Jeremy Dutcher: « Wolastoqiyik Lintuwakonawa »

Prix Polaris 2018, Jeremy Dutcher est un chanteur ténor et compositeur canadien qui a magnifié l’héritage culturel de ses ancêtres Wolastok ou Malécites, à travers son premier album Wolastoqiyik Lintuwakonawa entièrement chanté dans la langue des premiers natifs canadiens, dont il ne reste plus qu’une centaine de pratiquants.

Puisant son inspiration dans des enregistrements faits par l’anthropologue William H. Mechling au début du XXè siècle, Jeremy Dutcher fait valser le temps et converger les identités, juxtaposant et entremêlant les histoires et les cultures, jouant à cache cache avec les boucles de ces voix surgissant d’une autre époque, d’un autre siècle.

Wolastoqiyik Lintuwakonawa est un concentré de futur hérité d’un passé survivant à l’oubli, grâce au travail de musicologue et de recherche du jeune artiste canadien, dont la reprise de chansons traditionnelles oubliées reprennent vie à travers la modernité des arrangements et la singularité du projet en lui même, surfant entre musique classique, arrangements électroniques et expérimentations vocales.

A l’image de Tanya Tagaq, Jeremy Dutcher est un activiste auprès de sa communauté, cherchant à revitaliser  l’héritage de ses ancêtres, qui disparaitra à jamais si l’on ne fait rien pour lui. Un album inclassable à l’intensité brute, qui prend aux tripes et laisse une empreinte profonde de par sa puissance émotive et son axe résolument unique. Superbe.

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Sad13: « Slugger »

Sadie Dupuis est la tête pensante de Speedy Ortiz considéré comme l’un des meilleurs groupes indie de Boston. Près quelques quelques amuses bouches sous forme d’un EP et de remixes, l chanteuse/guitariste s’offre une petite virée en solo sous le nom de Sad13 tet d’un album nommé Slugger.

Comme les autres artistes de sa trempe qui se lancent en solo, Sadie Dupuis s’aventure dans de nouveaux horizons musicaux. Ici, elle troque les compositions indie rock/grunge des années 1990 pour se lancer dans une subtile mélange d’électro-pop et de R&B alternatif. Le résultat est d’assez bonne facture car elle ne tombe dans le lourdingue et priésible avec des titres efficaces comme « <2 », « Fixina » et autres « Get A Yes » où les guitares sont mis en retrait au profit des synthés et autres gadgets électroniques. Avec des textes transpirant la réalité et le vécu de la jeune femme qui venait de sortir d’une relation abusive auparavant et pour qui on n’a aucun mal à ressentir de l’empathie (« Devil In U »).

Musicalement, on est à mille lieues de Speedy Ortiz mais ça fait toujours autant de bien d’entendre une membre du groupe toucher des influences musicales bien différents. En rappelant les meilleures représentantes en tant que pop actuelle comme Charli XCX ou encore Santigold avec « Just A Friend » et « Tell U What » elle se fraie une nouvelle persona mais, pour les plus nostalgiques, elle sait toujours faite apprécier ces guitares en premier plan sur les titres grunge « Line Up » et « Hype » ou se font quelque peu plus soft comme le très bon « The Sting » résolument Speedy Ortiz dans sa construction musicale.

Avec l’électro en plus Sad13 ose s’approcher du monde du hip-hop en conviant l’inconnue mais talentueuse rappeuse/productrice Sammus à poser un couplet bien détonnant sur la conclusion girl power qu’est « Coming Into Powers ».

En résumé, Slugger est un album aussi bien surprenant que passionnant de la part d’une artiste qui semble bien assurée dans tous les genres qu’elle aborde avec une pétulance qui est une véritables bouffée d’oxygène.

***1/2

American Football: « American Football »

American Football fut un des premiers groupes à populariser le genre emo, et ce bien avant des groupes comme Jimmy Eat World Le quatuor de Chicago avait fait sensation en 1999 avec un premier album éponyme et, suite à cela, s’était séparé. Ses membres n’ont pas chômé pour autant ; Mike Kinsella, chanteur-guitariste a connu une carrière solo prolifique avec un side-project, Owen, qui n’a pas rencontré le succès escompté et les autres membres du groupe se sont lancés dans l’aventure The Geese.

17 ans plus tard, le quatuor a décidé de se réunir et de repartir à l’aventure avec un second album, éponyme lui aussi, afin de montrer qu’ils restent toujours les pionniers de l’emo.

« Where Are We Now ? » se questionne Mike Kinsella dès les premières écoutes de ce second opus. 17 ans après, rien n’a changé pour American Football: on retrouve les notes de guitare limpides, les mélodies hypnotiques et cette douce nostalgie qui plane à travers ces neuf nouveaux titres. Les amateurs du genre apprécieront à coup sûr les rythmes en 4/4 de « Home Is Where The Haunt Is » et autres « I’ve Been So Lost For So Long ».

En 37 minutes, on aura ainsi l’intime conviction qu’American Football a toujours quelque chose à dire et c’est ce qui fait plaisir à entendre. Mike Kinsella et ses compères affichent, en effet, une certaine sérénité lorsqu’il s’agit d’embarquer ses auditeurs dans des ballades quelque peu renversantes à l’image de « Born To Lose », « Give Me The Gun » et « I Need A Drink (Or Two Or Three) ».

Si l’on ajoute une production beaucoup plus chaleureuse et profonde qu’auparavant (l’influence de The King Of Whys n’est pas très lointaine), il y a de quoi se réjouir de cette reprise d’activité. Il suffira d’un dernier solo de trompette du batteur Steve Lamos sur la conclusion « Everyone Is Dressed Up » pour clore en fanfare cette cérémonie de retour plutôt bienvenue et tout sauf intempestive.

***1/2

Steve Mason: « About The Light »

Steve Mason avait révolutionné les 90’s à plus d’un titre : avec ses bricolages sonores au sein du Beta Band mais aussi en ayant, peu ou prou, pavé le chemin pour Radiohead.

Depuis, s’est, en quelque sorte, assagi et il poursuit une carrière solo studieuse. About The Light en est le cinquième exemple et, pour cet effort, il s’est acquis la collaboration de Stephen Street (The Smiths, Lloyd Cole, à qui il a ouvert les portes de son studio.

Les titres de ce nouvel opus ont, plus ou moins, été rodés quant Mason a décidé de les enregistrer avec les membres de son groupe dans des conditions live ce qui explique, sans doute, en quoi il diffère de ses précédents efforts.

Le temps des aventures sonores de Monkey Minds In The Devil’s Time semble définitivement terminé et Mason se concentre sur ses chansons en filant droit à l’essentiel. About The Light est un disque pop avec les morceaux emblématiques du genre comme « Walking Away From Love » et « No Clue » mais les amateurs d’expérimentation ne seront pas laissés de côté avec des compositions et des bidouillages efficaces, rigoureux et soigneusement tripatouillés.

Mason reste fidèle à lui-même, conserve son intégrité artistique en refusant de s’y laisser enfermé : un bel exemple d’évolution pour un artiste qui est tout sauf un caméléon.

***1/2

A Forest Of Stars: « Grave Mounds And Grave Mistakes »

Grave Mounds And Grave Mistakes, le cinquième opus de A Forest Of Stars, présente une fois de plus au programme, du Black Metal, du Progressif, du Whisky hors d’âge, du tabac de luxe, du paranormal et du thé noir. Les participants à cette réunion sont les mêmes que ceux présents sur le daguerréotype du précédent cénacle, Beware The Sword You Cannot See.

Au fil des années et des sorties, le Black Metal Progressif et victorien des Anglais s’est affiné, affirmé et diversifié. Même si les claviers, la flûte et le violon ont toujours joué un rôle important dans leur son, petit à petit, ils ont su profiter de la longueur des titres (pour pour développer une musique faite de circonvolutions et arabesques. C’est encore plus vrai aujourd’hui, mais A Forest Of Stars a toujours su mettre en place des ambiances décadentes et paranormales ;sorte de croisement entre la filière Edgar Poe / Huysmans s’acoquinant avec le doom-rock.

On le sait bien, ils adorent jouer sur les contrastes et le plus doivent une fois de plus avec brio: par exemple le délicat et éthéré « Taken By The Sea », mené par la voix de Katheryne qui est suivi par un « Scriptually Transmited Disease » claudiquant. Le phrasé suit également ce chemin, en se montrant moins monocorde et monotone que sur les trois premiers albums de groupe, mais en conservant son aspect vénéneux comme une antique malédiction égyptienne.

Chaque titre se construit comme une pièce baroque, à la fois imposante, finement ciselée et extrêmement variée, entrecoupés de moment de pure grâce comme l’est « Tombward Boun ». Sans se perdre dans une complexité rébarbative, A Forest of Stars navigue constamment entre agression, mélodies, diversité et avant-garde, pour au final nous offrir un album majeur dans ce genre trop souvent décrié.

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Deerhunter: « Why Hasn’t Everything Already Disappeared? »

Le leader de Deerhunter, Bradford Cox, est un authentique génie de la pop allumée, il l’a prouvé à maintes reprises avec des disques totalement lunaires faisant de son répertoire une pop accrocheuse tout en se situant à son avant-garde. En se jouant admirablement de toutes les frontières musicales, le combo d’Atlanta sort d’un long silence avec Why Hasn’t Everything Already Disappeared?, un disque à la fois aventureux et riche de quelques hits potentiels, et des es pop songs élégiaques et désespérées.

« Death in Midsummer », « No One’s Sleeping » (où le chanteur, fan des Kinks, parle de « Village Green »), « Element » et « What Happens To People? » en sont, ici, de savoureuses illustrations.

Derrière la beauté des compositions et des arrangements (clavecin trippant, synthétiseurs de l’espace etc.) se cache beaucoup de mélancolie et de nostalgie, des sentiments provoqués par la lente déliquescence de notre civilisation vers le néant et l’explosion finale.

Mais s’il est d’humeur chagrine, le disque regarde les étoiles en face, essayant de tirer vers le haut ses auditeurs et lui laisse, avant tout, humer ce qu’est la beauté.

Entre les enluminures pop, Deerhunter propose des interludes intersidéraux de haute qualité psychédélique, comme l’enlevé et stellaire instrumental « Greenpoint Gothic », l’excellent « Tarnung » ou le dérangeant « Détournement ».

Bradford Cox a parfaitement conscience que des échéances funestes sont proches, mais il n’en oublie pas pour autant de nous laisser savourer ces brefs interstices de vie et de joie qui demeurent vecteurs d’espoir.

***1/2

Stine Janvin: « Fake Synthetic Music »

La chanteuse et interprète norvégienne Stine Janvin, a une manière de décliner sa voix sous de multiples facettes, la travaillant telle une matière plastique malléable, combinant textures charnelles et synthétiques : bref à a rendre performante au même titre qu’un instrument

Fake Synthetic Music est un album conceptuel qui demande un peu d’effort afin de se laisser subjuguer par le travail opéré autour de son timbre, à coups d’effets divers et de chirurgie auditive, de manipulation esthétique et de poésie provocatrice.

C’est à une véritable expérience qu’elle nous invite alors en créant des loops qui nous font oublier leur origine première, se mutant en des chants de sirènes enivrants et entêtants qui nous font perdre le nord. L’approche minimaliste de l’ensemble accentue le coté radical et pourtant extrêmement sophistiqué des 9 titres. Un album qui cherche à semer le trouble entre réalité et fiction, mensonge et vérité. Abrasif.

***1/2

Leonis: « Europa »

C’est à un voyage onirique que à travers l’Europe nous convie Leonis car, si chaque titre porte le nom d’une capitale européenne, c’est comme pour mieux semer le trouble et perdre l’auditeur dans son dédale de samples et de rythmiques abstraites et hip hop, déballant leur lot de climats cinématographiques, entre étrangeté de série Z et beauté en cinémascope.

Europa développe des ambiances douces bercées de mélancolie funambule, où effluves jazzy, cordes liquides et noirceur sous jacente forment un tout fait de boitillements et d’accroches déviantes échappés d’un Barnum de freaks en cavale.

L’esprit de fête foraine n’est jamais très loin, résonnant en écho, avec ses orgues crasseux et ses mélodies clownesques à la tristesse grise.

Leonis emballe nos sens, les empaquette dans un tourbillon de sonorités familières, dépoussiérées et lustrées pour un plus grand confort de traversée, aller sans retour vers des pays imaginaires échappé d’un livre de contes pour adultes à l’esprit d’enfant. Vivifiant.

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Mark Lanegan & Duke Garwood : « With Animals »

Le tandem Mark Lanegan et Duke Garwood est un des duos qui possèdent une alchimie indéniable, complémentarité qui dure depuis 2013 et Black Puddin . C’est ce que l’on a pensé en 2013 lorsque le duo a publié un premier album intitulé Black Pudding. Cinq ans plus tard, le couple anglo-américain refait des siennes avec leur successeur intitulé With Animals.

Après Gargoyle en 2017, Mark Lanegan avait repris du service un an plus tard avec son fidèle collaborateur. Voici donc douze nouveaux morceaux sombres et minimalistes que le tandem Lanegan/Garwood nous concocte avec en ligne de mire des titres bien lancinants comme « Save Me », « Feast To Mine » et le plus douloureux « My Shadow Life ».

Sur With Animals, on assiste à une cérémonie solennelle où les deux complices nous entraînent dans leur univers bien brumeux. Malgré quelques éclaircies que sont « Upon Doing Something Wrong », Mark Lanegan et Duke Garwood brisent les frontières entre folk et ambient sur la majorité des morceaux comme « Ghost Stories » tout en restant mélancoliques avec par exemple « Desert Song » en guise de conclusion.

Une fois de plus, le couple anglo-américain prouve qu’ils font la paire avec ce nouvel opus torturé et mélancolique. With Animals est ce genre de disque à écouter religieusement en raison de sa mysticité prononcée digne d’artistes comme Leonard Cohen ou Nick Caven.

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Once Upon A Winter: « Existence »

Existence est le deuxième album de ce one-man band grec et dire qu’il retient l’attention est un euphémisme. Les six titres qui se partagent les 41 minutes de ce disque peuvent être qualifiées de belles, de lancinantes, de poétiques, de dramatiques, de progressives, de post rock, de post metal, mais pas de véhémence

Certes, on y croise parfois un chant parlé lourd et éraillé, mais cela reste exceptionnel. Quasi-totalement instrumentale, la musique de Once Upon A Winter est guidée par l’émotion.

Souvent mélancolique, toujours subtile, elle est tout simplement grandiose et hautement évocatrice. Il n’est que de laisser son magination divaguer accepter d’être porté par ses lignes mélodiques et fermer les yeux car rarement la musique n’aura mérité d’être ainsi gouvernée par ce qui est sa fonction première ; l’oreille.

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