Julia Reidy : « Vanish »

6 septembre 2020

Vanish est toujours en mouvement, et se déplace toujours d’un endroit à l’autre. On a l’impression de sprinter en permanence, car dès la première seconde, un réseau de sons actifs et en forme de labyrinthe saute aux yeux de l’auditeur. Vanish marque les débuts de Julia Reidy. La musicienne australienne, qui est maintenant basée à Berlin, crée une musique éblouissante et séduisante qui s’articule autour d’une étincelante guitare à 12 cordes.

Des lacs de réverbération et d’autres effets sont utilisés pour étendre, étirer ou remodeler le son original de la guitare, et l’utilisation de l’auto-accord dans son travail vocal crée une musique distincte et colorée. L’ouverture, « Clairvoyant », est immédiatement actif et relève immédiatement ses manches. Vanish incorpore de nombreux sons différents et incroyablement luxuriants pour produire quelque chose d’explosif et de frais. Le premier morceau de dix-huit minutes se calme quelque peu lorsque la guitare se met en évidence, mais il continue à voyager à toute allure.

Une ligne de chant antérieure disparaît lorsque les cordes résonnent, et passe sur le manche comme si c’était une autoroute. Elle passera par de multiples itérations avant d’achever son voyage et de s’arrêter, et ses morceaux sont constitués de multiples sections. De temps en temps, une distorsion acide ronge la musique.

Le deuxième morceau, « Oh Boy », commencera à un rythme plus lent, mais les synthés ondulants et l’autotune déchiquetée de Reidy viendront bientôt perturber toute pause ou rêverie potentielle, et le record continue de dépasser la limite de vitesse. Vanish se déplace à une vitesse plus rapide que Sonic the Hedgehog ; et la musique de Reidy nous éblouit constamment.

***1/2


Tindersticks: « Ypres »

4 décembre 2014

Tindersticks n’a jamais été le genre de groupe à accentuer l’évident. Sans doute est-ce pour cette raison que sa musique est considérée comme idéale pour un accompagner un film. Ici, si bande-son il y a, c’est celle d’un musée puisqu’il a été commissionné par le Musée de la Première Guerre Mondiale à Ypres dans les Flandres pour commémorer le premier centenaire de la « Grande Guerre ».

Ypres est par conséquent un disque qui est véhicule de vies perdues, de chagrins et de tombes et qui va passer en boucle lors des visites au musée. Les tons vont donc être en accord avec l’évènement ; les palettes utilisées seront sombres, grises, des bleus abîmés avec quelques éclairs où le lilas et la lueur vont se brièvement manifester.

« Whispering Guns Parts 1-3 » sont les trois titres poignants qui vont ouvrir l’album : cordes grattées, notes bourdonnées ; introduction abrasive pour que le sens de la dramaturgie soit là, prégnant mais tout en subtiles nuances.

« Ananas Et Poivre » débute, lui aussi, dans la pesanteur avec une kyrielle de violons sur les parties hautes permettant de donner une cadence gracieuse à ce qui reste oppressant. Les contrepoints se succèdent, parfois apaisants comme lors d’une accalmie alors que « La Guerre Souterraine » résonnera des grondements du champ de bataille. Les notes de claviers sont à l’envers, le timpani et des signaux radios flotteront dans l’atmosphère avant que le combat inéluctable se profile.

« Sunset Glow » représentera le moment où tout bascule après la tragédie avec des cordes qui coupent enfin les angles et apportent un indéniable pigment d’optimisme venant à bout du chaos. Les mélodies poussent vers le haut plutôt qu’elles ne s’effondrent ; la joie succède à la peur à moins que ce ne soit juste un soulagement provisoire.

Nous sommes ici dans le domaine du classique dans la veine de Sibelius, Pärt, Gorecki et Nyman. Ce disque est une expérience puissante, illustrant admirablement les émotions que procureraient une visite au musée d’Ypres.

***1/2


Marianne Faithfull: « Give My Love To London »

1 octobre 2014

Le nom de Marianne Faithfull est synonyme d’une autre époque, celle qui est avant tout associée à l’ère libertine des Swinging Sixties mais aussi à son arrière-cour plus sombre faite de drogues dures, quelque chose qui a fait que sa notoriété a été associée à ces deux éléments à part égale.

Alors que tout cela date de cing décennies, le répertoirede la chanteuse semble avoir toujours été irrémédiablement lié au passé; que ce soit la pop orchestrale réminiscente des années 60, les albums de reprises (Brecht) ou la colère auto-destructice dont était remplie son chef d’oeuvre; Broken English, en 1979. Tels ont été ses baromètres musicaux, mais avec la sortie de son vingtième album, Give My Love To London, il se peut que la perspective que nous avons d’elle soit transformée.

Pour ce disque, Faithfull s’est entourée de musiciens dont le moins qu’on puisse dire est qu’il forme un groupe de studio particulièrement chaud : le guitariste de Porstishead Adran Utley,le compositeur interprète Ed Harcouts aux claviers et des participations d’invités comme Warren Ellis des Bad Seeds et Jim Scalvunos. Depuis Kissing Time en 2007 elle avait adopté une approche collaborative en termes de « songwriting », elle contribue ici à la plupart des textes -, un processus facilité par une immobilisation liée à un problème de dos. Ajoutons qu’avec des musiques de Anna Calvi, Nick Cave, Roger Waters, Pat Leonard, Tom McRae et Steve Earle, les conditions ne pouvaient être que propices à la réalisation de Give My Love To London.

Un distribution si illustre ne va pas, toutefois, assurer que tout ce que Faithfull aborde va se transformer en pépite. « Falling Back » va pencher dangereusement vers la rengaine « radio friendly » et Adult Oriented Rock ce qui est d’autant plus sinterpellantt que c’est Calvi qui collabore au morceau et « Mother Wolf » est un rocker peu original et un peu laborieux, desservi par des guitares d’accompagnement trop sous-mixées et que même la viole de Ellis ne peut totalement sauver. Hormis ces réserves, quand se réalise la créativité de tous ces acteurs, les résultats sont plutôt époustouflants.

La chanson titre ouvre le disque ; un éloge dithyrambique mais quelque peu sardonique sur la ville qui l’a vue naître et dont elle s’est, peu à peu, éloignée. L’accompagnement (Steve Earle) a une pompe toute country et, sur le tonitruant « I’m Waiting For The Man », l’introduction au piano et la guitare hurlante de Utley apporte espoir si ce n’est gaieté à la tristesse inhérente du morceau Il en va de mêm, en termes d’approche, pour le « single » composé par Roger Waters, « Sparrows Will SIng ». Ajoutons les arrangements à cordes entraînants de Dimitri Tikovois et la flute de Warren Ellis sur « Deep water » et l »on trouvera un écho étonnant de la pop baroque qui a permis à Faithfull de se faire initialement un nom.

« Going Home » a été co-écrit par Leonard Cohen et le « songwriter » américain Patrick Leonard. Les textes sont à moitié chantés par la vocaliste et ces mots récités ne pourront qu’évoquer le souvenir du lascif Sprechgesang de Marlene Dietrich. Elle répètera le même effet de manière fascinante sur le titre concluant l’album, une version remarquable et spectrale du «  I Get Along Without You Very Well » de Hoagy Carmichael.

Mais ce sera « Late Victorian Holocaust » qui restera la chanson phare de l’album. Il s’agit d’un titre écrit spécifiquement par Nick Cave pour Marianne Faithfull mais qui aurait très bien pu figurer dans le remarquable No More Shall We Part de l’Australien. Nous avons droit ici à une de ces ballades funéraires dantesques que Cave semble être capable de composer dès que l’envie lui en prend. Ponctuée par le violon plaintif de Warren Ellis, la vision craquelée et lasse de Faithfull se manifeste dans le phrasé de la chanteuse et lui donne vie et, surtout, une signification contemporaine. Quelque part, peut-être parce que sa voix s’est adoucie car elle a cessé de fumer, c’est un titre qui agit comme un exutoire et qui, situé tel qu’il est dans l’album, peut permettre de penser qu’elle est parvenue ici à réconcilier son passé et son présent.

****


Nina Persson: « Animal Heart »

13 février 2014

L’ancienne vocaliste des Cardigans a d’abord oeuvré en solo sous le pseudonyme de A Camp, Animal Heart est son premier effort sous son propre nom. Il n’y aura rien à redire sur sa voix toujours aussi séductrice et sexy par sa tonalité enrouée ; on pourra même dire qu’elle a pu y ajouter une certaine profondeur à son phrasé de crooner qui sonnait souvent Insouciant jusuq’à présent.

Maintenant que les éloges ont eu leur place, passons au contenu, à savoir compositions et production. Ce qui ressort de l’écoute de cet album est que Persson a adopté une démarche peu risquée tant les arrangements sont prévisibles , tièdes et semblent cibler le « mainstream ». On trouve de l’électro-pop anémique sur la chanson titre, une ballade toute droit sortie d’un dessin animé de Disney avec « Dreaming of Houses » et une resucée de lamentation country-pop sur « The Grand Destruction Game ».

Non seulement les morceaux ne sont pas exceptionnels, ils ne s’intègrent absolument pas dans un disque qui jamais ne forme un tout ou une identité.

Animal Heart ne nous touche pas d’un point de vue émotionnel et nous laisse toujours sur notre faim quant à savoir qui est la véritable Nina Persson. Même si sa voix est fluide et ne donne aucune impression d’effort, elle en devient informelle et sa séduction peu crédible. Ce qui manque, ce sont des compositions qui ont une véritable sensualité et ne trompent pas sur ce qu’elles annoncent. Animal Heart n’a rien de bestial et un titre comme « This Is Heavy Metal » terminera sur une chanson qui est tout sauf du neavy metal puisqu’il s’agira d’une ballade au piano insipide à laquelle seuls les vocaux de Persson donneront un peu de nerfs quand elle s’avise de glapir comme Black Sabbath.

★★☆☆☆

Willie Nile: « American Ride »

5 juillet 2013

La résurgence de la carrière de Willie Nile est autant bienvenue que surprenante. Ce chanteur compositeur de New York sortit en 80 et 81 deux albums de folk-rock rocailleux unanimement encensés par les critiques qui ne trouvèrent rien d’autre qu’un faible écho malgré ses tournées incessantes. Des problèmes avec ses labels le laissèrent en sommeil jusqu’en 2004 et depuis, peu à peu, il est parvenu à mettre à jour quelques disques enregistrés de façon indépendante et demeurés souterrains.

American Ride est, aujourd’hui, un de ses projets les plus passionnés et les plus remarquables. On y retrouve pleinement assumée des influences urbaines à la Bruce Springsteen accompagnées d’un flair pour les mélodies accrocheuses et les chorus puissants qu’on, trouve chez quelqu’un comme Tom Petty.

La voix de Nile a retrouvé un certain allant et résonne de confiance avec des inflexions qui rappelle, ci et là, Steve Forbert, John Hiatt ou Graham Parker. Cette versatilité permet de passer des morceaux qui sont comme ces hymnes ampoulés (« This Is Our Time » qui ouvre le disque), au rockabilly fringantfaçon Stray Cats (« Say Hey ») ou à l’imagerie socio-religieuse de « God Laughs ».

Nile est, ici, dans son élément non seulement musical mais aussi géographique comme en témoignent «  Sunrise in New York City », chanson d’amour à sa ville qui n’est pas sans rappeler la pop vue par McCartney et le plus sombre « Life on Bleecker Street ».

Une reprise ici, le « People Who Died » de Jim Carroll prise sur un tempo rock et enjoué. Elle n’est peut-être pas la plus adaptée à un contexte dans lequel Nile rend hommage à son père et Carroll tous deux décédés. La seule ballade, « The Crossing », devra énormément à Randy Newman et Paul Simon et cohabitera avec un folk rayonnant, « American Ride » véritable « road-song » dans lequel le chanteur énumérera le plus grand nombre de villes inimaginables. La chanson-titre est, en fait, une double chanson d’amour dédiée à une fille et aux USA dotée d’une belle imagerie rappelant que Nile est aussi un lyriciste.

Ce titre est une chanson on ne peut plus synchrone avec un retour dont on ne peut pas dire qu’il ne soit pas réussi. Sachant que Springsteen, Petet Towshend ou Lucinda Williams sont des fans absolus, il ne reste plus, à vous aussi, qu’à le devenir.

★★★½☆

KT Tunstall: « Invisible Empire // Crescent Moon »

11 juin 2013

Que KT Tunstall ait sorti un album introspectif n’est pas vraiment une surprise si on considère la fin de son mariage et la mort de son père. Ce qui est intéressant ici est que Invisible Empire // Crescent Moon ait ce goût brut, semblable à celui de gens qui vous racontent leur rêves et qu’on se sente impliqué dans cette narration.

Il ne s’agit pas ici uniquement des textes mais de l’agencement de ce disque. Son titre est le reflet du diptyque qui sert de trame, même si les deux parties ont toutes été enregistrées dans le désert de l’Arizona avec Howie Gelb. La facette Invisible Empire est une exploration du concept de moralité et la chanson titre qui l’ouvre fait preuve de subtilité avec un rythme velouté et sa mélodie douce qui s’insinue peu à peu sous notre peau. Il s’a&git d’un avertissement ; la KT Tunstall d’ajourd ‘gui n’a rien à voir avec le vocaliste bluesy dont la voix stridente avait attiré l’attention au point de lui valoir une nomination aux Mercury Awards.

La première partie de l’album est sans doute la plus poignante avec cdes morceaux comme « How You Kill Me » ou « Old Man Song » mais c’est sans aucun doute la crudité  de la seconde section qui va le plus nous atteindre, par exemple sur une composition comme « Made of Glass ».

Celle-ci se constitue autour de lignes de basse sensuelles et d’une vois charnue et puissante comme sur le « single » « Feel It All » qui exemplifie l’aspect le plus intimiste qui marque de son empreinte Crescent Moon. Cela explique vraisemblablement le fait que le titre apparaisse une seconde fois « live » dans la jam qui clôture le disque. Il s’agit un effort de distinguer cette compositon de celels, plus rêveuses, qui enveloppent Invisible Empire // Crescent Moon. L’onirisme atteint en effet une aura particulièrement prenante sur un morceau comme « Chimes »  avec son violon folk et une basse qui apportent profondeur et un effet irréel à une bienséante mélodie.

On pourrait comparer l’effet de ce disque à l’éclosion de certaines fleurs sur un balcon ensoleillé. S’il s’agit ici d’un ensemencement, le travail est accompli et il devrait survivre à beaucoup de saisons.

★★★☆☆

Dear Reader: « Rivonia »

15 avril 2013

Ce troisième opus de la chanteuse sud-africaine Cheri MacNeil laisse peu de place à l’interprétation dans la mesure où Rivonia est un « concept album » traitant de son expérience de vie sous le régime de l’apartheid.

Heureusement il ne s’agira pas d’une diatribe politique mais d’une réflexion sur le passé d’un pays et sur le manque de fiabilité de l’Histoire.

Ce côté méditatif se reflètera dans la tonalité générale des morceaux ; un piano servant de toile de fond, un vilon et une légère percussion et la voix de MacNeil présente à l’oreille, comme s’il s’agissait d’une confession qui nous serait délivrée avec le soulagement que le fait de divulguer des secrets peut entraîner.

Le permier « single », « Down Under, Mining » est une attaque de l’injustice de l’homme blanc énoncée, parfois douloureusement, parfois avec violence, sur un rythme funéraire. Peu à peu le morceau gagnera en importance, schéma d’urgence qui se répétera sur un « Cruelty On Beauty On » en équilibre entre enracinement dans le funeste et évolution vers soupçon d’optimisme.

« Good Hope » s’enrichira d’une section chorale comme pour donner un vernis oeucuménique à cette quête humaine ; façon de contrebalancer les climats parfois désespérants de l’album. Entre mélancolie et bande orchestrale, il évoquera, par sa voix forte Joanna Newsom.

La diversité musicale permettra d’alléger la thématique quelque peu univoque de l’album. « Man of the Book » sera ainsi presque enlevé et « Already Are » sera une bien jolie berceuse acoustique.

L’énormité du thème a sans doute écrasé Dear Reader. Qu’il ait été relaté avec une perspective personnelle aura permis qu’il ne soit pas une entrave. Rivonia est un exemple de plus de ce que le alt-folk peut nous offrir dans ce qu’il a de roboratif.

★★★☆☆


Petra Haden: « Petra Goes to the Movies »

2 février 2013

Petra Haden est une vocaliste excentrique et, en 2005 déjà, elle avait repris Te Who Sell Out dans son intégralité et en l’interprétant a capella.

Ici, elle s’emploie à reprendre des chansons de films avec les participations discrètes de son père Charlie Haden à la basse, du pianiste Brad Mehldau et du géant de la guitare Bill Frisell.

Vocalement on ne peut qu’être coi devant les prouesses de la chanteuses et son utilisation intelligente des overdubs. Elle parvient, avec juste sa voix, à recréer les orchestrations grandioses de Rebel Without A Cause tout comme la menace disruptive dans sa désolation de « God’s Lnely » extrait de Taxi Driver, l’intensité bouillonnante qui accompagne « Hands Covers Bruises » issu de The Social Network ou le poignant motif récurrent de Cool Hand Luke.

Le clou du disque sera indéniablement la reprise du thème de Psycho avec des effets de voix qui semblent remettre au goût du jour cette intensité musicale crissante qui jouait avec nos nerfs dans la musique de Bernard Hermann.

Sur le plan technique il n’y aura rien à redire en ce qui concerne l’exécution. Le problème est qu’on a l’impression d’avoir affaire, sur le plan formel, à une redite de l’album des Who et, de par la diversité musicale des thèmes employés, à des interprétations qui semblent, soit friser l’éclectisme, soit être des exercices de style visant à démonter la versatilité acrobatique de la voix de Petra Haden.

Rapidement, par conséquent, l’appropriation de Haden se révèle ennuyeuse et on se plait à se dire parfois que l’original suffirait largement à notre bonheur. Peut-être aurait-il fallu que la chanteuse s’empare de ces thèmes et s’essaie à leur donner une dimension autre, plus ironique ,pour capter l’intérêt. Comme tout album de reprises, ce qu’est Petra Goes to the Movies, un second degré bien exécuté comme elle en est indubitablement capable est toujours plus plus attrayant qu’un quasi copier/coller de l’original.

★★½☆☆