Polly Scattergood: « Polly Scattergood »

Pour les critiques qui écrivent sur le travail des nouvelles musiciennes, la comparaison Kate Bush reste la sténographie critique la plus paresseuse qui soit, et qui est encore trop souvent utilisée comme substitut à un engagement approprié avec le travail d’une nouvelle artiste. Sans vouloir en aucune façon sous-estimer l’impact de Bush sur les interprètes masculins et féminins, il semble que son influence soit aujourd’hui exagérée ; il s’agit, après tout, d’une artiste qui nous a offert seulement huit albums et une seule tournée en 30 ans. La plus grande victime de la comparaison avec Bush a toujours été Tori Amos, qui, après 10 albums et 1000 concerts, trouve encore les critiques myopes, se concentrant sur les similitudes superficielles qui lient son travail à celui de Bush plutôt que sur les disparités massives dans le style de performance, l’approche vocale, le contenu des paroles et la philosophie de carrière qui les différencient.

Ce qui est inquiétant, c’est le ton accusateur et réducteur dans lequel ces critiques comparatives sont souvent formulées. Alors qu’il est apparemment parfaitement valable pour les artistes masculins de s’inspirer les uns des autres, les relations comparables entre les musiciennes sont généralement décrites comme un simple parasitisme, comme une copie ou un vol. Dans l’ensemble, ces commentaires suggèrent que la majorité des critiques musicaux sont encore réticents à s’intéresser ou à apprécier correctement les différences entre les œuvres des femmes compositeurs, préférant les considérer comme un groupe entièrement homogène qui s’en sort en s’arnaquant ouvertement (ou plutôt, Bush). Et s’il semble qu’il n’y ait jamais assez de groupes de guitares masculines (même si elles sont identiques), on considère rapidement qu’il suffit d’un petit nombre de femmes très en vue avec des pianos

Il n’est donc pas surprenant que le premier album de la chanteuse et compositrice anglaise Polly Scattergood ait été accueilli par l’habituelle vague de comparaisons avec Bush dans la presse britannique. Diplômée de l’école BRIT, où elle a composé environ 800 chansons, la musique de Scattergood peut sembler, au premier abord, présenter une certaine similitude avec celle de Bush dans son approche arty mais accessible. En y regardant de plus près, cependant, l’album se révèle avoir peu de choses en commun avec le travail de Bush. Alors que les meilleures chansons de Bush sont basées sur des personnages, théâtrales et extérieures, avec apparemment peu de liens directs avec sa propre expérience, la musique de Scattergood est surtout personnelle et intérieure, un peu plus proche dans l’esprit, en ce sens, des premiers Amos, bien que moins tranchante dans ses idées ou dense dans ses métaphores.

Musicalement, l’album combine des confessions intimes d’auteurs-compositeurs-interprètes avec la vogue actuelle de la synthpop, en complétant ses dix chansons par des nuances et des accroches attrayantes de pavot. (Dans un autre morceau particulièrement choisi pour son parti pris sexiste, un critique a suggéré que la franchise émotionnelle de l’album serait insupportable sans l’intervention au départ du producteur masculin de Scattergood, Simon Fisher Turner). Vocalement, Scattergood privilégie une approche claire et directe, évitant heureusement les américanismes affreusement affectés de ses camarades de classe Amy Winehouse et Adele. Mais, contrairement à Bush, elle ne vous cloue pas au mur avec des notes aiguës perçantes, et à aucun moment elle n’adopte un accent cockney ou australien. (Bien que, curieusement, dans leur version la plus calme, sa voix ressemble fortement à celle de la chanteuse australienne Holly Throsby). Aucune chanson n’est chantée du point de vue des héroïnes littéraires sur cet album. Il n’y a pas de grands noms, pas même Rolf Harris. En résumé, Polly Scattergood ne ressemble pas à Kate Bush. Elle ressemble à … enfin, à Polly Scattergood.

Le long « Hate The Way » ouvre l’album de façon convaincante, en commençant par les chuchotements et les confidences de Scattergood, en passant par un motif de guitare strident et en se transformant en une coda de mots parlés qui ne sont pas très convaincants. « Peut-être que si je saute mon dîner / Je me fais belle et plus mince / Peut-être qu’alors il m’aimera / Et cessera de regarder les autres filles » (Maybe if I skip my dinner / Make myself pretty and thinner / Maybe then he’ll love me / And stop looking at the other girls), se demande Scattergood, désespérément. En effet, même les moments les plus coquets et les plus joyeux ici – comme le superbe « Other Too Endless » et le contagieux « Please Don’t Touch » – conservent une délicieuse mélancolie dans leurs explorations de l’ambivalence relationnelle. « I Am Strong » commence de manière sédentaire, puis s’accélère et prend un rythme clubby, tandis que les chansons plus ambitieuses « Bunny Club » et « Nitrogen Pink » sont dynamiques et habilement détaillées. Les moments plus calmes sont également bien nuancés, et l’élégant « Poem Song » et le plus proche « Breathe In Breathe Out » sont des ballades au piano touchantes.

Il est également agréable de constater que Scattergood a évité la vogue de St. Vincent/Bat For Lashes/Blue Roses pour s’être caché derrière un pseudonyme. Malgré le son souvent superposé et l’image de couverture qui la représente se réfugiant derrière ses cheveux, émotionnellement Scattergood ne se cache pas vraiment derrière quoi que ce soit ici, et son ingéniosité est pour la plupart désarmante. Inévitablement, cette approche entraîne aussi des moments de gêne et de maladresse : Les paroles de Scattergood peuvent faire tilt, avec de curieuses dérives vers la banalité (« Make another cupa / On the sofa eating marmalade ») et le langage de la prosy thérapie (« I try to not let my insecurities / Dictate who I am and who I want to be »), tandis que les tentatives de nervosité — « You can spit on my French knickers / You can call me a whore » — se sentent parfois forcées. Dans l’ensemble, cependant, ce disque ouvert et engageant contient suffisamment de moments mémorables pour laisser entendre que Scattergood a un avenir prometteur devant elle.

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Nick Cave & The Bad Seeds: « Ghosteen »

En 2016, Nick Cave & The Bad Seeds nous avait servi un Skeleton Tree des plus sombres et déchirants. On savait déjà que la musique du gang australien nous donnait souvent la chair de poule mais ce prédécesseur nous a tous troublé comme il se doit. Trouvant son inspiration sur la mort accidentelle de son fils, Nick Cave a su trouver les mots justes sur son deuil quasi impossible à faire. Trois ans plus tard, il est toujours intéressant de savoir où il en est avec Ghosteen.

Annoncé au milieu de nulle part, Ghosteen prolonge le voyage intérieur de Nick Cave suite au drame familial qu’il a vécu. Avec la voix sépulcrale qui a fait sa légende ainsi que des compositions venues d’ailleurs et étrangement atmosphériques, il ne semble pas tout à fait avoir fini le deuil. C’est comme si le fantôme (« ghost ») de son défunt fils Arthur le hante jusqu’à maintenant lors des écoutes de « Spinning Song » qui ouvre le bal mais également sur les étrangement méditatifs « Bright Horses » et « Night Raid ».

Il ne faudra donc pas chercher pas les éventuelles ou occasionnelles guitares et batteries tout au long d’un Ghosteen composé de deux albums (le premier album est sous-titré « Les enfants » et le second album est sous-titré « Les adultes »). Nick Cave & The Bad Seeds privilégie les nappes de synthés atmosphériques ainsi qu’un piano plus que discret soutenues par des volutes de chœurs tandis qu’il poursuit son périple endeuillée parfois entrecoupé d’espoirs comme sur « Waiting For You » (« I am waiting for you to return »). Tout au long, on se laisse de nouveau emporter par le pathos qu’anime notre hôte sur « Sun Forest » nous faisant passer par toutes les étapes de l’apocalypse afin d’assister à une renaissance quelconque ou encore « Ghosteen Speaks » où il insiste inlassablement: sur sa présence et son désir que son fils reprenne conscience avant que « Leviathan » ne vienne clôturer ce premier disque de façon solennelle.

La seconde partie consacrée aux adultes est plus expérimentale avec trois morceaux dont deux qui dépassent allègrement les 10 minutes. Nick Cave & The Bad Seeds flirte avec l’ambient sur le morceau-titre ou même avec le spoken word sur le troublant « Fireflies » avant de clôturer la cérémonie avec le cathartique « Hollywood » s’étirant sur plus de 14 minutes. Attendant sa place au soleil ainsi qu’à la paix comme l’affirme sur la conclusion sous un fond d’orgues et de boucles synthétiques obsédantes, la voix sépulcrale nous fournit autant de frissons tandis qu’il traverse avec brio les étapes du deuil où il suit le chemin de l’acceptation selon lui. C’est avec cette saga sonique et dérangeante que le crooner australien arrivera toujours à impressionner.

****1/2

Richard Hawley: « Further »

Richard Hawley ne connaît pas le succès escompté; bien sûr il est connu, là n’est pas la question. Mais malgré sa maestria, et son savoir-faire il n’a jamais rameuté les foules et, ce Further, toute considération emmagasinée ne pourra que nous confirmer que Mister Hawley n’a lus à se soucier de ce qui lui échoit en cette manière que ce Monsieur, même si il mérite considérablement mieux eu égard à son talent, il est, comme l’indique son nouvel opus, loin considérablement loin de ces problématiques.
Further a commencé à être dévoilé en mars dernier ; en effet, « Off My Mind », premier « single » et morceau d’ouverture du disque, devait nous indiquer la tendance de ce qui risquait de nous attendre sur ce nouvel opus. Sérieusement électrique voire presque testostéroné, le morceau nous ramenait peut-être vers Standing At The Sky’s Edge, le disque le moins abouti du crooner de Sheffield. Car oui, l’orgie de guitares rugissantes en fin de morceau pouvait avoir surpris.
Ce nouveau disque ne se limitera toutefoia pas à un quelconque exercice de style. En effet, dès la deuxième piste de Further, on retrouve la beauté et l’élégance de l’artiste ; « Alone » et ses chordes irrésistibles se profilait en précurseur d’une collection de petits bijoux plus scintillants les uns que les autres.


Très vite, on va retrouver le Richard Hawley qu’on aime tant. Celui qui en quelques accords réussit à nous faire rêver. La simplicité de la ballade « My Little Treasures » ne l’empêche nullement d’être un réel joyau. Et que dire de « Emilina Says », promenade country tellement lumineuse qu’on ne peut que se montrer subjugué par tant de talent. Il est indéniable, et cela depuis longtemps maintenant, que l’anglais de Sheffield nous berce avec ses mélodies depuis près de vingt ans. Et même si celui-ci tend parfois à s’américaniser un peu le temps de ce « Galley Girl » où le spectre de Bruce Springsteen s’est vraisemblablement invité, ceci ne gâche en rien cette nouvelle production. Pour couronner le tout, on aura droit à un quatuor final, « Not Lonely », « Time Is », « Midnight Train » et « Doors », qui fera figure de somptueux saphir en guise de conclusion de l’album.
A cinquante-deux ans, Richard Hawley réussit ici un nouvel exploit. Son
Further, même s’il ne dure que trente-six minutes, est un disque d’une réelle beauté. Malgré un démarrage un tant soit peu llaborieux, rien ne viendra gâcher neuvième album de cet incroyable magicien. On ne répétera jamais assez combien cet artiste est précieux et combien il nous appartiendrait de faire changer cet incompréhensible désintérêt pour un artiste qui joue vraiment dans la cour des grands.

****1/2

Peter Broderick: « All Together Again »

Ce All Together Again est une petite merveille ! Il rassemble des titres composes pour divers occasions. On y trouvera notamment un titre de 12 minute écrit pour la Fashion Week de New York, d’autres pour des mariages, pour de cadeaux d’anniversaire, un autre même pour accompagner un tour en bateau à Istanbul (« A Ride On The Bosphorus »). Il y a aussi des compostions pour des films (« Robbie’s Song », « Atlantic et Seeing Thing »s) ou encore pour pour une sorte d’installation interactive (« Unsung Heroes »).

Tout cela mis bout à bout donne pourtant un ensemble très cohérent, très beau, avec des tonalités différentes… logique au vu de l’histoire de chaque titre. Un nouvel album qui prouve une fois encore tout le génie en terme d’inspiration de Peter Broderick.

***1/2

Tom Odell : « Jubilee Road »

Tom Odell nous présente Jubilee Road, son 3ème album ; un disque qui s’avère plus posé et intime que ses prédécesseurs. Il est loin le temps où l’artiste avait trouvé inspiration dans la rue où il habitait. Il récidive pourtant à vouloir draper ses compositions dans un parfum d’authenticité qu’il puise dans son voisinage.

Ce nouvel opus est, comme à l’habitude, fortement dominé par le piano, apportant cette enveloppe de nostalgie et de réconfort qui sied si bien à son répertoire. À cela, Obell ajoute une voix qui renouvelle encore plus sa performance.

En solo ou chantant en duo (Alice Merton sur « Half As Good As You ») ses titres retiennent irrésistiblement notre attention (« Go Tell Her Now » ou « Don’t Belong In Hollywood » en étant les poins forts).

. »Wedding Day » clôturera un album par une ballade douce-amère apportant, sous forme conclusive, cette belle touche d’émotions telles qu’elles sont véhiculées sur Jubilee Road.

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St.Vincent: « MassEducation »

Voilà quelques mois, Thomas Bartlett et Annie Clark se sont retrouvés en studio, à Manhattan, avec le producteur Patrick Dillett pour y passer 2 nuits… une simple idée : jouer les morceaux de MassEducation d’une manière totalement épurée, sans préparation, Thomas au piano (usant de plusieurs techniques), Annie et sa voix, Patrick derrière la console – que la magie opère !
Il leur suffira seulement de 2 ou 3 prises par titre pour enfanter de l’un des plus beaux bébés de cette année. St. Vincent organise les titres dans un ordre différent, on commence avec « Slow Disco » et on finit avec « Hang On Me » » mais tout n’est pas inversé, elle a l’intelligence de trouver un autre ordre qui apporte une autre ambiance – outre le fait que ce soit tout en piano/voix.


La puissance ! C’est l’élément principal qui ressort de ce disque ; la puissance des textes, la puissance de cette voix (renversante, passionnée, douce, hantée, effrayante, rassurante) et la puissance des compositions mise à nu, tous ces vêtements électroniques étant jetés hors du studio, on ne garde que le corps le plus naturel, le plus authentique – la beauté originelle.
MassEducation s’écoute aussi bien qu’il se ressent, c’est un voyage de 45 minutes donnant l’illusion d’être présent dans un coin sombre du studio à observer et écouter des Artistes en plein rituel alchimique.
Les mots sont parfois assez inutiles, mieux vaut vivre sa propre expérience que lire celle d’un autre. Inutile donc d’en dire trop.

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Julia Holter: « Aviary »

Le premier disque de Julia Holter, Have You In My Wilderness, avait immédiatement placé la chanteuse sur le devant de la scène, ce deuxième opus, trois ans après, la voit s’éloigner d’une approche pop et aborder des musiques plus diversifiées comme s’il était question désormais de nous embarquer en une nouvelle odyssée.

Aviary est, à cet égard, plus avant-gardiste et osé avec une densité qui permet à la musicienne d’alterner climats calmes et tumultueux, une imprévisibilité d’humeurs qui voit la la Californienne nous plonger dans un déluge instrumental (« Turn The Light On »), des approches plus médiévales sur un audacieux « Chaitius » interprété en Occitan ou encore le paranoïaque « Voce Simul » dont les orchestrations menées à la harpe aussi bien électroniques qu’organiques nous font littéralement froid dans le dos.

Aviary est le prototype du disque qui sera aussi à l’aise dans la clarté angélique, (l’hypnotique et lumineux « Everyday Is An Emergency » ) que dans ruminations chaotiques de «  Underneath The Moon »ou quand il est question de s’offrir une ballade mélancolique plus classique comme celle menée au piano qu’est « Les Jeux To You ».

Aucun morceau ne passe sous la barre des cinq minutes (excepté « Whether » et le ouaté « I Would Rather See »), ce qui en dit long sur l’ambition de l’artiste. Entre le côté Olafur Arnalds du mélange electronica moderne et néoclassique sur le contemplatif « Colligiere » et le plus minimaliste « In Gardens’ Muteness », il n’y aura enfin qu’un seul pas que Holter n’hésite pas à franchir.

Avec Aviary qui se conclut avec la berceuse touchante qu’est « Why Sad Song », l’artiste affirme sa puissance et sa confiance en soi. Sa créativité musicale semble inextinguible et insensible aux failles qui pourraient encore perdurer. Renvoyant aux oubliettes les allures pop de son prédécesseur, Aviary nécessitera certes plusieurs écoutes mais la récompense qu’on en puisera n’aura rien à voir avec cette immédiateté superficielle et rebattue pour ceux que les mots « expérimental » et « avant-garde » n’effraient pas.

****1/2

case/lang/veirs: « case/lang/veirs »

C’est un alliage prometteur que de voir réunies la nonchalance vocale et fanfaronne de Neko Case, la puissance de k.d. lang et de les équilibrer avec la complexité folk de Laura Veirs. Il y a, par conséquent, cohérence à ce que le premier opus de ces dames soit éponyme et que case/lang/veirs amalgame avec brio les élans collectifs du trio.

Les quatorze compositions sont alors comme un « road trip » qui démarre le long des sentiers, collines et voies ouvertes de la Californie et de son au-delà, débutant de manière étonnante avec un « Atomic Number » propre à vous accompagner et vous hanter pour s’égarer vers des territoires plus luxuriants où la voix de Case prendra l’initiative en se détachant des autres réunies.

« Hoany And Smoke » prendra la suite, cette fois-ci mené par une lang aussi indolente qu’elle pourrait l’être avant que Veirs ne prenne l’espace avec un « Song For Judee » une ode embaumée à la chanteuse Judde Still.

« Delirium » , quelques titres plus loin, sera la morceau phare de l’album ; un véritable appel à l’éveil des sens (« The smell upon your skin is firewood ») soutenu par l’émotivité sans pareille de Case et les harmonies vocales éthérées dont elle est entourée.

Le disque aura peine à retrouver son second souffle ensuite avec des morceaux qui voient les artistes s’éloigner du « smooth jazz » (« 100 Miles Away ») pour obliquer vars un folk maniéré (« Supermoon ») dont les arrangements vaporeux incitent à l’engourdissement.

Comme toutes les entreprises nées d’une telle réunion, l’odyssée sera révélatrice de certaines étapes qui sont comme des temps morts. Une telle appellation se justifie une peu comme celle qui avait donné le nom à Croby, Stlls Nash & Young dont on peut suivre la trame jusque dans l’intitulé de ce « debut album ».

Il est indéniable qu’acoquinées ainsi les trois chanteuses ont eu l’intelligence de ne pas se perdre dans des querelles d’ego. On ne peut qu’espérer alors que ces talents mis en commun nous réservent d’autres suites autrement plus intrépides et, pourquoi pas ?, gages de pérennité.

***1/2

The Weather Station: « Loyalty »

La compositrice de True North Tamara Lindeman et son projet semblent avoir toujours façonner des mélodies on ne peut plus sibyllines depuis 2009. Peu de personnes ont goûté ce charme et, pour beaucoup, Loyalty sera une révélation.

Celle-ci débute dès l’entame du disque avec un « Way It Is, Way It Could Be Me » qui est tout proprement hypnotiques. La voix de Lindeman est une splendeur en termes de distance et elle nous tient ainsi fascinées et enchantés. Oscillant doucement au dessus d’une rythmique régulière elle propulse directement l’émotion là où elle se doit d’être.

Le phrasé de Linderman scintille de manière angélique sur « Floodplain » ou délicieusement nostalgique avec « Personal Eclipse ».

Au chapitre de l’intimisme un titre comme « I Could Only Stand By » nous introduit dans l’univers de la chanteuse, un monde fait de désir et de manque mais aussi d’omnipotence quand le morceau s’arrête brusquement comme pour nous faire sortir d’un rêve.

Loyalty est un disque plein d’élégance merveilleusement produit par Robbie Lackrit, ne pas en avoir connaissance ne ferait que prolonger l’injustice de voir The Weather Station ne rencontrer qu’indifférence.

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Tori Amos: « Little Earthquakes »

Décrire un bon album c’est d’abord saluer sa réédition (et les compositions bonus qui s’y ajoutent), premier point mais c’est surtout décrire une peinture de Dalí à un aveugle : des couleurs et des formes individuelles à mettre en contexte avec une œuvre et sa signification fait appel à une vue d’ensemble et ne peut être qu’intimidant. Si en plus l’oeuvre est née de circonstances difficiles comme ce « debut album » de Tori Amos, Little Earthquakes, et que celui-ci a suscité immédiat, vouloir l’expliciter peut entraîner le risque de se perdre dans ses ramifications.

Ici comme sur ses opus suivant, Amos nous offre une véritable bande-son de ce que pourraenit être nos vies, la sienne en l’occurrence. Elle n’a pas son pareil pour passer d’une émotion à l’autre : la rage, la peur, la tristesse et si certaines sont exclues (la joie, le regret) elles n’en sont que plus représentatives de la psyché d’une chanteuse pour qui l’excentricité, parfois facétieuse, est table de loi.

Sur Little Earthquakes on ne peut se défaire du sentiment que Amos est poursuivie : le titre d’ouverture (« Crucify ») évoque sens de la terreur apporté par des touches de piano avançant légèrement puis explosant dans un climat où tout est déchaînement. Cette phrase qui s’adresse à Dieu : «  Nothing I do is good enough for you » n »exemplifie-t-elle pas d’ailleurs ce que sera sa démarche ? Mais au lieu de se poser comme martyre ou victime, cette phrase est une assertion d’indépendance et une annonce de ce que sera la suite de sa carrière. Ici, Amos demeure encore accessible et peu cryptique mais prouve déjà qu’il est possible de composer de la pop archétypale capable d’explorer une belle palette des émotions humaines.

Car pour être éclectique, la chanteuse l’est ici indubitablement. « Winter » adopte le point de vue d’un enfant et capture à merveille le passage du temps et la vieillesse qui s’annonce en filigrane, de la même manière le « single » « Silent All These Years » commence avec une jeune Amos avançant vers une adolescence d’un cynisme revenu de tout et se réjouit de ne plus être réduite au silence.

« Mother » est une ballade au piano où on discerne son éducation classique qui voit l’artiste partir de chez elle, accentuant le côté « road album » émotionnel de l’album et le fait que celui-ci est construit sur le concept du temps. « Tear In Your Hand » tout comme le sentimentalisme du délicat « China » esquissent déjà sa propension à aller vers le high-art et le néo prog avec des mélodies cadencées et nourries d’orchestrations luxuriantes et cinématographiques, maturation musicale qui va de pair avec une imagerie de plus en plus surréaliste (« Girl ») proche du dévergondé tout en ne plongeant pas dans l’explicite.

Bien sûr, le mélodrame ne sera pas absent, sur le guttural « Precious Things » ou avec « Happy Phantom » où elle se demande ce que pensera son amoureux quand elle sera morte et évoquera un viol dont elle a été victime sur un tranchant ‘ »Leather » et cette phrase terrible : « I can scream as loud as your last one/But I can’t claim innocence ».

Quand on arrive à la fin de l’album et à la chanson titre on ne peut que prendre au premier dégré ce qu’elle nous dit : « We danced in graveyards with vampires till dawn ». Comme pour Dalí nous ne pouvons qu’adhérer au monde dans lequel nous sommes entraînés. IL est fait d’obscurité certes, mais il est également composé de cette honnêteté qui nous le fait accepter.

****1/2