Visage Pâle: « Holistic Love »

5 juillet 2019

Le Suisse Visage Pâle offre sur son premier album Holistic Love, un disque à la fois original, superbement écrit (en français et en anglais) et qui évolue sans repère évident dans une chanson française qui n’avait pas connu une telle audace poétique et vocale depuis Michel Polnareff (sic!). Lars-Martin Isker (l’homme qui se cache derrière le maquillage mortuaire de Visage Pale) avait, auparavant, officié dans un groupe suédois-anglais-suisse appelé Tim Patience Watch qui joussaitt d’un mini-statut culte dans sa mère-patrie. La mise au point de Visage Pale n’en reste pas moins quelque chose de fondamentalement surprenant et qui tient du miracle.

L’album est une fantaisie irréelle et sublime qui rappelle l’apparition, il y a quelques années, du chanteur Cascadeur. On ressent la même sensation d’équilibrisme, celle d’avoir affaire à un artiste à la fois singulier et d’une grande fragilité mais en même temps plein d’assurance et sûr de ses moyens et de la direction qu’il s’est donnée. Holistic Love est un album clair, aéré (8 morceaux dont un ne fait qu’une minute) et spatial. « Empire », à l’entame, s’appuie sur une electronica élémentaire qui rappelle les crépitements mélancoliques de Radiohead mais repose quasi exclusivement sur l’irruption de la voix du chanteur. Celle-ci est le principal atout du disque, comme une révélation relevant du sacré. L’organe évolue en voix de tête, parfois à la limite de la justesse, et confère à l’ensemble des titres une patine fantastique. Le texte est abstrait, d’une beauté vaguement imperméable mais fascinant et l’ambiance, crépusculaire. On traîne dans une ville de bord de mer. Le chanteur décrit une femme, prisonnière de l’ancienne civilisation.

On a l’impression avec Visage Pâle de partir à l’assaut d’une nouvelle frontière, d’être installé malgré nous dans un poste avancé d’une humanité à venir. La sensation se prolonge avec le remarquable « Ether » à la texture électro d’une richesse tout à fait extraordinaire. On pense à Archive, à l’école trip-hop mais aussi plus près de nous aux expérimentations sonores de Vanishing Twin.

Il y a une amplitude incroyable dans le minimalisme de Visage Pâle qui est tout à fait prodigieuse et qui se prolonge tout au long des huit titres. Les morceaux chantés en anglais sont paradoxalement moins séduisants. C’est le cas d’Holistic Love qui repose pourtant sur une production sous-marine assez géniale mais sur lequel l’accent du Suisse tend à banaliser la composition et à sonner un peu faux.

Visage Pâle évolue sur le fil et dépouille les morceaux jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que l’ossature électronique et la voix frémissante. « Open Source » est un morceau délicieusement immersif et d’une beauté déchirante. On pense au « Undersea » de The Antlers, alors qu’il s’agit d’une variation presque monstrueuse sur le célèbre « My Funny Valentine » qui se prolongera (sans aucun lien direct) avec une autre plage intitulée juste après…. « Little Valentine ». Avec ses deux minutes et trente secondes, « Open Source » aura tout juste le temps de s’éveiller et s’éteindra comme il était venu. Holistic Love nous donne le sentiment d’être installé dans le noir et d’assister à un feu d’artifices ou à un lancer d’étoiles filantes. Les morceaux scintillent et s’évanouissent laissant sur nos oreilles une trace subjective de leur passage fugace.

Cet opus respire la fragilité, la mortalité mais aussi l’immanence de l’univers. Waves est une curiosité cristalline et qui fait penser à une sculpture en sucre. La voix est déséquilibrée et placée comme en opposition avec la musique. L’album se referme comme une évidence sur un « I Leave The Night » joué par un piano seul et souverain, dernière touche de magie dans un album proche de la perfection.

***1/2


Ic3peak: « Сka3ka »

21 avril 2019

Bien que sorti l’année dernière, impossible de ne pas parler du dernier album, Сka3ka, du phénomène russe Ic3peak.

Leur précédent opus Сладкая Жизнь / Sweet Life, avait été malencontreusement oublié mais Cka3ka, bien que moins rageur, possède une musicalité des plus singulières, plongeant ses racines dans la bass music, la trap, la witch house et les expérimentations électroniques transversales, appuyés par un coté « Pop » qui rend le tout hypnotique.

La voix de Nastya n’y est pas pour rien, ensorcelant l’auditeur à coups de susurrements enfantins et de décharges sensuelles à dresser les pores de la peau.

Elle alterne les modulations vocales avec une aisance et une diversité qui forcent l’oreille et à se pencher sur le travail de production pertinent, aidée qu’elle est par son acolyte  Nick, véritable artisan d’instrumentations trépidantes et tendues, où basses monstrueuses et synthés malades bâtissent des ambiances caverneuses et inquiétantes.

Sous les textes et la musique d’Ic3speak se cachent une poésie sombre et engagée, renvoyant à la situation plus que fragile de leur pays d’origine, certains de leurs concerts s’étant vus censurés par la police, et eux-mêmes arrêtés plusieurs fois. Les contes de fées du duo, sont le reflet terrible d’une jeunesse rêvant de liberté et de soleil radieux, de silences brisés et de droits d’expression. Très fortement recommandé.

***1/2


Sparksss: « Brutal »

18 avril 2019

Il aura fallu 5 ans à Camilla Sparksss alias Barbara Lehnhoff, bassiste de Peter Kernel, pour offrir un successeur à For You The Wild. Avec un Brutal qui affiche le même registre sémantique, la Suissesse a gagné en personnalité, faisant dériver sa musique vers des sphères nettement plus déstabilisantes, prises entre atmosphères cataclysmiques et chansons enrobées de brouillard nocif.

L’artiste convie les fantômes de la noise à se battre contre des percussions tribales sur « Walt Deatney, » le hip hop à côtoyer une guitare far-west sur « She’s A Dream », les eighties faire danser les dancefloors sur des synthés déviants avec « So What, » le Moyen-Orient s’inviter à coups de darboukas sur « Are You OK? ».

Pourtant malgré cet éclectisme apparent, Camilla Sparksss réussit l’exploit de donner une certaine cohérence à l’ensemble, de par les dérapages permanents, conduite en état second sur des routes cabossées aux revêtements glissants.

Brutal est une oeuvre ancrée dans notre époque, nourrie de globalisation et de conjugaisons multiples, de brassage des genres et de métissage des cultures, de modernité et d’héritage underground. Un album qui interpelle de par sa multiplicité et sa force singulière. Très fortement recommandé.

***1/2