No BS: Just Rock & Roll!

Tant qu'il y aura du Rock!

Earth: « Full Upon Her Burning Lips »

Earth n’a jamais suscité de consensus général et immédiat ; avec près de 30 années de carrière, le groupe emmené par Dylan Carlson, renforcé par la batteuse Adrienne Davies depuis 2005, a empilé des albums qui ont souvent déconcerté. En cause : un rock dépouillé, ralenti, réduit à sa plus simple expression, qui aboutit à de longues compositions sans réel début, ni fin, ni même apothéose. Inlassablement, chaque nouveau disque a participé à un exercice de dissection des codes du rock, creusant toujours plus profondément dans l’espoir d’en dégager l’essence primaire. Tout est recherché : le riff, l’accord, le son. Répétés à l’infini et soumis aux infimes variations du jeu de batterie, les accords de guitare de Dylan Carlson se chevauchent et mutent, créant un effet de transe, lente et saisissante. C’est ce qu’on a appelé le drone métal, qui ouvrira la porte dans laquelle se faufileront plus tard des Sunn O))), Boris ou Big Brave. Avec Earth, l’erreur classique consisterait à chercher un effet de manche familier auquel se raccrocher. Il n’y en a pas. C’est une musique qui se savoure en complète immersion, la mémoire purgée d’un demi-siècle de clichés rock’n’roll. Être à l’affût de ses repères dans un album de Earth ça ne sert à rien.

Full Upon Her Burning Lips constitue le dernier témoignage en date d’une démarche presque académique : la recherche d’un rock primitif pur. Le résultat est une telle réussite qu’on se demande s’il ne constitue pas l’aboutissement final d’un travail de laboratoire de longue haleine. Depuis 2005 déjà, et le formidable Hex; Or Printing in the Infernal Method, Earth avait délaissé les saturations de mammouth, les pédales fuzz qui vomissent leurs tripes et les murs d’amplis qui fracassent le crâne. Inspiré par les techniques des grands guitaristes country, Carlson a remplacé la distorsion par la compression, pour donner une saveur inédite à ses riffs : un son plus clair, des accords qui résonnent très très longtemps, pour encore mieux décortiquer l’ensemble des notes et des harmoniques qui les composent. Étalées de la sorte, les compositions de Earth respirent et profitent de l’espace nécessaire pour laisser dérouler toutes les petites variations qui viennent enrichir chaque morceau. C’est cette précision chirurgicale qui traverse Full Upon Her Burning Lips de part en part : un parcours guidé ambitieux, une carrière résumée en 10 morceaux ultimes, célébrant la répétition « « Datura’s Crimson Veils »), les silences (« The Colour of Poison »), la superposition des harmonies (« Cats on the Briar ») ou la réverbération naturelle (« Descending Belladonna »).

Survient alors la révélation : écoutée à plein volume, la musique de Earth n’aurait-elle pas atteint cette forme originelle, cette ligne de départ commune où se retrouvent dans une seule et même vibration heavy métal, country, blues et dub, avant de dévier vers leurs trajectoires respectives à coups de clichés éculés ? À ce titre, Earth vient certainement de réussir son meilleur album, le plus complet, le plus abouti et peut-être même le plus accessible. Le disque ferait presque figure de pierre angulaire. Il convie de multiples influences a priori contradictoires, les désape, et prouve que la musique, ce n’est pas donné aux exégètes mais à ceux qui en vibrent (nuance de rigueur).

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4 août 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

The Humble Bee & Offthesky: « All Other Voices Gone, Only Yours Remains »

Après avoir sévi sur un remarqué Illuminate, Offthesky (Jason Corder) a décidé de s’associer avec le musicien The Humble Bee (Craig Tattersall), pour converser artistiquement avec la photographe Nieves Mingueza et offrir à son travail une proposition sonique qui se veut proche de la théorie de l’art total.

Soniquement nous sommes ici confrontés à une musicalité pleine de la mélancolie des souvenirs effacés, de grésillements boisés et d’instruments de facture classiques passé sous le prisme d’expérimentations émotionnelles à la beauté poreuse.

Les ajduvants en sont divers ; violoncelle, piano, flûte, guitare, saxophone, synthétiseurs et arrangements électroniques,le tout présenté sur un fond sur d’mages en noir et blanc, qui seraient, en outre, passées par un filtre déformant.

L’idée-phare est celle d’un temps cherchant à traverser les images de la photographe espagnole, étincelles tournoyantes s’embrasant de toute leurs forces pour aller conquérir un espace commun à la frontière de la fiction et du réel, de l’archive et de la création.

All Other Voices Gone, Only Yours Remains est dans son ensemble, un travail de chirurgien, déchirures et collages, de sensations floutes et trompeuses et de pérégrinations abîmées dans l’espace, de perceptions soniques et mémorielles distordues. La renaissance des sensations viendra de l’ombre ; le spectacle sera totaL

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3 août 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | , | Laisser un commentaire

Cherubs: « Immaculada High »

Cherubs est un trio noise-rock originaire d’Austin, Texas, qui a rendu l’âme en 1994, dans des circonstances encore aujourd’hui nébuleuses (consommation de drogues dures, dissensions à l’interne, etc.). Mais en 2016, à la grande surprise des fans, la formation renaissait de ses cendres en lançant une véritable bombe sonore : 2 Ynfynyty, un disque qui a reçu plus que sa part d’approbations.

Trois ans se sont écoulés et Cherubs revient à la charge avec Immaculada High; album réalisé par Erik Wofford (Explosions in the Sky, The Black Angel, My Morning Jacket)u et l’apport du réalisateur n’est pas étranger aux incursions dans le psychédélisme lourd (« Old Lady Shoe ») et le shoegaze (« IMCG) » que le groupe propose sur cet album studio, le quatrième de sa carrière.

Si sur 2 Ynfynyty, la formation misait sur sa naturelle force de frappe – évoquant parfois l’explosivité de Nirvana– sur Immaculada High, Cherubs est nettement plus subtile, et en l’occurrence, plus intéressant.

La voix du chanteur-guitariste Kevin Whitley est plus inharmonieuse que jamais en plus d’être mixée dans les catacombes et le son de guitare, excessivement saturée, est une mixture réussie du son de Buzz Osbourne des Melvins et celui de Kevin Shields ( My Bloody Valentine) avec une section rythmique aussi impeccable que martiale.

De sa voix haute perchée et un peu nasillarde, Whitley nous balance des références à des porcs vautrés dans la crasse, à des insectes stridents et menaçants ainsi qu’à des serpents voraces, avides de chair humaine : une nature qui reprend ses droits en punissant sévèrement la démesure consumériste de l’humanité.

Parmi les brûlots qui vous écorcheront les oreilles, on peut avoir un faible pour la mélodie de Whitley dans « Sooey Pig », pour cette fureur martelée dans « Tigers in the Sky, » pour le rythme dance-punk dans « Cry Real Wolves », pour l’influence punk dans « Pacemaker » de même que pour les guitares imprécises et dissonantes dans « Full Regalia ».

Immaculada High ne plaira pas au commun des mortels, mais ceux qui sont familiers avec la musique de combos comme le MC5, Shellad, Melvins, Metz ou Nirvanane pourront que mettre un « like » sur ce disque, une des meilleures réalisations du genre de ces dernières années.

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2 août 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Mark Mulcahy: « The Gus »

Mark Mulcahy est de retour avec The Gus son sixième album solo. Il y quitte les paysages de l’Amérique des ombres qu’il côtoyait sur son précédent disque, The Possum in the Driveway et débarque dans une librairie pour écrire des chansons inspirées par George Saunders dont le résultat est flamboyant.
À vrai dire, la qualité des chansons de The Gus n’était pas un sujet d’inquiétude. Depuis 1987, Mark Mulcahy rend des copies impeccables, que ce soit avec Miracle Legion ou Polaris. Pour comprendre l’importance (et surtout l’influence) de cet écrivain aux Etats-Unis, il suffit de se pencher sur les participants de Ciao My Shining Star : The Songs of Mark Mulcahy, un disque « hommage ». Qui peut, à l’heure actuelle, se targuer de réunir Thom Yorke, Franck Black, The National, Dinosaur Jr. ou MichaelStipe si ce n’est Mulcahy ?

Inspiré par George Saunders et enregistré dans une bibliothèque, The Gus est un disque extrêmement bien charpenté qui évoque Trump (« Mr. Bell) » ou l’Amérique des années 30. Produit par Marc Seedorf ( Dinosaur Jr.) ce disque est un régal. La presse à célébré cet album que ce soit en Angleterre ou aux USA ; à nous de lui emboîter le pas.

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2 août 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Wyhar Ee: « The Journey Of The Treeman + Prodromes »

Wyhar Ee (à prononcer à l’anglaise : Y-R-E) est un des projets affiliés à The Swindle et son post-art. C’est le projet personnel du guitariste du premier, mais, à la lecture et au texte, on retrouve Jason Mache. Le disque est en deux parties clairement identifiées. La première était disponible sur le bandcamp de Wyhar Ee depuis septembre 2018.
Ce « voyage d’un homme-arbre » se compose de deux longues plages, « The frantic Run » et « Wander along the northern Shores ». Cette première partie se dessine elle-même en mouvements instrumentaux. Les fantômes du Floyd passés sous une moulinette post y planent. Une attente prend forme, générant après tâtonnements un appel drone de synthèse en mode wave aux six minutes. Musique liturgique et rêveuse, accompagnatrice de détente et d’envol. Des volutes supplémentaires densifient le voyage avant de nous laisser perdus. La suite s’enchaîne avec cette même note en sonar sous-marin. Des samples de vent et de vagues, captés à Brighton, accompagnent une guitare faussement folk, dont les accords lents, répétés en échos, ne sont pas loin des manières d’un Earth. Les voix modulent une plainte, une étrange mélopée digne de chants marins au charme hypnotique. Cela suggère la captation d’une tranche immémoriale de douceur, un descriptif de sensations perçues au bord de l’eau, gorgées d’une histoire passée, en partie oubliée. Les cordes et les tambours qui percussionnent d’abord avec sobriété, puis qui emplissent l’espace, narrent des exploits autrefois connus et désormais volatilisés. Une mélancolie évidente trace sa route, finalement explosée en un final bruitiste qui revient aux premières boucles synthétiques.


La deuxième partie du disque est inédite. En prenant comme point de départ le livre
Prodromes, un collectif est né et propose des visions en photos, vidéos, sculptures et autres arts. Wyhar Ee a utilisé les lectures fournies par Jason Mache et Juliette Deltour. Les voix sont écrasées sous les effets, des sons inhumains les recouvrent (une pensée pour « Hamburger Lady » au démarrage d’ »Anxiety »). Les sons se diversifient vite et les influences se superposent sans qu’on puisse les noter une à une. Les sons numériques se font organiques et grouillent, modulant une sorte de pensée libérée, un stream of consciousness musical, oscillant entre curiosités et passages nébuleusement inquiétants. La captation rend parfaitement la profondeur des sonorités (l’équivalent d’un balafon aigu aux sons délicieusement aquatiques sur la fin d' »Anxiety ») avec une spatialisation latérale qui différencie le jeu dans les oreilles. La voix de Juliette est gardée dans son essence un simple temps. Des nappes la recouvrent ensuite, la malmènent, comme si elle était tenue en laisse par des rythmes au galop. Là encore, les mouvements sur un même titre déplacent l’attention, obligent à un pas de côté et mettent parfois à distance (deuxième partie psyché-prog de « The Reader’s Systematic Approach to ungraspable written Material »). Le dernier titre lance aussi sa partition sous forme d’un rituel synthétique de belle facture. Un trip Legendary Pink Dots fortement noirci au charbon des expérimentations, avant le retour de la légèreté prise par la guitare acoustique, mâtinée d’un clavier débonnaire. Fin du texte : le rien et les vérités, le nouveau et le vieux.

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2 août 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | , | Laisser un commentaire

Her Name Is Calla: « Animal Choir »

Si on savait que Her Name Is Calla cessait ses activités, on ignorait qu’ils préparaient un album. On ne se doutait donc pas de l’impact immense qu’il pourrait avoir. Ne vous laissez pas berner par le ton très humble de cette note liminaire, il y a une énorme ambition à l’oeuvre ici. Et d’emblée ça pousse fort, très fort, reprend son souffle pour mieux rugir encore. C’est plus chaleureux bien évidemment, mais la densité peut rappeler Swans Oui, rien que ça, même le nom du morceau y ramène.

Ils n’ont cependant pas encore tout livré et le prouvent dès « The Dead Rift « qui a une force communicative qu’on leur avait finalement peu connu. Il y a aussi des violons dans le son, qui apportent une indispensable dose de mélancolie et de langueur, tout comme les choeurs qui confèrent une dimension d’hymne. Pour que l’énergie ne se transforme pas en bruit, il faut cet engagement total qui fait qu’on y croit, tout simplement.

Il faut évidemment aérer tout ça et des morceaux comme Kaleidoscoping sont là à cette fin. Cet album n’est donc pas exigeant ni crevant sur la longueur, usant d’un orgue par exemple sur le beau court instrumental « A Rush of Blood ». Mais un morceau non abordé bille en tête comme « To The Other » peut réserver des surprises parce que son ton introspectif (et un rien plaintif il faut l’avouer) se tourne résolument vers l’extérieur. Dans le même genre on retiendra Robert and Gerda pour sa montée en mode collaboratif, roulement de batterie compris.

La voix particulière de Tim Morris évoquera au choix Nick Urata ou même Thom Yorke. C’est un autre versant de ce riche album. La guitare distordue, la basse en avant et le chant rapprochent Bleach de Radiohead. Et ce morceau se fend d’une fin assez destroy. Vanguard ressemble aussi à ces ballades éthérées et un peu désespérées du groupe d’Oxford, ici très rehaussée en cordes.

Du courant post-rock auquel ils ont pu être associés, il reste peu de traces littérales, mais ils y ont appris le sens de la progression dramatique et un son plus organique. « A Moment Of Clarity » en est une belle preuve, vibrant et intense, avec un sens du climax comparable à celui de leurs amis d’iliketrains. Mais au contraire de ces derniers, ils usent pas trop des sons de guitare typique de ce genre de niche. Par contre, on retrouve bien des progressions plus classiques comme sur le mélancolique et ma foi fort prenant Frontier. Quand des guitares cristallines viennent appuyer les progressions d’accords, on est dans une qualité de lyrisme qu’on aime tant chez le Mono des grands jours.

Ils ont tout mis dedans, même de gros beats sur « A Modern Vesper ». Mais ce n’est pas un glissement vers le dancefloor, c’est plus inquiétant que ça, plus sinueux aussi.

Un des albums de l’année est donc dû à un groupe qui vient de tirer sa révérence. Ultime pirouette d’une formation qui a atteint son apogée ? On en sait pas. Ce qui est flagrant par contre c’est qu’on tient là un des albums qui servira deréférence pour le futur.

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1 août 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Angie McMahon: « Salt »

Y a-t-il quelque chose qui puisse expliquer le frisson qui nous parcoure des pieds à la tête à l’écoute d’une artiste dont on ne connaissait encore rien quelques minutes auparavant ? Avec son premier album intitulé Salt, la Melbournienne Angie McMahon, nous fait chavirer en l’espace d’un instant. Ses hymnes indés déterminés alliés à de superbes ballades intimistes ont eu raison de nos sentiments.

Ce qui fait d’abord la force d’Angie McMahon, c’est bien la justesse de son interprétation. Une voix puissante et décidée qui témoigne du parcours d’une femme battante jusque dans ses textes où les failles, affichées avec une honnêteté totale, la rapprochent de ses voisines australiennes Julia Jacklin et Jen Cloher, mais plus encore de la tourmentée Julien Baker voire de boygenius, supergroupe que cette dernière forme avec Lucy Dacus et Phoebe Bridgers.

Les désillusions et ruptures (« Missing Me » et « Push ») menant à la détresse (le poignant « Soon »), des douleurs et l’illusion du paraître (« Play The Game ») à l’affirmation de sa condition féminine (« I Am A Woman »), chaque titre de Salt provoquera en nous toute une décharge d’émotions vives, non sans remuer souvent dans la plaie encore béante d’amours désenchantés.

C’est dans ces histoires personnelles, dans ces témoignages du quotidien qui tranchent avec l’autorité (et la grâce) naturelles de son interprète qu’on se retrouve immédiatement propulsés, émus par ces chansons écorchées par la vie où l’espoir de jours meilleurs n’est jamais éteint. Angie McMahon s’impose à travers ce premier album remarquable, par la force de ses textes réalistes et son interprétation entière, comme l’une de meilleures artistes de sa génération. Sûr alors que le romantisme a encore de beaux jours devant lui.

***1/2

1 août 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Calexico: « Years To Burn »

Quatorze ans, c’est ce qu’il aura fallu pour que Calexico, le groupe qui a permis à pas mal de monde de placer la ville de Tucson, Arizona sur une carte, et Iron & Wine, le barde barbu carolinien, fassent de nouveau cause commune sur un même disque. In the Reins, leur première collaboration, remonte déjà à 2005 et avait laissé un souvenir très profond aux fans de ces deux entités singulières. Le désir de chaque partie de retravailler avec l’autre s’est heurté, durant toutes ces années, à des difficultés d’emploi du temps, chacune étant prise dans le cercle infernal albums – tournées – retours au bercail et, plus simplement, par la vie personnelle des trois musiciens qui, bien évidemment, suivait leur cours respectif. L’espoir des retrouvailles allait en s’amenuisant, mais l’attente a finalement pris fin avec la parution de ce Years to Burn aussi inattendu que bienvenu en ce mois de juin 2019. Sam Beam, accompagné de Rob Burger et Sebastian Steinberg, deux de ses musiciens de tournée avec Iron & Wine, a pu rejoindre Joey Burns et John Convertino, les deux têtes pensantes de Calexico, secondés de leur côté par Jacob Valenzuela et Paul Niehaus, eux aussi de Calexico, en décembre 2018 à Nashville pour enregistrer leurs nouvelles compositions. C’est donc au cours de brèves (on parle de quatre jours seulement) mais sans doute très intenses et fructueuses sessions d’enregistrement que le groupe ainsi constitué a pu se rassembler et enfin donner libre cours à sa créativité après des années d’attente et de patience.
Sur In the Reins, Sam Beam avait composé la totalité des morceaux. Sur Years to Burn, c’est encore lui qui en a écrit la majorité, cinq sur les huit, en laissant une à Burns, tous les musiciens présents collaborant sur les deux restantes. Et si l’on est familier des dernières productions d’Iron & Wine (Beast Epic en 2017 et l’EP Weed Garden en 2018), c’est en terrain connu que nous ramène Beam, puisque l’on retrouve dans les chansons qu’il propose ici la même atmosphère chaude et accueillante qui les entourait. C’est donc avec délice que l’on écoute « In Your Own Time », son orchestration et ses superbes harmonies, « What Heaven’s Left », légère et décontractée, « Follow the Water », aussi douce que le délicat écoulement d’une rivière, ou encore « Years to Burn », feutrée et sensible. Mais c’est bien la lumineuse « Father Mountain » qui emporte tout : des harmonies célestes, des chœurs puissants, une instrumentation de toute beauté (le piano, les guitares, la batterie, tout est parfait !), des paroles touchantes qui visent juste, un allant irrésistible, c’est tout simplement un des morceaux de l’année me concernant, de ceux que l’on réécoute sans jamais se lasser et qui passeront toujours aussi bien des décennies plus tard. Pour vous situer un peu, Beam parvient à recréer l’effet « Call It Dreaming » (sur Beast Epic), ce qui n’est pas un mince exploit.


À côté, « Midnight Sun » » la compo de Joey Burns qui précède « Father Mountain », paraît plus voilée et sèche et apporte une légère tension au disque. Elle n’en reste pas moins très réussie et agit comme une sorte de voyage initiatique en plein désert, épopée striée par la guitare électrique de Burns, elle-même apaisée par la steel guitar de Paul Niehaus. N’étant pas vraiment un spécialiste de Calexico, je peux tout de même avancer que l’on retrouve leur patte dans ce morceau, cette ambiance aride, de base acoustique que Convertino et Burns développent depuis plus de vingt ans. Patte de nouveau identifiable sur le court instrumental mâtiné de cuivres « Outside El Paso », forme dans laquelle les deux hommes ont appris à exceller depuis longtemps et qui, étant donné son nom même, s’avère typique de leur œuvre et s’y insère donc sans difficulté. Enfin, l’odyssée épique « The Bitter Suite », divisée en trois segments dont les deux premiers ont été composés ensemble par Beam et Burns et le troisième par Beam seul, est longue de plus de huit minutes et porte les marques des deux groupes. Le segment a, le lancinant « Pájaro », chanté en espagnol, laisse lentement la place au b, le quasi instrumental « Evil Eye », qui porte assez bien son nom avec ses guitares et sa rythmique inflexibles et que la trompette de Valenzuela accompagne dans un écho fantomatique. Il s’éteint au moment où Beam reprend le micro pour le dernier segment, le c, « Tennessee Train », qui conclut avec une sobre et discrète élégance ce triptyque où chacun a eu son mot à dire. Les variations rythmiques et stylistiques ainsi que la diversité des voix et des instruments qu’on y retrouve en font sans aucun doute l’exemple le plus probant justifiant le bien-fondé de cette tardive réunion.
Et le seul bémol que l’on peut adresser à cette dernière, c’est uniquement sa trop courte durée : huit morceaux pour trente minutes de musique environ, c’est bien peu, surtout comparé à l’attente et aux espoirs que le retour de cette association avait fait naître lors de l’annonce de sa résurrection. Mais comme ce Years to Burn (magnifique titre au passage, et somptueuse pochette également) se tient de bout en bout et délivre de véritables trésors, on n’en tiendra pas réellement rigueur aux musiciens, qui trouvent chacun un espace où s’exprimer, en espérant néanmoins que l’on n’ait pas encore à attendre quatorze longues années pour les voir se réunir de nouveau.

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30 juillet 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | , , | Laisser un commentaire

Albrecht La’Brooy: « Healesville »

Ce nouvel album Albrecht La’Brooy capture les sons de l’été enregistrés à Healesville près de Melbourne. Son contenu improvisé pour deux pianos est agrémenté de chants d’oiseaux et de carillons à vents. On y entendra des conversations bucoliques et des atmosphères apaisées et bienheueuses.

Healesville est un disque d’une fluidité absolue avec des claviers et des guitares prenant alternativement la sirection des opérations avec des samples pastoraux fournissant un accompagnement rupestre détendu. L’étrangeté réside dans le fait que celui-ci est nourri d’électronique, un peu comme si on écoutait le récit de vacances d’un autre que nous. En décaoule un esprit d’espace qui ne nous concerne pas et qu’on pourrait ailleurs, dans un bureau, un tain ou un avion ; partout sauf dans une étendue campagnarde non touchée par la modernité.

Les gratte-ciels sont, ainsi ici, transformés en persepectives verdoyantes où se mêlent sons de machineries légères lignes de synthétiseurs ; une vague nostalgie minimaliste se dégagera d’un climat où on discernera de lointains échos de surf et des claviers hantés dans de vastes chambres vides où un ensemble comme Grouper y trouverait logis.

***1/2

30 juillet 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire