Butch Walker: « Afraid of Ghosts »

Butch Walker est un caméléon du rock ’n’ roll. Né en Géorgie il a d’abord joué du « southern boogie », du metal puis de la power pop avant de devenir un producteur très demandé pour des groupes pop-punkpuis un artiste solo prompt à réaliser des albums qui étaient autant d’hommages au glam, la new wave et les géants de la guitare en reverb.

Pour beaucoup, ce parcours pourrait paraître chaotique mais Walker a toujours donné la priorité à la composition indépendamment du style abordé ce qui lui a toujours assuré une forme de pertinence.

Afraid of Ghosts est un disque feutré et largement inspiré par la mort de son père. C’est peut-être sa collection de titres la plus vulnérable d’autant que la plupart des textes parlent de regrets, de mauvais choix et d’occasions perdues.

« Father’s Day », par exemple, est déchirant dans son adresse directe vers son père et la façon dont il laisse libre cours à son chagrin et sa confusion tout en reconnaissant que la vie doit continuer.

D’ailleurs, malgré la thématique très sombre de l’album, il n’y a rien de larmoyant dans ces odes à la nostalgie. Ce sont des écrits directs et dépouillés qui parlent d’affronter le passé pour faciliter le progrès éventuel.

Musicalement, le disque est également très nu et intime. Plus qu’autre chose, il absorbe l’influence de Ryan Adams qui œuvre ici en tant que producteur et y apporte sa touche Americana (le piano folk de la chanson titre, le falsetto ou les chuchotements de steel-guitar sur « How Are Thing, Love ? » et les cordes sévères qui accompagnent la turbulence alt-country de « Bed On Fire »).

Afraid of Ghosts fera néanmoins quelques escapades du côté du « classic rock » sur « 21+ » ou la « vibe » acoustique de « I Love You » ainsi que vers les jours punks de Walker quand « Father’s Day » se termine sur un solo de guitare cathartique comme seul Bob Mould, ici à la six cordes, peut les assurer.

Jusqu’à présent Walker avait toujours partagé les « credits » quand il travaillait avec d’autres, ici, pour la première fois, il se les attribue totalement ; ça n’est que justice non pas seulement en raison du sujet abordé mais tout simplement parce que, en se mettant sous le feu des projecteurs, il s’accorde une récompense plus que méritée.

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Neil Diamond: « Melody Road »

Melody Road : quel titre approprié pour ce pas vraiment crooner et ce nouvel album, nouveau depuis 2008 constitué de matériel original.

Auréolé par un mariage (2012), le chanteur de 73 ans a, semble-t-il (et on peut me déplorer), décidé de ce que ses deux précédents opus produits par Rick Rubin avaient apporté de sang neuf, un peu comme ce dernier l’avait fait avec Johnny Cash.

On pourrait considérer ce disque comme un « album lune de miel », avec des arrangements ampoulés et sirupeux alors que Rubin les avait dépouillés au maximum, des trompettes qui folâtrent etc ., bref un disque de « easy listening » comme on pensait qu’il n’en existait plus.

Neil Diamond est couronné de lauriers et il utilise Melody Road pour mettre en valeur ses divers talents (guitare acoustique dépouillée, orchestration luxuriante, soft rock plus soft que rock) ; tout ceci constitue l’arsenal sur lequel il (se) repose ; le problème est que ces plantes qui ceignent le front des héros ont tendance à vouloir être renouvelés.

Sans doute a-t-il cru le faire en travaillant à la production avec Don Was et Jackknife Lee mais cema ne peut suppléer à un manque d’inspiration et d’imagination. Les récits sont d’une banalité confondante et sans subtilités (« Seongah and Jimmy », histoire d’amour contrarié entre une Coréenne et un gars du New Jersey) et la voix de Diamond, au baryton bien éteint, peine à leur donner vigueur et chaleur.

Resteront quelques mélodies qu’on pourrait fredonner (« In Better Days » ) mais, si on ne peur dénier à Diamond le statut et le respect qu’il mérite, il est un peu triste de constater qu’à un âge similaire à celui de Leonard Cohen ou de Dylan, l’idéee de la retraite puisse venir à nos oreilles si aisément.

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Sheryl Crow: « Feels Like Home »

Sheryl Crow fait partie de ces chanteuses qui eurent leur heures de gloire durant les années 90. Aujourd’hui une nouvelle génération a pris place (Neko Case entre autres) et c’est peut-être cette raison qui l’a amenée à sortir son premier album purement country selon les dires de son entourage.

Cette affirmation est à la fois vraie et fausse. Fausse parce qu’il y a toujours eu dans son répertoire des éléments où cette Americana était présente mais vraie car ne serait-ce que par sa pochette (robe blanche immaculée sur fond de verdure et sourire artificiel) la typologie est évidente. Trop de blanc, trop de vert sourire figé ; on pourrait penser que Feels Like Home possède une petite dose de second degré. Le titre de l’album indique que ça n’est pas le cas.

Il suffit de reconsidérer sa carrière, chansons bien pensantes, un thème pour un James Bond, compositions inondant les malls, pour comprendre que si Crow aime l’odeur du rock and roll, son blues-rock FM évite soigneusement de s’y tremper.

Ce neuvième album conviendra à qui aimerait cette démarche ; des textes convenables mais un accompagnement qui n’est que recyclage de chansons d’amour façon Eagles, des premières manifestations des Stones ou des larmoiements de Dolly Parton. D’ailleurs si cette dernière avait interprété elle même un « We Oughta Be Drinkin’ » plein d’esprit, elle en aurait donné une version moins policée que celle qui figure sur Feels Like Home.

« Waterproof Mascara » est une autre de ces émulations d’une Parton qui, là, aurait fait l’école buissonnière ce qui rend le titre presque plaisant mais on ne peut que rêver à ce qu’auraient pu faire d’autres artistes du rocker « Shogun », d’un très « nashvillien » « Crazy Ain’t Original » ou du nasillard « Best Of TImes ».

Au final, Feels Like Home porte bien son titre ; il remet Sheryl Crow à sa juste place celle d’une interprète « classique », chose qu’elle a toujours été.

★★☆☆☆

Laura Veirs: « Warp & Weft »

Ce neuvième album de Laura Veirs justifie fort bien son titre puisque Warp & Weft est en effet un terme de couture évoquant un riche canevas de trames. Celles-ci créent un patchwork mélodique où dominera une abondante tapisserie de sons et d’idées musicales créés avec son partenaire et producteur Tucker Martine.

Comme très souvent, son folk est nimbé de références à la nature mais celles-ci sont étayées par une multitudes de tonalités où l’éclectisme intervient en contrepoint pour accompagner le cycle des des saisons.

Ainsi « Sun Song » ouvrira l’opus sur la pulsation chaude d’une guitare acoustique, d’une pedal steel et de viole, couperosés par le tranchant sporadique d’une guitare électrique, ainsi le morceau qui cloturera Warp & Weft, « White Cherry » sera un impitoyable voyage dans une mélopée où s’introduiront dissonance et dodécaphonisme.

Conçu au moment où la chanteuse était enciente de son deuxième enfant, on comprend très bien pourquoi elle a été sensible aux infimes variations des éléments qui faisaient comme accompagner sa grossesse. « Shape Shiter » évoque l’hiver et la nécessaire obligation de s’entourer de compagnie, un thématique de la convivialité qui a été intensifiée par les affres de sa situation. « Dorothy of the Island » incorporera alors le refrain de « Motherless Children », un standard du blues et « Sadako Folding Cranes » sera le récit éprouvant de la mort d’un bambin due à des radiations atomiques. L’orchestration sera celle d’une mandoline plaintive ponctuée par un jeu de cymbales et des textures de claviers, rendue d’autant plus émouvante par la façon dont la vocaliste nous offrira un solo sifflé à mi-parcours dont la simplicité et la pureté se fracasseront conter la dureté du sujet.

« America » la verra aborder de manière sardonique la thématique des conflits, personnels et sociétaux et célébrer la démarche des artistes, fascination pour l’autre que ne démentira pas la simple unisson des guitares et des harmonies vocales encadrant « Finster Saw The Angels » (l’illustrateur connu pour ses pochettes de R.E.M.) alors que « That Alice » offrira une biographie condensée de la harpiste de jazz Alice Coltrane.

Bien que parfois lugubre, ce nouvel opus permet à Laura Veirs de percer dans un registre où le personnel a parfois peine à nous éclairer sur notre nature et nos idéaux. C’est aussi cette inventivité instrumentale qui nous autorise à goûter ce folk mâture qui réussit si bien à s’échapper de sa tradition.

★★★☆☆