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My Life Story: « World Citizen »

My Life Story avait signé, dans les années 90, un opus mémorable, Mornington Crescent à une une période où la britpop avait le vent en poupe. Depuis, le groupe de Jake Shillingford a évolué dans un registre plus original où se mêlaient pop traditionnelle et musique de chambre et dans lequel la critique avait trouvé le chaînon manquant entre Blur et Divine Comedy, entre mélodicité et flamboyance.

Quelques albums plus tard, World Citizen, précédé par un « single » «  Taking on The World » qui avait séduit se compose ou se décompose par une série de chansons pop proches de la perfection, uptempo, sentimentales et globalement emballantes comme le classique « No Filter » qui ouvre le bal. Le ton est un brin nostalgique mais l’outrance contenue et l’émotion omniprésente. Ces retrouvailles sont belles, précises et parfaitement contrôlées. Ce qu’est tout autant le très beau « Broken » avec son attaque acoustique implacable et la voix de Shillingford en grande forme.

Les textes sont à l’encan ; posant la question de la confiance, de la sincérité, les grands sentiments qui nous éloignent d’un quotidien dont la côté prosaïques est considéré comme banal voire vulgaire.

Pour s’éloigner de la facilité que procure le côté « cheap » qu’aurait une démarche pop stricto sensu, le groupe a enregistré l’album avec un orchestre entier de plus de 40 pièces à Budapest et… via skype. Ce son naturel est un atout majeur pour le disque qui bénéficie d’une production ample et à la hauteur des ambitions toujours démesurées de Shillingford.

Le leader du groupe n’a rien perdu de son sens mélodique et de sa capacité à nouer des motifs pénétrants. « Sent From Heaven » est une chanson magnifique, simple et efficace avec cette retenue qui contrebalance les effets ampoulés et, dela même manière, « The Rose The Sun », transformera une chanson en apesanteur de façon subtile, élégante et poétique.

On ne trouvera ici rien de fondamentalement audacieux ou de transcendant là-dedans mais une sincérité totale et une justesse dans l’émotion et une foi absolue dans le pouvoir de la pop qui font souvent frissonner. Shillingford a toujours été pleinement engagé dans cette pop sans double fond, à la fois naïve et complètement démodée, mais aussi immédiatement séduisante et fédératrice.

World Citizen profite du charme de la redécouverte pour s’imposer comme quelque chose de paradoxalement nouveau et… qui ne se pratique plus guère de nos jours. C’est beau, grandiose même, brillant à bien des égards. Shillingford joue la proximité jusqu’au bout en faisant le crooner désolé et pastoral sur « A Country With No Coastline », avant de délivrer une stupéfiante et hypnotique performance sur le magnifique final, « Overwinter ». Loin de sa caricature, le groupe enchante une dernière fois avec un titre sombre et sobre qui évoque la fin d’une relation d’une façon bouleversante. Ce morceau suffit à lui tout seul à justifier l’écoute de ce disque du retour.

World Citizen est un album glorieux et l’une des plus belles sorties du néant qu’on ait vue depuis quelques années. On ne sait pas s’il donnera lieu à autre chose mais retrouver My Life Story après tout ce temps interroge sur ce qui est moderne et ce qui ne l’est pas, sur la valeur des musiques conservatrices par rapport aux prétendues nouveautés qui nous agitent d’ordinaire.  On peut sûrement être d’hier et d’aujourd’hui avec la même innocence et la même intensité, et y trouver son compte. World Citizen prouve qu’on peut voyager dans le temps pour le plaisir.

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9 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Sky Burial: « The Forcing Season: Further Acts of Severance »

Michael Page (alias Sky Burial) présente son seizième album, The Forcing Season : Further Acts of Severance. Au début, cela ressemble à une grande ouverture orchestrale à une pièce de théâtre qui parle peut-être d’une sombre promenade dans les bois. Certains sons rappellent le bal de l’école à la fin de la récréation/pause. Rassurez-vous, cela a, à la fois, un côté surprenant et un virage à gauche complet ou mélodique. Dix titres, chacun simplement intitulé par des chiffres romains, sont chacun leur propre histoire courte, aidée par un bruit et une sonorité industriels intermittents. Au bout d’un moment, on commence à entendre de profonds gargouillements et ce qui pourrait être des plaques qui s’écrasent, c’est vivant et clandestin.

En fait, plus ces chapitres s’approfondissent, plus ils deviennent un mirage particulier. Il y a ce thème « Quasi Close Encounters » tressé par un tambour tribal presque militariste qui semble s’éloigner des moments les plus sereins. Dans cette optique, le disque est finalement pictural, comme si vous analysiez de vieilles bobines de films d’avant l’avènement de l’appareil photo. En fait, vous pouvez même observer le battement d’un projecteur sur IV, car il se replie et la scène s’ouvre sur une sensation de légèreté. Pourtant, une présence inquiétante demeure.

Le « twang » incliné, et les voix sans langue remuent cela peut sembler étrange au premier abord, mais parle davantage à l’essence de la vérité, en laissant être le patrimoine culturel dans son état le plus naturel. Il y a quelques tonalités de surface métalliques surutilisées, mais aucune n’ébranle les qualités d’écoute de l’album. En fait, comme l’atteste la dernière composition (plus de vingt-sept minutes), il y aura toujours des choses qui vont cogner dans la nuit. Et c’est un riche exemple d’un paysage sonore autonome et respirant qui garde l’esprit éveillé la nuit. Comme sa couverture peut le suggérer, c’est un monde inversé, plein d’esprits, imaginatif et laissé à l’écart. De même que l’auditeur en tant que témoin de la lente respiration de son âme.

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9 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Nick Cave & The Bad Seeds: « Ghosteen »

En 2016, Nick Cave & The Bad Seeds nous avait servi un Skeleton Tree des plus sombres et déchirants. On savait déjà que la musique du gang australien nous donnait souvent la chair de poule mais ce prédécesseur nous a tous troublé comme il se doit. Trouvant son inspiration sur la mort accidentelle de son fils, Nick Cave a su trouver les mots justes sur son deuil quasi impossible à faire. Trois ans plus tard, il est toujours intéressant de savoir où il en est avec Ghosteen.

Annoncé au milieu de nulle part, Ghosteen prolonge le voyage intérieur de Nick Cave suite au drame familial qu’il a vécu. Avec la voix sépulcrale qui a fait sa légende ainsi que des compositions venues d’ailleurs et étrangement atmosphériques, il ne semble pas tout à fait avoir fini le deuil. C’est comme si le fantôme (« ghost ») de son défunt fils Arthur le hante jusqu’à maintenant lors des écoutes de « Spinning Song » qui ouvre le bal mais également sur les étrangement méditatifs « Bright Horses » et « Night Raid ».

Il ne faudra donc pas chercher pas les éventuelles ou occasionnelles guitares et batteries tout au long d’un Ghosteen composé de deux albums (le premier album est sous-titré « Les enfants » et le second album est sous-titré « Les adultes »). Nick Cave & The Bad Seeds privilégie les nappes de synthés atmosphériques ainsi qu’un piano plus que discret soutenues par des volutes de chœurs tandis qu’il poursuit son périple endeuillée parfois entrecoupé d’espoirs comme sur « Waiting For You » (« I am waiting for you to return »). Tout au long, on se laisse de nouveau emporter par le pathos qu’anime notre hôte sur « Sun Forest » nous faisant passer par toutes les étapes de l’apocalypse afin d’assister à une renaissance quelconque ou encore « Ghosteen Speaks » où il insiste inlassablement: sur sa présence et son désir que son fils reprenne conscience avant que « Leviathan » ne vienne clôturer ce premier disque de façon solennelle.

La seconde partie consacrée aux adultes est plus expérimentale avec trois morceaux dont deux qui dépassent allègrement les 10 minutes. Nick Cave & The Bad Seeds flirte avec l’ambient sur le morceau-titre ou même avec le spoken word sur le troublant « Fireflies » avant de clôturer la cérémonie avec le cathartique « Hollywood » s’étirant sur plus de 14 minutes. Attendant sa place au soleil ainsi qu’à la paix comme l’affirme sur la conclusion sous un fond d’orgues et de boucles synthétiques obsédantes, la voix sépulcrale nous fournit autant de frissons tandis qu’il traverse avec brio les étapes du deuil où il suit le chemin de l’acceptation selon lui. C’est avec cette saga sonique et dérangeante que le crooner australien arrivera toujours à impressionner.

****1/2

9 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

that dog.: « Old LP »

that dog. avait dominé les années 1990 en particulier avec leur troisième album Retreat From The Sun avant de séparer brutalement en 1997. Il aura fallu attendre 22 ans pour avoir une suite digne de ce nom et elle se nommé Old LP.

Les éternels adolescents qui sont nostalgiques des années 1990 devraient se réjouir car that dog. reprennent là où ils se sont arrêtés et ce malgré l’absence de Petra Haden. Le désormais trio de Los Angeles renfile les gants et prouve que leur gloire est loin d’être révolue à travers des morceaux power-pop remis au goût du jour comme « Your Machine » en guise d’introduction mais également « Bird On A Wire » et « If You Just Didn’t Do It ».

Pour la nouveauté, le groupe a bénéficié de traitements modernes avec l’intervention de cordes, de cuivres et même de clavecins, that dog. décide d’étoffer un peu plus leur son qui a fait leur renommée sur « Drip Drops », « When We Were Young » ou encore « Down Without A Fight ».

Énormément d’invités se bousculent dans les crédits comme Josh Klinghoffer des Red Hot Chili Peppers qui officie au piano et aux claviers sur « Never Want To See Your Face Again » ainsi que Graham Coxon qui joue de la guitare sur le même morceau. On retrouve même Randy Newman qui signe les arrangements et on sent sa patte sur des titres comme « Alone Again » et « Least I Could Do ». En fin de somme, ce retour de that dog. sonne plutôt comme une bonne nouvelle, celle que les vétérans ont toujours leur mot à dire.

***1/2

9 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Eko & Vinda Folio: « Therapy »

De prime abord, Eko & Vinda Folio ce duo originaire de Tbilissi en Géorgie pourrait être considéré comme un « side project » Motorama puisqu’il a été introduit par l’entremise de de Vlad Parshin, le leader dudit groupe.

Ses deux membres, Erekle Deisadze (au chant) et Temo Ezugbaia (guitare et chant), travaillent ensemble depuis 2012. Ils font partie de lcette jeunesse éclairée et protestataire d’un pays agité parles dévisions et la proximité envahissante de son voisin russe. Entre influences occidentales et environnement moins européen la culture géorgienne est un creuset d’où émergent complexité mélodique et mélancolie slave.

Ce premier opus est-il une thérapie ? Il a mis plusieurs années à se concrétiser et, tout romantique qu’il puisse sonner, il va dessiner un territoire où les émotions sont reines et l’itinéraire abstrait et confus, en particlier si on essaie de rassembler ses effets et de réfléchir au temps qui passe.

« Emotionaly Captive », « Lucid Thoughts », « Out There », « Ramble Around » sront les sensations premières telles qu’elles sont exprimées par la voix de basse de Erekle Deisadze. Le phrasé est élégant mais les accents y sont gutturaux, contraste saisissant qui obère la tentation harmonique. La musique est, comme chez Motorama, en mode clair-obscur, posée dans un environnement urbain désolé où une fenêtre est restée ouverte sur les grands espaces et permet de respirer les paysages lointains. La tonalité est new-wave, pop mais nettement moins sombre et sépulcrale que chez les voisins russes. « Endlessly » est badine et enjouée comme une ode sentimentale à la romance qui sera encore plus accentuée par le motif de guitare de « Ramble Around », refrain qui sublime la démarche amoureuse de cette Carte du Tendre égrainée sur fond d’arpèges.

Douceur délicatesse, chant discret comme si l’important est la centralité des inserstices mélodiques, st les suites instrumentales.  La musique de Eko & Vinda Folio trouve son équilibre et son sens profond dans la prise d’espace, entre les notes et entre les musiciens. C’est ce temps qui s’écoule entre les reprises, les attaques et les respirations du chanteur, qui met la musique en mouvement et constitue la vraie originalité du disque. Therapy agit comme un baume apaisant, en appliquant un faux rythme langoureux sur nos blessures sentimentales. Cette mélancolié a pour toile de fond la répétition et c’est à l’honneur de ce Therapy que de se monter aussi lancinant (« Emotionally Captive », « Me As A Sound »), « Nisliani ») ; ce ne sera que le final, plus cold wave et moins organique, qui nous projettera vers des tremplins d’où la poésie aura une autre teneur évocatrice comme si il était nécessaire déjà de s’extirper de ses frontières formatrices.

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8 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

David Kilgour & the Heavy Eights: « Bobbie’s a Girl »

Empreint de mélancolie et maîtrisant son art sur le bout des cordes, le chanteur, guitariste, et multi-instrumentalisterevient accompagné de sa formation The Heavy Eights.

Il existe une catégorie d’artiste que l’on suit avec un plaisir jamais démenti. Le discret songwriter néo-zélandais David Kilgour appartient à cette famille. Figure emblématique et pionner de l’indie-rock dans son pays, il débuta sa carrière en 1979 à Dunedin avec les mythiques Clean. Il participa bien évidemment à l’aventure et à l’expansion du label Flying Nun qui proposa à cette époque l’éventail parfait des possibles dans le domaine de la pop et du rock. Les Clean une première fois mis en sommeil, il poursuivra sous divers projets (The Great Unwashed en 82, Stephen en 86 et Pop Art Toasters avec le grand Martin Phillips des Chills en 1994).

Lassé de la pression et des obligations il se lancera en solo à l’orée des années 90. Son objectif musical : étoffer ses mélodies (sortir des influences garage, Velvet  et Lo-Fi) et insuffler davantage de pop dans ses compositions, dans un style musical, qu’il qualifiera lui-même de « soft-rock des seventies » mais serties d’influences country et pastorales. Son premier album en 1992, l’indémodable Here Comes The Cars sera le début d’une longue aventure en solo.

Ce qui séduit dans son œuvre en solo c’est la chaleur de ses compositions, sa voix plaintive si caractéristique et son jeu de guitare élégant et étincelant qui vient former un kaléidoscope chatoyant et généreux. Kilgour étire aussi volontiers ses mélodies sur de longues minutes profondément magnétiques. De temps à autres, mais sans pression aucune, il revient en mode formation et signe alors ses albums avec The Heavy Eights. Les trois vieilles connaissances qui l’accompagnent sont Tony De Raad à la guitare acoustique et électrique, Thomas Bell à la basse et Taane Tokona à la batterie.

Si Bobbie’s A Girl fait référence à son animal de compagnie (nommé en hommage à l’Américaine Bobbie Gentry), cette onzième escapade en solo est surtout habité par le deuil. Très touché par la mort de sa mère et de son ami d’enfance le musicien Peter Gutteridge (The Clean, The Chills et Snapper) Kilgour a laissé filer quatre années et respecté ainsi une longue période de deuil.

Ces deux disparitions ont plongé Kilgour dans un état de mélancolie prononcé. Les mots, les textes et la parole ont été difficile à sortir ou peut-être jugés superflus, car seul 4 titres sont chantés par le songwriter néo-zélandais, le reste est un florilège d’instrumentaux captivants et contemplatifs ; à ne considérer sous aucun prétexte comme un manque d’inspiration, ni même comme un signe quelconque de dépression. En tout et pour tout à peine vingt lignes de textes sont à dénombrer. Kilgour communique avec les notes et les accords, les mots n’ont alors plus beaucoup d’importance.
Bobbie’s A Girl affiche une collection de plages musicales atmosphériques et placides, les arpèges de guitares cohabitent avec quelques chœurs angéliques façon Pink Floyd (« Crawler », « If you were here and I was there ») qui affleurent des tréfonds de l’instrumentation comme un message de réconfort des disparus. Sous l’égide du producteur Tex Houston une vingtaine de titres au total ont été enregistrés dans les studios de Port Chalmers Recording Services. Kilgour a remisé les plus pop et énergiques pour ne conserver que les plus mélancoliques. Cette sélection très cohérente axée sur l’émotion met en exergue le travail des musiciens et nous fait apprécier posément chaque composition.

Le paisible et premier « single » « Smoke You Right Out Of Here » est entièrement dédié à son ami Peter. Les accords sporadiques de guitares mêlés aux nappes d’un clavier lunaire se superposent au chant épars de Kilgour et forment une mélodie rêveuse. Le tableau sera toujours méditatif et souvent axé sur de fragiles pincements de cordes. Le cœur de cet enregistrement ce sont les instrumentaux, ils sont la force vive de ce répertoire et sont particulièrement soignés. Un point commun ils sont tous attractifs : « Entrance » et ses contemplatifs picking de guitare acoustique (dans la lignée des spécialistes du genre) ou le très cinématographique « Swan Loop » qui dérive et chaloupe dans les recoins d’une âme torturée au son du piano de Matt Swanson et des riffs saturés mais fantomatiques de la guitare électrique.

La fin de cet album, superbe, verse dans une veine plus énergique. L’emballant « Looks Like I’m Running Out » cumule coolitude et rythme, quant au final « Ngapara » – l’instrumental le plus rutilant et ambitieux de la série – il regorge de guitares distordues et réverbérées, et constitue avouons-le, la conclusion parfaite de ce nouvel épisode.

****1/2

8 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | , , | Laisser un commentaire

Jon Rose & Alvin Curran: « Café Grand Abyss »

Les musiciens qui opèrent dans le domaine de la synthèse instantanée (ce que l’on appelle généralement les « meilleurs improvisateurs « ) sont définis par la capacité d’exploiter les qualités insaisissables de la surabondance d’information. Ce qui apparaît comme une cacophonie chaotique et finalement insupportable aux oreilles et aux cerveaux oisifs transmet, au contraire, une sensation rafraîchissante de « clarté cosmique » aux personnes capables de lire à vue le sens profond de cette diversité légitime. Lorsque les artistes transforment une pluralité de trajectoires discordantes en une explication rationnelle, le témoin sans préjugés sait instinctivement que quelque chose de spécial se passe.

Jon Rose et Alvin Curran ont tellement d’expérience dans le domaine sonore que même faire allusion à un fragment de leurs programmes semble ridicule. Il s’agit d’interprètes qui, parmi d’innombrables projets, ont extrait de la musique conséquente des cornes de brume marines (les rites maritimes de Curran) et des clôtures de fil barbelé (les grandes clôtures d’Australie de Rose et Hollis Taylor). Ce qui veut dire que ces artistes appartiennent à la catégorie très rare des personnes qui sont nées dans le son. Pour eux, il n’y a pas de différence entre une sonate pour piano, un chant rituel, un échange de phrases complexes sur un instrument donné, un prédicateur de télévision enovoyant du « bruit blanc », un son industriel. Les gens ordinaires qui font du bruit par leur simple présence absurde peuvent parfois être acceptés comme faisant partie de l’intégrité, si on est assez tolérant.

Pour la circonstance, le duo s’est concentré sur les structures d’improvisation pour piano, sampler, shofar, violon, violon, violon ténor amplifié, tuyau d’écoulement à 6 cordes ( !) et scie chantante ( !!). Curran décrit le Café Grand Abyss comme un « lieu imaginaire » après nous avoir éclairés sur la récurrence d’éléments de type « pianistes de cocktail » dans des manières autrement non figuratives d’aborder l’improvisation. Si l’imagination semblait si vive pour tous, la plupart des problèmes découlant d’esprits défectueux seraient résolus une fois pour toutes.

Chaque événement a un sens : au fil du temps, les événements infinitésimaux précisent une transition vers la conception la plus vraie de l’harmonie. Ce dernier terme est un terme abusé dans la bouche des ignorants, et l’auteur est de plus en plus réticent à l’utiliser. Pourtant, après avoir scruté un titre intitulé « The Marcue Problem », le sentiment persistant est celui de se tenir très près de la quintessence polyphonique de tout ce que l’on entend, ressent et vit tout en réalisant – encore une fois – que rien ne peut être figé par une description pitoyable.

Dans ce disque, « complexité » rime avec « poésie ». La virtuosité est une roue à aubes qui réfracte les rayons du soleil d’un contrepoint supérieur caractérisé par une vitesse de réponse impressionnante. Néanmoins, l’interaction est entièrement dépourvue de questions et d’objectifs égoïstes, ce qui influence positivement l’humeur de l’auditeur. Ce mélange de réminiscences, de détours rapides, d’ouvertures lyriques, d’agitation animale, de significations émiettées et de reprises ironiques – voir « Tequila For Two » – témoigne d’une souplesse acoustique (et mentale) qui ne peut être obtenue que par une vie passée à étudier les molécules résonnantes, quelle que soit leur source. La nécessité d’une soi-disant communication qui a amené d’innombrables âmes faibles à renoncer à l’écoute silencieuse pour privilégier un intellectualisme qui serait, au fond, analphabète et un rassemblement social forcé qui est tout sauf oublié.

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6 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Emel Mathlouthi: « Everywhere We Looked Was Burning »

En l’espace de deux albums, Emel Mathlouthi a réussi à se faire une place sur la scène internationale. On avait laissé la chanteuse tunisienne deux années plus tôt avec son second disque, Ensen, montrant une artiste n’ayant pas peur des métamorphoses. La preuve concrète avec ce troisième opus intitulé Everywhere We Looked Was Burning.

Une fois de plus, Emel Mathlouthi repousse les limites de sa création. C’est dans une petite maison de la forêt de Woodstock, se laissant imprégner de cette atmosphère si particulière, qu’elle s’est lancée dans un nouveau processus d’écriture. Sa poésie militante et pacifique prend des allures dantesques sur ces compositions théâtrales à mi-chemin entre trip-hop et ambient comme l’introduction nommée « Rescuer » mais encore « Footsteps » et « Wakers In The Wind ». La chanteuse tunisienne résidant désormais à New-York retient définitivement l’attention à travers des productions plus bouleversantes qu’à l’accoutumée.

Ayant recours à des mélodies déchirantes avec un zeste oriental et de productions électroniques qui dominent les titres à l’image de « Womb », « Merrouh » et de « A Quiet Place », Emel Mathlouthi sait viser juste avec ce virage résolument radical. Alternant anglais et arabe comme sur « Merrouh » et sur « Ana Wayek », elle réussit à interpeller son auditeur tout comme sur « Does Anybody Sleep ». Pour ce troisième album, les messages que passent l’artiste résonnent et éveillent l’âme de son auditeur en toute efficacité.

***1/2

6 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

DIIV: « Deceiver »

Les dernières années n’ont pas été faciles pour DIIV ainsi que pour son leader Zachary Cole Smith. Donner une suite au désormais classique Oshun paru en 2012 paraissait peu aisé tant leur second album Is The Is Are, rmkgré de nombreuses qualités, était légèrement en deçà. Son roisième disque intitulé Deceiver le voit résolument déterminé à laisser son passé trouble derrière lui et partir en guerre contre les vieux démons qui l’ont poursuivi jusqu’à maintenant.

Sur Deceiver, DIIV va à l’encontre du shoegaze résolument heavy avec des influences grunge ce qui s’entend parfaitement avec un son plus noir et plus étouffant que d’habitude, à l’exemple de « Horsehead » en guise d’introduction.

Les riffs sont surexposés par rapport au chant hypersensible de Zachary Cole Smith et cela se fait jour à travers des textures heavy et électriques à l’image de « Like Before You Were Born » ou encore de « Skin Game » et « For The Guilty » où l’arrière-goût de post-adolescence résonne de temps à autre.

DIIV dessine parfaitement les paysages shoegaze dignes des années 1990 qui pourraient ravir les fans de Kevin Shields de My Bloody Valentine dont les influences se font ressentir sur « Taker » et sur « The Spark » qui ne sont jamais avares en intensité.

Beaucoup plus simple que Is The Is Are dans la démarche, DIIV a affronté les enfers tout au long de ce Deceiver qui se clôt sous un flot d’émotions avec un bien nommé « Acheron » remarquable pour sa longue et étouffante montée en puissance. Ce troisième album de distingue par son côté homogène et abrasif qui redonne ses lettres de noblesse au shoegaze et au grunge des années 1990. Au final, un mea culpa et une rédemption mises en avant de façon spectaculaire.

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6 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Brad Mehldau: « Finding Gabriel »

C’est un voyage extraordinaire que nous propose Brad Mehldau, musicien adoubé autant par le cercle des « jazzophiles » que par une assistance plus « pop ».  Il faut dire que le pianiste fait partie de ceux qui ont fait exploser les barrières du genre et ce n’est pas Finding Gabriel, nouvel album en date, qui échappe à la règle.

Ici, il est question de rythmiques dingues, grâce notamment au concours bienvenu du compagnon Mark Guiliana. A l’instar d’une pochette qui en dit long sur le contenu, on pourra savourer une multitude d’expérimentations colorées, neufs pièces conférant à l’œuvre une diffusion ultra pimpante. Pour se faire, l’artiste ne porte pas à bout de bras le disque en solo mais s’entoure d’invités totalement au diapason : flûte, trompette, saxo, violoncelle sont aussi de la fête !

C’est une véritable réussite qui trouve sa philosophie mystique, contrastée de tumultes comme de béatitudes, à travers l’influence des écrits bibliques et qui s’étoffe d’audaces nouvelles puisque déclinées par Brad Mehldau lui-même, maître d’œuvre et concepteur caché derrière un envoûtant Fender Rhodes, un synthé sidéral et même quelques vocalises fantasmagoriques. Bref, si l’éternel piano n’affiche plus son omniprésence, il est sur cette œuvre en bien charmante compagnie pour une approche hautement fournie et marquée d’un style remarquablement léché (alléchant au surplus).

***1/2

5 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | , | Laisser un commentaire