Odd Circus: « Mantha »

9 avril 2021

Odd Circus est un trio avant-rock relativement récent, composé de Graham Robertson au saxophone et aux effets, Partin Whitaker à la batterie et Crews Carter à la basse et aux effets. Ils abordent leur matériel avec un penchant pour l’improvisation tout en jouant du rock avec un R majuscule. En conséquence, Mantha a plus en commun avec les offres psychédéliques et le Krautrock qu’avec le jazz que leur instrumentation pourrait suggérer.

En effet, le saxophone de Robertson est le principal instrument principal, et pourtant sa signature sonore est traitée au point de ressembler parfois à la guitare ou aux claviers en termes de texture et d’attaque.

En d’autres termes, son jeu ne crie pas « sax » et ne fait pas non plus penser «jazz ». Il reste dans les limites des rythmes prog-rock fournis par Whitaker et Carter, tout en parvenant à explorer des pistes fascinantes et émotives. Les effets susmentionnés sont centrés sur les touches, avec des laves sonores et des lignes de soutien pour Robertson. Un titre représentatif est « Amarok », avec une ligne de synthétiseur séquencée, un saxo bruyant et traité, et un rythme entraînant mais chargé.

Mantha est une jam session intense et structurée qui ne s’arrête jamais. Il parvient à être à la fois spacieux et plein de notes, ce qui en fait une expérience agréable et enrichissante.

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Quatuor Bozzini: « Alvin Lucier: Navigations »

9 avril 2021

La musique a connu de nombreuses innovations techniques et technologiques depuis 1945, mais l’une des innovations esthétiques les plus importantes réside dans les nouvelles idées axées sur l’écoute. Des innovateurs comme Pierre Schaeffer ont proposé l’idée d’une écoute réduite – une attitude dans laquelle le son est écouté pour lui-même en tant qu’objet sonore, éloigné de sa source. John Cage a invité les auditeurs à entendre tout son comme de la musique. Pauline Oliveros encourageait les auditeurs à faire activement l’expérience de tous les sons par une pratique qu’elle décrivait comme « l’écoute profonde ». Ces idées ont toutes contribué à ce que la musique contemporaine se concentre sur l’expérience du son lui-même.

Les compositions et les installations d’Alvin Lucier utilisent des sons qui sont souvent le résultat de phénomènes acoustiques. Son travail concentre notre attention et notre perception sur la présence physique du son en interaction dans un espace particulier. L’interprétation des compositions de Lucier exige des interprètes qu’ils apprennent à reconnaître, activer, jouer et interagir avec les phénomènes acoustiques. Le Quatuor Bozzini a clairement relevé le défi en enregistrant Navigations. L’album s’ouvre sur « Disappearances », une pièce qui se résume à une seule note. Cette description peut sembler minimaliste à l’extrême, mais à mes oreilles, c’est un morceau riche en développement. Vous entendez les changements de poids et de timbre lorsque chaque corde se joint à l’unisson. Les mouvements contrôlés des archets des cordes provoquent la mise en phase et le filtrage du son. Les minuscules changements subtils de hauteur provoquent des battements qui révèlent des différences de tons pulsés. Chacun de ces phénomènes disparaît l’un dans l’autre, créant une sensation de mouvement et rendant l’auditeur conscient des plus petits changements de hauteur et de timbre.

L’album contient deux réalisations de « Group Tapper », une pièce qui explore l’acoustique des salles en demandant aux instrumentistes de traiter leurs instruments comme des percussions. Les interprètes tapent sur leurs instruments à différents endroits et reflètent le son provenant de leurs instruments dans la pièce. L’ingénieur du son fait un excellent travail en rendant la pièce présente sur cet album afin que vous puissiez vraiment entendre comment la performance du groupe interagit avec la pièce. Entre les deux réalisations de « Group Tapper » se trouve pour moi la pièce la plus frappante de cet enregistrement, « Unamuno ».  Cette pièce, inspirée par l’écrivain espagnol du début du XXe siècle Miguel de Unamuno, a été écrite à l’origine pour des voix. « Unamuno » s’articule autour de quatre hauteurs qui sont continuellement arrangées en différents motifs. Il y a une sorte d’atmosphère d’interrogation et de questionnement. Les Bozzini interprètent le morceau à la fois avec des cordes et avec leurs voix. Le résultat est absolument stupéfiant. 

L’album se termine par « Navigations for Strings ». À un niveau élevé, « Navigations for Strings » et « Unamuno » partagent certains des mêmes types d’ingrédients. Les deux pièces sont basées sur quatre hauteurs et utilisent des combinaisons qui changent lentement et des tons différents. Cependant, malgré ces similitudes de haut niveau, les deux compositions sonnent très différemment.  « Navigations for Strings » est une pièce quelque peu sombre dans laquelle les changements continus de microtonalité, de dynamique et de tempo créent une masse sonore qui donne l’impression de devenir une stase, mais ses changements continus ne lui permettent jamais de se reposer. C’est une oeuvre très obsédante.

Avec Alvin Lucier : Naviagtions, le Quatuor Bozzini est allé bien au-delà de la surface des partitions de Lucier et a totalement relevé le défi lancé aux interprètes d’être des explorateurs sonores. Cet opus est un album merveilleux avec des performances captivantes de l’un des compositeurs expérimentaux les plus originaux et innovants de notre époque.

Hautement recommandé !

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Nad Sylvan: « Spiritus Mund »

8 avril 2021

Il est indéniable que le fait d’entendre pour la première fois ce colosse du prog Selling England By the Pound de Genesis a bouleversé la perception de la musique de beaucoup d’enre nous à l’époque où les métalleux avec une attitude tenaient le haut du pavé. À en juger par l’aspect sonore de l’album, le maestro suédois du prog, Nad Sylvan, partage très probablement cet amour immodéré pour ce chef-d’œuvre du rock progressif sorti en 1973. Ses précédents efforts, la « trilogie vampire » composée des albums Courting the Widow (2015), The Bride Said No (2017) et The Regal Bastard (2019), l’ont déjà démontré au-delà de tout doute raisonnable. Son nouvel opus studio, Spiritus Mundi, va apporter une nouvelle preuve détayant ce concept. Sylvan canalise le son du prog britannique du début des années 1970 de façon si authentique qu’il est tout simplement impossible d’imaginer quelqu’un de plus apte à remplacer Peter Gabriel dans le Genesis Revisited dirigé par Steve Hackett. En d’autres termes, la nouvelle offre de Nad Sylvan offre un prog-rock éclectique à son meilleur : peut-être pas tant pour les fans de pyrotechnie flashy que pour les connaisseurs du bon vieux prog symphonique avec une touche de modernité. Si on considère a loi universelle de Isaac Newton stipule qui tipule que, pour toute action, il existe une réaction égale et opposée, le prog accentue ce concept dans lequel il se voit investi de la fonction de pousser des hommes, a priori raisonnables, au à l’emphase et à l’excès. Tout amateur incurable de prog trouvera donc bon pour l’âme d’écouter un équilibre cosmique être rétabli, de temps à autre, par un geste doux et délibéré tel que peut l’être ce Spiritus Mundi.

L’album rayonne d’une atmosphère chaleureuse et accueillante. Il y a beaucoup de guitares acoustiques, mais cela ne donne pas l’impression d’être un hippie-folk baroque, loin de là, en fait. À l’occasion, l’album semble émettre émettre une aura façon Steven Wilson ou Peter Gabriel, notamment sur le morceau « The Hawk ». On peut sans doute supposer que la signature sonore de Sylvan fonctionnerait comme par magie sur la bande-son d’un drame britannique contemporain. Salman Rushie a écrit dans son roman de 1999, The Ground Beneath Her Feet, « Nos vies ne sont pas ce que nous méritons. Elles sont, convenons-en, déficientes à bien des égards douloureux. La chanson transforme la vie en quelque chose d’autre. Elle nous montre un monde qui est digne de notre aspiration » (Our lives aren’t what we deserve. They are, let us agree, in many painful ways deficient. Song turns life into something else. It shows us a world that’s worthy of our yearning).

Cette nouvelle sortie de Nad Sylvan évoque en vérité des sentiments d’un tel effet. Peut-être est-ce dû au fait que l’album s’articule, sur le plan lyrique, autour des poèmes du poète irlandais William Butler Yeats, lauréat du prix Nobel, qui était un maître du double sens. Ces textes à multiples facettes, juxtaposés aux arrangements musicaux épars, laissent beaucoup de place à l’interprétation subjective de l’auditeur, ce qui signifie qu’il faudra peut-être mettre le disque en boucle pour bien comprendre.

Si l’album marque un changement subtil par rapport aux précédents albums de Sylvan, en se concentrant davantage sur les paroles et la voix en tandem avec l’orchestration luxuriante, il s’enorgueillit d’un casting de musiciens invités assez remarquable. Tony Levin joue de la basse sur quatre morceaux et Jonas Reingold de The Flower Kings sur un. Ce groupe de prog suédois de Rainer Stolt a également prêté le batteur Mirkko DeMaio, mis à la disposition de Sylvan pour la réalisation de Spiritus Mundi. Steve Hackett fait une apparition, jouant de la guitare à 12 cordes sur le morceau bonus, « To a Child Dancing in the Wind ». De toute évidence, l’interprétation est de premier ordre tout au long de l’album, sans parler du mixage et de la production. Si une partie du mixage et du mastering a été réalisée au cours de l’année 2020, l’écriture et l’enregistrement de l’album ont déjà commencé fin 2019, bien avant le verrouillage mondial. Le fait d’être hors de la route a apparemment permis de disposer de plus de temps pour affiner chaque nuance de la musique, de sorte qu’il est facile d’être d’accord avec tous ceux qui pensent qu’il s’agit de loin de la meilleure offre de Nad Sylvan à ce jour. Il y a quelque chose dans l’écriture d’une chanson qui peut évoquer des visions de cet autre monde étrangement attirant. C’est une compétence qui ne s’apprend pas. Sylvan possède définitivement ce talent particulier. Spiritus Mundi est l’un de ces rares albums qui nous chuchotent des secrets à l’oreille, d’une manière rêveuse, éclairant notre voyage sur la route de briques jaunes comme la lampe d’un gaz qui résisterait à la plus haute chaleur.

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Oleksandr Yurchenko: « Lichy Do Sta. Symphony no. 1 »

8 avril 2021

L’histoire de cette oeuvre perdue puisretrouvée est aussi mystérieuse que la musique qui la compose. Oleksandr Yurchenko est un compositeur ukrainien de musique expérimentale aujourd’hui retraité, qui a fait partie de quelques groupes underground renommés des années 90 à Kiev.

Il jouait du dulcimer martelé et de la guitare – souvent avec un archet – dans un groupe appelé Yarn, qui s’inspirait de l’esthétique médiévale. Avant de se tourner vers une instrumentation essentiellement électronique à la fin des années 90, il a enregistré deux albums envoûtants avec la chanteuse et claviériste Svitlana Nianio, devenue culte.

Yurchenko était également connu pour la fabrication de divers instruments à cordes.

Sa seule et unique symphonie connue est un paysage sonore improvisé de 25 minutes, enregistré en 1994. Il jouait avec un archet sur l’instrument à cordes percutant personnalisé, un peu comme un dulcimer martelé, et traitait le son par l’effet de réverbération en direct avec une petite manipulation sur les boucles de bande. Le résultat est un mouvement intense, semblable à un tourbillon, d’ondes sonores chatoyantes contrôlées.

On peut trouver des similitudes entre les œuvres de La Monte Young, Takehisa Kosugi, Glenn Branca ou même Larajii de l’ère Eno. La perception de cette musique traite radicalement de la perception de l’espace et surtout du temps (son nom signifie « Comptez jusqu’à cent » en ukrainien). Le magnifique travail de remasterisation de ce morceau a été réalisé par Tadeusz Sudnik, célèbre studio expérimental de la radio polonaise.

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Alex Bleeker: « Heaven On The Faultline »

7 avril 2021

Quand on est le bassiste de Real Estate, l’un des groupes d’indie-rock les plus sympathiques de ces derniers temps, que fait-on en tant qu’artiste solo ? Vous faites quelque chose de tout aussi agréable, à en juger par le premier album solo d’Alex Bleeker en six ans. Ce n’est pas rendre service à Heaven on a Faultline, car il s’agit d’une collection de sons artisanaux qui témoignent de l’intention de Bleeker de se souvenir de la musique qui l’a fait tomber amoureux de cette forme de musique. On a donc droit à un indie-rock sautillant qui rappelle Yo La Tengo, un autre groupe du New Jersey, et à un country folk qui rend hommage à Neil Young.

Et le terme « homespun » n’est pas utilisé comme un simple descripteur ici : Bleeker a initialement réalisé l’album dans sa chambre, le terminant en janvier 2020 avant que le monde ne s’embrase. Après avoir vu le cinquième album de Real Estate sortir en février dernier et avoir été avalé par la pandémie de COVID-19, il a passé le reste de l’année à essayer de communiquer avec ses fans par tous les moyens possibles, et son effort solo a enfin vu la lumière du jour.

Étant donné qu’il s’agissait essentiellement d’un disque destiné à permettre à Bleeker lui-même d’explorer ses racines musicales, le fait que les chansons se connectent à un autre auditeur témoigne de leur qualité. Il s’agit d’une promenade douce et chaleureuse à travers son histoire musicale, pleine de basse qui groove et de guitare qui tord. Des morceaux agréables sur le plan sonore, comme l’instrumental jangly « AB Ripoff » et les méandres de « Swang », abondent. Les mélodies, simples mais mémorables, viennent à Bleeker avec une apparente facilité, comme sur le vintage « Mashed Potatoes » ou le swinguant « La La La La » seule exception en sera le morceau psychédélique sale et groovy « Heavy Tupper ».

Heaven on a Faultline est un album de transitions. Sur le plan lyrique, Bleeker traite des angoisses d’un monde en mutation : « D Plus » a beau contenir des guitares carillonnantes, elle a été écrite le jour de l’investiture de Donald Trump à la présidence ; le jovial « Felty Feel » le voit réfléchir au changement climatique et à son sentiment d’impuissance face à celui-ci, marquant la juxtaposition de mots sombres et de rythmes enjoués d’une certaine passivité : » »N’en parlons pas/ A quoi bon sérieusement/ Je ne veux pas être déprimant/ Mais je ne peux rien faire » (Let’s just not talk about it/ Seriously what’s the use/ Don’t mean to be a downer/ But there’s nothing I can do).

Bleeker utilise également l’album comme un moyen de traiter ses racines géographiques. Le double succès de « Tamalpai » » (lui-même un sommet en Californie) et « Twang » sont ses réflexions sur le fait de quitter la côte Est pour la Californie ; « Je n’arrive pas à trouver le rythme » (I can’t find the rhythm), soupire-t-il sur ce dernier. Il termine l’album avec « Lonesome Call », un cri comme issu du dust bowl, un doux morceau de folk acoustique. Bleeker semble être un homme coincé entre des lieux et des sentiments : »Vous aviez un style du 20ème siècle, mais nous sommes au 21ème siècle maintenant », dit-il à un personnage dans « Mashed Potatoes » (You had a 20th century style but it’s the 21st century now), mais cela pourrait facilement être une remarque lancée à sa propre manière. Pourtant, il ne devrait pas en être autrement : alors que la musique évolue de plus en plus vers un chaos post-générique, un doux rappel des qualités des meilleurs styles musicaux du siècle dernier est le bienvenu. Bleeker ne fera peut-être jamais un disque qui soit accablant, mais ce que cette petite collection d’extraits de guitare fait, c’est vous donner envie de vous retirer dans votre propre chambre et d’enregistrer immédiatement avec cet instrument.

***1/2


Azita: « Glen Echo »

7 avril 2021

Une guitare au lieu d’un clavier : ce nouvel album de l’auteure-compositerice de Chicago est beaucoup plus que cette définition réductrice. Plus de huit ans se sont écoulés depuis le dernier album d’Azita, un Year qui avait montré quel point elle était une excellente compositrice. Des chansons émotionnelles au clavier qui ne se perdent pas dans de gros arrangements.

Pour ce nouvel opus, elle a choisi la guitare comme instrument pour la construction des chansons et le résultat est une œuvre garage et très accessible.

Ainsi, on ne peut pas réduire l’album à du rock garage. S’y trouvent , en effet, des titres très multicouches, artistiquement et précisément élaborées, à même de susciter émotions différentes et versatiles. Le doublé, final « Our Baby » et « Don’t », sera, à cet égard, profondément touchant.

Si on le compare avec, par eaxemple, « If U Die » et « Online Life », on constatera qu’à chaque état d’esprit correspondra un hymne qui lui est prorpe ; « Shooting Birds Out of the Sky » s’appuiera sur nous, et notre empathie alors que « Bruxism »nous incitera à la rébellion. Un ouvrage qui va plus loin qu’on ne le saurait considérer.

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Barbara Ellison: « CyberSongs »

6 avril 2021

CyberSongs est un cycle de chansons transhumaines pour des voix d’ordinateur à l’apparence humaine de la compositrice et artiste Barbara Ellison. Avec cette nouvelle œuvre, Barbara Ellison se penche sur les subtilités sonores des avatars vocaux et sur la « musicalisation » du TTS (Text-to-Speech), un type d’application de synthèse vocale utilisée pour créer une version sonore parlée du texte brut d’un document informatique. Dans les 13 pistes de cet album, elle crée des textures hypnotiques d’énoncés vocaux par l’utilisation intensive et extensive de la répétition comme outils et matériaux pour donner naissance à des phénomènes audibles surprenants d’une musicalité fascinante et étrange.

Dans le cycle de chansons transhumaines obsessionnellement fantasmatique des CyberSongs, les mots, les morphèmes, les phonèmes, les phrases et les particules de discours acquièrent de nouvelles significations auditives en constante évolution. Illimitées par la vitesse d’articulation, ces voix « au-delà de l’humain », dans une série de langues différentes, présentent et intègrent des anomalies et des artefacts qui sont le résultat d’un processus visant à repousser les limites de la technologie. Ces voix sont finalement placées dans un environnement sonore électronique, avec des références à des instruments du monde réel, que l’on peut décrire comme ayant une esthétique jazz ou pop décalée.

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Edie Brickell & New Bohemians: « Hunter and the Dog Star »

5 avril 2021

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, le monde était enthousiasmé par une nouvelle mode musicale : les jam bands. Sorte de choc entre le chaos organisé du jazz et l’électricité du rock ‘n’ roll, la scène commence à prendre forme et à influencer les autres. Parmi ces influences, on trouve Edie Brickell & New Bohemians. Originaire de Dallas, ce groupe a capté le contrecoup du mouvement initial et y a ajouté sa propre touche texane.

Les années 1980 ont vu leur premier succès avec leur premier album double platine, Shooting Rubberbands at the Stairs, qui contient leur chanson la plus connue, « What I Am ». Depuis lors, Brickell et sa bande de troubadours n’ont sorti que trois autres albums jusqu’à Hunter and the Dog Star, qu’ils ont sorti en février. Présentant l’étendue des genres qui les ont définis au fil des ans, cet album et la polyvalence du groupe sont tout sauf impressionnants.

L’album s’ouvre sur un coup de poing au visage, en l’exemple un « Sleeve », qui commence par un rythme de batterie agressif, une basse et des guitares qui sonnent comme si Flea et Jerry Garcia s’étaient réunis pour faire un peu de jam. La voix légère et aiguë de Brickell danse ensuite sur l’instrumentation, qui évolue ensuite vers un refrain mélodique et émotionnel énumérant certaines des choses qui pourraient figurer sur ce qu’est leur capacité à « jammer » volontairement et à créer un morceau accrocheur et authentique.

« Don’t Get In The Bed Dirty » est venu accidentellement à Brickell lors d’une promenade. « Elle a commencé avec cette seule notion : ne pas se salir dans le lit. Cette idée s’est transformée en une chanson amusante sur le fait d’aimer la personne avec qui on est et d’avoir le respect de ne pas se salir dans le lit ».

De loin le morceau le plus populaire de l’album, la quatrième composition nous amène à « Stubborn Love ». Un clavier et une batterie humides dégagent un sentiment miteux menant parfaitement à la première ligne, « tard le soir au bowling, Motown et bière froide » (late at night at the bowling alley, Motown and cold beer). Brickell et compagnie continuent de raconter l’histoire simple mais humaine d’une histoire d’amour avec une préposée au bowling devenue mère, puis ex, puis cadavre. Cette chanson met en évidence l’alternative dans leur son.

Ils sautent à nouveau d’un genre à l’autre, le Texan natal cédant la place à une guitare acoustique et à l’histoire d’une « fille ensoleillée vivant à Abilene » (sunny girl living in Abilene) dans le contemplatif « Rough Beginnings ». La country cède la place au pop-punk dans la compositionsuivante, « Tripwire » où les « Ohs » et les « woahs » jouent sur un rythme de batterie claquant entre des paroles rapides et percutantes. Les auditeurs de musique alternative moderne comme The 1975 ou Young the Giant seraient très sensibles au plaisir que procure cette chanson.

« Horse’s Mouth » est le titre suivant à bénéficier du traitement Country et c’est la seule chanson explicite de tout le disque. Commentaire satirique sur les mensonges que l’on peut parfois cracher et déformer, Brickell affirme que « vous ne l’entendez pas de la bouche du cheval, vous l’entendez du cul d’un cheval » (you don’t hear it from the horse’s mouth, you’re hearing it from a horse’s ass).

La chanson-phare de l’album se trouve sur la plage numéro neuf, « Miracles », ralentie et rythmée. Les guitares guident la mélodie tandis qu’un simple battement de tambour donne une présence régulière et relaxante qui n’est qu’exacerbée par la voix de Brickell. Réfléchissant aux « miracles vus de ses propres yeux » (miracles seen with [her] own eyes,, le groupe n’aurait pas pu choisir une meilleure instrumentation et une meilleure cadence pour soutenir cette introspection.

« My Power » est la dernière démonstration de la capacité d’Edie Brickell & New Bohemians à créer une musique incroyable tout en étant capable de sauter sur des sons différents. Fort et percutant, un synthé vous accueille dans une batterie et des guitares de rock roulant. Le plaisir ne s’arrête pas à la dernière chanson de l’album, dans un certain sens, une grande partie du plaisir du projet a été laissée à cette chanson. Aussi vivante que responsabilisante, la musique soutient à nouveau le message de la chanson. Bien qu’elle ne soit peut-être pas la meilleure de l’album, elle mérite l’attention qui est accordée à lsa place en tant que dernière piste.

Écouter un album plusieurs fois peut être un défi. Les voix, les sons et les rythmes se mélangent, ce qui donne à l’auditeur l’impression qu’il n’a pas pu choisir une ou deux chansons qui l’ont marqué. Cet album n’était pas comme cela. Non seulement Edie Brickell & New Bohemians peuvent passer d’un genre à l’autre, mais ils le font sans effort, ce qui impressionne même les auditeurs les plus occasionnels. La country, l’alternatif, le pop, le punk et le rock sont tous représentés de manière incroyable et cohérente, ce qui en fait un album qui satisfera tous les fans de musique.

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Godspeed You! Black Emperor: « G_d’s Pee at State’s End! »

5 avril 2021

Godspeed You ! Black Emperor a toujours été en avance sur son temps. LCes légendes du post-rock montréalais ont repoussé les limites du genre alors naissant avec leurs premières sorties, et ont utilisé leurs notes de pochette comme missives ouvertement politiques il y a deux décennies. Lorsqu’ils ont reçu le Prix de la musique Polaris en 2013 pour leur disque de retour, Allelujah ! Don’t Bend ! Ascend !, ils ont critiqué le faste du gala et ont fait don du prix de 50 000 $ à des organismes de bienfaisance qui se consacrent à donner des instruments de musique aux détenus des prisons du Québec.

Les revendications de longue date du groupe en faveur d’une réforme des prisons et de la police, ainsi que le besoin urgent d’unité, sont depuis devenus des positions populaires parmi un chœur croissant de croyants en l’existence d’un monde meilleur. Godspeed a utilisé sa musique et sa plateforme pour faire campagne en faveur de ses convictions – des idées qui, avec ou sans son influence, ont gagné en popularité ces dernières années.

À une époque où le sous-texte politique du groupe a plus de résonance que jamais, ils regardent curieusement en arrière, à bien des égards, sur leur dernier album, G_d’s Pee AT STATE’S END ! Alors que chaque album a joué avec des structures et des compositions uniques, comme les longues suites latérales des premiers travaux, l’alternance entre les disques 12″ et 7″ d’Allelujah ! ou l’unique composition de 40 minutes d’Asunder, Sweet and Other Distress, G_d’s Pee est – de manière atypique – un amalgame d’idées précédentes, oscillant entre deux longues suites multi-mouvements intitulées et deux pièces plus courtes et plus ambiantes. Qu’ils en aient fini avec cette innovation effrénée ou qu’ils prennent simplement un peu de répit (et peut-on les en blâmer ?), leur dernier album présente un ensemble de choix stylistiques issus de leurs 25 dernières années d’existence : des fragments de sons trouvés absents de leurs deux derniers albums ; une pochette austère à deux images qui rappelle celle de leur deuxième album de 2000, Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven ; le placement de leur surnom de longue date, God’s Pee, préféré des fans, au centre du titre de l’album. Alors que beaucoup ont été contraints de se replier sur eux-mêmes, ils sont allés à l’encontre du modèle et ont rejoint la foule.

Les meilleurs travaux de Godspeed ont toujours été plus axés sur la structure que sur le son, et le retour aux formats précédents a donné des résultats similaires. Comme toujours, le groupe est au sommet de son art lorsqu’il est le plus émouvant. Ces moments sont nombreux sur G_d’s Pee, comme les paysages sonores ondulants de « First of the Last Glaciers », la plainte océanique de « Cliffs Gaze », l’apogée de « ASHES TO SEA or NEARER TO THEE » et les cordes élégiaques qui clôturent le disque, « OUR SIDE HAS TO WIN (for D.H) ». La mélodie a toujours été le point fort du groupe, et il en offre beaucoup ici, qu’il s’agisse de canaliser l’horreur sinistre ou le triomphe du poing levé. Mais lorsqu’on se remémore leurs précédents efforts, on a le sentiment inébranlable qu’ils l’ont déjà fait, mais en mieux – même si on ne peut pas leur reprocher de faire ce que tant de post-rockers ont fait au cours des 20 dernières années.

Avec les modes d’expression et de communication qu’ils ont choisis, l’affect exagéré est devenu la carte de visite de Godspeed, et l’un de leurs traits les plus réussis. Sur G_d’s Pee AT STATE’S END, la plupart des fioritures supplémentaires sont reléguées au second plan, comme les collages de sons de radio amateur qui ouvrent les deux plus longs morceaux. Les tirages menaçants de « ‘GOVERNMENT CAME’ (9980.0kHz 3617.1kHz 4521.0 kHz) » ont disparu avant que le message insurrectionnel puisse être pleinement pris en compte, perdant la puissance de ses prédécesseurs dans « Murray Ostril : ‘. …They Don’t Sleep Anymore on the Beach…' » »de Skinny Fists ou même le refrain en fond sonore similaire de « With his arms outstretched » qui démarre Allelujah.

Contrairement à de nombreux courriers électroniques de l’année dernière, nous ne vivons pas une époque sans précédent, ce dont Godspeed est bien conscient. C’est pourquoi ils font comme d’habitude sur G_d’s Pee AT STATE’S END, même si c’est un mode qu’ils ont typiquement évité auparavant.

***1/2


Piers Faccini: « Shapes Of The Fall »

4 avril 2021

Avec Shapes Of The Fall, Piers Faccini crée une ligne de connexion entre différentes ethnies et traditions, éloignées dans le temps et l’espace. Sorti le 2 avril 2020 chez Nø Førmat ! et Beating Drum, ce nouvel album reflète l’essence « apatride » de l’auteur-compositeur-interprète anglo-italien : douze chansons qui sonnent comme une fusion parfaite entre spiritualité maghrébine, influences méditerranéennes et progressisme occidental.

Ce nouvel opus est enrichi par la présence de Ben Harper (avec qui il avait déjà collaboré sur Tearing Sky) et du chanteur marocain Abdelkebir Merchane, tous deux invités sur All Aboard, le titre le plus lumineux de l’album. Le titre fait référence à l’arche biblique, construite pour préserver l’espèce humaine et les autres êtres vivants.

Les rythmes des percussions s’accélèrent et se prêtent à la danse tandis que les instruments à cordes résonnent en alternant sonneries et sons profonds. Le chant tribal est une prière au dieu Gnawa qui rejoint l’espoir de reconstruction d’une nouvelle fraternité, professé par les mots de Harper et Faccini.

Dans « They Will Gather No Seeds », la voix chaude de Faccini est une invocation à la trêve et à la paix : le faible arpège introductif est remplacé par un crescendo de cordes qui prend progressivement le relais pour créer une douce mélodie sur laquelle résonne puissamment la phrase « Bring me my home back ».

Les notes suspendue dans « Lay Low To Lie » nous entraînent dans un voyage vers l’Orient pour découvrir Chad Gadyà, un chant de Pâques araméen, souvent cité dans la musique de Branduardi.

« Epilogue » reprend rala mélodie du premier morceau en la rendant plus sombre. La chanson de clôture est un instrumental délicat enrichi par des voix utilisées comme un instrument supplémentaire.

Shapes Of The Fall Piers est fortement influencé par les sons du raï berbère et surtout de la musique Gnaw, qui a contaminé la scène parisienne grâce à l’immigration nord-africaine. Un album de chansons et de musiques du monde dont le but est d’unir des mondes éternellement éloignés.

***1/2