Other Lives: « For Their Love »

Ce qu’il y a de meilleur de l’art entre dans votre tête, vous transportant dans un autre lieu et un autre temps. C’est vrai pour les films, les photographies, les peintures et bien sûr la musique. C’est ce que Other Lives s’est toujours efforcé de faire. Sur ce point, le groupe de l’Oklahoma a sorti son premier album en cinq ans (et le quatrième au total) depuis ses débuts en 2009, il réussit généralement bien. 

Après avoir jeté un coup d’œil à ce qui compose Other Lives, vous saurez qu’il ne s’agit pas d’un groupe de chanteurs/compositeurs ordinaire. Des instruments improbables tels que les cloches tubulaires, les timbales, la clarinette basse, le saxophone baryton, le vibraphone et l’harmonium, ainsi que les cordes et les cors de chambre, se mêlent à la gamme habituelle guitare/basse/claviers, promettant, et finalement livrant, un indie-folk rock cinématographique, rêveur, luxuriant et souvent hypnotique. 

Entre les cordes qui entrent dans les cinq premières secondes de « Sounds of Violence », l’orchestration sinistre et les voix qui s’infiltrent dans « Who’s Gonna Love Us » et l’arrangement audacieux et radical d’Ennio Morricone avec des chœurs féminins fantomatiques et sans paroles qui poussent « All Eyes-For Their Love » sur le territoire de la bande originale d’un film d’art imaginaire, l’ambitieux Other Lives pousse une variété d’enveloppes musicales.  

La créativité, le talent et l’audace du frontman/fondateur/chanteur/auteur-compositeur Jesse Tabish, qui sonne un peu comme un David Byrne moins hyperventilé, sont au cœur des dix chansons. Même si l’album ne dure que 37 minutes, le folk-rock majestueux, parfois grandiose, le fait paraître plus long. Chaque morceau est tellement bourré d’instruments aux couches complexes, de paroles intéressantes bien que généralement obtuses, de structures de chansons inhabituelles (l’exotique « Dead Language » comporte deux couplets, un pont et pas de refrain) et de subtilités sonores vibrantes et souvent complexes que vous devrez rejouer chacune d’entre elles pour en absorber tout l’impact inventif. 

Il est clair que Other Lives ne fait pas de la musique destinée à être écoutée en arrière-plan. L’intention est beaucoup plus sérieuse et bien, intellectuelle, mais pas de manière prétentieuse. Des concepts d’amour et de perte comme ceux de « We Wait » : « La mort m’est venue si souvent à l’esprit dans un sommeil. Nous rêvions d’un hiver que vous ne verrez pas… Vous êtes… toujours dans mon esprit » (Death has come around my mind so often in a sleep. We were dreaming about a winter you won‘t see…You are… always on my mind”) peuvent sembler un cliché. Mais combinée avec les convolutions sonores et lyriques inspirées, ainsi qu’avec le désir ardent de Tabish et sa voix un peu froide, cette musique vise quelque chose de plus essentiel et de plus lourd. 

On peut dire que sa portée dépasse parfois son entendement. Mais avec le captivant For Their Love, il utilise tous les outils musicaux et de production de son arsenal artistique pour élargir l’approche de son groupe et en faire un album aussi convaincant et transformateur que tous ceux que vous connaissez de la musique contemporaine.

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Frontperson: « Frontrunner »

On emploie souvent le terme de supergroupe pour qualifier la réunion de certains artistes ; comment alors définir Frontperson , duo composé de la claviériste-vocaliste et ex-Immaculate Machine Kathryn Calder et de Mark Hamilton, éminence grise de Woodpigeon ?

Calder et Hamilton ont fait connaissance dans les couloirs d’un studio d’enregistrement et, dès les premiers accords de « U.O.I, » la pertinence de leur union musicale ne fait aucun doute. Sous la férule du producteur Colin Stewart (Black Mountain, Dan Mangan), les deux amis ont su fusionner leurs univers respectifs en un tout cohérent et original.

Franchement pop sur le single « Tick-Tock (Frontrunner) », le tandem est encore plus irrésistible lorsqu’il insiste sur les nuances (les cordes magnétiques du très beau « He Follows Me »), tandis que certains titres interprétés par Kathryn Calder (« Young Love », « Long Night) » évoquent le folk-rock de Laura Veirs. Habitués à évoluer au sein de formations nettement plus élargies, les Canadiens goûtent ici au plaisir simple du dialogue à deux voies.

Accueillant, respirant la complicité, le premier album de Frontperson est un disque à l’allure modeste, mais qui abrite en son sein des compositions d’une finesse rare.

***1/2

Grant-Lee Phillips : « Widdershins »

À peine deux ans après le superbe The Narrows, Grant-Lee Phillips nous revient déjà avec Widdershins, le neuvième disque de sa carrière solo. Et cette rapidité à donner un successeur à son coup de maître de 2016 est au centre de ce nouvel album. Nerveux, électrique, concis, faisant juste un peu plus de quarante minutes, Phillips fait ici preuve d’une urgence qu’on lui a rarement connue, que ce soit au sein de Grant Lee Buffalo ou depuis qu’il a quitté son légendaire groupe. Remonté comme jamais (les thèmes et les paroles de l’album sont largement inspirés par la situation sociale et politique du moment aux USA), entouré par les deux mêmes et toujours aussi parfaits musiciens que sur The Narrows (à savoir Lex Price à la basse et Jerry Roe à la batterie et aux percussions, l’enregistrement ayant de nouveau eu lieu à Nashville), Phillips fait défiler les titres aussi vite qu’il le peut, aucun d’eux ne dépassant les quatre minutes.

De la première piste, « Walk In Circles », en passant par « Scared Stiff » et « The Wilderness », aux deux dernières, « Great Acceleration » et « Liberation », il nous fait entendre sa rage et son humeur explosive. Mais il ménage aussi des moments plus apaisés, lumineux et positifs musicalement parlant (pas forcément dans les paroles, au contraire), avec des morceaux dans le style folk-rock qu’il affectionne depuis longtemps maintenant, tels « King of Catastrophes », « Another, Another Then Boom » ou encore « Totally You Gunslinger ». Enfin, « History Has Their Number » est la perle du disque, où la sensibilité de Phillips s’exprime magnifiquement, soutenue par un superbe piano et une rythmique parfaitement distillée.
Au final, la spontanéité sied parfaitement à Grant-Lee Phillips, cette dernière ne nuisant nullement à la qualité de ses compositions. Il nous paraît même être revivifié par ce sursaut, cette approche franche et passionnée à la fois, qui sont le cœur même de sa musique depuis toujours et pour longtemps encore!

***1/2

The Tallest Man On Earth: « Dark Bird Is Home »

The Tallest Man On Earth est de retour avec un quatrième album, Dark Bird Is Home, son premier depuis un There’s No Leaving Now qui avait été passablement remarqué en 2012. Ce nouvel opus ne déroge pas à ce qui est caractéristique chez Kristian Matsson à savoir un ensemble de compositions opaques qui prodiguent simultanément des effets différents ; ceux d’une chaude embrassade mais aussi d’une douche froide.
Ici, Matsson utilise les services d’un groupe au grand complet sur un certain nombre d’entre elles et cette nouvelle approche esthétique se mue parfois en combat contre sa sensibilité, toujours sauvage certes, mais enracinée dans le folk. Le résultat est des titres qui acquièrent une coloration plus pop ce qui, quand l’exercice est réussi, pourrait potentiellement lui donner une audience plus large à condition que celle-ci s’habitue à son phrasé toujours aussi nasal.

Dark Bird Is Home est un disque très personnel et direct. Son tempo est relativement lent comme si l’artiste cherchait délibérément à chuchoter à notre oreille. Comme d’habitude les textes de Matsson nous laissent à distance ; les images et idées sont dissimulées sous des métaphores abstraites et profondes et rien ne nous est donné pour les décrypter.
La couverture du disque nous décrit une jeune femme vêtue d’habits sombres ; nous tournant le dos et regardant une maison en planches et représentant sans doute l’oiseau sombre rentrant chez lui. Rien dans cet album ne le reflètera directement et nous sommes, là aussi, livrées à nos propres interprétations.
La production est excellente ; une douce palette de textures granuleuses qui enveloppe de magnifiques ballades folk hivernales. Quelques titres ne sont guère éloignés d’influences traditionnelles irlandaises et l’opus se révèle accueillant dans son vécu. Dark Bird Is Home s’écoute avec un plaisir certain, même si ça n’est pas son meilleur opus. Mais parfois le mieux est l’ennemi du bien.
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Adrain Crowley: « Some Blue Morning »

Ce chanteur compositeur irlandais est considéré comme un trésor national dans son pays. Celui-ci est bien caché car, même après aprçs gagné le Choie Music Prize en 2009, il n’en a pas été plus connu pour autant.

Peut-être est-ce une bonne chose car Crowley crée une musique qu’il est difficile de définir et qu’il nest, par conséquent, pas obligé de passer par les étapes obligatoires qui lui assureraient un succès commercial.

Some Blue Morning est que son sixième album depuis 2007 et, là encore, il fait preuve d’un œil avisé et poétique pour les détails quand il s’agit d’écriture de textes. Sa voix de baryton est puissante et le distingue d’autres bardes et c’est sa richesse qui peut lui permettre de passer du délicat (« The Stranger ») au punchy (« Angel »). De ce point de vue, il est bien au-dessus de ses pairs.

Les cordes sont employées plus qu’à l’habitude mais les structures osseuses et dépouillées sont toujours présentes. Pouvoir amalgamer les deux est signe de confiance tout comme le fait de délivrer une des plus fortes compositions de l’album, « The Wild Boar », sous forme de narration parlée.

Crowley n’a pas pour soucis d’aliéner une audience éventuelle et toute sa démarche va dans ce sens. Il voit le monde au travers de ses propres yeux et celui-ci est un endroit où habité par des textures merveilleuses.

Sa voix peut sembler, de prime abord, énorme et sonore mais elle contient en elle patience et sens de l’émerveillement, le genre de climat qui fait méditer sur ce qu’on écrit ou entend. Que ce soit le froissement de feuilles sur une voie de chemin de fer ou le pépiement d’une pie, Some Blue Morning repeint les teintes quotidiennes de la nature en d’autres couleurs, aussi splendides que les arrangements post-rock minimalistes qui, parfois, lui font écho.

***1/2

Ben Ottewell: « Rattlebag »

Ce nouvel opus ne marque pas un départ dramatique du répertoire de son combo d’origine mais, en dépit de cela, Rattlebag est une impressionnante collection de compositions folk rock co,nduites par des démonstrations de finger-picking et de guitare apportant une touche de alt-country.

La chanson titre ouvrira le disque, et on y retrouvera instantanément le phrasé de Otterwell et ses prouesses lyriques traitant de la rédemption. Le « single », « Patience And Rosaries », débute par une ligne de basse à faire frémir et contient ces touches menaçantes véhiculées par un Otterwell chantant sourdement et comme si il jetait un sort le constat qu’on ne peut échapper au désir.

« Edge » et « Papa Cuckoo » sont également des morceaux dotés de grooves solides conduit par la basse audacieuse de W. Golden donnant au disque un élan vers l’avant qui capte immédiatement notre attention.

Ce sont toutefois les moments les plus lents qui vont s’insinuer en vous. Le charme nonchalant de « So Slow » et la valse chancelante du « closer » « Different Shores » en sont des morceaux phares. Une autre plage, beaucoup moins évidente, méritera également d’être notée, « No Place », dont l’enveloppe est celle d’un orgue qui vous hante et des vocaux vecteur d’insécurité en reverb : « Nothing last forever/Deep Clouds grow and bring the storm »). Le fait que cette composition délaisse la tradition du couplet et du refrain que l’on trouve ailleurs sur le disque lui permet d’en être une excroissance qu’on ne peut que remarquer.

Ottewell a, sans aucun doute ici confirmé sa réputation de songwriter. Rattlebag est un album qu’on aurait tort de négliger comme Gomez l’avait été avant lui.

***1/2

Black Prairie: « Fortune »

Cela fait longtemps que Black Prairie s’est débarrassé de son étiquette de projet alternatif du guitariste des Decemberists Chris Funk, atteint par le syndrome du dobro. Le groupe a désormais acquis sa propre identité interne et, en conséquence, un style et un caractère qui lui sont propres.

Il s’inscrit toujours dans la mouvance progressive du bluegrass même si il est de plus en plus difficile de décrire le genre auquel le groupe appartient désormais. Ceci est d’autant plus flagrant que ce quatrième opus, Fortune, les voit s’éloigner de ce qui faisait leur originalité tant chaque membre représentait un pot pourri de ce la musique acoustique traditionnelle possédait de meilleur.

Alors que chacun de ses disques semblait décidé à aller de plus en plus loin dans l’expérimentation, ce nouvel opus est peut-être leur effort le plus conventionnel. Les vocaux sont policés et les morceaux empruntent la structure pop la plus convenue.

On trouve pourtant dans Fortune une luminescence excentrique qui ne faiblit pas : nous avons affaire à des musiciens acoustiques accomplis qui nous interprètent, parfois même avec virulence, des chansons qui sont essentiellement des titres rock.

Quel esprit peut être alors invoqué sur cet opus ? Certainement pas celui de earl Scruggs ou Jerry Douglas. Leur guitariste Jon Neufeld de son propre aveu ne se pose plus la question du style ou de la mouvance dans laquelle Black Prairie s’inscrit désormais.

Concluons en avançant le fait que, au bout du compte, cet alliage qu’il nous propose n’est sans aucun doute pas si éloigné, à un niveau certes pas comparable, de celui que nous offrait, il y a quelques décennies, le Led Zeppelin des plus belles heures.

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Ben Watt: « Hendra »

 

Hendra est le deuxième album attendu le plus longtemps de l’histoire puisqu’il intervient 30 ans après le premier de cet ancien membre de Everything But The Girl.

La chanson titre qui ouvre le disque est sans surprise ; un synthétiseur élégiaque et solitaire porteur de frissons et d’implications indécelables. L’impression de dance music qui serpente est là, semblable à ce que EBTG a fait en délaissant sa parure jazz au début des 90’s.

« Hendra » est pourtant un leurre ; même si les mélodies sombres et élégantes et les textes remplis d’ennui sont toujours là, le disque sonne plutôt comme un effort de folk contemporain tel qu’il avait été mis en place par le Year of the Cat de Al Stewart, là où les histoires ne sont pas plus importantes que l’instrumentation qui va leur servir d’accompagnement.

Le résultat en est un opus inondé de guitares électriques au son clair et d’un Fender Rhodes donnant une sensation de confort avec des percussions suffisamment libres pour empêcher le disque de sonner trop sombre.

Quand ça marche, le fonctionnement est fluide avec, par exemple, « Forget » avec une jolie production aérienne façon Al Stewart et une progression d’accords prise en mode mineur du plus bel effet. Ici le thème en est le regret, mais il restera exécuté sobrement et sans qu’on puisse le trouver immodéré.

« Young Man’s Game » sera par contre une ballade dédiée aux pères versant un peu trop dans l’auto-apitoiement malgré (ou en raison) d’un coussin d’harmonies doucereuses.

On notera avant tout la collaboration de l’ancien guitariste de Suede, Bernard Butler, dont le travail est immaculé comme l’est la production de Ewan Pearson. À eux trois, ils parviennent à recréer et à retranscrire l’affection qu’on peut avoir pour cette période « crossover », avec une sincérité et une émotion qui n’a rien à voir avec de la simple émulation. « Nathaniel » est sera la démonstration avec ses riffs de guitare bluesy et pleins de goûts ; morceau emblématique il contient tous les archétypes du genre sans tomber dans ses excès.

Hendra se situe dans une capsule temporelle où tout est impeccablement exécuté ; un album qui se veut tout sauf « hip » ce qui le rend d’autant plus attrayant.

***1/2

 

Smoke Fairies: « Smoke Fairies »

Ce quatrième album des Smoke Fairies est éponayme vraisemblablement parce qu’il marque une avancée esthétique dans la carrière du duo. Autrefois connues pour leurs références folk et blues, Katherine Blamire et Jessica Davies ont opté pour des éléments moins définissables qu’avant

Ici, nous avons droit à des compositions plus atmosphériques et dépourvues du moindre nasillement. En d’autres termes, plus de claviers et beaucoup de guitares avec même une légère programmation électronique sur « Koto ».Puisqu’elels s’éloignent de leurs confins initiaux, Smoke Fairies doit donc être approché différemment.

Des arrangements plus subtils sont un élément clef dans ce son moins folk. Les vocaux restent toujours en avant des autres éléments ce qui est peut-être approprié dans un cadre folk mais nettement moins que dans ces compositions ambitieuses qui les habitent aujourd’hui. En conséquence, leurs voix marchent mieux dans le registre organique enfumé que dans celui où il s’ élève plus haut plus haut.

Quelques titres comme « Your Own Silent Movie » auraient gagné à un remix pour leur donner plus de vivacité et, l’accent étant mis sur les vocaux dans tous les titres, l’instrumentation comme les harmonies vocales sont souvent indécelables au point d’être rendues muettes.

Ainsi un morceau comme « Are You Crazy ? », s’l démarre subtilement, aurait sans doute pu profiter d’’une orchestration plus dramatique et audacieuse pour terminer l’album sans que, pour autant, que cette dernière n’encombre la chanson.

Les titres plus folk conservent leur charme (« We’ve Seen Birds ») ou leur punch (« Want It Forever »), ce qui signifient que le thème essentiel de Smoke Fairies est celui du progrès et non de la volonté d’essayer quelque chose de nouveau gratuitement. Il reste que dans ce premier domaine, il y a encore du potentiel plutôt que de l’accompli.

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