Savages & Bo NIngen: Words To The Blind »

25 décembre 2014

Quand il s’agit de faire collaborer des artistes qui se complètent, Bo Ningen et Savages vont ensemble comme deux éléments d’un même genre ; ce sont tous deux des explorateurs soniques implacables qui peuvent passer de l’assaut brutal à un minimalisme tendu et plein de retenue en une fraction de seconde.

Cette combinaison a un siège privilégie : celui de l’expérimentation. Les résultants en sont parfois brillants, mais toujours étranges. Jehnny Beth était déjà apparue dans III de Bo Ningen et elles ont joué « live » ensemble.Une des ces performances se nommait Words To The Blind, elle est devenu ici un album composé d’une seule plage.

Nous sommes censés être en face d’un Poème Sonique Simultané basé sur l’idée d’avoir différents langages entrant en collision. C’est une approche héritée du Dadaïsme, ce mouvement artistique subversif où, comme chez Duchamp, un urinoir à autant sa place dans un musée qu’une œuvre d’art.

Le premier langage de Beth est le Français, celui de Ningen, le Japonais et l’Anglais va se bousculer ici et là pour trouver un espace au-dessus de lignes de basses violentes et non linéaires qui sonnent comme si elles avaient été produite en frappant l’instrument sur un quelconque objet.

Le tout commence par une conversation effrayante et chuchotée dont on discerne qu’elle est conduite en Français. En chemin, Beth va sonner comme si elle plongeait dans un tunnel rouillé comme un fantôme qui manierait une guitare et serait suivie par des craquements terrifiants rappelant The Shining.

Avec Dada revendiqué de cette manière, il n’est pas surprenant que Words To The Blind est, en grande partie, déroutant et déconcertant. Quand on discerne des structures, elles ressemblent vaguement à un groove où serait introduit toute la rage et le leitmotiv qu’un son peut produire et d’où sortirait une étonnante floraison issue de l’obscurité. Mais il s’agit de quelque chose qui demeure sombre et d’où nulle issue n’est envisageable, bref un répit pour mieux nous faire retomber. Le fait que Words To The Blind n’ait pas ainsi de véritable sens d’un point de vue conventionnel est peut-être le but de cette entreprise. Si c’est le cas pour Ningen et Savage ; la réussite est totale.

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Rhyton: « Kykeon »

12 décembre 2014

Un Rhyton est un vase grec antique dans lequel on buvait de l’alcool. C’est également le nom d’un trio indie de Brooklyn oeuvrant dans le psychédélique expérimental. L’utilisation de cette ancienne urne est censée symboliser leur inspiration pour Kykeon (qui est également une boisson mythologique) leur nouvel album, essentiellement instrumental.

Seul un titre dessus ne dépasse pas les six minutes et, avec un groupe pop-rock ordinaire, cela pourrait sonner comme un travail ardu résultant en un disque ampoulé, mais, comme aucune composition n’arbore de textes, la structure étendue permet à chaque morceau de changer et d’explorer de multiples humeurs en leur sein même.

« Siren in the Byblos » ouvre le bal avec une électronique qui vous fait vous demander si le synthétiseur n’est pas hors d’usage. C’est un début chaotique qui va soudain évoluer vers un groove plus cool grâce à un enclenchement de guitares, un tambourin comme seul instrument de percussion et, si on écoute soigneusement, une mélodie délicate à la mandoline.

Celle-ci va être utilisée de manière plus large sur le deuxième titre, « Topaki », et elle apporte une certaine légèreté aux vagues formées par les minuscules sons de cymbales qui fracassent la composition. Ces deux éléments sont un adjuvant essentiel aux mélodies orientales qui jaillissent des guitares. C’est une composition calme, presque zen ; une transition parfaite à la nature irritante de la première plage et elle se termine surtout par d’extraordinaires et subtils solos de guitares et de mandoline.

« Gneiss » mêlera électronique et guitare de façon plus fluide que sur le titre d’ouverture, tout comme la reverb de la six cordes se fondra harmonieusement au synthétiseur.

Ce que l’album réussit de mieux d’ailleurs c’est de créer des sons de guitares complexes et étranges ; à chaque étape celles-ci proposent des climats différents qui permettent à celui qui écoute de les explorer et de s’y perdre. Sans doute est-ce pour cela que l’avant-dernier morceau ne fonctionne pas ; « California Black Box Vapor » ne sera composé que d’electronica qui formera un chaos déplaisant heureusement de courte durée.

On retiendra le reste ; pour sa créativité et, avant tout, sa fluidité chose suffisamment rare dans la musique expérimentale pour être saluée.

***1/2


Primus: « Primus and the Chocolate Factory With The Fungi Ensemble »

10 décembre 2014

Primus ont toujours été un des groupes les plus bizarres de la scène musicale ; les dignes héritiers de Frank Zappa pourrait-on dire. Chacun de leurs albums va toujours plus loin dans ce concept et Primus and the Chocolate Factory ne dérogera pas à cette règle où l’extravagance a droit de cité.

Comme son titre le suggère, le disque est un hommage à la délirante comédie musicale de 1971, Lilly Wonka and the Chocolate Factory dont Gene Wilder était la vedette. On ne pourra d’ailleurs pas dire que cette reprise intégrale de l’oeuvre soit facile à appréhender ni destiné au grand public.

La plupart de versions proposées ici figurent parmi les plus expérimentales jamais réalisées par le groupe mais elles sont délivrées avec une telle passion et un tel charisme que ce qui, à l’origine, à été un échec peut être considéré comme un acte d’amour.

Il faut dire que le film baignait dans l’irréel et dans une absurdité psychédélique qui ne pouvait que convenir à Primus et les chansons y sont aussi fantaisistes qu’on pouvait s’y attendre. Les synthés à la Goblin et l’outro de guitare à l’envers de « Pure Imagination » sont un compliment à ce qui est du domaine du surréalisme et la guitare surf conjuguée au violon de « I Want It Now » lui donne un swing gitan que le meuglement de la ligne de guitare façon Zappa rend irrémédiablement déjanté.

Il en va ainsi de tout l’album car même un titre plus tendre comme « Candy Man » se voit auréolé de tonalités sombres, comme si il était de bon ton de marier le macabre, la douceur et le ludique.

Pour cela, Primus sait varier ses arrangements et maintient ainsi le niveau de folie nécessaire sans que la formule tourne à vide. On ne pourra pas dire qu’ils sont inspirés par la version originale mais plutôt qu’ils en sont habités. En ce sens l’album est autre chose qu’un gimmick et on peut supposer que si, là-haut, le Père Zappa peut l’entendre il partira d’un grand éclat de rire approbateur.

***1/2


Dean Blunt: « Black Music »

6 décembre 2014

Dean Blunt est un artiste dont la mission semble être de vouloir nous embrouiller ; Black Metal semble y contribuer un peu plus.

Sa première partie est de l’indie-pop de la plus belle espèce ; guitares électriques qui forment des traces en filigrane au-dessus, d’autre, acoustiques celles-ci, le tout produisant un effet tamisé, presque anémié.

Pourtant ce ne sont pas véritablement des compositions : les morceaux sont en majorité des phrases musicales répétés, et ne deviennent des chansons que dans la mesure où il setrouve qu’elles occupent un espace particulier (par exemple une certaine durée).

Ensuite, vers le milieu de l’album, viendra « Forever », un morceau de treize minutes pile, débutant par des percussions exécutées par une boîte à rythme, deux accords de claviers en alternance, une ligne de piano et des vocaux sans mots féminins (probablement ceux de Joanne Robertson sa collaboratrice la plus fréquente). La mutation se fera ensuite mais n’ouvrira pas vers quelque chose de différent, comme un mouvement qui s’avèrerait statique.

Suivra « X », neuf minutes, une combinaison des deux qui pourrait être perçue comme ayant pour but de nous faire oublier ce qu’on entendait auparavant car les tonalités du reste de l’album n’y ressembleront en rien.

On va, en effet y trouver des éléments de dub (« Punk »), de bruit sans formes (« Country ») ou de soft-pop venant à la rencontre de rap et de collages musicaux (« Hush »). On voit ici une volonté de désacraliser les genres musicaux en donnant des titres n’ayant rien à voir avec le contenu des morceaux ; une tentative audacieuse de défier celui qui va écouter Black Metal.

Comme tout geste osé, celui-ci ne sera pas sans risques et on y trouve des moments où on sera plus confronté à de l’opacité qu’à de l’éclaircissement. Le premier élément semble offrir nulle entrée au point qu’on se demande si il est possible d’accéder à ce monceau si obscur que le centre nous en est interdit. Pour paraphraser Nietzsche le concept est ici « au-delà du bien et du mal » ; il en sera de même de cet album qui ne fait qu’exister, étrange et insaisissable.

***1/2


Sterling Roswell: « The Call Of The Cosmos »

28 novembre 2014

La dernière chose qu’on serait en droit d’attendre d’un ancien Spaceman 3, en particulier du batteur responsable de la rythmique façon métronome qui a jalonné leur œuvre, est un album sui semblerait pasticher The Flaming Lips. C’est pourtant ce que Sterling Roswell nous propose ; quelque chose à combustion lente, une excentricité à moitié « ambient » dans laquelle il est parfois difficile de discerner la signification et surtout la source des compositions.

The Call Of The Cosmos peut toutefois être divisé en deux parties. Vous avez les chansons pop qui glissent joyeusement sur une vague comme le titre d’ouverture, un « Give Peace Another Chance » qui partage le même charme que le morceau de John Lennon ; mais on a droit également à ces expérimentations strictement réservés aux « musicos » comme « Time Is Of The Essence » et beaucoup d’autres ou, pour être honnête, rien ne se passe véritablement hormis quelques jolis bruits ici et là. Ce sont des moments tranquilles, rappelant Yosimi Battles The Pink Robot des Lips, mais avec moins de coeur.

 

Les passage où les deux fonctionnent sont ceux où ils entrent en collision : « The Girl From Orbit In Dub » est un un excellent exemple avec son climat onirique baigné de délicieuses mélodies et de sons space rock délirants. C’est tout simplement une belle composition qui montre à quel point la pop et la psychedelia peuvent cohabiter et fusionner. Ce titre transcende les genres et l’album et il est dommage qu’il n’y en ait pas d’autres.

« Tripmaker » en est le contre exemple absolu tant il bouleverse le flot tranquille du disque dans son effort de canaliser l’énergie qui habitait le groupe précédent de Sterling. C’est un titre garage rock débridé nous rappelant que nous avons affaire à un musicien qui n’a pas peur d’entrelacer les divers éléments ce qui est, peut-être, la vision future qu’a Roswell de sa production. Il est devenu un artiste porté sur expérimental, attentif à ce que son travail peut avoir de complaisant ; il n’en demeure pas moins que The Call Of The Cosmos est un opus certes plaisant, mais aussi inégal et lacunaire.

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OOIOO: « Gamel »

10 juillet 2014

Un première question s’impose quand on s’approche ce disque : est-on prêt à supporter près d’une heure de percussions japonaises (les gamelans) et de métallophones frappés (percussions à bandes métalliques s’apparentant à des xylophones) dont le titre de ce septième album de OOIOO, Gamel, indique la tonalité ?

OOIOO est un combo tribal et kinétique mené par le batteur Yoshimi P-We également membre des Boredoms, un groupe qui est parvenu à passer de l’ennui musical qu’ils suscitait au statut de sorcier musical. OOIOO est un amalgame des explorations de percussions en loop de Steve Reich et des vociférations vibrantes et opératiques de Magma. Ajoutons-y les appropriations ethniques de Sun City Girl et, au bout du quatrième morceau, la sensation sera qu’on en aura enduré plus du double.

Les onze plages de Gamel sont débridées, faites de backbeats volcaniques et de rythmiques vocales : des hurlements, des crissements et de murmures plaintifs, tout l’arsenal de ce que l’expérimental peut produire de plus abscons. Des titres comme le dense «  Shizuku Gunung Agung », le létal «  Gamel Kamasu » ou un «  Gamel Udahah » accompagné d’un piano jouet au son cassé nous emmènent dans des territoires où aucun « songwriting » ne s’est encore aventuré.

On a droit à de la dynamite, de la force brute et brutale ;, du drame que seule la fluidité du jeu de Yoshimi P-We atténuer parfois.

Sur Gamel, le musicien évite et célèbre à la fois le traditionnel que l’instrumentation choisie originellement pouvait véhiculer pour créer quelque chose où l’impact rythmique se transforme en longue tirade. De l’originel il passe à l’original : il n’est pas certain que beaucoup puissent répondre positivement à la question posée en tête de cette chronique.

**1/2