All My Faith Lost: « All My Faith Lost « 

10 avril 2021

Le groupe italien néoclassique/néofolk/darkwave All My Faith Lost revient après 7 ans de silence avec un nouvel album sans titre. Le duo composé de Federico Salvador et Viola Roccagli se caractérise par un son éthéré et émotif dans lequel des tonalités classiques majestueuses, des guitares douces et des atmosphères solennelles concourent à un son personnel et passionnant. Le nouveau travail voit l’ajout d’Angelo Roccagli en tant que guitariste, une présence qui agrémente les chansons de quelques nouveaux éléments tout en conservant tous les éléments que le projet a développés au cours des années.

L’intention artistique est forte et bien construite avec un thème précis : ils s’inspirent ici des peintures de certains de leurs artistes préférés liés au mouvement surréaliste tels que João Ruas, Tara McPherson, Nicoletta Ceccoli et Ray Caesar. Les paroles et la musique nous racontent différents aspects de l’existence et même de la mort, de la mythologie, de l’amour, exprimant des sentiments et des émotions inspirés par les peintures de référence.

« Violent Dreams II » est une introduction parfaite, un morceau où l’obscurité néoclassique et les sous-entendus lugubres rencontrent des guitares délicates et la voix soulagée de Viola, qui rappelle les chansons folkloriques médiévales dans son approche lyrique. Des arches accompagnent ce mouvement sombre, guidant l’auditeur dans une expérience onirique.

« We All Die Sometimes » suit un thème similaire, ajoutant lors de son crescendo des notes de piano mélancoliques, des violons, et la voix masculine en duo avec la féminine. La musique utilise un schéma simple mais bien développé dans lequel moins est plus, tirant pleinement parti des sons acoustiques et de la puissance de la voix humaine. Dans sa deuxième moitié, le morceau connaît un point culminant émotif qui couronne le motif principal par une prise puissante mais contrôlée.

« The Inconvenience Of Spirits » commence par des synthés évocateurs et un motif de guitare placide, une ligne mélodique sur laquelle la voix de Viola pose des mots délicats d’amour et de nostalgie. Des violons mélancoliques soulignent le mouvement en enrichissant son fort pathos. La dernière partie de la chanson nous surprend avec un moment cinématographique dans lequel des boucles de guitare et des orchestrations majestueuses conquièrent le paysage sonore. « Awakening The Moon » est une affaire de piano-voix à l’âme dépouillée et minimale, qui brille grâce à la voix de Viola et aux notes obsessionnelles qui soulignent son essence. Les guitares éparses ont leur mot à dire dans un moment très intime mettant en valeur le style du groupe dans ce qu’il a de plus essentiel et de plus soul.

Untitled est une œuvre résumant le son et la poésie de All My Faith Lost, un épisode voulant donner une voix et une narration aux histoires cachées derrière les peintures. Un monde personnel est créé via des éléments néoclassiques, des voix lyriques et l’utilisation d’instruments acoustiques, un monde dans lequel les émotions dominent les atmosphères crépusculaires et les paysages sonores suspendus. C’est une musique pour un voyage de l’esprit et de l’âme, une expérience cathartique avec une touche très humaine.

****1/2


Quatuor Bozzini: « Alvin Lucier: Navigations »

9 avril 2021

La musique a connu de nombreuses innovations techniques et technologiques depuis 1945, mais l’une des innovations esthétiques les plus importantes réside dans les nouvelles idées axées sur l’écoute. Des innovateurs comme Pierre Schaeffer ont proposé l’idée d’une écoute réduite – une attitude dans laquelle le son est écouté pour lui-même en tant qu’objet sonore, éloigné de sa source. John Cage a invité les auditeurs à entendre tout son comme de la musique. Pauline Oliveros encourageait les auditeurs à faire activement l’expérience de tous les sons par une pratique qu’elle décrivait comme « l’écoute profonde ». Ces idées ont toutes contribué à ce que la musique contemporaine se concentre sur l’expérience du son lui-même.

Les compositions et les installations d’Alvin Lucier utilisent des sons qui sont souvent le résultat de phénomènes acoustiques. Son travail concentre notre attention et notre perception sur la présence physique du son en interaction dans un espace particulier. L’interprétation des compositions de Lucier exige des interprètes qu’ils apprennent à reconnaître, activer, jouer et interagir avec les phénomènes acoustiques. Le Quatuor Bozzini a clairement relevé le défi en enregistrant Navigations. L’album s’ouvre sur « Disappearances », une pièce qui se résume à une seule note. Cette description peut sembler minimaliste à l’extrême, mais à mes oreilles, c’est un morceau riche en développement. Vous entendez les changements de poids et de timbre lorsque chaque corde se joint à l’unisson. Les mouvements contrôlés des archets des cordes provoquent la mise en phase et le filtrage du son. Les minuscules changements subtils de hauteur provoquent des battements qui révèlent des différences de tons pulsés. Chacun de ces phénomènes disparaît l’un dans l’autre, créant une sensation de mouvement et rendant l’auditeur conscient des plus petits changements de hauteur et de timbre.

L’album contient deux réalisations de « Group Tapper », une pièce qui explore l’acoustique des salles en demandant aux instrumentistes de traiter leurs instruments comme des percussions. Les interprètes tapent sur leurs instruments à différents endroits et reflètent le son provenant de leurs instruments dans la pièce. L’ingénieur du son fait un excellent travail en rendant la pièce présente sur cet album afin que vous puissiez vraiment entendre comment la performance du groupe interagit avec la pièce. Entre les deux réalisations de « Group Tapper » se trouve pour moi la pièce la plus frappante de cet enregistrement, « Unamuno ».  Cette pièce, inspirée par l’écrivain espagnol du début du XXe siècle Miguel de Unamuno, a été écrite à l’origine pour des voix. « Unamuno » s’articule autour de quatre hauteurs qui sont continuellement arrangées en différents motifs. Il y a une sorte d’atmosphère d’interrogation et de questionnement. Les Bozzini interprètent le morceau à la fois avec des cordes et avec leurs voix. Le résultat est absolument stupéfiant. 

L’album se termine par « Navigations for Strings ». À un niveau élevé, « Navigations for Strings » et « Unamuno » partagent certains des mêmes types d’ingrédients. Les deux pièces sont basées sur quatre hauteurs et utilisent des combinaisons qui changent lentement et des tons différents. Cependant, malgré ces similitudes de haut niveau, les deux compositions sonnent très différemment.  « Navigations for Strings » est une pièce quelque peu sombre dans laquelle les changements continus de microtonalité, de dynamique et de tempo créent une masse sonore qui donne l’impression de devenir une stase, mais ses changements continus ne lui permettent jamais de se reposer. C’est une oeuvre très obsédante.

Avec Alvin Lucier : Naviagtions, le Quatuor Bozzini est allé bien au-delà de la surface des partitions de Lucier et a totalement relevé le défi lancé aux interprètes d’être des explorateurs sonores. Cet opus est un album merveilleux avec des performances captivantes de l’un des compositeurs expérimentaux les plus originaux et innovants de notre époque.

Hautement recommandé !

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Nad Sylvan: « Spiritus Mund »

8 avril 2021

Il est indéniable que le fait d’entendre pour la première fois ce colosse du prog Selling England By the Pound de Genesis a bouleversé la perception de la musique de beaucoup d’enre nous à l’époque où les métalleux avec une attitude tenaient le haut du pavé. À en juger par l’aspect sonore de l’album, le maestro suédois du prog, Nad Sylvan, partage très probablement cet amour immodéré pour ce chef-d’œuvre du rock progressif sorti en 1973. Ses précédents efforts, la « trilogie vampire » composée des albums Courting the Widow (2015), The Bride Said No (2017) et The Regal Bastard (2019), l’ont déjà démontré au-delà de tout doute raisonnable. Son nouvel opus studio, Spiritus Mundi, va apporter une nouvelle preuve détayant ce concept. Sylvan canalise le son du prog britannique du début des années 1970 de façon si authentique qu’il est tout simplement impossible d’imaginer quelqu’un de plus apte à remplacer Peter Gabriel dans le Genesis Revisited dirigé par Steve Hackett. En d’autres termes, la nouvelle offre de Nad Sylvan offre un prog-rock éclectique à son meilleur : peut-être pas tant pour les fans de pyrotechnie flashy que pour les connaisseurs du bon vieux prog symphonique avec une touche de modernité. Si on considère a loi universelle de Isaac Newton stipule qui tipule que, pour toute action, il existe une réaction égale et opposée, le prog accentue ce concept dans lequel il se voit investi de la fonction de pousser des hommes, a priori raisonnables, au à l’emphase et à l’excès. Tout amateur incurable de prog trouvera donc bon pour l’âme d’écouter un équilibre cosmique être rétabli, de temps à autre, par un geste doux et délibéré tel que peut l’être ce Spiritus Mundi.

L’album rayonne d’une atmosphère chaleureuse et accueillante. Il y a beaucoup de guitares acoustiques, mais cela ne donne pas l’impression d’être un hippie-folk baroque, loin de là, en fait. À l’occasion, l’album semble émettre émettre une aura façon Steven Wilson ou Peter Gabriel, notamment sur le morceau « The Hawk ». On peut sans doute supposer que la signature sonore de Sylvan fonctionnerait comme par magie sur la bande-son d’un drame britannique contemporain. Salman Rushie a écrit dans son roman de 1999, The Ground Beneath Her Feet, « Nos vies ne sont pas ce que nous méritons. Elles sont, convenons-en, déficientes à bien des égards douloureux. La chanson transforme la vie en quelque chose d’autre. Elle nous montre un monde qui est digne de notre aspiration » (Our lives aren’t what we deserve. They are, let us agree, in many painful ways deficient. Song turns life into something else. It shows us a world that’s worthy of our yearning).

Cette nouvelle sortie de Nad Sylvan évoque en vérité des sentiments d’un tel effet. Peut-être est-ce dû au fait que l’album s’articule, sur le plan lyrique, autour des poèmes du poète irlandais William Butler Yeats, lauréat du prix Nobel, qui était un maître du double sens. Ces textes à multiples facettes, juxtaposés aux arrangements musicaux épars, laissent beaucoup de place à l’interprétation subjective de l’auditeur, ce qui signifie qu’il faudra peut-être mettre le disque en boucle pour bien comprendre.

Si l’album marque un changement subtil par rapport aux précédents albums de Sylvan, en se concentrant davantage sur les paroles et la voix en tandem avec l’orchestration luxuriante, il s’enorgueillit d’un casting de musiciens invités assez remarquable. Tony Levin joue de la basse sur quatre morceaux et Jonas Reingold de The Flower Kings sur un. Ce groupe de prog suédois de Rainer Stolt a également prêté le batteur Mirkko DeMaio, mis à la disposition de Sylvan pour la réalisation de Spiritus Mundi. Steve Hackett fait une apparition, jouant de la guitare à 12 cordes sur le morceau bonus, « To a Child Dancing in the Wind ». De toute évidence, l’interprétation est de premier ordre tout au long de l’album, sans parler du mixage et de la production. Si une partie du mixage et du mastering a été réalisée au cours de l’année 2020, l’écriture et l’enregistrement de l’album ont déjà commencé fin 2019, bien avant le verrouillage mondial. Le fait d’être hors de la route a apparemment permis de disposer de plus de temps pour affiner chaque nuance de la musique, de sorte qu’il est facile d’être d’accord avec tous ceux qui pensent qu’il s’agit de loin de la meilleure offre de Nad Sylvan à ce jour. Il y a quelque chose dans l’écriture d’une chanson qui peut évoquer des visions de cet autre monde étrangement attirant. C’est une compétence qui ne s’apprend pas. Sylvan possède définitivement ce talent particulier. Spiritus Mundi est l’un de ces rares albums qui nous chuchotent des secrets à l’oreille, d’une manière rêveuse, éclairant notre voyage sur la route de briques jaunes comme la lampe d’un gaz qui résisterait à la plus haute chaleur.

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Oleksandr Yurchenko: « Lichy Do Sta. Symphony no. 1 »

8 avril 2021

L’histoire de cette oeuvre perdue puisretrouvée est aussi mystérieuse que la musique qui la compose. Oleksandr Yurchenko est un compositeur ukrainien de musique expérimentale aujourd’hui retraité, qui a fait partie de quelques groupes underground renommés des années 90 à Kiev.

Il jouait du dulcimer martelé et de la guitare – souvent avec un archet – dans un groupe appelé Yarn, qui s’inspirait de l’esthétique médiévale. Avant de se tourner vers une instrumentation essentiellement électronique à la fin des années 90, il a enregistré deux albums envoûtants avec la chanteuse et claviériste Svitlana Nianio, devenue culte.

Yurchenko était également connu pour la fabrication de divers instruments à cordes.

Sa seule et unique symphonie connue est un paysage sonore improvisé de 25 minutes, enregistré en 1994. Il jouait avec un archet sur l’instrument à cordes percutant personnalisé, un peu comme un dulcimer martelé, et traitait le son par l’effet de réverbération en direct avec une petite manipulation sur les boucles de bande. Le résultat est un mouvement intense, semblable à un tourbillon, d’ondes sonores chatoyantes contrôlées.

On peut trouver des similitudes entre les œuvres de La Monte Young, Takehisa Kosugi, Glenn Branca ou même Larajii de l’ère Eno. La perception de cette musique traite radicalement de la perception de l’espace et surtout du temps (son nom signifie « Comptez jusqu’à cent » en ukrainien). Le magnifique travail de remasterisation de ce morceau a été réalisé par Tadeusz Sudnik, célèbre studio expérimental de la radio polonaise.

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Edie Brickell & New Bohemians: « Hunter and the Dog Star »

5 avril 2021

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, le monde était enthousiasmé par une nouvelle mode musicale : les jam bands. Sorte de choc entre le chaos organisé du jazz et l’électricité du rock ‘n’ roll, la scène commence à prendre forme et à influencer les autres. Parmi ces influences, on trouve Edie Brickell & New Bohemians. Originaire de Dallas, ce groupe a capté le contrecoup du mouvement initial et y a ajouté sa propre touche texane.

Les années 1980 ont vu leur premier succès avec leur premier album double platine, Shooting Rubberbands at the Stairs, qui contient leur chanson la plus connue, « What I Am ». Depuis lors, Brickell et sa bande de troubadours n’ont sorti que trois autres albums jusqu’à Hunter and the Dog Star, qu’ils ont sorti en février. Présentant l’étendue des genres qui les ont définis au fil des ans, cet album et la polyvalence du groupe sont tout sauf impressionnants.

L’album s’ouvre sur un coup de poing au visage, en l’exemple un « Sleeve », qui commence par un rythme de batterie agressif, une basse et des guitares qui sonnent comme si Flea et Jerry Garcia s’étaient réunis pour faire un peu de jam. La voix légère et aiguë de Brickell danse ensuite sur l’instrumentation, qui évolue ensuite vers un refrain mélodique et émotionnel énumérant certaines des choses qui pourraient figurer sur ce qu’est leur capacité à « jammer » volontairement et à créer un morceau accrocheur et authentique.

« Don’t Get In The Bed Dirty » est venu accidentellement à Brickell lors d’une promenade. « Elle a commencé avec cette seule notion : ne pas se salir dans le lit. Cette idée s’est transformée en une chanson amusante sur le fait d’aimer la personne avec qui on est et d’avoir le respect de ne pas se salir dans le lit ».

De loin le morceau le plus populaire de l’album, la quatrième composition nous amène à « Stubborn Love ». Un clavier et une batterie humides dégagent un sentiment miteux menant parfaitement à la première ligne, « tard le soir au bowling, Motown et bière froide » (late at night at the bowling alley, Motown and cold beer). Brickell et compagnie continuent de raconter l’histoire simple mais humaine d’une histoire d’amour avec une préposée au bowling devenue mère, puis ex, puis cadavre. Cette chanson met en évidence l’alternative dans leur son.

Ils sautent à nouveau d’un genre à l’autre, le Texan natal cédant la place à une guitare acoustique et à l’histoire d’une « fille ensoleillée vivant à Abilene » (sunny girl living in Abilene) dans le contemplatif « Rough Beginnings ». La country cède la place au pop-punk dans la compositionsuivante, « Tripwire » où les « Ohs » et les « woahs » jouent sur un rythme de batterie claquant entre des paroles rapides et percutantes. Les auditeurs de musique alternative moderne comme The 1975 ou Young the Giant seraient très sensibles au plaisir que procure cette chanson.

« Horse’s Mouth » est le titre suivant à bénéficier du traitement Country et c’est la seule chanson explicite de tout le disque. Commentaire satirique sur les mensonges que l’on peut parfois cracher et déformer, Brickell affirme que « vous ne l’entendez pas de la bouche du cheval, vous l’entendez du cul d’un cheval » (you don’t hear it from the horse’s mouth, you’re hearing it from a horse’s ass).

La chanson-phare de l’album se trouve sur la plage numéro neuf, « Miracles », ralentie et rythmée. Les guitares guident la mélodie tandis qu’un simple battement de tambour donne une présence régulière et relaxante qui n’est qu’exacerbée par la voix de Brickell. Réfléchissant aux « miracles vus de ses propres yeux » (miracles seen with [her] own eyes,, le groupe n’aurait pas pu choisir une meilleure instrumentation et une meilleure cadence pour soutenir cette introspection.

« My Power » est la dernière démonstration de la capacité d’Edie Brickell & New Bohemians à créer une musique incroyable tout en étant capable de sauter sur des sons différents. Fort et percutant, un synthé vous accueille dans une batterie et des guitares de rock roulant. Le plaisir ne s’arrête pas à la dernière chanson de l’album, dans un certain sens, une grande partie du plaisir du projet a été laissée à cette chanson. Aussi vivante que responsabilisante, la musique soutient à nouveau le message de la chanson. Bien qu’elle ne soit peut-être pas la meilleure de l’album, elle mérite l’attention qui est accordée à lsa place en tant que dernière piste.

Écouter un album plusieurs fois peut être un défi. Les voix, les sons et les rythmes se mélangent, ce qui donne à l’auditeur l’impression qu’il n’a pas pu choisir une ou deux chansons qui l’ont marqué. Cet album n’était pas comme cela. Non seulement Edie Brickell & New Bohemians peuvent passer d’un genre à l’autre, mais ils le font sans effort, ce qui impressionne même les auditeurs les plus occasionnels. La country, l’alternatif, le pop, le punk et le rock sont tous représentés de manière incroyable et cohérente, ce qui en fait un album qui satisfera tous les fans de musique.

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Nils Frahm: »Graz »

3 avril 2021

Cet album « perdu » et datant de de 2009 met en lumière le don pour l’émotion et les prouesses techniques du pianiste. Il n’y a guère de meilleur moyen de mettre en perspective l’évolution d’un artiste que d’écouter des œuvres inédites datant du début de sa carrière. Le pianiste allemand Nils Frahm a passé la dernière décennie à innover, à quitter ses zones de confort pour en construire de nouvelles ailleurs. Ambiance, classique, jazz, chorale, électronique, tout y passe. Parfois, son travail électronique a été suffisamment immersif pour faire oublier le talent de son pianiste. En 2015, le compositeur a créé la Journée du piano. Cette journée, qui a lieu le 88e jour de chaque année, célèbre le » « roi des instruments de musique », le pian). Pour célébrer le « Piano Day 2021 », Frahm a sorti un album surprise, enregistré à l’origine en 2009 en Autriche. C’était censé être le premier album qu’il a publié sur Erased Tapes, mais il l’a rangé dans le coffre-fort et a choisi de publier Felt à la place. Frahm déclare que les compositions sur Graz « sonnent comme une version beaucoup plus jeune de moi-même, et beaucoup des expressions musicales de cette époque seraient impossibles à reproduire pour moi aujourd’hui. » Ces morceaux ont des relents d’improvisation, le jeu volatile traduisant un jeune Frahm incertain de ce que l’avenir lui réserve.

Mais l’attention méticuleuse qu’il porte à l’acoustique est évidente dès que l’on appuie sur la touche. Le son est tridimensionnel, presque comme si Frahm et son piano flottaient autour de votre tête. « Because This Must Be » saute et cahote jusqu’à la ligne d’arrivée. C’est un crescendo d’énergie avec des phrases répétées qui sont jouées avec plus de détermination à chaque fois. Il y a une faim inimitable dans ces morceaux de piano, le son de quelqu’un qui ne voulait pas simplement les composer, mais qui en avait besoin. Les chansons plus longues comme « Kurzum » sont émouvantes, le genre de voyage qui vous laisse profondément dans une réflexion introspective sur qui vous êtes et qui vous devenez.

Comparé au travail plus maximaliste de Frahm, il est étonnant de constater à quel point il est capable de recréer un sentiment brut avec une instrumentation aussi minimale. « Crossings » est lumineux et discret, comme les lumières de la rue qui se reflètent sur la peau d’une flaque d’eau. Elle sonne comme une confiance croissante, ou de vieux espoirs qui se réalisent enfin. Les pianistes ont la chance que leur travail ne soit presque jamais périmé ou daté, et des titres comme « Hammer » incarnent l’immortalité des compositions de Frahm. Il l’interprète en direct depuis une décennie et une version plus dépouillée est parue sur son album live Spaces en 2013. Sur Graz, « Hammer » a encore plus de poids émotionnel, grâce à la voix en cascade de Peter Broderick. Ces chansons ne sont pas conçues comme des actes d’expérimentation ou d’innovation, mais plutôt comme une plongée profonde dans l’âme. Les moments les plus dramatiques de Graz évoquent une image de Frahm, frénétique et penché sur son piano comme un savant fou. C’est suffisamment captivant pour qu’on se demande pourquoi il ne l’a pas sorti en 2009, mais d’un autre côté, c’est suffisamment brut pour qu’on ait l’impression de s’immiscer dans quelque chose de profondément personnel en l’écoutant. Frahm affirme qu’il s’agit de « sons qui n’ont aucun rapport avec ce que nous pouvons mesurer », et c’est en grande partie vrai. Graz est l’un de ces rares instantanés musicaux suffisamment vivants pour capturer les aspects intangibles de la condition humaine, sans prononcer un seul mot. C’est lui qui est à l’origine de la journée qui célèbre le piano comme « le roi des instruments de musique », mais dans Graz, Frahm est roi, et le piano est son trône.

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Sibille Attar: « A History of Silence »

2 avril 2021

Il y a déjà eu quelques sorties d’album impressionnantes en 2021, et bien que les comparaisons soient quelque peu vulgaires, il est juste de dire que A History of Silence de Sibille Attar est à la hauteur des meilleurse d’entre eux, avec un opus qui se situe joyeusement entre le rock alternatif (presque psych) et l’électro pop, sans même vous faire considérer un instant que cela pourrait être une chose assez difficile à réaliser.

Sibille Attar a été décrite comme la e Reine de l’Indie suédois e, ce qui semble quelque peu grandiose, mais son premier album de 2013, Sleepyhead, édéployait une telle aurorité mature qu’il a été mis en exergue par tout le monde et qu’il l’a tout simplement catapultée pour qu’on lui donne ce titre – ainsi que, plus formellement, pour qu’elle soit nominée pour un Grammy suédois dans la catégorie ‘Best Newcomer ».

Mais il n’est pas facile d’être un membre de la royauté indé, tant l’attention et la clameur autour des musiciens annoncés sont grandes que beaucoup de gens dans l’industrie veulent une part iu gâteau. Il aura donc fallu attendre 5 ans avant que Sibille Attar puisse sortir une suite, sous la forme d’un EP 6 titres intitulé Paloma’s Hand, et ce n’est qu’aujourd’hui, qu’elle est à mêmem de sortir un album dans lequel elle montre qu’elle a clairement pris conscience de ce qu’elle a traversé.

Comme elle l’explique elle-même, « Pendant longtemps dans ma vie, j’ai essayé de m’asseoir dans certaines constellations pour plaire aux autres. Et ça ne marchait pas, parce que je ne pouvais le faire que pendant un petit moment avant d’être frustrée et de vouloir faire les choses à ma façon. À un moment donné, j’avais l’impression de ne pas pouvoir faire confiance à l’industrie, et cela me vidait de mon amour pour la musique. Finalement, j’ai compris que l’on ne peut pas vivre sa vie en essayant de rentrer dans le moule de quelqu’un d’autre tout le temps. »

En ce qui concerne le processus d’écriture, d’enregistrement et de mixage, elle a clairement compris qu’il y a sa façon ou pas de façon :  « Je me suis dit : merde, je n’ai pas envie de m’occuper des autres et de leurs opinions ».

Tout cela est important pour le contexte, ainsi que pour l’introduction, parce que ce sont ces chaînes du passé et cette pensée unique qui ont conduit à A History of Silence, un album qui semble si dynamique, si plein d’objectifs et si individuel, qu’on a presque du mal à trouver des comparaisons, ou alors quon ne voudrait certainement pas essayer.

Prenez le morceau d’ouverture « Hurt Me », avec un rythme de batterie explosif, des cordes entraînantes, des voix qui font écho, des phases qui s’enchaînent sans effort et un contenu lyrique qui passe du français à l’anglais, il y a certainement beaucoup de choses à se mettre sous la dent. Et si tout cela vous semble un peu étrange, ce n’est pas le cas, et la fin nous rappell d’ailleurs le premier album de Divine Comedy,  » »Promenade « , qui était également influencé par le français – écoutez « When The Lights Go Out «  et vous en aurez preuve et démonstration.

Sibille Attar a posé un cadre dans lequel elle peut faire ce qu’elle veut, mais dans « Somebody’s Watching », bien que la mélodie soit attrayante, c’est en fait le contenu du texte qui est assez clair : « Someone’s watching me… fall from the sky, face down on the pavement, fumble around in the dark, BANG my head against the wall… » (Quelqu’un me regarde… tomber du ciel, face contre terre sur le trottoir, tâtonner dans le noir, me cogner la tête contre le mur…) avec une grande emphase musicale sur le mot « bang »

Les deux points culminants de l’album viennent ensuite, car « Hard 2 Love » s’ouvre au milieu du morceau où la phrase presque monotone « maybe I’m hard 2 love » se développe soudainement avec le thème musical le plus inspiré, d’abord vocalement et ensuite instrumentalement, et prropre ainsi à rester dans la tête. « Dream State » » est encore plus mémorable, une chanson atmosphérique envoûtante qui se construit avec la plus belle section de cordes – principalement du violoncelle, ce qui lui donne bien sûr ce côté sombre et mélancolique. Sans aucun doute un candidat pour la chanson de l’année d’un point de vue émotionnel et sensationnel.

Pour ce qui est du reste, l’accrocheur « Why u looking » semble nous montrer une Sibille Attar qui se donne la réplique : « Why u looking at the past, it’s never coming back ? » » (Pourquoi tu regardes le passé, il ne reviendra jamais ?) avant d’évacuer toute sa frustration avec un bon vieux solo de saxophone, qui, ironiquement, pourrait venir directement du passé. Ensuite, après les bpercussions plus rock et puissants de « Go Hard or Go Home », plus une reprise de Madonna, l’album se termine par l’affirmation de la vie et le défi de la vie « Life Is Happening Now », un énorme hymne à l’orgue qui se termine par un bébé qui bavarde. Le message qu’il véhicule y est ton ne peut plus lair.

***1/2


Lydia Luce: « Dark River »

1 avril 2021

Dès que l’on s’intéresse à la vie de Lycia Luce, on comprend qu’elle était prédestinée à faire de la musique. Cependant, on commence à se demander si ses élans musicaux seraient différents si elle n’avait pas été élevée dans un foyer musical strict, où sa mère attendait de sa fille qu’elle apprenne le violon, ce qu’elle a fait, avant de passer une maîtrise d’alto à la UCLA.

On peut se demander comment elle a échappé à une carrière de musicienne classique ou si, d’un autre point de vue, elle y est parvenue, car son dernier album, Dark River, résonne d’échos de textures classiques et de cordes lumineuses. Bien sûr, des éléments d’alt-rock, d’Americana, de folk, de jazz et de pop défient la désignation « classique », faisant de l’album quelque chose d’entièrement différent.

Dark River suit le premier album de Luce en 2018, un Azalea qui reflétait une aura folk/americana certaine, tandis que le nouvel opus est plus sombre et cathartique, plus puissamment aromatisé par des brocards alternatifs. Luce a traversé une relation débilitante entre les deux albums, suivie de voyages dans le nord-ouest du Pacifique, de randonnées au mont Saint Helen et de camping dans le Colorado. Alors qu’elle sondait sa solitude et sa tristesse, une purge émotionnelle s’est produite.

Composé de 11 titres, l’album s’ouvre sur « Occasionally », une belle chanson débordant de cordes douces et mélancoliques sur une pulsation rythmique sise quelque part entre Leon Russell et Chris Isaak – de la country sophistiquée. Le point culminant de ce morceau est la voix douce et expressive de Luce à la fois nostalgique et tendre. Parmi les points d’entrée, citons « Something To Say », qui rappelle vaguement Fleetwood Mac, mais qui est rehaussé par des saveurs de SoCal alt-country qui rappellent Poco. En même temps, la voix de l’artiste, semblable à celle de Joni Mitchell, envoûte les auditeurs avec des timbres doux et nuancés.

« Never Been Good » fait écho à la couleur entraînante et séduisante de Jackson Browne, produisant des couches de musique infectieuses, basses et captivantes alors que « Leave Me Empty » scintille et brille avec de délicieux arômes country-pop accentuant la voix luxuriante et séduisante de Luce. L’intro baroque de « All The Time » dissimule l’énergie séduisante qui s’ensuit. Ronde et rauque, sur ce morceau, la voix de Lydia prend des teintes émergentes enchanteresses.

Les deux derniers titres de l’album – « Stones » et « Just The Same » – véhiculent un commerce différent de celui des autres chansons. Tous deux sont magnifiques, mais semblent dépeindre des souvenirs plutôt que des sentiments, ou peut-être des souvenirs de sentiments qui n’existent plus. Dark River élève Lydia Luce du rang de bonne auteure-compositrice-interprète à celui de la crème de la crème.

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Kumi Takahara: « See-Through »

1 avril 2021

Sur « Nostalgia », le troisième morceau du premier album de Takahara, deux mains pianistiques se croisent comme des étrangers dans les escaliers. Elles semblent avoir une conscience périphérique l’une de l’autre, mais sont emportées dans leurs propres trajectoires de rêverie, tandis qu’une main descend et que l’autre monte. La pièce dépeint ce moment et rien d’autre. Les deux lignes mélodiques apparaissent comme les personnages d’une photographie non étiquetée, présentée hors contexte et profondément suggestive d’une histoire et d’un sentiment qui s’étendent bien au-delà du cadre.

See-Through est construit sur des scènes comme celle-ci. Les mélodies sont modestes et spacieuses – s’installant dans des répétitions de trois notes, s’effondrant dans la résolution avec une luxuriante inévitabilité – mais la nuance et la contradiction sont convoquées par la façon dont ces mélodies sont jouées : comment les cordes se tiennent sur le bord du piano, balançant leurs pieds et buvant la vue devant elles, ou comment les vocalisations sans paroles glissent comme de la soie sur les pentes des gammes majeures mélancoliques. Lors d’un passage particulièrement frappant de « Chime », Takahara joue le carillon de Big Ben, sorti de nulle part : Londres apparaît comme si elle émergeait d’un brouillard, la douce mélancolie de son jeu plongeant la scène dans une bruine de 5 heures du matin.

Le véritable coup de maître de See-Through est la façon dont il se retient. Les indices sont laissés en suspens et l’auditeur ne peut s’empêcher de les dévider. Une brève apothéose sur « Tide » illustre ce qui est intentionnellement absent du reste du disque, remplissant chaque centimètre de l’image avec des voix, des cordes et des effets visuels scintillants, rendant sans équivoque l’océan en panorama. Cette déclaration grandiose ne fait que rendre encore plus riche la retenue qui règne ailleurs ; Takahara comprend le potentiel qu’il y a à n’offrir que des pages de journal intime déchirées, des cartes postales gribouillées et de faibles flashbacks, permettant à l’auditeur d’encadrer ces images partielles avec ses propres souvenirs et désirs.

***1/2


Cheval Sombre: « Time Waits For No One »

1 avril 2021

Si le nom de Cheval Sombre est familier aux adeptes de tout ce qui est alternatif, c’est peut-être en raison de ses deux premières sorties, ou de sa collaboration en 2018 avec Dean Wareham de Galaxie 500 et Luna. Mais, peut-être que le nom s’est un peu effacé, la collaboration avec Wareham remonte à environ trois ans, et sa dernière sortie en solo remonte à huit ans. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait donné à son troisième album le titre de Time Waits for No One.

Au vu de cet album, on peut s’interroger sur son rythme de sortie, mais la qualité de la musique est au rendez-vous. Chris Porpora, alias Cheval Sombre, est l’un de ces poètes qui a décidé de mettre ses poèmes en musique et qui a pris la bonne décision.

Il s’avère que le concept de cet album a été, au moins en partie, inspiré par les traductions de Thomas Merton de la philosophie chinoise ancienne dans la Voie de Chuang Tzu. 

« Le temps linéaire défile, que nous soyons éveillés ou endormis, que nous le voulions ou non. Cette façon de voir le temps peut être un piège et une source profonde de souffrance. Mais j’ai certainement été victime de ces illusions, et je pense qu’il est important de reconnaître cet aspect de notre humanité », explique-t-il.

Des idées nobles, en particulier lorsqu’elles sont intégrées principalement dans la voix feutrée de Porpora, les guitares acoustiques, les embellissements électroniques et les cordes occasionnelles (« Dreamsong »). On pense à Spacemen 3 et à Sonic Boom dans leur version la plus pastorale. Pas étonnant, puisque Sonic Boom a produit cet album.

Cheval Sombre a pris son temps pour composer son nouvel album, mais à l’évidence, son nom pourrait bien rester dans les mémoires. A moins qu’il ne décide de prendre son temps, encore une fois.

***1/2