Shame: « Drunk Tank Pink »

13 janvier 2021

Shame a sorti son premier album Songs of Praise dans un monde très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui, et pas de la manière la plus évidente qu’on puisse imaginer. Appelez cela la genèse d’une scène, ou quelque chose de beaucoup plus cynique, mais de nos jours, vous pouvez difficilement gribouiller dans une playlist, feuilleter une programmation de festival ou parcourir une liste typique d’Album de l’année sans tomber sur une bande d’hommes délabrés en tenue formelle qui se disent « post-punk ».

Depuis le double coup de théâtre de 2018 qu’a été Songs of Praise et la joie fulgurante constiruée par l’apparition de IDLES en tant qu’acte de résistance, ces groupes ne manquent pas ; l’inconvénient étant que, quelle que soit la scène, il est plus difficile de se démarquer. Le genre exige d’un groupe qu’il soit franc, subversif et fort. Sachant cela, il est difficile de distinguer si un groupe ne fait que s’approprier l’image de Mark E Smith comme un costume d’Halloween hagard ou s’il porte aussi cette même étincelle d’ingéniosité, d’imagination et de rébellion. Avec leur deuxième album, Shame aurait pu facilement s’en tenir à la formule gagnante de leur premier album – mais heureusement, l’étincelle a prévalu et Drunk Tank Pink est une obsédante et excellente suite à l’opus précédent.

Alors que le morceau d’ouverture et le premier « single » « Alphabet » reprend là où l Songs of Praise s’était arrêté, il se transforme rapidement en « Nigel Hitter », inspiré par Talking Heads, avec ses rythmes new-wave syncopés. Ailleurs, on peut entendre des hochements de tête à des titres comme Deftones, les B-52 et la trilogie berlinoise de Bowie. Une boîte à rythmes peu familière introduit l’entraînement chaotique de « March Day » alors que « Water in the Well » est accentué par une fantastique sélection de percussions. Des castagnettes, des agogos (instument de percussion africain) et des blocs de bois illuminent le morceau comme un cours de musique d’école primaire incontrôlable. Musicalement, nous sommes en territoire imprévisible ; comme Dorothy dansThe Wizard of Oz, nous avons abandonné la familiarité teintée de sépia au profit de traits de couleur expansifs, déconcertants et fascinants. 

Comme nous l’avons déjà dit, les groupes du genre de Shame ont tendance à ne faire que du bruit ; des guitares déformées et bruyantes convoquent les moshpits à travers le pays et un chanteur en sueur hurle directement dans les tympans de la foule. Bien que Drunk Tank Pink ait encore des nuances de ce genre, le bruit est utilisé de manière beaucoup plus inattendue – comme un contraste direct avec le silence. Le silence, et le fait d’y faire face, est le thème principal de l’album – le nom de l’album lui-même fait référence à la couleur (une nuance de rose utilisée pour calmer les détenus de la cellule de dégrisement) de la pièce où le frontman Charlie Steen a écrit les paroles de l’album. Dans « Human, For a Minute », Steen chante « IJe suis la moitié de l’homme que je devrais être » (I »m half the man I should be) ; le poids psychologique de la sortie de la vie rigoureuse d’un musicien en tournée pour revenir à une relative normalité s’attarde sur les mots illustrés par des guitares dures et abrasives. Dans une vie imprégnée de bruit, le retour au silence peut souvent être ressenti comme un coup de fouet ; Drunk Tank Pink parvient à transmettre ces thèmes d’une manière rafraîchissante, honnête et complexe. 

Malgré la lourdeur des thèmes lyriques, Shame porte toujours en elle son humour franc. « Station Wagon » commence par une phrase typique de Steen : »j‘ai besoin d’une nouvelle résolution et ce n’est même pas la fin de l’année » (I need a new resolution and it’s not even the end of the year), et se termine par ce qui ne peut être décrit que comme un sermon cacophonique. Dans le premier « single » du groupe, « The Lick », Steen appelle à la fin d’une musique qui est « racontable, pas discutable ». D’une certaine manière, Drunk Tank Pink parvient à frapper ce milieu en étant racontable ET discutable. C’est un album qui démontre l’énergie, l’esprit et le charisme de Shame, pourquoi leur voix est vitale et pourquoi ils méritent d’être des influenceurs à part entière. 

***1/2


The Dirty Nil: « Fuck Art »

11 janvier 2021

L’ingrédient clé de la formule rock ‘n’ roll de The Dirty Nil est une touche d’humour. C’est un groupe qui ne se prend pas trop au sérieux et cette notion est omniprésente sur leur troisième LP, Fuck Art, une collection de 11 chansons qui oscillent entre pop-punk/rock anthemique, sous-entendus grunge et breakdowns thrash metal inspirés par Slayer (sic !).

Sur le plan thématique, le dernier album de la formation ontarienne contient une réflexion sur les dernières pensées d’Elvis lorsqu’il est mort aux toilettes, le narcissisme des médias sociaux, le traitement des pires maux de tête provoqués par la mère de toutes les gueules de bois, le vol de vélos et la jalousie musicale aiguë, pour n’en citer que quelques-uns. Fuck Art n’est pas un disque de comédie même s’il y a une nature joviale dans la façon dont les Dirty Nil abordent leurs chansons, car sa nouveauté n’est pas destinée à éclipser le véritable sentiment de l’album.

Toutefois, si vous vous demandez pourquoi Slyayer, voici la réponse « Doom Boy » ouvre Fuck Artsous un barrage de riffs métalliques tordus, qui fusionnent avec des chants hymniques et un refrain pop-rock massif. Selon le chanteur/guitariste Luke Bentham, le morceau a été inspiré par leur camionnette de tournée et la bande-son limitée à plusieurs heures de route : « C’est basé sur la Dodge Caravan noire de ma mère que nous parcourons tous ensemble. Et nous avons effectivement écouté « Reign in Blood » de Slayer parce que c’était le CD qui était coincé dans le lecteur ». Un autre détournement de Slayer se manifeste avec « Ride or Die »  avec un ravail sur le métal, les tpercussions et une influence centrée sur Bonnie et Clyde qui confèrent au titre une immédiateté débordante.

Bien que le reste du disque ne s’appuie pas tant sur les titans du heavy metal,l’album contient toujours un gros morceau de riffs gras et stupides et une turbulence qui évoque les images mentales des chants de masse et des foules de festival. « Possession » est morceau sur lequel n’importe quel combo pourrait jongler dans un stadet et on pourrait en dire autant de l’enchevêtrement sonique qu’est « Done with Drugs ».

Fuck Art , ailleurs, se situe à la frontière entre pop, punk, rock et grunge ; « Hello Jealousy » fait des étincelles avec d’énormes percussions et un ensemble encore plus grand de riffs à grande vitesse, tandis que « Damage Control » oscille entre le rock noueux et le grunge lent et chatoyant. « Hang Yer Moon » est la chanson qui distille la notion de gueule de bois, qui est caractérisée par une ligne de basse lourde qui imiterait le malaisequ’on éprouve après avoir bu un peu trop de bières, le défi qu’on se lance de ne pas vomir, et bien sûr, le mal de tête qui écrase le crâne, grâce à un riff métallique.

Un peu bête, lourd de riffs et la langue bien enfoncée dans la joue, Fuck Art est une distraction bienvenue pour l’après 2020 et le nettoyage de 2021, quelle que soit la teneur de cette nouvelle année.

***1/2


Sam Moss: »Shapes »

10 janvier 2021

Sam Moss peit être un guitariste d’enfer quand il est d’humeur, il « parle » couramment le folk, le jazz, le blues et le country, et il est capable de jouer de la six cordes sans le moindre problème. Il joue localement dans un groupe de reprises country et western appelé Rear Defroster, dont la rauque « feell good » atmosphère éclate périodiquement dans une démonstration de virtuosité technique. Mais Moss a aussi le don de la retenue. Son dernier album, Shapes, est réduit à de la fumée et des ombres, les parties instrumentales sont réticentes, les mélodies fortes mais tremblantes, livrées dans un ténor filiforme et murmurant, le backing band réduit au minimum, la batterie à la basse, les cordes occasionnelles et pas grand chose. Tout comme Richard Buckner, Damien Jurado et d’autres artistes à la voix douce, Moss a la capacité de faire beaucoup de choses avec peu de moyens et d’obtenir un coup de poing dévastateur avec très peu de force.

Le morceau d’ouverture, « Shapes Out of the Dark », est du Moss stricto-sensuen matière de guitare, avec lumière et l’air se frayant passages dans les espaces entre les notes. Ici, Moss met un rebond jazzy, façon Django Reinhardt dans son frappé de guitare, mais en gardant le volume bas. Le ton est triste, la mélodie se courbe en douceur, comme il le fait remarquer : « Vous n’étiez pas préparés à la façon dont le monde s’est effondré sur vous/ avec un coup lourd et sourd, cette lueur de jeunesse est assommée » (You were unprepared for the way the world came down on you/with a dull heavy blow, that youthful glow is knocked out of you).

Ailleurs, un petit ensemble remplit ces chansons adroites et épurées. Moss lui-même joue de la guitare et parfois du violon, Benjamin Burns de Honeysuckle est à la batterie, Michael Siegel joue de la basse et Stephen Ambra, très occasionnellement, comme sur le subtil « Ways », ajoute un peu de violoncelle. Parmi les morceaux denses et complets, « Talkers » est peut-être le plus fort, avec son rythme endiablé à trois bases, son son de guitare et de violoncelle au timbre profond, son battement, sa voix chargée d’émotion. Un break instrumental particulièrement fin coupe la mélodie en deux, permettant une interaction riche et vibrante entre la guitare électrique, la basse et le violoncelle.

Les paroles de Moss sont plutôt bonnes aussi, pleines de la contemplation tranquille du vieillissement et de la mort, mais pas du tout effrayées par elles. Le morceau « Morning Light », choisi en treillis et surtout optimiste, évoque l’agréable surprise de se réveiller avec un être cher. Il équilibre finement le contentement et l’angoisse existentielle dans la phrase : « Nos jours ne seront pas assez longs pour dire que j’avais assez connu ton toucher pour être satisfait, je me demande ce qui va suivre ? » (Our days will not be long enough to say I had known your touch enough as to be satisfied, I wonder what is next ?)

Shapes est un album drôle, dans la mesure où il se rétrécit un peu à l’écoute. Il insiste pour se glisser dans le fond. Il détourne l’attention de lui-même. Pourtant, si vous l’écoutez un moment, vous vous rendez compte qu’il est calme mais résonnant, comme un diapason que vous entendez à peine, mais qui vibre avec tous les sons qui vous entourent. Penchez-vous un peu. Cela en vaut la peine.

***1/2


Viagra Boys: « Welfare Jazz »

10 janvier 2021

Le penchant des Viagra Boys pour tout ce qui est grotesque est une réputation qui les précède, mais à la fin de Welfare Jazz, l’histoire pourrait avoir une fin un peu plus conflictuelle. Le deuxième album du groupe s’ouvre sur un climat orageux, celui du récent « single » « Ain’t Nice », un classique des V Boys dont le chanteur Sebastian Murphy ne cesse de clamer le titre sur des lignes de basse dégoûtantes, et se termine par des déclarations d’indépendance et de bravade ; « Toad » commence par un morceau de spoken word étrangement elvisien avant de se mettre à chanter (« I don’t need no woman »), tandis que l’interlude « This Old Dog » est le premier de trois morceaux dans lesquels le comportement canin devient une analogie avec les qualités souvent moins désirables de leurs homologues humains. Les accents claustrophobes et les cuivres oppressants qui ont marqué leurs débuts sont toujours présents, parfois poussés à l’extrême comme sur l’infernal « Girls & Boys » rien à voir avec une quelconque reprise de Blur), parfois à l’écart de surprises occasionnelles comme le très mélodique « Creatures ».

Mais c’est lorsque vous arrivez au dernier doublé que constituente « To The Country » et « In Spite Of Ourselves – le premier est un cri de rage pour une vie plus pure ; le second, un duo de va-et-vient qui rappelle « It’s True That We Love One Another » des The White Stripes – qu’il semble que même les Viagra Boys eux-mêmes pourraient être légèrement épuisés par l’obscurité constante qu’ils ont cultivée. Avec ce 3° album, ils se réinventeront peut-être en une proposition plus saine ; pour l’instant, « Welfare Jazz » se présente comme le document d’un groupe qui est peut-être plus dans les limbes qu’il n’y paraît à première vue.

***1/2


Steve Earle & The Dukes: « J.T. »

9 janvier 2021

Il est incontestable que la circonstance la plus tragique qu’un parent puisse rencontrer est la mort d’un enfant. Lorsque le fils de Steve Earle, Justin Townes Earle, est mort il y a quelques mois de ce que l’on croit maintenant être une overdose de drogue, cela a dû être particulièrement douloureux pour l’aîné, surtout si l’on tient compte du fait que les deux avaient été séparés pendant une grande partie de la vie de son fils. Pendant une brève période à l’aube de sa carrière musicale, Justin a fait un apprentissage dans le groupe de son père avant d’être expulsé après que ses problèmes de drogue se soient aggravés au point qu’il ne pouvait plus exercer efficacement son métier.

Avec le temps, il en est arrivé à un point où le père et le fils se reconnaissaient à peine et où ils passaient souvent comme deux navires dans la nuit lorsqu’ils partageaient le même lieu. Mais ces dernières années, la relation s’est améliorée au point de se réconcilier. Townes avait, à cetégard, reconnu que les deux avaient comblé leur fossé, du moins jusqu’à un certain point mais qu’il était inévitable que perduraient encore un certain conflit de personnalités.

Compte tenu de cette proposition problématique, il est également inévitable que la mort de son fils entraîne une réaction émotionnelle variée. Le chagrin est indéniable, mais avec J.T., le nouvel album d’Earle qui se compose principalement d’originaux de Justin (à l’exception de la dernière chanson, « Last Words », écrite par l’aîné Earle en guise d’adieu final), l’ambiance est étonnamment optimiste.

Accompagné comme toujours par son ancien groupe de choristes, les Dukes, Earle met l’accent sur une énergie et un enthousiasme qui démentent tout sentiment de tristesse et de désespoir. C’est particulièrement évident dans des sélections aussi tapageuses et turbulentes que « I Don’t Care », « Maria », « They Killed John Henry » et « Harlem River Blues », qui se présentent toutes comme des sortes dodes interprétées par de joyeux lurons, avides mais sans prétention. Il faut attribuer aux Dukes le mérite d’avoir fourni cette propulsion et, on peut le supposer, le soulagement thérapeutique nécessaire pour donner à Earle l’élan nécessaire à la réalisation du projet.

Cela dit, J.T. n’est pas sans avoir nous offrir des moments plus sombres. Le sombre effet de drone qui accompagne « Far Away in Another Town » et les regrets et remords que l’on retrouve dans la tristement prophétique « Turn Out My Lights », « Je te vois en rêve » (I can see you in my dreams,) soulignent le trouble et l’agitation auxquels J.T. a dû faire face trop souvent, tant sur le plan personnel que professionnel. Il ne reste plus qu’à la coda de clôture « Last Words » pour qu’Earle exprime pleinement la perte et le désir qui lui restent après la mort de son fils.

« J’étais là quand tu es né », chante-t-il tristement. Les derniers mots de moi étaient « Je t’aime aussi ». Il continue en déplorant la confusion et le conflit qui ont inévitablement fait des ravages : « Je ne sais pas pourquoi tu as tant souffert. Je sais juste que tu l’as fait et je me sens si triste… Tu m’as fait rire et pleurer… Je t’ai aimé toute ta vie » (I don’t know why you hurt so bad. I just know you did and I feel so sad…You made me laugh and made me cry…I loved you for all your life.).

En effet, le chagrin d’amour est supportable et on ne peut s’empêcher d’être ému à la fois par la confession et la franchise. Ici en tout cas, la bouleversant n’est pmanifestation dont on peut douter de la véracité.

***1/2


Quiet is The New Loud: « Hidden Code »

8 janvier 2021

Parfois, il est bon d’entendre clairement quel chemin un groupe suit, quel groupe l’inspire. Trop souvent, les critiques attendent des groupes qu’ils fassent plusieurs choses à la fois : révéler leurs idoles, ne pas les suivre, copier des tropes connus, se réinventer complètement (minimum) ou tout un genre (au moins) ! Comment un groupe pourrait-il faire tout cela ? Quiet is The New Loud de Trieste, en Italie du Nord, ne choisissent pas entre les deux. Ils jouent simplement le genre de musique qu’ils aiment. Dans leur cas, c’est du Post-Rock dans la veine de Godspeed You ! Black Emperor ; ce n’est pas la pire idole que vous pourriez choisir. 

Le groupe est capable de combiner beaucoup de choses qui font un bon album ; l’artwork, l’histoire » et la musique. Et c’est pourquoi nous voulons parler de toutes ces choses. 

La pochette de l’un des 50 CD faits à la main est géniale. Le premier aperçu est déjà très fin, un simple morceau de papier plié pour loger tout à l’intérieur et fermé avec un vrai cachet de cire coloré. À l’intérieur, vous trouvez un tas de petites feuilles faites pour paraître anciennes et vous donner des détails sur l’histoire du disque ; une photo avec un détail et un numérotage secret, et bien sûr le CD dans un livre de poche séparé. Tout le monde dégage une aura d’avoir mis le pied dans une histoire secrète à laquelle il ne faut pas s’intéresser.

L’histoire : Les feuilles vous montrent que Hidden Code se déroule à San Francisco dans les années 60 et qu’il s’agit de l’histoire d’un homme et d’une femme appelés Pénélope. Elle est dans une relation compliquée et commence même à douter de sa propre existence. De nombreux détails sont relatés sur les nombreuses petites feuilles à l’intérieur de l’enveloppe en papier. Nous voyons ici comment l’histoire et l’art s’entremêlent, ce qui est même plus profond, si l’on pense aux échantillons vocaux utilisés à certains moments du disque qui dégagent également le sentiment d’être à l’intérieur de l’histoire.

Zn matière de musique: comme il a été déjà mentionné, le groupe utilise des échantillons vocaux car la musique est instrumentale, à l’exception de la deuxième chanson « Mistake, Lights and Breaths » qui comporte quelques voix féminines. À part cela, seuls les instruments portent l’histoire. Ils peignent des points lumineux à l’aide des cymbales, des motifs de guitare sévères sont utilisés pour apporter des couleurs sombres (correspondant à certaines des parties les plus sombres de l’histoire). Chaque instrument est utilisé pour contribuer à l’histoire, ce qui est remarquable car cela clarifie une fois de plus cette intersection des trois niveaux du disque.

Néanmoins, les compositions sont également autonomes, sans le fond de l’histoire ni les liens avec l’œuvre d’art. Il s’agit tout simplement d’un excellent post-rock qui ressemble beaucoup aux premières bonnes sorties de Constellation. Le quatuor montre une profonde compréhension de la manière d’utiliser ses instruments de manière très efficace et l’une de ses plus grandes forces est sa volonté de créer cette atmosphère ensemble – personne n’essaie de surpasser l’autre.

Des moments de pure intimité sont placés au milieu de torrents de scintillements sombres, des diamants bruts sont cachés sous de lourds grains de sable. Ce Hidden Code est peut-être un peu tardif pour ces listes post-rock cette année, mais il faut garder l’œil ouvert pour d’autres glorieux miracles interprétés par un quatuor italien de la trempe de Quiet is the New Loud.

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Withering of Light: « Reliquary »

7 janvier 2021

Il fut un temps où l’expression « concept album était une sorte de plaisanterie, un terme qui indiquait un certain égocentrique, trop souvent de persuasion prog rock, avec des connotations de pompeux et de grandiose, sans parler de l’excessive et immensément indulgente. Les temps ont changé, les choses ont évolué, et il n’est plus jugé prétentieux de parler d’art, du moins dans de nombreux milieux, lorsqu’il s’agit de faire de la musique. En dehors du courant dominant, au moins, le mouvement contre l’intellectualisme et la guerre contre l’intelligence s’est ralenti.

Il va sans dire qu’il y aurait un concept derrière une exploration tentaculaire de quarante-trois minutes de l’obscurité lunatique, qui est la dernière offre (brûlée) de Todd Janeczek via son véhicule d’ambiance sombre, le flétrissement de la lumière, au nom évocateur. Comme l’explique Janeczek, « Le concept derrière cet album est devenu la façon dont chacun des mots qui constituent les titres m’a sorti du quotidien et a mis mon esprit dans un état quelque peu différent… Par exemple, le reliquaire est un récipient qui contient une relique sacrée ou sainte d’une certaine sorte. En tant qu’humains, nous fétichions les objets, les moments, les souvenirs. Même votre esprit peut devenir un reliquaire abritant le sacré, le profane ou autre. Chacun de ces mots trouvés ici avait une sorte de poids, une résonance spectrale (d’où ce titre) et les sons ici en sont l’incarnation sonore.

Le milieu ambient « dark » a toujours fonctionné dans le domaine de l’évocation, et bien que les pièces naissent des processus de pensée et des réflexions internes de l’artiste, la plupart des réactions à de telles œuvres sont dictées par la mentalité, l’état d’esprit et l’expérience de chacun. La question est donc moins « que dit cet album » que « que me dit cet album ».

Il poursuit: « Je suis resté longtemps coincé à la maison avec seulement ma famille proche – femme, enfant de neuf ans, chat domestique dément – et beaucoup de musique pour la compagnie. Je ne suis donc pas particulièrement attentif aux nuances de la signification des titres des chansons, et je suis plus à même de ressentir la physicalité des grondements et des tensions des sombres courants sous-jacents qui parcourent les six compositions qui composent Reliquary. Pour l’essentiel, elle suscite un sentiment de malaise et une morosité sépulcrale qui correspond à mon désir inné d’hiberner. L’atmosphère est sombre et lourde et elle plane, s’attardant dans l’air épais. Et pourtant… qu’est-ce que ça dit ? Votre dos s’incline, et vous voulez vous éloigner. Vous voulez la paix. Mais tout comme cela n’a pas de mots, vous n’avez pas de mots.« 

« Hive » voit l’arrivée des percussions sous la forme de cymbales qui s’écrasent lentement et se distingue ainsi de l’épais brouillard sonore du reste de l’album. À part cela, rien ne se passe, il n’y a pas de ponctuation ni d’autre décalage qui ajoute à l’attrait ou attire l’auditeur.

Reliquary n’offre guère plus qu’une obscurité humide et dégoulinante, une condensation de morosité qui s’accroche à toutes les surfaces de l’esprit. Il n’offre que peu d’attrait, si ce n’est la possibilité de s’asseoir dans l’obscurité et de fixer le mur. Et parfois, c’est la bande-son dont nous avons besoin et ce mur peut parfois nous convenir.

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Foresteppe: »Odeyalo »

5 janvier 2021

Peu d’endroits peuvent rendre l’apparente accalmie de l’hiver aussi sombre et profonde que les landes sibériennes sans limites. C’est de là que vient Egor Klochikhin, depuis quelque temps déjà le créateur sous le pseudo Foresteppe d’un délicat paysage électro-acoustique issu de l’inéliminable matrice analogique ; l’artiste russe y revient après la parenthèse de déconstruction bruyante de son précédent opus, Karaul (2019), présentant dans le nouvel « Odeyalo » une galerie de douze fragments sonores impressionnistes, répartis en deux longs morceaux qui remplissent chacune des faces de son édition vinyle couleur cuivre.

Les appareils d’enregistrement eux-mêmes deviennent des instruments dans l’exécution d’Odeyalo, une œuvre déjà jouée en direct l’été dernier grâce à une douzaine de magnétophones à cassettes, qui reproduisent les tracés élancés qui combinent des boucles, des enregistrements sur le terrain et une grande variété de signaux acoustiques et électroniques minuscules. Ce n’est pas un hasard si le terme qui donne son titre à l’œuvre signifie « feuille », indiquant à la fois l’unité physique de l’objet résultant d’une pluralité de textures élancées, et sa légèreté délicate, qui suscite un sentiment de protection et de douce indolence.

En revanche, les éléments dynamiques ne manquent pas tout au long des quelque trente-cinq minutes de l’œuvre, qui est notamment parsemée dans la première partie de vibrations acoustiques chatoyantes, progressivement traversées par des ondulations et des saturations parfois légèrement bruyantes. Plus enclins à la définition d’un espace sonore délicatement enchanté sont les quatre fragments de la deuxième partie, dans laquelle la veine contemplative et bucolique de Klochikhin refait surface, à laquelle les résonances, les sifflements et les imperfections des bandes ajoutent une aura sépia et intemporelle, donnant à Odeyalo les contours d’une fragile couverture sonore hivernale.

***1/2


Mute City: « Wooden Sword »

4 janvier 2021

Un bon indicateur qui montre que l’on aime une musique est lorsque l’on fait un long trajet en voiture et qu’on ne se sent pas gêné en l’écoutant. C’est ainsi que le nouvel album de Mute City, Wooden Sword, pourrait bien résonner pour certains ; une longue balade dans un désert mis en scène par David Lynch avec une sorte de musique rétro-futuriste jouée dans le lecteur de cassettes.

Les premières notes de « Stress Cadet » font penser à BMSR (Black Moth Super Rainbow) et les percussions, les textures et les blips sonores rappelleront Matmos jouant sur l’album Vespertine de Bjork sont autant d’intrigues soniques. Chaque chanson s’enchaîne sans effort avec la suivante, ajoutant à la fantaisie des longs trajets avec le soleil qui brille dans le rétroviseur latéral d’une future voiture qui n’existe pas encore.

Les morceaux naviguent sans effort dans l’atmosphère de notre imagination, créant une bande sonore de rêve tout en conservant un avantage. Il y a tant de références à propos de la musique électronique qui viennent à l’esprit qu’il est trop long de les mentionner, mais on se doit de faire un petit clin d’œil à Tangerine Dream.

Juste au moment où on se trouve complètement dans un état semi-conscient, une petite pépite audio perforeea les oreilles, puis nous redescendons alors que les sons nous submergent et nous emmènent dans cet état de flottement mystérieux. L’une de ces pépites se nomme « An Obsidian Obelisk » ; elle donne un petit coup de pouce à l’ambiance au moment parfait et, une fois de plus, on se retrouve dans un état d’écoute profond. Dans l’ensemble, on assimilera ainsi Wooden Swordà une longue chanson avec des pics et des vallées et, à l’occasion, une route secondaire menant à une destination inconnue. Et cela nous conviendra parfaitement.

***1/2


gabby fluke-mogul: « threshold »

4 janvier 2021

Le violoniste new-yorkais gabby fluke-mogul est résolument expérimental sur cet album solo enregistré l’été dernier. Utilisant des techniques étendues (frottement, grattage, sciage, tapotement), ils extraient de cet instrument conventionnel un spectre complet de sons non conventionnels. Associé à des chants occasionnels, threshold est une chevauchée exaltante.

fluke-mogul s’élance et s’incline dans six improvisations de 4 à 11 minutes. Leur capacité à charger un morceau de notes – à la fois droites et tordues – se manifeste dans l’ouerture, « teeth », qui présente ce que l’on pourrait mieux décrire comme des « effets de violon » joués manuellement, entrecoupés de passages rapides, de motifs courts et de chants. Ils n’évitent pas la subtilité, mais utilisent plutôt des portions plus calmes et plus aérées de chaque piste pour faire contrepoids aux sections extérieures.

Et le jeu est effectivement agressif, mais pas dans un sens physique. La force réside plutôt dans la manière dont lluke-mogul met l’auditeur au défi d’élargir sa conception des sons et des structures que son instrument peut générer. « kairos » en est un exemple où l’on entend la lenteur de l’archet créer à la fois des discordances dentelées et granuleuses ainsi que des passages étouffés et même quelques moments moins radicaux.

En revanche, si les contusions y seront excessives et intenses, il suffit néanmoins de souligner que threshold est un album extrême. Comprnez bien toutefois qu’il est tout à fait agréable dans son manque d’orthodoxie et reçoit de ce fait une forte recommandation.

***1/2