Dan Mangan: « More or Less »

Plus le temps passe, plus Dan Mangan s’implante parfaitement dans le paysage musical. L’auteur-compositeur-interprète de Vancouver qui avait remporté un prix pour Juno n’avait pas donné signe de vie après son Oh Fortune paru en 2011 ainsi que son album collaboratif avec Blacksmith en 2015. Il nous revient toutefois en pleine forme avec son quatrième opus More or Less.

L’écoute du disque nous révèle que Dan Mangan a connu beaucoup d’événements dans sa vie, à savoir sa récente paternité et ses récentes contributions cinématographiques. Dès lors, le Canadien se sent incité à réfléchir sur sa vie, son entourage et sa paternité.

On assiste alors à une sorte de voyage existentiel loin tout au long des dix morceaux qui constituent le disque. Notons l’hymne enlevé de « Peaks & Valleys », la berceuse « Just Fear » ou même « Lay Low » qui incite à prendre le temps sur soi, un conseil qui s’applique également pour un artiste qui nous montre ici qui n’a pas perdu son d’inspiration.

Toujours à cheval entre indie folk et pop baroque, Dan Mangan poursuit sa méditation avec aisance. Il suffit de relever des moments forts comme « Troubled Mind » mais encore les plus paisibles et éthérés « Can’t Not » et « Never Quiet » pour s’apercevoir à quel point on sous-estime quelqu’un capable de nous offrir une musique si tamisée. Seule la conclusion entêtante « Which Is It » s’avère un peu trop didactique mais cette méditation sera suffisamment subtile pour écarter tout déplaisir. Écoutons et disons « more » plutôt que « less ».

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Inland Island: « Dreamt »

Avalon Rossignol-Tassonyi roule sa bosse depuis plusieurs années déjà, multipliant les collaborations et les projets, toujours très émotifs. Son projet principal, le joliment nommé Inland Island, présente sa nouvelle production, Dreamt, légèrement en retraits par rapport aux plis un peu mélodramatiques (d’aucuns diraient « emo ») des précédentes. Oscillant entre jangle pop coloré et comptines pour adultes un peu simples (« Put Your Heart at Ease »), Dreamt mise sur une instrumentation proche de la tradition folk americana (« I Find », « Anyways », « We Don’t See Eye to Eye »), avec banjo et piano traditionnel.

Les claviers au groove original (« Dance Partner ») font, aux aussi, partie des bases solides de l’album, qui se veut au final le journal touchant et introspectif d’un artiste marginal en chemin vers la guérison. Cette nouvelle richesse instrumentale donne à Inland Island plus de corps, mais une partie du charme vient, encore et toujours, de sa phraséologie organique.

***1/2

Marc DeMarco: « This Old Dog »

À 26 ans Marc DeMarco n’est certes pas un vieux mais ce troisème album nous présente un homme bien plus mûr et avisé. Sa cadence est plus retenue et moins ludique, sa voix se fait posée comme si il souhaitait se débarrasser de cette image d’ado attardé fan de skate et de loufoqueries.

Son précédent EP, Another One, pointait vers des climats empreints de lassitude, sur This Old Dog, il ne reste rien de l’attitude cool dont il se prévalait. Le soin porté aux arrangements est évident dans la façon dont il approche un rock plus adulte et dont il pose une voix devenue quasiment imperturbable.

« My Old Man » est, ainsi, une délicate petite chanson inconséquente où dominent quitare acoustique et où les balais remplacent les baguettes de batterie et « This Old Dog » déambule au milieu de plaisantes orchestrations prises tout en douceur.

Le réveil se fera au travers de « For The First Time » (synthés explosifs et basse à donner froid dans le dos) ou sur « Sister », un titre dont la lo-fi est percluse de pincements à glacer le coeur.

This Old Dog conserve encore une teneur baroque et folk mais il prouve que DeMarco est capable de s’adapter et que ce qui peut passer pour une approche décousue est signe de maturation et d volonté d’expérimentation.

***1/2

Fleet Foxes: « Crack-Up »

Il aura donc fallu attendre six années pour que ce troisième album des Fleet Foxes voit le jour et l’on retrouvera sur Crack-Up les mêmes harmonies dont la fluidité était la marque de fabrique du combo indie-folk dirigé par Robin Pecknold.
Pourquoi si longtemps serait-on alors à-même de se demander d’autant que la technicité des arrangements multi-couches si idiosyncratique du groupe est toujours là.

La réponse se trouve sur le titre phare du disque, un «  Third Of May / Odaigahara » dont la mélodie est tout simplement éblouissante. Le morceau ne se laisse pas saisir facilement mais il est représentatif de ce que le groupe a pu emprunter au chant grégorien.

L’approche minimaliste de « Fool’s Errand » nous rappellera ainsi ce qu’un choeur de vocalistes peut apporter avec rien de plus que des voix a cappella et une steel guitar peuvent véhiculer en matière d’émotions. La chanson finale, morceau titre de plus de six minutes, résumera parfaitement en quoi le combo est capable d’installer son empreinte sans compromettre un style qui sait à merveille ne pas se contenter de répliques de second ordre. On touche ainsi à la quintessence de ce qui constitue Fleet Foxes, la réticence aux accommodements mais aussi la véhémence de la prolifération régie par l’instinctuel.

***1/2

Allison Crutchfield: « Tourist In This Town »

Des changements soudains faisant irruption en plein milieu de circonstances personnelles ; telle est la toile de fond qui sous-tend Tourist In This Town l’album de Allison Crutchfield, sœur jumelle de Katie déjà réputée pour ses opus sous le nom de Waxahatchee.

Ces situations, le travail, les relations, les amis, les lieux ou même les visions du monde sont génératrices de paniques qui, toutes temporaires qu’elles puissent être, font le lit de cette année horrible qu’a vécue la chanteuse en 2015 et qui sert d’exutoire à cet opus.

On a donc droit ici à une sorte de journal intime, explorant ce phénomène d’anxiété dont Crutchfield a été percluse, panorama d’angoisses traduites sur des modes new wave, pop, rock ou folk. Crutchield s’y introduit à grand renforts d’émotions allant de la candeur fragile jusqu’au lyrisme un peu affecté.

Le tout est délivré avec cet entrelacement agile de guitares craquelées, propres à nous amadouer tout autant qu’une Jenny Lewis.

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Steve Mason: « Meet The Humans »

Ce troisième album solo de Steve Mason nous présente l’ex joueur de fifre du Beta Band dans un style folktonique qui ne nous est pas étranger. Moins politisé, on y trouve encore des observations sociales aiguës comme sur « Water Bored » mais les thèmes de cet opus produit par Craig Potter (Elbow) sont avant tout des réinventions personnelles et des réflexions romantiques plutôt que des dénonciations du néo-libéralisme.

Mason a désormais quitté Londres pour Brighton et ce nouveau départ semble lui avoir donné une vision du monde plus positive comme sur « Run Away » et il enfonce même ce point de vue optimiste avec un « To A Dot » saccadé et turbulent.

Le disque est enregistré avec minimalisme et une voix presque chuchotée ; cela met d’aurant mieux en exergue la façon amoureuse dont Mason utilise l’électronique, en particulier sur le « single » « Planet Size ».

L’artiste est entré dans la qurantaine, il semble, à cet âge, avoir trouvé  la mesure de son talent le plus créatif.

***1/2

The Leisure Society: « The Fine Art of Hanging On »

Que The Leisure Society soit considéré comme un des groupes les plus intéressants au niveau des textes ne surprendra personne quand on saura que son fondateur (avec le multi-instrumentiste Christian Hardy) Nick Hemming a remporté deux fois de suite le prestigieux Ivor Novello Award consacrant les « songwriters » et qu’il bénéficie du soutien du (avis personnel) plus grand d’entre tous en Grande-Bretagne, Ray Davies.

Sur cet album, Hemming n’a aucunement perdu cette faculté ; The Fine Art of Hanging On est basé plus ou moins sur un concept, celui de tenir non quoi qu’il puisse arriver en termes de relations, de carrière au sein d’une industrie dont au sait ce qu’elle est ou même quand il s’agit de l’existence elle-même.

On retrouvera toutes les caractéristiques de son art de la composition : textes soigneusement confectionnés et d’une richesse d’observation qui n’a d’égale que celle des Kinks, mélodies incroyablement ciselées et, pour accompagner le tout, un assortiment d’arrangements qui vont du folk-rock à la pop baroque (le coda somptueux de « Wdes Eyes at Villains ») pour créer un cadre qui parvient à concilier détails aux profusions magnifiques et une spontanéi qui ne peut que nous désarmer.

Il n’y a qu’un seul mot pour définir ce type de songwriting à la fois complexe et empli de compassion, c’est celui d’adulte et il n’a rien à voir à la façon dont il est galvaudé par des baladins de seconde ou troisième zone.

Ici décrire ses espoirs et passions n’est pas établir une liste de courses, Hemming est passé maitre dans cet artisanat qu’est l’écriture intelligente mais le tout est véhiculé sans sensation de routine ou de détachement. Il n’est que d’écouter « Tall Black Cabins » (peut-être son titre le plus convaincant) pour être saisi par cet instantané qu’il fait de la crise industrielle et de la condition des chalutiers et que, fidèle à sa thématique, il transforme en message d’espoir qui ne peut que nous habiter. Rarement un texte engagé aura eu autant d’impact et, là encore, il faut se tourner vers Ray Davies pour lui trouver un équivalant

Le ralenti de « All Is Now » est plus calme et grandiose mais la façon dont il nous transporte est tout aussi puissante ; toutes les chansons évoquent d’ailleurs des vies touchées par une crise ou une autre mais combattant ce fardeau, non pas avec colère, véhémence ou acrimonie, mais avec une dignité qui, dans l’esprit, rappelle le « Working Class Hero » de Lennon.

Les lueurs sont des flammes ténues et bleues mais elles existent et elle demandent qu’on s’y accroche et l’instrumentation généreuse (flûtes, cuivres, cordes) s’imposant dans le mix apportent une touche de fierté de par le fait que cette présence est signe de résilience et non d’accablement.

Le revers de cela est que, par comparaison avec ce type de climat si bien articulé, les compositions les plus enlevées paraissent bien faibles et, bien sûr, plus légères. Et puis, on peut penser que l’album aurait pu bénéficier d’un peu plus de tranchant, que ce soit au niveau des orchestrations ou des textes dont on peut regretter le manque de causticité. Ceci dit, sur le morceau final, le folk trompeusement tapageur qu’est « As The Shadows Form », quand en entend Hemming nous déclarer « I know it has to end », on aimerait que ce ne soit pas le cas.

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Stealing Sheep: « Not Real »

Il est toujours intéressant de constater combien il faut parfois peu de temps pour voir un groupe de musiciens évoluer. Cela est on ne peut plus flagrant avec Stealing Sheep un trio féminin de Liverpool qui s’est notoirement éloigné du folk psychédélique de leur premier opus

Not Real voit nos trois artistes nous dispenser une chose qu’on pourrait définir comme du krautrock médiéval et s’engager dans un courant musical qui puise ses influences dans les tonalités exotiques des 50’s tout autant que sur du Grace Jones et du John Carpenter.

Le résultat en est un opus à l’imaginaire sauvage où plus de questions sont posées que de réponses données. C’est en ce sens que la charme de l’album opère avec des titres fertiles comme « Sequence », « Apparition », « Greed », « Evolve », « Love » ou « She ».

Pour briser le charme une légère tonalité inquiétante se fera jour dans la façon qu’a le combo à ne pas adhérer à un seul climat. À une époque où le vocable « hasardeux a été dilué au point de signifier tout ce qui va du surréalisme compulsif au bizarre apprêté il est réconfortant de trouver une étrangeté aussi instinctive que celle de Not Real.

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The Mountains Goats: « Beat The Champ »

Après deux décennies et 15 albums The Mountain Goats ont, peu à peu, transformé leur mélange de punk et de indie-folk en une approche panoramique traversée de climats épiques, de textes lyriques dans leur narration avec une réserve où les réflexions demeurent intimes et feutrées.

Il est néanmoins étonnant de les voir consacrer un album entier au catch professionnel ; approche étrange, suffisamment en tous cas, pour qu’on en éprouve une légère appréhension. Beat The Champ vaincra toutefois nos réserves de par la manière dont il est agencé.

On y trouve, en effet, des récits désinvoltes de personnages colorés (« The Legend Of Chavo Guerro »ou « Heel Turn 2 »), de lanostalgie charmante (« Animal Mask ») ou des bizarreries hypnotiques comme « Fire Editorial » ou « Stabbed To Death Outside San Jose ». La mélancolie nous rejoindra aussi avec les souvenirs que « Southwestern R-Territory » et « Luna » éveillent et même un punk acoustique rappelant leurs débuts, « Choked Out ».

Le catalogue de Mountain Goats a toujours été éclectique ; confirmation en est sur ce « concept album ». John Darnielle n’a jamais été un compositeur ordinaire et Beat The Champ en sera une nouvelle démonstration.

***1/2

The Unthanks: « Mount The Air »

Alors que la grosse majorité des ensembles sont constamment définis par le genre ou la scène qui les a produits, il en est d’autres qui parviennent à transcender toutes les notions de catégories. Cela arrive en général quand ils pèsent plus lourd dans la balance (peut-on encore considérer que Coldplay est un groupe indé?) mais, parfois, ça n’est lié qu’à une vision créative qui s’est modifiée. Ayant lancé leurs premières flèches musicales voila environ 10 ans sous le nom de Rachel Unthank and The Winterset, The Unthanks ont de toute évidence leurs racines dans le folk mais, bien que le tradition soit encore très prégnante dans leur travail, le concept derrière le groupe s’est étendu vers 2011 avec Last et son audience s’est également agrandie.

Trois albums, (Diversions 1, 2, 3) les ont vus explorer les un registre plus axé sur les cuivres (« brass band »), Robert Wyatt et Anthony & The Johnsons et ils semblent se mouler de plus en plus profondément dans un monde qui leur est propre et n’appartient qu’à eux. La moitié des compositions sur Mount The Air sont, pour la première fois, de leur cru et elles atteignent aisément le niveau de leurs arrangements de chansons traditionnelles.

Deux des morceaux, la chanson titre qui ouvre l’album et « Foundling », durent plus de 10 minutes et, contrastant avec le minimalisme austère du précédent Songs From The Shipyard – Diversion 3, ils nous délivrent un matériel proprement épique. Cuivres et cordes enflent le son, amplifiant des émotions qui existent déjà dans leurs compositions.

Comme cette approche expansive de la gestion du temps peut le suggérer, rien n’est, ici, précipité et, par conséquent, rien n’est raccourci. Malgré un line-up qui est passé des cinq membres qui forment The Unthanks à seize, le disque a une tonalité spacieuse et détendue. On y trouve même des titres « radio friendly » comme « Flutter », à condition que ce soit une station qui n’ait pas peur d’offrir à son audience quelque chose qui sorte de l’ordinaire.

Comme précédemment, il y a toujours une atmosphère de pénombre inquiétant qui va jalonner l’album, quelque chose de dramatique qui est le produit de leurs racines folk. À cet égard, leur reprise du « Magpie » de Dave Dodds est un régal.

Ajoutons les délicieuses voix de Rachel et Becky Unthanks et on ne pourra que convenir que le groupe nous propose aujourd’hui une expérience musicale très spéciale tant elle s’avère être une exploration de divers univers composant une odyssée dans laquelle il serait difficile et presque indécent de ne pas entrer.

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