No BS: Just Rock & Roll!

Tant qu'il y aura du Rock!

The Pretty Things: « S.F. Sorrow »

Jusqu’à la sortie de cet album, les Pretty Things véhiculaient une image soigneusement entretenue, à savoir être plus sauvages que les Stones au niveau du look, et pratiquer une musique puisant aux même racines que celles du dit groupe, le rhytm and blues. Ces derniers s’en étaient quelque peu extraits avec Their Satanic Majesties Request (leur opus psychédélique), SF Sorrow allait prendre à contre-pied les tenants d’une pop-rock héritière de la tradition musicale noire. Emotions, leur précédent album, avait montré qu’ils étaient déjà légèrement avant-gardistes, les Pretty Things allaient enfoncer le clou de façon plus singulière encore. Soniquement déjà le volume semble être délaissé au profit d’une plus grande amplitude. Des instruments poussés au maximum, ne va demeurer qu’une basse souvent boostée en avant comme pour apporter une assise à l’atmopshère du disque. Celle-ci est présente un curieux (pour l’époque) amalgame entre tradition folk (guitares semi-acoustiques, harmonies vocales assez appuyées) et approches rythmiques originales mélangeant énergie et finesse. Les mélodies restent directes et relativement simples, approche pop oblige, mais les nuances s’opèrent par l’utilisation de cordes et de cuivres ainsi que par le développement de procédés électro-acoustiques déjà mis en place auparavant par les Beatles ou le Pink Floyd. Qu’est-ce qui va permettre alors à SF Sorrow de figurer parmi les albums qu’il convient de posséder? Sans doute, à l’origine, parce qu’il se veut le premier opéra rock. L’est-il vraiment? Si on le compare à Tommy qui a gardé l’approche du dialogue chanté, il ne peut être mis sur le même plan que l’oeuvre des Who. Il est néanmoins le tout premier disque à raconter une histoire, celle du personnage qui donne son nom à l’album, une sorte d’Anglais moyen très peu éloignée du Arthur des Kinks. Formellement cela se traduit par des passages narratifs intercalés sur la pochette entre les textes des morceaux et qui visent à donner un semblant de cohérence à l’ensemble.Celles-ci sont d’ailleurs bienvenues tant SF Sorrow démontre que les Pretty Things n’ont pas une qualité, celle d’être de vrais dramaturges ni de réels auteurs. De ce point de vue, chaque morceau reste intrinsèquement individuel ne s’étayant alors que sur ses propres idiosyncrasies pour s’extérioriser.On l’a vu auparavant, l’amalgame entre éléments traditionnels et procédés contemporains crée une atmopshère unique, celle-ci est se caractérise par étrangeté qui fait parfois froid dans le dos. « Baron Saturday », « Ballon Burning », « Death » ou « Private Sorrow » cohabitent ainsi fort judicieusement avec des refrains plus aérés comme « SF Sorrow Is Born » ou « I See You » ou tout bonnement des ballades folk comme « Loneliest Person ». Les Pretty Things ne délaissent pas pour autant une approche encore plus convaincante dans sa volonté novatrice avec un « Bracelet Of Fingers » qui juxtapose à merveille mélopée hypnotique et arrangements psychédéliques. Quelque part, le groupe semble alors réussir là où Their Satanic Majesties avait quelque peu failli, à savoir faire coïncider harmonieusement un restant de racines « bluesy » aux tonalités de l’époque, la psychedelia. On peut souligner la hargne de « Baron Saturday » à qui les tordes tordues qui l’accompagnent procurent une aura encore plus menaçante, la splndeur éthérée et cosmique de « She Says Godd Morning » et son final bredouillant et titubant ou « Private Sorrow » et son mélange de rythmes martiaux et de « breaks » excentriques. Au total, SF Sorrow ne mérite certainement pas l’indifférence qui l’a accueilli, ni peut-être l’excès d’éloges auxquels il a droit aujourd’hui. Il n’en demeure pas moins sans doute le meilleur album des Pretty Things (avec le suivant, Parachute); il est aussi le témoignage d’une période transitoire qui allait nous faire voyager vers d’autres rivages musicaux. Assez curieusement, alors que certains « classiques » sonnent datés de nos jours, il a su conserver une fraîcheur qui transcende les limites de sa prise de son. Sans doute parce qu’il n’a pas cherché à trop s’en affranchir mais plutôt à l’épouser, vraisemblablement aussi parce qu’il se voulait ambitieux mais pas tarabiscoté, accessible et non complaisant. A ce titre il reste un témoignage presque parfait de cet âge d’or psychédélique. A défaut d »être un « classsique » SF Sorrow est un album exemplaire; c’est cela qui lui confère son statut d’oeuvre mythique.

25 avril 2013 Posted by | Oldies... | , | Laisser un commentaire

The Zombies: « Odessey & Oracle »

Les Zombies avaient tout pour déplaire! Un look à réveiller les morts (costume cravate, cheveux soigneusement peignés alors que la mode  se penchait vers plus de laisser aller et d’orientalisme chamarré) et des influences qui dédaignaient le rhythm and blues pour se réclamer de musiques plus élaborées et intellectuelles comme le jazz ou la musique classique. Ils avaient, bien sûr, obtenu un ou deux hits (« She’s Not There », « Tell Her No ») mais leurs singles suivants, délicates compositions faites de subtiles variations sur les modes mineurs et majeurs, avaient tous été des bides. Délaissés par Decca Records, signés par Epic au moment d’entrer en studio, les Zombies savaient déjà qu’ils étaient un groupe défunt. Enregistré aux studios EMI à Abbey Road, Odessey & Oracle avait bénéficié d’une avance de 1000 £ seulement alors que les Beatles, à la même période, récoltaient 25 000 £ pour Sergeant Peppers.

Pour couronner le tout, la pochette, peinte par la petite amie d’un des membres du groupe, était particulièrement hideuse et s’ornait d’une faute d’orthographe qui, au moins, avait permis de donner une connotation vaguement shakespearienne à l’album.

Quid du disque donc? Glissons très vite sur le fait que c’est grâce à Al Kooper qui insista pour le sortir aux USA, qu’il permit au combo d’obtenir son dernier succès, « Time Of The Season », car Odessey & Oracle mérite mieux que d’être réduit à cette ballade soul semblant inspirée par Ben E. King. C’est, au contaire, un disque qui ne laisse pas indemne, doux euphémisme pour parler d’un authentique chef d’oeuvre à une période où la concurrence était justement assez rude. La musique est tout simplement merveilleuse, désarmante de fraicheur et d’émotion tout à la fois simple et fine. Simple de par l’évidence des compositions, immaculées et radieuses même quand leur tonalité est sombre, fine par l’extraordinaire inventivité des arrangements (le mellotron dont les Zombies sont peut-être les premiers utilisateurs) et les somptueuses harmonies vocales qui placent certainement Odyssey & Oracle sur le même rang que Pet Sounds des Beach Boys.

Comment cataloguer alors un album qui est à la fois pop et en même temps baroque? Comment rendre compte de certaines plages qui effleurent presque le sublime? En analysant bien sûr certains procédés: couplets qui semblent se répondre, refrains et ponts qui se succèdent de manière étonnante pour un profane habitué à la chose « pop » ou les arrangements, faits de clavecins, de pianos, d’une basse mélodique, de quelques touches de cordes, qui ne sont jamais grandiloquents, et ajoutent une touche de psychédélisme. Mais aussi en soulignant les mélodies indiscutables et les déluges harmoniques dont l’album semble n’être jamais sevré. Parfaitment calibrées, avec des descentes mélodiques et des changements d’accords qui rappellent souvent le meilleur des Beatles, les chansons de cet album sont de celles qu’on qualifie d’intemporelles. De ce subtil alliage entre douces mélodies et audaces psychédéliques émerge la voix unique de Colin Blunstone, dont le subtil falsetto enveloppe les compostions d’un timbre délicieusement voilé. Celles-ci sont ainsi mises en valeur, embellies comme si leurs qualités intrinsèques ne se suffisaient pas. On pourrait, en effet, égréner chaque titre et considérer qu’il constitue un « hit » potentiel: le claustrophobique mais éthéré « Care of Cell 44 », la splendide mélancolie de « A Rose For Emily », la fraîche mais désaubusée ballade que constitue « Hung Up On A Dream », l’irrésistible et quasiment gothique voile entourant « Brief Candles », l’essentielle maîtrise pop de « I Want Her She Wants Me », le sémillant « Friends of Mine » ou la splendeur nostalgique et poignante de « Beechwood Park » repris d’ailleurs par Beck en concert.

Mais, plus que des chansons « pop », les directions prises par le songwriting sont surprenantes. Certains morceaux sont des mini-suites, comme « Time Of The Season », qui débute sur un motif de basse funky et passe progressivement sur un terrain pop, qui débouche lui-même sur un solo d’orgue très jazzy. Sur cet album et ailleurs, les Zombies explorent des chemins assez tortueux, des suites d’accords inattendues.

Parfois appelé le Pet Sounds anglais, Odessey and Oracles se rapproche en effet de ce sommet musical par la perfection et la finesse de ses compositions et de ses orchestrations. Les Zombies réalisent avec leur seul album un concentré de naïveté, de fraicheur et de génie musical indispensable. La formidable pierre tombale que constitue ce disque scellera l’ éphémère carrière du groupe mais restera aussi une des pierres angulaires de la pop des sixties. Cette résurrection régulière faite de multiples rééditions permet de transcender temps et durée puisque ceraines s’agrémentent souvent d’inédits qui vont bien au-delà des maigres 34 minutes qui constituaient l’Original. Elles nous autorisent à penser que les Zombies sont, si ce n’est vivants, du moins toujours présents. Alleluia !

17 décembre 2012 Posted by | Oldies... | , , | Laisser un commentaire

The Kinks: « Are the Village Green Preservation Society »

1967 avait vu la sortie de Sergeant Peppers disque qui a changé la musique populaire mais qui a également transformé la façon de l’appréhender. Puisque les Beatles avaient ouvert un voie, presque chaque groupe qui comptait à l’époque semblait puiser son inspiration dans une approche similaire. Les Fab Four, tout comme les Stones et autres Who, transformaient radicalement la rock music en en faisant quelque chose de plus littéraire et conceptuel ; Ray Davies décida alors que les Kinks lui serviraient de véhicule à un désir, inhabituel à cette époque, d’explorer sa nostalgie d’une période où tout semblait plus simple et où l’Empire britannique n’était pas encore en déclin. De ce point de vue, on peut alors considérer que Village Green, de par sa thématique, revisitait en un album le « When I’m 64 » de Mac Cartney dans la mesure où il était bâti sur le thème du souvenir, vécu ou fantasmé.

À cet égard, on peut comprendre en quoi ce manifeste (datant de 1968!) qui semblait prendre la défense du statu quo a pu paraître anachronique au moment où, précisément, la plupart des groupes de rock se targuaient d’avoir une vision du monde progressiste ou avant-gardiste alors que les Kinks, eux, après avoir justement eu cette approche critique de la société dans laquelle ils vivaient, délaissaient le « swinging London » et se réfugiaient dans une contemplation de la période victorienne.

Something Else, le précédent album du groupe, nous invitait, par des notes d’introduction de Davies sur la pochette, à entrer dans l’univers des Kinks. Cette démarche s’exemplifie encore plus ici dans la mesure ou le titre du disque est The Kinks ARE The Village Green Preservation Society. Le groupe devient ici le narrateur ce qui introduit une fusion entre l’interprétation et le sujet évoqué.

Au-delà de ceretour aux sources nous allons par conséquent être les témoins auditifs d’une confession qui, si elle est peu personnelle, ne peut que nous impliquer dans la profession de foi de Ray Davies. Alors qu’auparavant la distance sardonique qu’introduisait Davies nous rendait quelque peu voyeurs, détachés ou distants, le climat très bucolique, voire parfois champêtre, a pour effet de nous intégrer à l’oeuvre et l’on comprend dès lors l’accueil mesuré que lui a réservé une audience pop, plus habituée aux fantaisies désinvoltes, en Angleterre. Pourtant, Ray Davies atteint ici un quasi-sommet artistique, et les USA (d’ordinaire peu axés sur de telles subtilités) permettront aux Kinks de devenir, grâce à cet album, un groupe-culte.

Le « village green » est donc cet espace de verdure, métonymie utilisée par Davies, pour symboliser la vielle Angleterre, le gazon immaculé, les petites boutiques, la porcelaine précieuse ou les pubs datant d’une époque révolue et désuète. Ce micro-univers est condamné, nous le savons à disparaître, aussi, autour de ce thème de la perte le chanteur tient un journal (intime?) volontairement simple; pas de métaphores, juste une peinture de personnages très individualisés, très accentuée également, permettant à chacun de s’y reconnaître.

Pourquoi et comment? Plusieurs raisons et explications bien sûr. La première touche à l’interprétation. Musicalement, les Kinks ont changé. Si quelques titres restent « rock » (« Johnny Thunders », « Starstruck ») ils sont comme sous-entendus, réfreinés, adoucis. Le son est dénudé, léger chaleureux et expansif. Tout le disque va baigner alors dans une atmosphère de guitares acoustiques et de voix aux tonalités mélancoliques qui lui donnent cette tonalité rustique si particulière, les Anglais disent « parochial », presque pastorale. Pour ce retour en arrière chronologique quel meilleur véhicule que l’équivalent anglais du country & western serait-on tenté de dire. L’album possède ainsi une unité de ton et d’humeur qui n’aurait pas été possible sans l’état d’esprit de Ray Davies. De la confusion dans laquelle il se trouve (« C’est un album très intime… mais d’une certaine manière c’est aussi une métaphore. ») il va se saisir de tous les éléments disparates et les articuler autour du thème central d’une façon cohérente. Comme il l’avoue lui-même, « c’était mon propre Wizard of Oz », ce sont les contradictions dans lesquelles il se débat qui donnent au disque sa valeur et son unité émotionnelles profondes. La nostalgie pouvait apporter une coloration sombre à Village Green. Et « Last of the Steam Powered Train » fait état de l’isolation personnelle et artistique de son auteur: « En Grande Bretagne, vous étiez soit une machine à tubes soit vous n’existiez pas. » Le « Big Sky », cet immense ciel qui regarde les gens de haut et qui est trop gros pour pleurer ne doit pas cependant nous entraîner dans des méditations moroses. Ce qui est important, plus important même que les chose sont les souvenirs que l’on peut garder. Ainsi les amis d’enfance; « Do You Remember Walter? » avec sa mélodie sous forme deritournelle que l’on croit déjà avoir mille fois perçue. Mais que peut-on offrir de mieux que cette impression de « déjà entendu » pour évoquer ce sentiment d’un instant resté gravé et figé dans notre esprit? Walter est ce copain d’enfance que nous avons tous eu et avec qui nous échafaudions des rêves d’évasion, de voyage en mer, avec qui nous fumions nos premières cigarettes et courions après les filles. Ray Davies le déplore alors: « N’est-il pas dommage que notre petit monde ait pu changer de cette manière? » Walter est désormais rangé et marié et il ne reconnaîtrait sans doute pas le narrateur si il le rencontrait. Mais le leader des Kinks comprend que la nostalgie des choses passées est une utopie. Comment va-t-il alors la renverser? Tout d’abord en mettant en place sa propre évaluation du souvenir s’affranchissant de la notion de regret: « Oui, les gens changent souvent/Mais le souvenir que nous avons d’eux perdure ». Leçon de simplicité qui exclut pourtant toute renonciation et qui va nous permettre de nous réconcilier avec passé, présent et d’aller de l ‘avant. Ainsi; « Days », qui conclut l’album de façon merveilleuse avec une mélodie comme seul Davies peut en composer, est vraisemblablement la plus belle chanson d’amour perdu jamais écrite.

Le chanteur, se veut mélancolique et poignant, mais en même temps prospectif et exaltant dans ce constat que toute relation humaine est destinée à finir tôt ou tard « Tu as pris ma vie mais à l’époque je savais que bientôt tu me quitterais. » Ici, les êtres se font cadeau de ce quelque chose qui laissera toujours en empreinte en l’autre: « Merci pour ces jours, ces jours sacrés ET SANS FIN que tu m’as donnés… Et bien que tu sois partie, tu es avec moi tous les jours, tu peux le croire. Ces jours dont toute ma vie je me rappellerai… »

Loin de se sentir prisonnier du passé, Davies s’en sert pour rebondir et pour qu’il se transforme en un tremplin: « Mais tout va bien, maintenant je n’ai plus peur de ce monde » et il termine « Days » sur ces mots lourds de sens: « Je voudrais qu’aujourd’hui soit déjà demain. »

Non content d’utiliser le procédé des télescopages temporels, le chanteur joue également avec le concept de la réalité et de l’illusion. De lamémoire, bien sûr, mais aussi de celui, plus palpable, couché sur une photographie. Un soupçon de sarcasme familier dans la voix, Davies, dans « People Take Pictures of Each Other », chante: « Les gens se prennent en photo pour se prouver qu’ils s’aiment, pour se prouver QU’ILS ONT VRAIMENT EXISTÉ. » L’ironie s’exerce alors sur les souvenirs tangibles, elle rejoint alors une critique sociale assez fréquente chez l’auteur, mais avant tout elle donnent un aperçu des thèmes qu’il développera plus tard, à savoir la confusion des rôles, de l’identité, de la star, l’illusion et la réalité.

Ça n’est donc pas parce que les Kinks présentaient une image obsolète de l’Angleterre, qu’ils étaient eux-mêmes désuets.. Si aujourd’hui Village Green sonne aussi merveilleusement contemporain c’est parce que derrière certains refrains qui évoquent Dickens, il ne peut être réduit à un conflit entre le passé et le présent.

17 décembre 2012 Posted by | Oldies... | , | Laisser un commentaire

The Piper at the Gates of Dawn : L’Étoile Filante de Syd Barrett

Jamais on ne s’est mépris sur le titre de cet album, emprunté au chapitre d’un ouvrage pour enfants, Le Vent dans les Saules de Kenneth Grahame, livre qui était une des lectures favorites de Syd Barret. Jamais, en effet, malgré la tonalité parfois primesautière du chanteur, malgré la coloration aux apparences parfois puériles de certains titres (« Bike » ou « Flaming »), il na été question sur ce seul album du Floyd avec Syd Barret d’une oeuvre dont le psychédélisme en tant qu’ouverture de la conscience aurait été, ici, une exploration de ce que l’enfantin peut avoir comme détenteur d’une verve innocente ou naïve. De ce qu’il y a de pré-mature sur ce disque devra se chercher plutôt dans ce recours à l’instinctif (la longue jam instrumentale que constitue l’ouverture de la face deux, « Interstellar Overdrive », les étoiles là-haut déjà!) et à ce que les prises d’acides (il en prenait, selon les témoignage comme nous on enfile des cacahuètes) peuvent sembler offrir; cette exaltation que procure ce qui semble ouverture, un peu comme un enfant qui découvrirait le monde, un teenager qui verrait s’offrir à lui les belles avenues de l’existence. Voilà la seule comparaison qu’on pourrait avancer et qui rendrait hommage à ce que cet elfe déjà ailleurs pouvait exprimer dans ses compositions fantasques. Non, jamais on ne s’est mépris tant les premiers « singles » du groupe (« Arnold Layne » et « See Emily Play ») exprimaient, bruitistes azimutés qu’ils étaient, autre chose que des fantaisies tirées de conte de fées. Si fétrangeté il y a dans ce LP, c’est plutôt du côté de celle, surréalisante de Lewis Carroll qu’il faut regarder. Là alors réside l’inquiétude; un « Matilda Mother » moyen-âgeux mais de ce Moyen-Âge qui renvoie à un passé mythique fait de brumes et de caractères indomptés et malsains, un « Scarecrow » dont on se dit qu’il plane déjà au-dessus d’un gibet, un « Gnome » qui n’a pas fini de nous hérisser ou un « Pow R. Toc H. » s’emparant de ce que la musique concrète apportait à l’époque, un peu comme « Astronomy Dominé », porte ouverte vers des cieux limpides aux couleurs vertes et citronnées, mais surtout splendide introduction n’hésitant pas à emprunter à la musique sérielle. Il est déjà, en effet, question de cosmos, et là aussi Syd Barret a été novateur, en tant que personnage inspiré, en tant que pygmalion de ce qu’allait devenir le Floyd sous Roger Waters et « Take Up Thy Stethoscope and Walk » de ce dernier en est presque un symbole maïeutique. Non jamais on ne s’est mépris tant cette album résume tout ce qui pouvait se dire alors en terme de psychédélisme; il prend acte à la fois des plaisirs que l’on peut éprouver à être conscient que son esprit est en train de se répandre , il est aussi vertige de réaliser qu’il peut également déborder,inonder et nous faire verser inéluctablement vers cette menace mentale que constitue la folie. « Quand tu regardes l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi » écrivait Nietzsche, celui de Barrett avait simplement les yeux tournés vers les étoiles.

13 octobre 2012 Posted by | Oldies... | Laisser un commentaire

Blue Öyster Cult: « Secret Treaties »

Dès le début de leur carrière, le BOC fut surnommé « le groupe de heavy metal pour ceux qui réfléchissent. » Il est vrai que quand on est formé à partir de chroniqueurs rock et qu’on se sent proche de figures littéraires peu u prou respectables et respectées (Sandy Pearlman, Michael Moorcock, Richard Meltzer, Patti Smith) il est aisé de se forger très rapidement plus qu’une réputation, à savoir une véritable mythologie. Secret Treaties est le troisième opus du groupe et suit un Tyranny And Mutation excellentissime album qui parvenait à conjuguer braises incandescentes, froideur urbaine et vision d’un monde pour le moins « amphétaminé » et équivoque. Sur Secret Treaties, le groupe va encore plus loin dans ce macrocosme puisqu’il nous transpose presque dans un univers de science-fiction semblant tout droit issu de George Orwell ou de Philip K. Dick. À partir de cette toile de fond où s’affrontent des puissances dont le maître-mot demeure le concept de Force (domination, soumission et tyrannie) le groupe va nous asséner un son dense et dru permettant d’amplifier encore le sens de mystère occulte dont il se veut porteur. Les titres sont intenses mais aussi profondément travaillés, préfigurant quelque part un hard rock FM avant que celui-ci ne développe du bide, luxuriants par leurs textures mais également flamboyants dans les riffs de guitares que nous réservent Buck Dharma et Eric Bloom. Il n’est que d’écouter « Dominance and Submission » ou « Subhuman » pour pouvoir encore se plonger dans cette mystique agressive mais dont la richesse et l’originalité sont précisément d’être interprétées à partir d’accords en mode mineur et d’incalculables couches de six cordes qui lui donnent stridence et sentiment d’inéluctabilité. C’est, en effet, une conséquence de l’aura dont s’entoure BOC que de développer une imagerie crypto-fascisante servie par le sens de l’effroi qu’il s’emploie à conjurer à celui qu’il écoute. La ruse est que celui-ci ne se distille pas à grands coups de vocaux pris le plus hauts possible mais de recherches harmoniques s’apparentant à ce que serait un chœur de tragédie grecque, qu’il ne s’accompagne pas de vociférations de guitares ou d’analogies puisées dans les le Gothique façon Black Sabbath, ou dans un Grand Guignol façon Alice Cooper ou Kiss, mais qu’il se déploie à partir de recettes évidentes mais prises à contre-courant. Les lignes de guitare demeurent fluides, les battements rythmiques sont convulsifs mais sobres et, par conséquent, « justes » et le malaise ainsi diffusé d’autant plus prégnant que le rasoir psychique de l’inspiration du groupe est enfoui sous des enluminures presque festives. On comprend alors en quoi une cérémonie peut s’avérer hypnotique quand elle s’appuie sur une grandiloquence soigneusement orchestrée, on l’intègre d’autant plus qu’elle semble presque jouissive comme si le groupe avait lu La Psychologie de Masse du Fascisme de Whilelm Reich. Il n’est que d’entendre « ME 262 » dont le point de vue adopté est celui de soldats nazis s’apprêtant à bombarder Londres pour se sentir transporté et presque associé à leur univers hystérique et mortifère. Secret Treaties avait, à l’époque, suscité des interrogations quant aux orientations existentielles de ses musiciens. Aujourd’hui il est peut-être temps de réévaluer cet album dans l’Histoire: en s’emparant de codes et en les poussant à l’extrême, on parvient peut-être à mieux les démasquer. Quand chacun se sent, ponctuellement imprégné, de ce qui peut constituer un danger, il est peut-être salutaire de le mettre ainsi en avant. Nul ne peut atteindre la Réhabilitation s’il n’a pas connu la Chute; au travers du paganisme évoqué par ce Messerschmitt 262 (symbolique audacieuse que celle de l’avion en plein vol), c’est presque d’une vision rédemptrice du monde (certainement pas chrétienne ou religieuse d’ailleurs) qu’il est question dans Secret Treaties.

11 octobre 2012 Posted by | Oldies... | Laisser un commentaire