Spencer Zahn: « Sunday Painter »

24 septembre 2020

Le multi-instrumentiste new-yorkais Spencer Zahn a déjà sorti deux albums solo au synthé, People of the Dawn (2018) et When We Were Brand New (2019). Pour son troisième album, Sunday Painter, il a réuni une équipe de joueurs de premier plan, dont le percussionniste Mauro Refosco (Atoms For Peace) et le guitariste Dave Harrington (Darkside), pour suivre ses compositions en studio. Inspiré par la pierre de touche du jazz d’ambiance In A Silent Way de Miles Davis et par la production du label ECM Records, Sunday Painter présente des compositions détaillées et élégamment arrangées et des performances sobres qui s’écoulent doucement autour de la basse de Zahn.

La liste des titres de l’album est agréablement symétrique, avec un court interlude dans chaque moitié (« Empathy Duet » et « Promises ») et la chanson titre se trouve directement au cœur de l’album. La plupart des morceaux s’appuient sur une pulsation minimaliste, s’installent sur un thème répété, puis changent de vitesse de façon brutale. Sur « Key Biscayne », la section rythmique entraînée par le piano et la trompette, avant que le saxophone et la trompette n’entonnent un thème paisible. Cela crée une merveilleuse atmosphère de repos, mais la tranquillité est troublée dans la dernière minute. C’est toujours calme et beau, mais les joueurs se déplacent avec tant d’assurance les uns autour des autres que le changement semble dramatique.

« The Mist » est probablement la plus belle pièce ici, alors que les nuages d’orage commencent à se rassembler au-dessus de l’idylle bucolique de Sunday Painter. Le batteur Kenny Wolleson s’enferme dans un motif de tambour lourd comme une voiture, qui rappelle Lee Harris de Talk Talk, avec un contrepoint métallique et brillant des percussions de Refosco. Quelques minutes plus tard, la ligne de basse de Zahn dirige les changements, sur lesquels l’orgue et Rhodes tissent une toile chatoyante. (Si vous aimez les Floating Points, vous trouverez beaucoup de choses à aimer sur ce morceau.) Cette vibe inquiétante et réfléchie se poursuit sur le « Roya », richement ondulé, qui tire pleinement parti de la palette de basses chaudes et enveloppantes du groupe.  

À mi-chemin de l’album, la chanson titre met en vedette un magnifique jeu de guitare tremolo de Dave Harrington, mais les lignes de saxophone soprano de Mike McGarril se rapprochent dangereusement du territoire de Kenny G. Les percussions accordées par Refosco au début de « Ten To One » sont tout aussi distrayantes, ce qui est dommage car le reste de l’arrangement de la chanson grésille. « To the One You Love » est une complainte de bar enfumée, avec un beau jeu de piano, tandis que « At High Tide » met fin à l’ensemble de façon un peu abrupte. Zahn prend soin d’établir et de maintenir une ambiance langoureuse tout au long du disque et y réussit admirablement dans la plupart des cas.

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Canterbury Girls: « Lily & Madeleine »

5 mars 2019

Canterbury Girls est l’album de l’équilibre pour les sœurs Jurkiewicz. En six ans, Lily & Madeleine ont pris de l’assurance non seulement dans l’alliage très fin de leurs voix, mais aussi dans la philosophie de leur genre. Ce quatrième album réussit un jeu intéressant : les airs pop, folk, indie rock ou rythm and blues, déjà savamment construits sans excès dans le lustre, gagnent en cohésion grâce aux variations bien plus audacieuses de leurs harmonies vocales (surtout sur « Just Do It »).

C’est un album de textures, de mouvement, de fluidité, de grâce plus ronde ; « Bruises » est la plus éloquente à cet égard. Dans l’étude de leurs relations (amicales comme amoureuses) et des conséquences intérieures de les découvrir insuffisantes, Lily & Madeleine apparaissent en parfait contrôle, fragiles mais fortes — un signe peut-être que leur première collaboration avec les producteurs Daniel Tashian et Ian Fitchuk a été majeure dans la construction de cette unité nouvelle.

***1/2


Arctic Monkeys: « Tranquility Base Hotel & Casino »

3 août 2018

Loin du mordant qui fit sa renommée, Alex Turner fait enregistrer à son quatuor un sixième album où tout est luxe et volupté. Un premier album solo déguisé?

Être habile et déjouer les pronostics qui vous condamnent à l’essoufflement. S’avérer en tout point constant et démontrer d’un disque à l’autre un talent de songwriter racé, pertinent. S’observer en idole sans en faire une affaire pour autant, et s’autoriser réflexions prolongées ou silences obstinés. Alex Turner, patron d’Arctic Monkeys, trace sa route en indépendant, très exactement comme si le monde ignorait ses mouvements.

Provisoirement rangé du duo The Last Shadow Puppets avec qui il s’oxygénait récemment, l’homme fort du brit-rock offre avec Tranquility Base Hotel & Casino non pas un autre album bourré d’hymnes pop, comme à l’accoutumée, mais une suite de chansons délicieusement rétro et sexuées.

Avant sa publication officielle, aucune information fondamentale n’avait filtré – jusqu’au projet d’ouverture de six pop-up stores dernièrement inaugurés de Paris à Sydney. Maintenant, le voici tournant sans pause sur notre platine, ce disque. Et c’est un enchantement…

Pour sa réalisation feutrée signée James Ford, le contre-pied musical si loin des crâneries de son prédécesseur (AM, 2013) qu’il propose, et le raffinement qui constamment le porte, Tranquility Base Hotel & Casino se goûte d’abord comme un bras d’honneur à qui pensait les gars de Sheffield pour toujours confinés à une pop pétulante. Guitares sanguines, fûts martelés, refrains intergénérationnels et taillés pour les stades: tout cela, terminé. Plutôt, Alexander David Turner, 32 ans, fait-il cette fois se vautrer son gang loin des rivages prévisibles du rock, leur préférant les délicatesses de Scott Walker et Serge Gainsbourg période L’homme à la tête de chou, les symphonies funambules de Divine Comedy et Nino Rota.

Ici, donc, le groove de se faire moite, les rythmiques canailles, le piano commandeur en chef et le chanteur crooner-lover convainquant. «Je voudrais juste être l’un des Strokes, et regarde les bêtises que tu m’as laissé faire», chante ainsi Turner, goguenard, dans Star Treatment, pièce désenchantée mais extrêmement décontractée, comme composée sur le bar d’un palace bouclé pour impayés. Passé ce trait cynique qui vaut déjà à son auteur des haters par troupeaux sur la toile, on savoure ensuite l’examen critique que propose l’Anglais des conventions du rock, des mensonges qu’elles concentrent, des désastres qu’elles produisent.

A son arrivée en 2005, peu avant la sortie de Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not (2006), premier album de Arctic Monkeys plein à craquer de tubes immédiats («The View From The Afternoon», etc.), Alex Turner avait tout du teen-ager trop doué. Mignon, maigrichon, le guitariste grandi auprès de parents instituteurs charmait par la désinvolture avec laquelle il affrontait sa gloire instantanée. Nonchalant, jouant ses concerts comme si rien de tout cela ne le concernait vraiment, l’auteur de Fluorescent Adolescent (2007) durait contre tout attente à force de mélodies zélées et d’une plume caustique où tout le monde, potes, petites amies, entourage perdu en backstage ou aux confins d’un pub de banlieue en prenait pour son grade.

Trop éclairé pour ne pas se prémunir des dangers que l’hyper-notoriété faisait peser sur lui après la publication de Humbug (2009), probablement aussi seulement concerné par son art plutôt que par les imbécillités auxquelles se livraient ses confrères (The Libertines, etc.), Turner fuit finalement l’Angleterre et ses adulations exaltées pour l’anonymat de New York, puis Los Angeles. Là, détaché du music business auquel il refuse toujours obstinément de prêter le flanc, s’offrant pour parenthèse récréative le projet The Last Shadow Puppets mené avec Miles Kane, camarade de virées, le kid de Sheffield prenait cinq années pour inventer un futur inattendu à ses Arctic Monkeys.s douces-amères

Ou bien faut-il plutôt voir en Tranquility Base Hotel & Casino son premier album solo déguisé? Riffs désincarnés, refrains remisés au grenier, atmosphère de fin de soirée, cet album-monde inquiet, privé de single évident et qui avance entre pastels et apesanteurs pourrait en effet bien être le requiem inavoué d’un quatuor lassé du pinacle pop auquel il a accédé, et où il s’ennuie ferme désormais.

Car quel avenir espérer une fois juché sur le toit du monde, semble demander Turner? Finir comme U2 ou d’autres pachydermes semblables, et devoir obéir à ce que le marché ordonne? Hors de question! Piochant ses sensualités douces-amères, chez  Brian Wilson, notamment, Alex commet là à la fois son œuvre la plus ambitieuse, et un suicide commercial dont, à l’évidence, il se fiche bien des conséquences. A qui l’ignore, «Tranquility Base» est le nom du site pré-arrangé sur lequel atterrirent sains et saufs Neil Armstrong et Buzz Aldrin après leur «voyage sur la Lune» en 1969.

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Nataly Dawn: « How I Know Her »

16 février 2013

Nataly Dawn est une chanteuse multi-instrumentiste folk-tock originaire de Californie qui joue également en duo avec Pomplamoose. Ce sont les réseaux sociaux qui ont créé le buzz autour d’elle et lui ont permis d’être signée sur une « major ».

How I Knew Her est, peut-être en raison de ce changement, différent des ses productions précédentes en particulier le EP My Terrible Friend où elle projetait une image dégradée de soi dont le dépouillement s’avérait terriblement poignant.

Ici, les compositions sont plus légères et optimistes. « Araceli » ou « Long Running Joke » sont traversés par des vocaux hoquetants assez maniérés, couverts par une instrumentation fournie qui vise vraisemblablement à ne pas trop mettre en évidence la voix idiosyncratique de la chanteuse. Le sentiment qui prédomine est celui de candeur et d’innocence, virage radical par rapport à ses premiers enregistrements.

Le résultat donne un album aéré dans lequel l’enthousiasme véhiculé par la voix de Dawn devient parfois à la limite de la mièvrerie (« Caroline »). À cet égard on ne peut que regretter que les dispositions affichées par une production étoffée cèdent peu à peu la place à des arrangements qui mettent en exergue un phrasé vocal qui devient très vite agaçant et complaisant. La candeur sonne alors feinte, presque scénarisée, et même l’énergie bluesy de « Please Don’t Scream » ou « Even Steven » sont gâchées par des trilles qui empêchent la slide ou la guitare de donner un peu de nerf à How I Knew Her.

L’album reste finalement rudimentaire dans son approche des climats doux-amers ce qui est dommage car les compositions sont plutôt bien ficelées. Là encore il faudra domestiquer une voix pour qu’elle se révèle alors infectieuse et moins intrusive.

★★★☆☆