Alice Boman: « Dream On »

L’auteure-compositrice suédoise Alice Boman apporte une ambiance larmoyante à son premier album, Dream On. Les mélodies basses au piano et au synthétiseur qui y sont exposées trouvent un rare pathos : Un endroit qui se situe quelque part entre The Greatest de Cat Power et Blues de Tom Waits et Tom Traubert, et c’est bien triste. Il suffit de lire les titres des chansons pour se faire une idée de tout cela, mais la construction soignée de morceaux comme « Wish We Had More Time » et « This Is Where It Ends » rend difficile de résister à l’envie de passer du temps avec le chagrin.

Si les rythmes dansants de « Don’t Forget » vous procurent un moment de répit, c’est la pulsation de basse énergie de chansons comme « Who Knows et Everybody Hurts » qui vous mettra à nu. La voix de Boman, doucement accentuée, ajoute un air d’innocence à la procédure, rendant d’autant plus pénible la résignation de lignes comme « Is she everything that I am not ». Dream On est conçu sur mesure pour les jours où il semble que le happy end ne vous est pas destiné.

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Art Feynman: « Half Price at 3:30 »

Art Feynman est l’alter ego plus grand que nature de l’auteur-compositeur-interprète Luke Temple. Sur la pochette de son deuxième album, il se cache coquettement derrière une paire de lunettes de soleil en forme de cœur. La pochette est une copie carbone de Sally Can’t Dance (1974) de Lou Reed, teintée d’une touche de Lolita (1962) de Kubrick – sulfureuse et douce.

Cet album scintille comme un rêve pailleté de lustre et de morosité. Il passe à toute vitesse de la pop synthé sombre et minimaliste au glamour psychédélique en passant par la pop pure – me rappelant tour à tour Kevin Ayers et Bill Nelson. On dirait que le punk n’est jamais arrivé (pour citer Dave Rimmer), une vision tremblante du passé futur. Cependant, malgré toute l’ironie de la chose, cette fabrication rétrofuturiste dégage toujours une véritable chaleur spirituelle.

***1/2

TTRRUUCES: « TTRRUUCES »

Le « debut album » éponyme du mystérieux duo nommé TTRRUUCES affiche un concept on ne peut plus grinçant puisqu’il il s’agit, nous dit-on, d’un opéra rock sur deux âmes perdues à la recherche d’une nouvelle drogue psychotrope). Cela ne doit pourtant pas vous décourager. Bien sûr, ses 11 titres sont remplis de fioritures cinématographiques et de pop convenablement bancale, mais le résultat est bien plus charmant et moins dérangé que leur description pourrait le laisser croire.

L’ouverture, « Sad Girl », fait figure de joyau psychique qui se serait égaré dans les années 60, tandis que, tout au long de l’album, on retrouve de la pop française sensuelle (« Sensations of Cool »), du Gloria Estefan pur jus (« The DISCO ») et une étrange pépite bouillonnante (« Evil Elephant ») qui semble devoir figurer sur la bande-son de Fantasia. Ça part dans tous les sens, mais de façon plutôt « fun » ; si  TTRRUUCES a besoin de faire un peu trop long pour s’épanouir, on ne leur en voudra pas pour cette fois. Mais cette fois seulement.

**1/2

 

GoGo Penguin: « GoGo Penguin »

L’album éponyme du trio de jazz expérimental de Manchester GoGo Penguin les voit développer leur palette sonore déjà impressionnante. Il y a des enregistrements sur le terrain, des structures rythmiques complexes et des moments épars, souvent au sein d’un même morceau.

Comme un engin de William Heath Robinson, « Signal In The Noise » est un instrumental précis et inventif.

« F Maj Pixie » est flou et délicat, avec des lignes de piano tremblantes de Chris Illingworth, et la basse de Nick Blacka est poussée en avant et au centre, créant un groove irrésistible.

C’est ce « push and pull » qui garde l’auditeur sur ses gardes. Kora fait résonner une musique électronique qui devrait plaire aux fans de Gold Panda et de Four Tet.

Le premier single, « Atomised », avec la batterie de Rob Turner et un piano hypnotique, est plus minimaliste.

L’ensemblel est épique, ambitieux et pourtant spacieux par moments. Nous avons besoin d’une musique aussi belle et rassurante pour ces temps tristes et angoissants.

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The Slow Readers Club: « The Joy of the Return »

Depuis que The Arctic Monkeys ont fait irruption sur la scène musicale il y a près de 15 ans, le rock indie britannique a connu une sorte de renaissance. L’histoire de cette musique s’étend certainement au-delà de 2005, mais dès lors qu’Alex Turner et compagnie ont commencé à chanter sur les pistes de danse et les vues d’après-midi,  on compte par flopées les groupes qui surgissent dans leur ombre.

C’est pour cette raison que des albums comme The Joy of the Return, le dernier en date du Slow Readers Club de Manchester, sont si peu fréquents. C’est undisque qui, sans aucun doute, se hisse au-dessus du lot, combinant leurs styles indés et alternatifs caractéristiques avec des compositions plus pop et plus musclées.

Parmi les points forts, citons « Jericho », « All the Idols » et le morceau de clôture « The Wait » » Tout cela fait partie de la pop indie la plus convaincante qui soit sortie depuis longtemps. 

Sortie surprenante et sans effort, The Joy of the Return ressemble à ce que pourrait être un « debut album » prometteur. Reste à espérer qu’ils pourront garder cet élément de surprise dans le futur.

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James Elkington: « Ever-Roving Eye »

James Elkington revient avec son deuxième album solo, trois ans après ses débuts, Wintres Woma.  Il s’agit d’une sorte de collection de chansons folk d’auteur-compositeur-interprète à l’ancienne.  Ce qui le distingue, c’est la légèreté avec laquelle Elkington écrit ses chansons et joue de la guitare.  « Nowhere Time » a une mélodie relativement simple sur des motifs de guitare complexes.  La flûte de « Leopards Lay Down » évoque une atmosphère rétro et pastorale et une guitare des années 60, cueillie au doigt dans un café, traverse « Moon Tempering ».

Plus tard, « Go Easy on October » et surtout l’avant-dernier morceau « Much Maste »r affichent une « pedal steel » nostalgique, évoquant Led Zeppelin III, tandis que le morceau-titre rappelle Tim Buckley.  Bizarrement, l’album se termine par une version éditée de « Nowhere Time »».

Bien sûr, Ever-Roving Eye peut sonner toujours un peu pareil, et il est certainement sous l’emprise de gens comme Nick Drake, John Martyn, etc. mais le tout est excellemment bien rendu. Il marque un retour à des jours plus insouciants, et devrait en théorie être une bande sonore de jours d’été paresseux.

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Helen Money: « Atomic »

Depuis la sortie de Arriving Angels en 2013, Helen Money – surnom de la musicienne et compositrice Alison Chesley – n’a cessé de sculpter les bords des éléments les plus bruyants et les plus flous de ses recherches en matière de son, et elle a, peu à peu, produit des formes toujours plus sculptées. Elle devient toujours bruyante, et parfois très lourd et la gamme affective de sa musique reste plus triste que délicieuse.

Ses précédents disques étaient probablement plus attirants pour les fans de metal que pour les amateurs de musique de chambre, ce qui est un exploit assez impressionnant pour une violoncelliste. Ceci dit, ce nouvel album de Money, Atomic, pourrait lui valoir un public beaucoup plus large, allant des adeptes de l’avant-garde du métal aux amateurs de musique classique, et au-delà. On peut certainement l’espérer d’autant que cette musique-là est véritablement excellente.

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Invocation: « Attunement to Death »

Celui qui a inventé l’abréviation IDM n’a pas écouté assez de métal. Ces trois lettres auraient dû être réservées au death metal intelligent. C’est ce que joue le groupe chilien Invocation (à ne pas confondre avec les métalleux australiens du même nom, disparus depuis longtemps).

Leur intelligence musicale les maintient entre le punk abatardisé de métal et le genre de riffs techniques qui sont si souvent joués pour la joie des musiciens plutôt que celle des auditeurs.

**1/2

AHNA: « Crimson Dawn »

Un bon tas de titres sur cette nouvelle production de AHNA sonnent taillées sur mesure pour notre époque : « Run for Your Life », «  In Death’s Grip », « Sick Wast » ». Peut-être est-ce juste une malheureuse coïncidence – ou peut-être qu’une telle grimace est endémique à la malheureuse perspective d’une bande de punks canadiens crouteux qui ont expérimenté le glacial doom et le thrashy death metal, et qui, au cours de leurs dernières sorties, ont gravité vers une variété particulièrement truculente de spunk hardcore.

Crimson Dawn est la première sortie du groupe depuis cinq ans, et leur premier véritable album depuis 2010. On serait tenté de dire que c’est juste un service minimum, mais ce serait vraiment sarcastique. D’ailleurs cette musique l’est, tout comme le monde dans lequel elle nous a été offerte.

**1/2

 

Arbouretum: « Let It All In »

Arbouretum, le combo de Dave Heumann, n’a pas beaucoup changé depuis qu’il a été mis hors service au début dea années 80. Fortement ancrée dans le country rock de Neil Young, bien que hantée par le psychisme et le blues, sa musique semble avoir toujours été là, comme si elle avait été dans une grotte de montagne quelque part, attendant que Heumann y enroule ses lignes de guitare souples, attendant que sa voix sincère et chercheuse fasse entendre ses schémas mystiques.

Ce 12ème long-métrage album ne surprendra pas les auditeurs de longue ou de courte date. Il peut néanmoins être éclairant, car il puise dans un courant de conscience profond, une forme de folk rock qui semble familière même si vous l’entendez pour la première fois.

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