Tim Linghaus: « We Were Young When You Left Home »

We Were Young When You Left Home est le deuxième album du compositeur Tim Linghaus. Il fait suite à Memory Sketches sortie en 2018. Pour se nouvel album, Tim Linghaus raconte les émotions d’enfance ressenties lors du divorce de ses parents et,pPour aborder ce sujet, il a choisi comme figure central un garçon nommé K. Ecrit, composé, mixé par Tim Linghaus, l’atmosphère de l’album possède une forte dose de mélancolie, parfois proche de celle que procurerait la vision d’un film de fantômes. Dans le choix des mots pour titrer les 16 morceaux de l’album,on trouvera ainsi des morceaux comme « Demons », « Ghosts », « Monsters », « Funeral », « Hurricane ». L’enfance de cet artiste né en RDA n’est apparemment pas de tout repos et, pour mettre en musique tous ce mal être, Tim Linghaus joue du piano classique et électrique, de la guitare et utilise des effets sonores comme le craquement d’un disque vinyle, le tout avec une voix hanté sortie du vocoder ou du fond des eaux troubles.

On est entre la musique contemporaine, classique, la BO de film et l’électro. Posé et intimiste, la profondeur des mélodies et des accords incline au voyage mental, aux souvenirs qui reviennent en feuilletant les pages d’un vieil album photos argentiques un peu jauni par le temps. Pour apporter encore plus de blues et de spleen, de temps à autres, le souffle d’un saxophone vient se mélanger aux notes du piano bien accordé. Dans l’esprit on pense à la musique d’Harold Budd, au Brian Eno ambient, à Tangerine Dream et à certainesproductions du label 4AD, notamment les compilations This Mortal Coil. Effet de profondeur saisissant et garanti à qui saura s’en imprégner.

***1/2

Fenella: « Fenella »

Épatante sous son propre nom avec quelques albums remarquables, Jane Weaver se révèle également intéressante sous le pseudo de Fenella. Cette fois, elle propose des musiques Cosmic-ambient-krautrock-tronica composées dans un chalet en Ecosse et inspirées par le film d’animation Fehérlófia de Marcell Jankovics sorti en 1981.

Un disque qui aurait pu sortir dans les années 70, avec ses sonorités analogiques qui se marient parfaitement avec la voix céleste de Jane Weaver.

***1/2

2 8 1 4: « Lost Fragments »

Il a fallu deux albums – coup sur coup Birth of a New Day (2015) et Rain Temple, (2016) pour propulser le duo anglo-américain 2 8 1 4 au firmament du courant vaporwave, ce fourre-tout pléthorique où le génie frôle l’imposture de producteurs plus obscurs les uns que les autres, alignant au km tous les gimmicks du genre : percussions tranchantes, ralentissement de voix et de mélodies donnant à toutes sortes de morceaux oubliés, easy-listening, jingles publicitaires, tubes mainstream, une tonalité sirupeuse et une allure méconnaissable.

La musique de 2 8 1 4 n’a peut-être pas grand chose à voir avec la critique du capitalisme et de l’hyper-consommation qui sert de caution intellectuelle au genre. Ce duo a trouvé une nouvelle alchimie, à la fois profonde, accrocheuse, et livré des pépites ambient d’une formidable beauté. S’ils recyclent la vidéo-culture des années 80, l’esthétique futuriste (aujourd’hui rétro) du cultissime Blade Runner, à coups de typos et noms sous influence asiate, images glauques, néons mauves fluorescents dégoulinant de pluie toxique (« Eyes Of The Temple »), c’est leur univers qui l’emporte sur les évocations et références : quelque chose de fusionnel, sensuel et mystérieux, nostalgique.

Voici à nouveau leur son intact dès le premier titre, « 2 8 1 4 Love Affair », en forme de « résumé des épisodes précédents » : une ligne de synthé répétitive, simple, sombre, dramatique. Le suivant « Arcadia », ample et mélodieux, étonne agréablement par ses castagnettes électroniques. Le troisième revient aux sources de leur style, avec des percussions métalliques sur une belle nappe ondoyante. Petite baisse de régime au milieu, avec un « Before Contact » à la coloration dub entendue ailleurs. En pièce maitresse, le final « End And Beginning, » qui fait subir à un rythme loungesque et chaloupé les traitements magiques dont le duo a le secret.

2 8 1 4 se réinvente par endroits mais l’impression est celle d’une grand marque qui – pour ne pas trop brusquer ses fans – ne modifie qu’à la marge sa superbe identité sonore.

***1/2

Kyle Bobby Dunn/Wayne Robert Thomas: « The Searchers/Voyevoda »

Le Canadien Kyle Bobby Dunn est de retour après 4 années d’absence. Alors que sur l’immense et indispensable And the Infinite Sadness, Dunn exprimait son spleen ambient sur un triple LP et une vingtaine de pistes, l’artiste s’expose ici sur un titre unique d’une vingtaine de minutes.
Mais quel titre , en effet, ce The Searchers revêt une telle charge d’émotions et fait preuve d’une inventivité extrême qu’il en devient tout aussi précieux que les précédents double ou triple disques de Dunn.


Le titre du morceau fait référence au film du même nom réalisé par John Ford; monument du cinéma américain. Dunn a souhaité se pencher avec ce morceau et cette analogie au film de Ford, sur l’attrait de l’immensité d’un territoire et sa volonté de conquête qui amène les hommes à commettre les pires actions et atrocités à leur semblables. Violence et beauté transparaissent sur ce titre qui semble, avec ses boucles de guitare, ne jamais s’épuiser et pouvoir se prolonger à l’infini.
L’autre face du disque permet quant à elle de nous faire découvrir le drone de Wayne Robert Thomas. Tout comme Dunn, Thomas utilise principalement la guitare pour forger ses compositions ambient, mais sur cette face sa musique apparaît plus lumineuse que celle de son prédécesseur. Ces 20 minutes qu’occupe le morceau Voyevoda apparaissent comme un complément parfait à la première face du disque.

***

Hampshire & Foat: « Saint Lawrence »

Encore un bel album pour le duo Hampshire & Foat qui ne cesse de nous ravir avec ses musiques downtempo jazzy célestes.

Retour du pianiste de jazz britannique Greg Foat et du multi-instrumentiste Warren Hampshire (membre de The Bees) au sein de leur projet Warren Hampshire. A un rythme assez soutenu (4 albums en deux ans), les deux anglais poursuivent leur aventure musicale avec ce nouvel album une fois encore parfait.

Sur des tempos lents, Warren Hampshire déroule des morceaux ambient jazz aux ambiances crépusculaires qui  ne sont pas sans évoquer par moment celles que l’on retrouve sur les disques du Bohren & der Club of Gore.


Avec guitare, piano, orgue, kalimba, contrebasse et divers petits instruments, les deux musiciens ont enregistré en prise directe ces 8 titres pendant deux après-midis de septembre 2017, dans deux églises situées sur la côte sud de l’île de Wight, en compagnie de musiciens locaux. Chaque piste porte les noms de monuments locaux, de petites plages et de sentiers chers à Warren et Greg.
Saint Lawrence est album de musiques calmes et tranquilles, remplies de mystère et de douceur comme une bonne vieille BO de film Jazzy des années 70… un véritable régal,  mais dommage qu’il soit soit si court.

***1/2

Nivhek: « After its own Death / Walking in Spiral towards the House »

Dans le cadre de son projet nommé Grouper,l’artiste Liz Harris privilégie toujours les sonorités abstraites (drones, bruit blanc, etc.), malgré l’utilisation d’instruments dits « organiques ». Certains spécialistes n’hésitent pas à classer sa musique dans une sorte de folk atmosphérique. Une chose est sûre, les albums de Harris sont souvent sombres et émouvants, toujours présentés dans un enrobage aérien pleinement assumé. En plus d’être une musicienne douée, elle est aussi une artiste visuelle respectée par ses pairs; une créatrice dans l’âme.

Sous le nom de Grouper, elle nous a proposé quelques bons albums au cours des dernières années : The Man Who Died In His Boat (2013), Ruins (2014) et le fort réussi Grid of Points (2018), pour ne nommer que ceux-là. En pleine grisaille hivernale de février, Harris était de retour – sous le nom de Nivhek– avec un nouvel album intitulé After its own Death / Walking in spiral towards the House. Ce projet parallèle a été enregistré en partie dans les Açores, mais majoritairement à Mourmansk, en Russie septentrionale, à l’occasion d’une résidence où Harris était invitée.

Résolument ancré dans la musique ambiante et expérimentale, cette création aurait pu verser dans une imbuvable prétention, mais au contraire, ce disque est tout simplement magnifique. Harris délaisse donc momentanément son folk immatériel, pour s’engouffrer dans une musique céleste, quasi spirituelle/religieuse. Un disque qui inspire la rêverie plutôt que la peur.

La première partie de l’album, intitulée After its Own Death, est divisée en deux actes et s’ouvre sur une superposition vocale presque monastique. Par moments, des cassures sonores surviennent et on pense rapidement à l’œuvre de Tim Hecker, mais en moins volcanique.

Dans la deuxième partie (Walking in Spiral towards the House), Harris est accompagné par Michael Morley (The Dead C). Parfois, on peut y déceler en fond sonore une guitare spleenétique, un peu de « field recording » et quelques dialogues à peine perceptibles. D’une durée de 21 minutes, l’auditeur sera plongé dans une pièce qui ne peut qu’être une référence au trépas; ce dernier moment où l’âme s’élève… ou pas. Paradoxalement, ce segment nous semble plus lumineux. L’utilisation subtile d’un mellotron confère à cette partie une aura plus éclatante.

Mais ce qui fait la force de ce disque, c’est la cohérence des deux pièces proposées. L’intention artistique est claire. Le voyage intemporel est totalement réussi. Harris réussit à se réinventer sans se dénaturer…

Un disque à écouter en mode recueillement ou tout simplement pour avoir la sainte paix…

****1/2

Deru: « Torn In Two »

Le précédent opus de Deru, 1979, sorti il y a deux ans était passé inaperçu ; ça ne semble pas avoir donné matière à doute du côté de Benjamin Wynn qui officie toujours sous le même nom d’artiste pour annoncer Torn In Two, disque qui reprend la même thématique noire que celle de l’album précédent.

Torn In Two, en l’exemple, renoue en effet avec le cauchemar éveillé electro-ambiant et ses excursions noisy. Deru a, entre-temps, travaillé sur la bande-son d’une série ; bossé pour la bande originale d’une série ; on comprendra que sa musique soit hautement évocatrice peuplée qu’elle est de choses irréelles, inquiétantes, extra-humaines.

Le Californien se dirige de plus en plus vers le côté abstrait comme source d’inspiration et les tonalités drones prennent, d’ailleurs, de plus en plus le pas sur l’electro-ambient. Le climat généré est celui d’une dystopie d’où l’homme a comme disparu. Priorité est donnée aux climats, abstraction est faite de toute notion de rythme ou de groove. Torn In Two ne sera donc pas un album de réconciliation ou d’apaisement mais on y trouvera, en revanche, quelques petites gerbes de néo-classiques obscur (« All the Kings Men » ou « Pyre »). Que cela cela permette de promener un regard désabusé et mélancolique prouvera qu’il est possible qu’équilibre soit maintenu entre suggestivité fluide et opacité saccadée.

***1/2

Geir Sundstøl: « Brødløs »

Deux ans après Langen Ro, Geir Sundstøl qui, profitant toujours de la richesse de la structure norvégienne à laquelle il appartient, a choisi de s’entourer à nouveau de nombreux invités et élargir sa palette à des musiciens et compositeurs anglo-saxons.

Par rapport à l’effort précédent, l’aspect jazz semble ici renforcé, notamment par la présence de la trompette de Nils Petter Molvær, propre à apporter une ampleur supplémentaire (comme sur « Leben » ou »Kraag »), à la basse à six cordes de Jo Berger Myhre ou au xylophone d’Erland Dahlen (« Blunder) ». Si la volonté de jouer sur les « grands espaces », voire la dimension « cinématographique », qu’appellent évidemment de tels truchements, peut paraître un peu forcée et cliché, la cohérence du propos de Geir Sundstøl joue en sa faveur, à partir du moment où le Norvégien est coutumier de ce mariage entre jazz et blues, voire entre une forme de musique ambient et blues.

Dans ce contexte, retrouver, au milieu du disque, une reprise du « Warszawa » de David Bowie n’est pas forcément surprenant de par son caractère quasi-instrumental et la conjonction synthétiseurs et vocalises. Ici, ce titre se trouve croisé avec une relecture de l’« Alabama » de John Coltrane, dans une hybridation habile qui permet à Sundstøl de s’inscrire dans les pas de musiciens ayant parvenu à conjuguer expérimentations et large reconnaissance.

Pris dans les volutes et slides lascifs des différentes guitares utilisées, l’auditeur ne pourra donc que regretter la relative brièveté de l’album (huit morceaux pour trente-six minutes) et être incité à, très vite, reprendre le disque dès son début.

***1/2

Alina Kalancea: « The 5th Apple »

Le premier album d’Alina Kalancea, The 5th Apple, est une expérience forte de par sa puissance d’envoutement, équivalent d’un voyage vénéneux dans des profondeurs troublantes, gorgées de basses accueillantes et de froideurs hypnotiques.

Alina Kalancea propose un univers d’une intensité sinueuse, construit à coups de strates en apesanteur et de couches fragiles aux subtilités superposées.

The 5th Apple prend aux tripes et joue avec les sensations, faisant flotter des mots récités avec parcimonie, nous transportant du coté d’un fantastique invisible au contact permanent avec nos peurs et nos perceptions. C’est un opus qui revisite avec virtuosité les plages d’un ambient déviant à la beauté troublante.

Composé comme une succession de tableaux cinématographiques, The 5th Apple s’écoute comme un film de l’intérieur, bousculant minutieusement les codes pour les déplacer hors des frontières, dessinant les contours d’un univers singulier à l’intensité ensorcelante. Un disque dans lequl il convient de mordre.

***1/2

Elysian Fields: « Pink Air »

La voix sensuelle de Jennifer Charles fait toujours son petit effet dans les albums de Elysian Fields et ce Pink Air s’écoutera encore avec plaisir.

Foin des ambiances intimistes et jazzy de Ghosts of No leur précédent album, le duo renoue avec son rock mid tempo porté par la voix charmeuse et sensuelle de Jennifer Charles. À nouveau les ambiances indie rock sombres veillent sur nos oreilles ; un « Storm Cellar » pétri de distinction, « Beyond The Horizon » et « Tidal Wave » qui, eux aussi, se nourrissent aux mêmes venins.

Ceux-ci se font même plus affirmés et abrasifs sur « Karen 25 », « Philistine Jacknife » ou autres « Dispossessed ». On découvre alors ici des climats de plus en plus teintés de viscosité avec des schéma gorgés de plombs et de distorsion comme si Charles et Oren Bloedow souhaitaient s’aventurer dans les tréfonds du sludge metal.

Elysian Fields n’ont pas abandonné les plaisirs troubles ; il en utilisent simplement des nouvelles facettes.« Household Gods » et « Knights Of The White Carnation » font passer lun même message nourri, cette fois-ci, aux sources d’une véhémence plus débridée

***1/2.