaines chansons ont été considérablement retravaillées, tous les aspects de Amends n’allaient pas atterrir, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas beaucoup de points forts. De plus, étant donné les circonstances dans lesquelles cet album est arrivé, vous avez le sentiment que certaines choses sont plus importantes.

Tout bien considéré, cet opus est grand trésor pour les fans dans la mesure où il leur offre une façon d’honorer un artiste dont la la voix a été emblématique pour une génération.

***


Today Is The Day: « No Good to Anyone »

6 mars 2020

Dans un monde où tout ne serait pas uniquement qu’indifférence aveugle et arbitraire des destins, Steve Austin aurait vécu autre chose que des moments difficiles. Il a survécu à un accident de bus et à une bataille contre la maladie de Lyme, que son chien a également contractée et qui l’a obligé à se faire euthanasier. En tenant compte de tout cela, il est logique que le sujet lyrique des chansons qu’il écrit pour Today Is The Day soit associé à la négativité – pensez à la dépression, au suicide et aux différentes formes de violence comme étant juste quelques uns des éléments qui y sont typiquement associés.

Pour être juste, Austin a toujours veillé à ce que Today Is The Day aborde ces thématiques, depuis leur démo de 1992 intitulée How to Win Friends and Influence People. Mais Austin n’est pas du genre à être retenu ou battu, et même si six ans se sont écoulés depuis la dernière sortie, Today Is The Day est toujours aussi dur sur No Good To Anyone, et il est toujours aussi déprimé.

La voix d’Austin est la force motrice qui permet à l’album de démarrer. Il est connu pour être laconique et pourtant imposant, et ces qualités font ressortir la puissance de la chanson d’ouverture (et du titre). L’album s’oriente presque immédiatement vers une ambiance bruyante et psychédélique avec des titres comme « Attacked by an Angel », de légers hochements de tête post-métalliques dans « OG Kush » et de l’industriel lourd dans « Burn in Hell » et « Cocobolo ». C’est la beauté de No Good To Anyone ; au lieu de se présenter sous la forme d’une structure homogène et rationalisée de formats de chansons, le disque est frénétique dans la manière dont ses influences de genre sont agencées. Bien que sporadique, il correspond à l’humeur générale de Today Is The Day, une émotion sombre racontée à travers des sons calleux.

Après six ans, il est indéniable que Steve Austin est toujours capable d’exprimer des thèmes difficiles avec des sons encore plus durs. Steve Austin a la capacité de rendre le son plus lourd encore plus écrasant et, bien que cela puisse être mentalement débilitant, il frappe toujours bien.

***1/2


Red Death: « Sickness Divine »

13 février 2020

Nommé d’après l’histoire d’Edger Allen Poe parlant d’un aristocrate dont la réception festive est détruite par la personnification de la maladie qui le tue, lui et tous ses invités, ce mixeur de riffs punk/thrash a décidé de s’inviter chez nous pour détruire cette que l’on aurair pu se proposer d’offrir sur son troisième LP, Sickness Divine.

Red Death est ldans les parages depuis un certain temps, gagnant lentement du terrain sur le circuit métal/hardcore, et récoltant des comparaisons favorables avec le groupe punk auquel ils ressemblent le plus, Power Trip. Ils n’ont pas encore trouvé un accès qui leur est sû dans la scène du rock alternatif mais Sickness Divine pourrait bien y remédier au regard de la dureté du rock que le combo affiche.

Red Death est un groupe qui tourne beaucoup et dont l’expérience de la route s’est heureusement traduite par un solide sens de la technique et une bonne compréhension de lui-même ; en conséquence, les arrangements de ce dernier album sont, faute d’une classification plus appropriée, totalement fous. « Sword Without a Sheath » démarre avec un rythme infernal, celui d’une chevauchée en motorisée, couplée à un riff de coupe supérieure à la chaîne, qui vous chronomètre à froid dans les dix premières secondes, et vous laisse déséquilibré lorsque le glissement de la prochaine vague à la guitare se produit. Si Metallica avait entendu une telle intensité en 1983, il l’aurait probablement fait sienne et, en parlant de Metallica, le morceau-titre fait en fait référenceà leurs éclairs dans leurs moments les plus discrets avec une ouerture acoustique, qui tire lentement le rideau sur une vue de métal tordu et de flammes ouvertes et sauvagement brûlantes.

La suite, « Face the Pain », nous ramène aux racines du thrash dans le speed metal alimenté par les amphétamines, avec un côté sombre, qui rappelle quelque peu lees minuits rampants de la nuit. Il y a aussi des nuances dans les décompositions, comme l’intermède au clavecin, d’une habileté moqueuse, sur le power metal de « The Anvil’s Ring », qui se situe quelque part entre l’intro d’une ballade de Manowar et un hymne au groove métallique. Il y a même un goût de résidu amer dans la mélodie mortelle de « Exhalation of Decay ».Pas une minute donc où ce Sickness Divine ne donnera pas une raison au maniaque de metal de ne pas se cogner la tête avec joie.

Le troisième album de Red Death est un filigrane élevé pour le groupe, et le crossover thrash en général en 2019. C’est un groupe qui continue à flirter avec l’iconoclasme tout en définissant sa propre identité parmi un nombre croissant de groupes punk au talent phénoménal, qui arment l’approche colérique et volontaire du hardcore avec les féroces outils sonores de destruction forgés par nos ancêtres du métal. Je pense que beaucoup d’entre nous savaient que cette Sickness Divine allait être une danse mémorable avec la mort lorsqu’elle a été annoncée, mais je ne pense pas que nous étions préparés à l’ampleur de cette danse macabre. 

***1/2


Danko Jones: « A Rock Supreme »

29 octobre 2019

Dixième album du trio, A Rock Supreme  est doté d’une pochette réussie et est un bon album de rock’n’roll. Avec ce qu’il faut de guitare et un basse/batterie toujours impeccable. La base rythmique empruntée à AC/DC (« I‘m in a Band », « We’re Crazy » » et les hommages sous-entendus à Kiss et à Motörhead ne sont pas réduits à peau de chagrin. Non, de ce côté-là, pas de soucis.

Le problème est que Danko Jones a du mal à renouveler des riffs déjà entendus maintes et maintes fois dans ses précédentes productions, et quand le chanteur explore de nouveaux horizons vocaux(« Dance Dance Dance », « Fists up High), il nous rappelle qu’il n’est pas Caruso. Si bien qu’après plusieurs écoutes, ce sont les titres inspirés de ses meilleurs brûlots des disques précédents qui font mouche « I’m in a Band », « That Girl »). En fait, le Jones qu’on apprécie en général est celui au ton monochorde (« Burn in Hell ») qui va vous prendre prend aux tripes.

A Rock Supreme est un opus entraînant et rythmé, fait par ou pour les passionnés de rock qui tabasse et qui sent la sueur. Une recette n’est modifiable que si elle est stérile; libre à chacun de décider si il préfère réécouter les premiers albums du bonhomme.

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This Gift Is A Curse: « A Throne Of Ash »

16 octobre 2019

Avec This Gift Is A Curse, il y a toujours eu depuis leur première sortie cette sensation tenace d’assister et de se prendre en pleine gueule ce qui ressemblerait le plus à la fin du monde. Une ambiance chaotique de sol qui tremble, des murs qui se craquellent et une dimension qui se fissure. Une violence difficilement contrôlable même pour les musiciens composant cette entité et ce grain de folie… Cette folie atteignant un stade submergeant de quasi absurdité. Néo-libéralisme abrutissant, capitalisme outrageant, déchéance programmée, ignorance et sectarisme des masses. Les portes des enfers se sont ouvertes, ne reste plus qu’à contempler, les yeux opaques et vitreux, l’anéantissement du monde.

L’apocalypse ne descend pas du ciel et des étoiles mais des entrailles de la couche terrestre. A Throne Of Ash, c’est une main décharnée, voyez, qui attrape, serre et ne qui lâchera dorénavant pas son étreinte, ne serait-ce d’un ongle incarné. L’hystérie n’est pas présentée, elle habite déjà les foyers, elle prend une tournure grotesque, d’errance hagarde et d’êtres désarticulés gesticulants. C’est la démesure, totale, la perte des récepteurs cognitifs, l’abandon dans des cris plus inhumains les uns que les autres et un sentiment d’oppression qui ne quittera jamais l’écoute. Si on excepte le morceau introductif dont les martellements semblent ouvre un chemin sarcastique, le reste ne sera qu’une succession de violence aberrante, de distorsions, larsens et hurlements de ce chanteur fou aux yeux révulsés.

C’est le cahier des charges et toujours This Gift Is A Curse a su injecter des mélodies décharnées et insidieuses, des moments d’accalmies et de silences mesquins à la frontière de la contemplation rendant les explosions d’autant plus viscérales et macabres. Ces passages boueux lorgnent ouvertement et grassement du côté du sludge quand on ne part pas dans les chemins accidentés et dégueulasses du death industrial (Thomas Martin Ekelund du projet Trepaneringsritualen), ) et rendent l’ensemble plus funeste et mortifère mais toujours dans cette sorte de chaleur étouffante et surnaturelle.

Car on transpire à l’écoute de A Throne Of Ash, on ressent la matière se coller au visage dans un nuage de particules cendrées et vient juste l’envie pressante de plonger sa tête dans l’eau pour évacuer la couche qui s’est déposée. C’est sale, malsain tout en gardant cette énergie punk/hardcore chaotique, plus discrète, peut-être, dans ce magma black metal virulent qui cherche toujours à aller plus loin quitte à se répéter car sur A Throne Of Ash on ressentira plus une vague déferlante pétant genoux et nuques qu’on ne ressortira globalement un point d’acmé. Monotonie ? Nan ! Plutôt une décharge jusqu’au-boutiste sacrifiant ci et là passages atmosphériques et prises de risque pour arriver à ce parpaing aux contours ésotériques qui n’a qu’un seul et unique but : ravaler la putain de façade mais toujours avec cette senteur de cendres, de souffre et de sang coagulé au fond de la gorge.

Alors peut-être qu’on perd la diversité de l’opus précédent All Hail The Swinelord qui arrivait à briser les attentes et que le morceau final n’a pas la puissance (malgré la présence de Johannes Persson de Cult of Luna et ne provoque pas autant de remous que sur les précédents albums (pourtant une marque de fabrique des suédois)… Oui c’est vrai mais, bizarrement, A Throne Of Ash est ce qui se rapproche le plus de l’impression et de cette sensation aussi bien d’urgence, de brutalité intransigeante et de chaos ésotérique qui laisse groggy.

***1/2


Kaosis: « Hitech Lowlife »

5 octobre 2019

Se définissant lui-e un mélange entre metal et industriel en passant par du dubstep, Kaosis est un jeune combo qui livre ici un premier opus sulfureux avec des guitares hachoirs, des rythmes martiaux, des samples efficaces et une jolie profusion d’éléments électroniques.

Côté références, on pense à Atari Teenage Riot ou Aphex Twin avec un son résolument plus actuel et métallique et, côté instrumental, à Senser, Asian Dun Foundation ou Dälek. Hitech Lowlife a été adoubé par Dino « Fear Factory » Cazares ; nul doute que pour les Néo-Zélandais cette reconnaissance lui permettra d’être plus connu hors de ses frontières, gépgraphiques ou autres.

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Of Mice & Men: « Earthandsky »

29 septembre 2019

Depuis quelque temps, Of Mice & Men ne manque pas de jouer aux montagnes russes avec les fans. D’abord avec l’inquiétant départ d’Austin Carlile en 2016, très rapidement comblé par le bassiste et désormais actuel tête de proue. En effet, Aaron Pauley a su s’imposer comme un leader crédible et Earthandsky va ainsi s’ouvrir sur une excellente première note avec « Gravedancer », un titre très surprenant, très lourd et surtout marqué par l’utilisation d’un erhu (violon traditionnel chinois à deux cordes). L’instrument fait office de mélodie de base, et même de solo ce qui va s’avérer très impressionnant. Malheureusement cet effort ne sera pas pouruivi et le reste du disque n’aura plus cette orignalité et verra Of Mice & Men retourner à ses racines. Ce n’est, malgré tout, pas pour autant une mauvaise chose. En effet, le tout est extrêmement carré, maîtrisé et il est évident que l’ensemble trouvera sa place dans toute collection de disques du genre.

La particularité de cet album va se trouver dans un son très lourd, si ce n’est, peut-être, le pluschargé en décibels du groupe. Earthandsky est la fois très contrasté par des passages clairs mais aussi très intenses dont l’exemple le plus parlant en sera « Linger » ou « Mushroom Cloud” », deux titres qui naviguent avec aisance entre noirceur et lumière.

Le thème de l’album ne sera pas pas étranger à cette construction, d’ailleurs le disque a été décrit par Aaron Pauley comme le plus personnel, pour lui. Il y raconte ses démons, ses luttes et un certain sentiment d’autodestruction. Cela se manifestera dans la construction des titres mais aussi dans les paroles comme sur «  How To Survive ». L’ensemble justifie, à cet égard, parfaitement le nom qui a été donné à l’album ; la Terre et le Ciel, pour ceux qui s’intéressent à autre chose que le force brute et qui ont en tête un désir d’élévation.

***1/2


Kayo Dot: « Blasphemy »

24 septembre 2019

Le caractère multicarte de Kayo Dot n’a échappé à personne. Tout avait commencé avec Maudlin Of The Veil sous le patronage d’influences doom/death déjà permissives, laissant s’installer des ambiances laiteuses et des éléments jazzy. Paru en 2003, Choirs Of The Eye, premier album de Kayo Dot, assumait ces velléités expérimentales et en ajoutait bien d’autres, avec une certaine démesure et, à l’arrivée, un accueil enthousiaste ô combien mérité. Le groupe traça ensuite un parcours prolifique, mais sinueux et diversement reçu par la critique, au gré d’envies musicales changeantes et de personnel remanié dans les grandes largeurs. Relancé par le massif double-album Hubardo (2013), qui marquait le retour en grâce de la saturation « metal » dans son arsenal, Kayo Dot en prit tout naturellement le contrepied quelques mois plus tard. Tournant objectif pour le groupe, Coffins On Io proposait un voyage saisissant à travers des panoramas rétro-futuristes hantés par l’esprit de Blade Runner. On exultait aussi d’y piocher des renvois à Pink Floyd et au vieux King Crimson. Alors que l’album suivant, Plastic House On Base Of Sky (2016), poussait la recherche synthétique sur des escarpements parfois difficiles d’accès, ce neuvième opus studio de Kayo Dot semble comme branché directement en sortie de Coffins On Io. Avec bien sûr des évolutions et des zones de rupture, l’immobilisme étant inconcevable.
Rapidement, pour finir de dérouler le CV, on n’oubliera pas de mentionner l’implication ponctuelle de Toby Driver au sein du fameux collectif Secret Chiefs 3, où il officie comme bassiste, ni surtout les albums pas vraiment solo parus sous son patronyme – le dernier en date, They Are The Shield (2018), étant une petite merveille.

Ce qui frappe sur Blasphemy, c’est la façon dont les morceaux sont à la fois éloignés et proches les uns des autres. Des objets issus d’un même corps céleste et partis dériver chacun dans une atmosphère différente. Cette impression naît de la présence récurrente d’une « brume » sonore à base de synthés analogiques et de filtres donnant aux guitares un grain translucide. Le procédé rappelle le bourdon en musique religieuse, en cela qu’il permet à la mélodie de vagabonder au fil de l’eau (l’allusion à l’élément liquide n’est jamais loin trouvant des accords heureux à l’oreille. On peut voir dans cette formule une entorse à la non-linéarité consubstantielle à Kayo Dot, et s’interroger sur une volonté de faire de cet album une sorte de muséographie de leur rock abstrait, reposant sur un noyau musical malléable mais délibérément homogène.


Comparés à ceux de Coffins On Io, dont ils perpétuent le sang-froid et la souplesse des trames instrumentales, les morceaux de Blasphemy se distinguent par une enveloppe de surréalisme portée sur l’éclairage naturel, par opposition au halo des néons – ce côté lunaire, presque lovecraftien, suggéré par la pochette. Comportant des passages plus obscurs, certains nerveux sans aller jusqu’à renouer avec les déflagrations zorniennes d’autrefois, ils proposent aussi une palette vocale nettement plus variée : il y a le Toby absorbé que l’on connaît, le Toby crooner apparu plus récemment, mais aussi un Toby chafouin, un Toby vocoder (ça surprend la première fois) et pour finir, sur le titre éponyme, des strophes scandées façon David Tibet. Un mot d’ailleurs sur les paroles, aux allures de quêtes dans des mondes imaginaires, tapies sous un épais manteau d’abstraction et de délire fiévreux. Elles méritent que l’on s’investisse dans le livret pendant l’écoute.
Avec Kayo Dot on ne sait jamais trop de quel côté va retomber la pièce. Que Blasphemy soit un album plaisant et riche n’est pas à proprement parler une surprise, mais un soulagement certain. Mieux, on a le sentiment que le moteur créatif tourne à plein régime et se bonifie à un rythme soutenu, pour des amalgames limpides entre l’expérimentation et la simplicité d’écoute. On ne sait si le meilleur est à venir, mais on frétille déjà de l’envie d’accompagner le groupe dans ses futurs possibles.

***1/2


Puppy: « The Goat »

23 septembre 2019

Trio Londonien formé en 2014, Poppy dispose de beaucoup d’atmes pour plaire et son premier opus pourrait bien allumer la mèche du succès. The Goat est, en effet, un disque qui met en valeur les qualités intrinsèques d’un groupe qui a compris bien des choses et peut-être même déjà tout. Voix plaisante (mais qui pourrait paradoxalement en énerver plus d’un) dans un registre clair et envoûtant (« Poor me » et même « I Feel an Evil »)) refrains imbattables, riffs bien sentis, et aussi et surtout influences bien digérées ! Le mix presque parfait d’un Black Sabbath dans les accroches démoniaques, d’un best of de la scène grunge de Seattle du début des 90’s et de Weezer pour les refrains, le tout saupoudré comme il se doit de plans « modern rock » à la Alter Bridge.

Autant dire qu’on brasse large, mais, Comme tous les champions, le combo a décidé d’ouvrir son disque avec un morceau imparable et premier « single » de l’album. Plutôt malin de leur part. « Black Hole », car c’est ce fameux premier morceau, est un condensé de ce que le disque proposera de mieux pendant 43 minutes. Et pour ne pas relâcher la pression, « Vengeance » pulvérise ra les compteurs du riff puissant et des mélodies vocales attachantes.


La production est soignée, tout est calibré pour que ça marche, et bien entendu, ça marche ! C’est divertissant, enivrant et rafraîchissant, et clairement ça fait du bien. Refrains léchés (« Just Like You »), riffs entraînants (« And so I Burn » en guise d’hommage à Iron Maiden, et, comble du bonheur, on a la chance d’échapper à la sacro-sainte ballade inutile qui aurait pu être le seul défaut de ce disque sans défaut. Véritable machine à tubes, Puppy a été biberonné aux machines de guerre rock’n’roll et ne se garde pas de le faire savoir. Chaque instrument est délicieusement mis en valeur, et le combiné rock metal/pop song est savamment dosé. Du travail d’orfèvre.
Si ce combo n’est que « le groupe d’un seul album », il aura sacrément bien réussi son coup. Par contre, et on ne peut que l’espérer, si le trio persévère et nous propose dans un avenir relativement proche un deuxième album de la même trempe, ça risquera de faire date, et pas simplement que dans nos chaumières.

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