The Unthanks: « Mount The Air »

7 février 2015

Alors que la grosse majorité des ensembles sont constamment définis par le genre ou la scène qui les a produits, il en est d’autres qui parviennent à transcender toutes les notions de catégories. Cela arrive en général quand ils pèsent plus lourd dans la balance (peut-on encore considérer que Coldplay est un groupe indé?) mais, parfois, ça n’est lié qu’à une vision créative qui s’est modifiée. Ayant lancé leurs premières flèches musicales voila environ 10 ans sous le nom de Rachel Unthank and The Winterset, The Unthanks ont de toute évidence leurs racines dans le folk mais, bien que le tradition soit encore très prégnante dans leur travail, le concept derrière le groupe s’est étendu vers 2011 avec Last et son audience s’est également agrandie.

Trois albums, (Diversions 1, 2, 3) les ont vus explorer les un registre plus axé sur les cuivres (« brass band »), Robert Wyatt et Anthony & The Johnsons et ils semblent se mouler de plus en plus profondément dans un monde qui leur est propre et n’appartient qu’à eux. La moitié des compositions sur Mount The Air sont, pour la première fois, de leur cru et elles atteignent aisément le niveau de leurs arrangements de chansons traditionnelles.

Deux des morceaux, la chanson titre qui ouvre l’album et « Foundling », durent plus de 10 minutes et, contrastant avec le minimalisme austère du précédent Songs From The Shipyard – Diversion 3, ils nous délivrent un matériel proprement épique. Cuivres et cordes enflent le son, amplifiant des émotions qui existent déjà dans leurs compositions.

Comme cette approche expansive de la gestion du temps peut le suggérer, rien n’est, ici, précipité et, par conséquent, rien n’est raccourci. Malgré un line-up qui est passé des cinq membres qui forment The Unthanks à seize, le disque a une tonalité spacieuse et détendue. On y trouve même des titres « radio friendly » comme « Flutter », à condition que ce soit une station qui n’ait pas peur d’offrir à son audience quelque chose qui sorte de l’ordinaire.

Comme précédemment, il y a toujours une atmosphère de pénombre inquiétant qui va jalonner l’album, quelque chose de dramatique qui est le produit de leurs racines folk. À cet égard, leur reprise du « Magpie » de Dave Dodds est un régal.

Ajoutons les délicieuses voix de Rachel et Becky Unthanks et on ne pourra que convenir que le groupe nous propose aujourd’hui une expérience musicale très spéciale tant elle s’avère être une exploration de divers univers composant une odyssée dans laquelle il serait difficile et presque indécent de ne pas entrer.

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Cult of Youth: « Final Days »

7 décembre 2014

Cult of Youth a d’abord été un projet annexe du bassiste de Love as Laughter, Sean Ragon enregistré chez lui. Les deux premiers albums (A Stick to Bind, Seed to Grow et Love Will Prevail respectivement en 2008 et 2012) consistaient en une musique lo-fi et de la folk imprégnée de punk. Tout était créé par un groupe de musiciens remplaçables mais, pour Final Days, Ragon s’est entouré d’un même groupe et, même si sa thématique n’a pas beaucoup changé, la musique y est plus pleine voire même symphonique.

Final Days s’ouvre sur un instrumental, « Todestrieb », un terme emprunté à la psychologie freudienne désignant le désir de mort qui fait partie de la nature humaine. C’est un moyen approprié de signaler la tonalité du disque qui, en grande partie, sonne comme des chansons qu’un mercenaire contrarié pourrait écouter dans un château lugubre alors qu’il pleut dehors. Il n’a pas la possibilité de sortir et se livrer au pillage ce qui explique l’humeur des refrains qui peuple ce monde imaginaire. On y trouve une atmosphère qui ravirait les fans de Dungeons and Dragons mais qui, surtout, met en lumière les insuffisances du death metal en termes de crédibilité.

Cult of Youth semble prendre tout ce qui tourne autour de sa musique très au sérieux, trop peut-être si on considère l’absurdité d’utiliser une instrumentation moderne pour créer un monde une folk music baignant dans la fantaisie et le folklore. Certains titres, pourtant, s’élèvent au-dessus de cette prétention, en particulier le « closer » de l’album, « Roses ». La voix rauque de Ragon se meut de hurlement à la plainte puis à l’angoisse d’une façon réaliste qui semble authentique dans un monde de tous les jours qui, lui, ne l’est pas.

Si c’est une direction que le groupe a choisi de suivre ce ne pourra qu’être bénéfique, non pas parce que le monde de la fantasie n’est pas intéressant mais parce que, au final, il ne nous offre qu’un miroir déformant du nôtre.

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Weyes Blood: « The Innocents »

28 novembre 2014

Natalie Mering, qui enregistre sous le nom de Weyes Blood, appartient à cette lignées de chanteuses folk dont le registre est dramatique ; on peut donc l’associer à Sharon Van Etten, Angel Olsen, voire même Nico.

Mering s’est d’abord intéressée à la musique expérimentale au sein de Jackie-O Motherfucker et Axolotl, mais elle se distingue de touts ces références par une esthétique sévère, parfois morbide (elle mentionne la mort et des tombes dans plusieurs de ses chansons) et un art de la composition particulier qui doitt autant à l’indie contemporain quà l’étrangeté modale de la musique médiévale.

The Innocents (qui, comme son nom de scène, fait allusion à une idole littéraire) va bien au-delà de l’obscurité flottante qui présidait à The Outside Room de 2011. Ici elle s’aventure progressivement dans un baroque qui va s’aiguiser et nous entraîner vers une formalité, théâtrale certes, mais avant tout glaçante.

Ses meilleurs titres véhiculent alors un sentiment d’aliénation quand ils se parent d’effets anachroniques. Des bandes en distorsion semblent vaciller pour brouiller ce qui, sinon, serait une ballade directe accompagnée d’un piano (« Some Winters ») et des éclairs soudain de fuzz martelés engloutissent la conclusion du remarquable « Land of Broken Dreams ». Au milieu de ce paysage, Mering se lamente sur ce qui l’a laissée sèche et comme stérile : famille, nation ou école.

D‘autres entrées possèdent un équilibre similaire entre la mélancolie et l’artifice doré : « Hang On » et ses cadences lourdes à la Grizzly Bear et « Ashes » dont les vers cyclique souligne à merveille la torture que peuvent représenter des pensées obsessionnelles.

On peut trouver ces lyriques trop systématiques, mais on ne saurait leur reprocher leur inconsistance. On doit néanmoins déplorer qu’ils n’égalent pas la précision de sa voix quand il s’agit d’atteindre des registres plus subtils. Les résultats sont alors moins concluants (« Summer », délicat et mélancolique, brille faiblement et les arrangements dépouillés de « Bad Magic » nous font plonger dans l’inertie).

Les influences de Mering son nombreuses et de taille : parfois elle les maîtrise totalement, parfois demeurent encore des moments qu’on pourra oublier.

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Ólöf Arnalds: « Tema »

6 novembre 2014

Jusqu’à présent, ce qui distinguait Ólöf Arnalds était son incroyable talent vocal, chose dont elle savait fort bien user. Sa voix, excentrique, faisait penser à une marmité toujours sur le point de bouillir, mais ici elle prend des tonalités délicates, surprenantes pour ceux qui la connaissent, qui fournissent un contre poids idéal à des back beats funky et solides; le tout formant ainsi une fort jolie structure.

Il ne faudra pas néanmoins se leurrer sur la nature qu’elle a décidé de donner à son registre ; le contexte lyrique ainsi que les textes ont, en fait, tendance à vous aspirer plutôt qu’à vous effleurer. Sous ces climats oscillants, la vocaliste a, en effet, une façon de vous faire contempler l’existence d’une manière beaucoup moins fragile ou éthérée qu’en apparence.

« Defenfing Gender » voit d’ailleurs l’entrée d’une voix masculine mais, tout en apportantt un joli contraste, sonne tout à fait plate à côté de celle de Arnalds. Ce qui fait que, au lieu d’amplifier le timbre de cette dernière, elle rend l’exercice maladroit et presque laborieux.

Ses tonalités, vacillant entre amour et haine, ne deviendront alors le facteur décisif qu’au fur et à mesure que Palme progresse ce qui fait que, au bout de plusieurs écoutes, le charme semble disparaître.

On peut néanmoins souligner la parfaite harmonie entre production et voix, laissant les choses en état et relativement simples. À l’inverse de beaucoup de disques de ce type, Arnalds a résisté à la tendance d’en trop rajouter ce qui permets à certains titres, « Gipping » par exemple, d’être particulièrement saisissants.

On regrettera quelques incursions bruitistes (les jeux vidéos sur « Half Steady ») tout en pensant qu’avec un « sequencing » autre et des mélodies plus fortes, l’album aurait été plus intéressant voire passionnant.

**1/2


Lia Ices: « Ices »

23 octobre 2014

Donner son propre nom pour intituler son troisième album est signe d’évolution et il est exact que Lisa Ices a délaissé le folk délicat de ses deux premiers opus pour une palette sonique plus percutante et aventureuse. Le morceau d’ouverture, « Tell Me » a cette mélodie hypnotique qui pourrait émaner de la flute d’un charmeur de serpent et une percussion qu’on pourrait trouver lors d’une cérémonie hippie au coin d’un feu de camp.

Le « single » « Higher » voit l’artiste utiliser un dulcimer et croiser sa tonalité avec celle de guitares électriques en distorsion, une combinaison qui marche étonnamment bien. Comme sur sur ses disques précédents, le focus sera néanmoins axé sur les mélodies mais, cette fois, elle fait attention à harmoniser sa cadence vocale avec l’armature rythmique de chaque composition.

Cela ressemble à Animal Collective et son flair mystique amènera indéniablement des comparaisons avec Bat For Lashes.

Toutefois, le disque regorge d’un optimisme frémissant qui l’amène plus proche de combos dream-pop comme Washed Out ou Purity Ring. Les structures sont basiques, faites de quatre accords ce qui peut rendre l’écoute parfois fatigante.

Il faudra alors se contenter de compositions qui n’ont rien de surannées et d’un mysticisme qui rappellera Florence Welch, mais ça n’est pas chose inintéressante. On attendra que ses incursions dans l’electronica soient plus en phase avec ses inclinaisons vers une sensibilité rock 70’s et des éclairs qui évoquent Kate Bush.

Peut-être que cela se manifestera dans un prochain disque ; peut-être ainsi cela révèlera que Ices était un véritable « debut album ».

**1/2

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Comet Gain: « Paperback Ghosts »

23 juillet 2014

Il est mille manières de se détendre en écoutant de la musique et celle de Paperback Ghosts le nouvel album de Comet Gain est à mille lieues de ses débuts punks et « riot girrrl » des années 9O. Pour ceux qui connaissent ma ce groupe difficile à classifier il sera surprenant de déterminer sa nature, même à l’intérieur des ruminations « indie » quand on se trouve face à des compositions aux structures complexes comme le sont « Sad Love And Other Short Stories » ou « Wait ‘Til December ».

Le combo a énormément changé en matière de line-up et seul demeure leur leader David Feck après que Comet Gain se soit, une première fois, séparé en 1997. Aujourd’hui est venu le temps d’une métamorphose graduelle en direction de sujets plus sensibles et poétiques dont Paperback Ghosts en est la traduction musicale mais aussi figurative tant la jolie pochette du disque indique à merveille ce qu’on va trouver à l’intérieur. Celle-ci s’orne de tons divers, à la fois apaisants mais aussi de nuances plus intenses qui rappelleront que ce septième album n’est pas non plus débarrassé de cette pavane quelque peu arrogante qui caractérisait Comet Gain.

« (All The) Avenue Girls », « Breaking Open The Head Part 1 » aet le titre clôturant l’album « Confessions of a Daydream » plairont à ceux qui ont été des fans de la première heure quand le groupe se lançait encore dans le garage rock avec des vocaux (Feck et Rachael Evans) s’y nichant comme si ils étaient chez eux.

C’est un des éléments clef que de constater ainsi comment es deux vocalistes se promènent avec aisance tout au long de l’album et abordent les genres qui en émergent avec une facilité que nul ne peut nier. Ils donnent créance à ces récits d’amour et de perte comme avec ces cheminements dans leur ville natale qui accompagnent « Long After Tonight’s Candles Are Burnt », une histoire folk-pop contemplative évoquant l’univers de Bright Eyes ou « Far From Trhe Pavilion », un hymne sur lequel on ne peut s’empêcher d’opiner. D’une façon générale, il sera difficile de définir Paperback Ghosts mais c’est en cela que réside sa beauté.

Leuts textes et leur mélodies ont le pouvoir de parler à beaucoup d’entre nous et, même si peu morceaux résonnent véritablement, il est garanti que certains d’entre eux amèneront à notre esprit des souvenirs de chagrins d’amour ou d’angoisse et de la façon dont on est parvenu à les surmonter. Paperback Ghosts est une véritable œuvre d’art, pleine de tonalités enchanteresses, romantiques et douces amères, de guitares frappées de façon lo-fi comme il se doit et de beats presque rustiques.

On y trouve un délicat équilibre entre tristesse et joie ; une musique qui n’est pas que musique mais aussi poésie créative et peuplée de fantômes. Mais derrière ce mystère caché l’atmosphère n’est jamais inquiétante et s’avère plutôt folky ; capturant un moment au milieu de ce temps qui s’écoule et de ces heures magiques que Paperback Ghosts s’emploie avec succès à nous faire partager.

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Marissa Nadler: « July »

10 février 2014

Comment une artiste peut-elle autant manier les contradictions au point que celles-ci ne deviennent ni plus ni moins que des contrastes ? Alors que la plupart des auteurs compositeurs baignant dans la thématique de la mélancolie ont tendance à nous proposer des climats glacés, ce sixième album de Marissa Nadler se nomme July et véhicule à la fois humeurs ensoleillées et atmosphères hivernales. La pochette, au noir austère et où la chanteuse figure solitaire et à contre-jour, ne nous aide pas non plus et ses récits d’amour perdu, ses promesses non tenues d’avancer plus avant dans ses précédents disques semblent entériner que, une fois de plus, nous allons avoir un mois de juillet musical où règne la nostalgie.

Autre facette de ce grand écart, une voix toujours aussi chaleureuse mais au phrasé distant comme pour éviter toute identification avec ce que disent les compositions.

Musicalement, Nadler va s’aventurer dans des humeurs pop/folk et soul. Le son y est moins dépouillé avec des renforts de guitares, de synthétiseurs qui laissent, en arrière fond, l’interprète seule avec sa voix. July va ainsi se dérouler avec une instrumentation sombre épousant des textes dans lesquels Nadler ne fait pas mystère de ses émotions.

« Drive » est un titre contemplatif, empli de regrets, avec une guitare toute simple mettant sa voix en valeur, « 1923 » est une ballade qui vous hantera par ses vocaux multi-couches et le plaidoyer exprimé par ses paroles.

On retiendra un riff de guitare plutôt cool (« What A Dream ») donnant un côté crispé au morceau avec, à nouveau, l’amour comme dénominateur commun. « Desire » sera témoignage de subtiles parties de guitares mais aussi de cette incompréhension qui peut surgir entre deux amoureux et « Nothing In My Heart » terminera July sur la même note pessimiste avec ses arrangements minimaliste et une voix qui se fait celle d’un crooner.

La force de Nader est de pouvoir exprimer ses émotions sans peur ; il s’agit sans doute d’une purge émotionnelle pour elle et, nous concernant, d’un charme qui ne peut que chatouiller nos oreilles.

★★★½☆