Redivider: « Depth Over Distance »

Le groupe post-rock de Denver, Redivider, a indubitablement de l’inspiration ; la preuve en sest la sortie de son nouvel album, Depth Over Distance. A la fois dur et tendre, technique mais toujours accrocheur, émotionnel et brut, Depth Over Distance ne met pas seulement en valeur sa diversité, mais fait montre d’une entité incroyablement personnelle et vulnérable. Couvert par le thème de la découverte de sa propre valeur et de la fuite de relations abusives et codépendantes, Depth Over Distance ne comporte peut-être que six sompositions mais il parvient à couvrir un large éventail de sujets et de sons en peu de temps.

Le fer de lance de l’album est le puissant et explosif morceau d’ouverture, « Delphiction ». Le travail des guitares sur ce morceau est vraiment brillant et donne le ton de l’album, mais il est aussi bien équilibré avec des paroles puissantes, qui racontent le processus de fuite d’une relation abusive. D’emblée, il est évident qu’il y a beaucoup de lumière et d’espoir, même dans les points les plus sombres de l’album, et « Delphiction » est, à cete égard, le point de départ parfait. 

Les points forts de l’album se trouvent sans aucun doute sur les deuxième et troisième morceaux, « The Ocean Has Grown » et « Plutonium Stars ». Les deux titres s’enchaînent magnifiquement entre un travail de guitare doux et étonnant et des sons explosifs. « The Ocean Has Grow » en particulier ressemble à une histoire avec un début, un milieu et une fin clairs, tandis que « Plutonium Stars »fait penser un peu plus à un chaos contrôlé. Les deux chansons mettent en valeur la gamme dynamique du groupe sans jamais se sentir déplacées. Un autre point fort est la plus longue interprétation de l’album, un « Limbiscism » qui reprend quelques pages du livre de Thrice, Pray for the Angels, à certains endroits avant de ralentir les choses et de mener l’album vers une conclusion épique.

Depth Over Distance est incroyablement complet et bien équilibré au regard de sa durée. Le « closer », « Where Edges Meet », laissera un sentiment de plénitude à la fin, ce qui peut être difficile à trouver sur les petites sorties comme celle-ci. Avec Depth Over Distance, Redivider a non seulement consolidé sa place sur la scène musicale du Colorado, mais il a également prouvé qu’il est définitivement prêt à aborder prochaine étape de sa carrière.

***1/2

Takeleave: « Belonging »

Le Berlinois Nicolas De Araújo Peixoto sort son deuxième album Belonging le 28.02.2020 sous le nom de Takeleave. Le producteur, qui a vu son premier opus Inner Sea comme une exploration musicale de ses rêves et souvenirs inconscients, décrit sa musique actuelle comme un symbole de l’arrivée et du mal du pays et une étape supplémentaire vers son son très personnel. Takeleave a commencé sa carrière musicale dès son plus jeune âge comme auteur-compositeur et guitariste dans divers groupes et a travaillé comme DJ en parallèle.

Contrairement aux enregistrements précédents, le multi-instrumentiste a développé ses morceaux actuels entre downbeat, house et broken beats, cette fois-ci à partir de jam sessions spontanées, ce qui rend les enregistrements extrêmement intimes et intuitifs.

Belonging dégage ainsi une forme de brillance et de souplesse toutes deux lustrées sur chaque titre ou presque. Un album instrumental très cosy, très doux,

***1/2

Jochen Tiberius Koch: « Astoria »

Astoria est le deuxième album concept en autant d’années de Jochen Tiberius Koch, dont le dernier album était une réflexion sur Walden et le nouveau sujet en est l’hôtel Astoria, autrefois un joyau de l’architecture et de l’hospitalité de Leipzig. Tout en retraçant l’histoire de l’hôtel, Koch le transforme en une parabole historique et sociale, se terminant sur une note d’incertitude qui reflète l’époque actuelle.

L’album est mi-vocal et mi-instrumental, mais comme beaucoup de paroles sont en allemand, il faudra des notes de pochette ou un traducteur pour en comprendre la nuance. L’ouverture parlée ouvre la scène avecun refrain leitmotiv : « si les murs pouvaient parler », présentant l’hôtel comme le personnage principal. Ensuite, le récit progresse à travers la destruction de l’hôtel par les raids aériens en 1943 jusqu’à la reconstruction d’après-guerre, l’utilisation par le gouvernement, la privatisation et enfin la désaffectation.

Il y a un léger décalage entre le ton de la musique, qui tend vers la beauté, et les mots, qui sont las du monde et mélancoliques. Même dans le premier morceau, le piano joue une mélodie édifiante, soutenue par des cordes de soutien. En revanche, » »Uplifting Monument » commence à la manière d’une marche, dans un contexte militariste, rappelant Wagner. « Uplifting » peut signifier « soulever » ou « construire » plutôt que « stimuler l’esprit ». La fierté d’une nation s’affiche, comme en témoigne la finale de « Sunrising ».

Quand apparaît la langue anglaise : « suitcase, suitcase, the elevator goes up and down, opens and closes », on grimpe un peu ~ bien que ce soit annoncé comme « indie pop / electronica / modern composition ». Le chant se dissipe rapidement, révélant une piste rythmée qui n’avait pas besoin d’une exposition aussi simple. L’instrumentation de Koch est sa force, bien que l’on s’imagine des aspirations théâtrales, voire des rêves de Top 40 (« The Ballare », qui comprend des chants doux et des cloches de traîneau, et le mémorable Epilog »).

Comme album se voulant accessible, c’est avant tout un disque très inhabituel. Ironiquement, la musique semble en dire plus lorsque les chanteurs ~ aussi merveilleux qu’ils soient ~ font un pas en arrière pour laisser couler la mélancolie. « The Lobby Boys » recrée un sentiment d’émerveillement et d’hospitalité sans un seul mot. Le décalage électronique est une agréable surprise, une collision de cultures. La Schmalkalden Philharmony (dirigée par Knut Masur) est en pleine forme, bien que l’on puisse sentir la main de Koch dans les ajouts modernes. « 33/45 » se dirige dans une direction encore plus électronique, en suivant le son d’une sirène de raid aérien et les mots « les murs se brisent ». Nous nous souvenons d’autres murs qui ont été brisés, les plus évidents étant le mur de Pink Floyd et le mur de Berlin. Le morceau se termine par un mot parlé et une horloge, une combinaison à la fois familière et théâtrale.

Une fois de plus, alors que nous pensons à trop de mots, nous arrivons à la pièce maîtresse de l’album, « After the War ». Le titre semble un peu trop optimiste pour son sujet, mais la combinaison de tambours et de cuivres en direct provoque un climat triomphal inattendu. À partir de ce moment, l’album aborde l’ère moderne avec un mélange d’inquiétude et de résignation. Aujourd’hui, l’hôtel est inutilisé. Il a vu tant de choses, il a tant à offrir. L’instrumental « Declin » » reflète parfaitement son titre, ouvrant la voie au magnifique « Lost Place ». Près de vingt minutes s’écoulent avant que le dernier chanteur n’apparaisse.

« C’est parce qu’on ne supporte pas peut-être » chante Fraullein Laura, mais une traduction plus précise pourrait être « incertitudes ». Le monde se fragmente à nouveau ; la beauté est ignorée ; l’avenir n’est pas clair. L’Astoria a traversé une de ces périodes ; survivra-t-elle à une autre, ou deviendra-t-elle une parabole que les gens ne tentent plus de déchiffrer ? Questions qui, au-dela de la parabole, s’adressent à nous tous.

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Horse Lords: « The Common Task »

Ce quatuor de Baltimore a toujours produit de longs morceaux où la répétition est prégnante mais aussi nuancée et où la croissance, toute microcosmique qu’elle est, distillait largement les idées minimalistes et d’avant-garde. Si l’on vous présentait une liste de leurs influences, même lointaines, vous pourriez anticiper quelque chose d’académique ou de minutieusement calculé. Mais ce n’est pas le cas ; les enregistrements parlent d’eux-mêmes, mais vivent, espèrent qu’il y a assez de place pour déplacer votre corps bientôt convoqué. C’est une forme d’hypnose sauvage mais contrôlée.

La précision et l’intention plus large du groupe, aussi vague soit-elle, sont restées aiguisées depuis le premier jour. À chaque sortie, ils ont développé un modèle simple de grooves minimaux et de légères manipulations de tempo et de dynamique, qui s’articulent librement autour de l’instrumentation de base de leur premier album : le violoncelliste Owen Gardner martèle sa guitare accordée à la volée avec des styles proches des guitares Taureg et d’Henry Flynt ; Max Eilbacher emboîte une série de grooves de basse ; Andrew Bernstein fournit une série de sons de saxophone, hachés ou longs et étendus, saignant une vingtaine d’harmoniques ; et le percussionniste Sam Haberman garde tout intact et fait pivoter les trajectoires sous-jacentes avec une précision de scalpel.

Après leur premier album, intitulé Hidden Cities or Interventions, ils ont travaillé sur d’autres éléments, notamment le travail inventif de Max au synthé et les techniques audacieuses d’Andrew au saxophone, qui se reflètent dans chacune de leurs productions en collaboration et en solo qui mènent à d’autres mondes. Et sur Mixtape IV, une sortie d’album moins formelle, ils ont collaboré avec Abdu Ali et ont honoré le titre « Stay on It » de Julius Eastman.

expanding how large that pocket seems.

Cela aboutit à The Common Task , sans doute leur travail le plus expérimental et le plus politique à ce jour. Les deux premiers morceaux, « Fanfare for Effective Freedom » et « Against Gravity », interpelleront tous les fans qui se sont déjà démenés avec la marque de abrique de Horse Lords. Malgré cela, le nombre d’années cumulées a renforcé l’anticipation qu’on peut espérer du groupe quant aux mouvements des uns et des autres. « The Radiant City » reflète de cette manière les sonorités de saxophone de « Against Gravit » », en commençant par une ligne de cornemuse épaisse qui fait surface et réapparaît de temps en temps avec une guitare déformée, un saxophone exacerbé et des synthés qui imitent ladite cornemuse. L’interaction est une extension de l’art des Horse Lords qui consiste à répartir chaque particule de son pour jouer avec les différences de granularité.

« People’s Park » montre alors un équilibre et une transition entre ces morceaux précédents et ce qui va suivre avec les 18 minutes de  » »ntegral Accident ». Étant le morceau le plus dynamique de Horse Lords, la pulsation générale de « People’s Park » est initiée par un loop qui passe par-dessus et tape sur d’autres éléments pour se joindre eu basculement de sa cadence tout en se développant en un groove grave cosumé par une électronique grésillante et colorée et se transforme en un marécage de ces mêmes sons. Occupant la seconde moitié de l’album, « Integral Acciden » » expose probablement le fonctionnement interne de l’approche de composition des Horse Lords plus que tout autre morceau de leur catalogue. Il commence comme un morceau tiré d’une session du Groupe de Recherches Musicales, avec un enregistrement en plein air, les sons contrastés d’un seul chanteur, un son de violon régulier, et la manipulation d’un synthétiseur sur tout le spectre ; et il se transforme ensuite lentement en une force de roulement qui analyse continuellement les éléments tout en étirant son élan plutôt qu’en l‘obérant.

The Horse Lords construisent et relâchent la tension tout aussi habilement qu’auparavant sur The Common Task, le plus souvent dans des fenêtres plus courtes. Leur noyau de près de dix ans fait pivoter les idées rythmiques et tonales de manière athlétique, et leur capacité à tirer des éléments de n’importe où et de n’importe quel endroit est apparemment plus fluide à chaque enregistrement. Avec The Common Task, The Horse Lords restent simultanément dans leur propre niche tout an la débaucahnt à des éléments extérieurs, élargissant ainsi la taille de ladite niche.

***1/2

The Goners: « Good Mourning »

En bref, The Goners sont l’un des groupes de garage-rock les plus cools et les plus drus q’il a été donné d’entendre depuis de nombreuses années. Si on fait abstraction de Uncle Acid and the Deadbeats. Le groupe suédois est composé d’anciens membres de la royauté du stoner rock Salem’s Pot et de membres d’Yvonne. La puissante combinaison de musiciens ressemble à un groupe de garage/punk rock expérimenté (et énervé) de la fin des années 70.

En se penchant sur ce premier opus intitulé Good Mourning, il est clair que le groupe a bien préparé le terrain pour le ton, le feeling et le groove avec des guitares lourdes, une production low-fi et une batterie absolument punchante. L’approche bricolage du groupe est évidente et on dirait que ces gars ont fait le tour du quartier plusieurs fois. Un album avec ce genre d’autorité est rare dans le monde de la musique d’aujourd’hui et tous les yeux devraient être tournés vers eux dans un avenir proche.

Le morceau d’ouverture intitulé « Are You Gone Yet » est clairement l’un des principaux titres de l’album. De la’interprététion de tueur au solo de guitare qui déchire l’oreille en passant par le rythme punk féroce, ce morceau personnifie vraiment le groupe comme une unité sonore. « High Low and Never in Between » offre des sonorités et des sensations très sombres, proches de celles des films d’horreur. Le morceau est chargé de sombres changements d’accords mineurs et d’un ensemble de paroles macabres sur le meurtre et « World of Decay » offre un swing sinistre et des paroles obsédantes entourées de guitares boueuses qui clôturent parfaitement les premières pistes.

Au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans l’album, « Down and Out » prend un virage stylistique au bout de trois minutes avec un interlude éclectique à la manière du Moyen-Orient, emmenant le public dans un trip acide avant de reprendre l’anarchie sonore totale des cymbales crash lavées et des couches infinies de solos de guitare pour un crescendo final sérieux.

Vers la fin de l’album, un morceau écrasant intitulé « You Better Run » remet l’album en quatrième vitesse avec un riff punk lourd suivi d’un interlude à la mi-temps à la Black Sabbath après le premier chorus. Pour conclure cet incroyable premier album, un morceau très sombre intitulé « Dead in the Saddle (Dead Moon) » s’ouvre sur le son d’un vent hurlant et d’un riff de guitare féroce tiré directement du livre de riffs psychobilly.

Si vous êtes fan des Matadors et recherchez de nouvelles vibrations garage/indie/punk, ne cherchez pas plus loin avec ce Good Mourning incroyable et palpitant

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Empty Country: « Empty Country »

En dix ans, le groupe new-yorkais Cymbals Eat Guitars est passé d’un groupe qui adorait les caves de l’underground à un combo de rock qui attire les foules avec des arrangements de plus en plus léchés. Ils ont trouvé un public parmi le public des Pixies et de Modest Mouse, et lorsque cette scène s’est éteinte, ils ont continué à évoluer et ont fini dans les bras du revival emo. Aujourd’hui, l’auteur-compositeur-interprète Joseph D’Agostino est allé de l’avant, après la séparation du groupe en 2017, à la recherche d’une nouvelle revitalisation avec son projet solo Empty Country.

Empty Country est un disque engageant, merveilleusement arrangé et gratifiant. D’Agostino donne sa propre interprétation de l’Americana qui se sent à la fois nouvelle et ancienne. Bien qu’il ait été réalisé avec une approche de retour aux sources, avec l’aide d’un petit nombre de personnes proches de lui – le disque met en vedette sa femme et sa belle-sœur aux chœurs et plusieurs amis et voisins qui forment son groupe – il en ressort avec un sentiment de pleine réalisation et même plus. Aucun détail n’est épargné, et presque chaque section est composée et arrangée de façon experte pour rendre les chansons aussi séduisantes et immersives que possible. Le groupe a quelque chose en commun avec l’envoûtant A Sailor’s Guide to Earth de Sturgill Simpson, tant dans son approche musicale que dans sa perspective lyrique.

Après la rumination sur la mort qu’a été le disque Lose de Cymbals Eat Guitars, acclamé en 2014, et le sursaut de vie qui lui a succédé, Pretty Years, D’Agostino cherche maintenant des sources d’espoir au milieu d’une peur permanente de la perte.

Certaines de ces sources sont très personnelles. « Ultrasounds » par exemple a cle caractère rauque et flou de la fin des années 90, tandis que D’Agostino s’inquiète pendant l’attente effrayante des résultats médicaux de sa femme ; « Nous essayons de dormir / Nous tournons / Une ombre sur l’échographie. » La berceuse façon boîte à musique « Chance » vous enveloppe lentement dans un orchestre luxuriant, vous y tient confortablement, puis vous chante dans une heureuse stupeur ; la chanson est un hommage à son beau-père, Robert « Chance » Browne, le dessinateur de la bande dessinée Hi and Lois.

Entre-temps, D’Agostino s’est également lancé dans la fiction, ce qui a donné naissance à des chansons plus surréalistes et parfois idiosyncrasiques. « Marian » est un spectacle tentaculaire sur un mineur de Virginie occidentale qui, en 1966, se saoule et prédit sa propre mort en parlant à sa femme endormie. « Becca » est un air folk-rock tout simple, presque enjoué, sur une femme qui trompe les gens pour les rendre aveugles en regardant directement une éclipse solaire.

Les mots de D’Agostino sont si complexes et si enchevêtrés dans les détails que les histoires sont obscurcies ; c’est plutôt comme si vous feuilletiez un album photo sans notes de bas de page – on ne vous raconte pas l’histoire, mais vous ressentez l’impression qu’elle vous laisse. Les chansons peuvent être sombres et dissonantes, et elles peuvent être lumineuses et pleines d’espoir. C’est un disque qui parle de tomber amoureux, de trouver une joie pure dans la parentalité et de s’inquiéter pour ceux qu’on aime. C’est un disque tendre et parfois destructeur, car D’Agostino trouve du réconfort dans les choses qui sont bonnes dans la vie, s’en prend à ses peurs et répète ce cycle jusqu’à ce que son ennemi soit, pour l’instant, vaincu.

***1/2

The Wild!: « Still Believe In Rock And Roll »

Au cours des cinquante dernières années, le monde semble avoir redécouvert son intérêt pour le rock en annonçant un certain nombre de champions nostalgiques qui commencent à inaugurer une nouvelle ère du rock ‘n’ roll. Certains, cependant, n’ont pas eu besoin d’une phase moderne pour raviver une telle étincelle, comme The Wild !, un combo de Vancouver sur leur album Still Believe In Rock And Roll.

Commençant à plein régime, le rock inspiré de Bon Scot sur « Bad News », The Wild ! donne le ton à Still Believe In Rock And Roll avec un morceau des années 70, tranchant et implacable, qui adoucit le fil du rasoir grâce à des chansons accrocheuses. C’est un trait constant sur la plupart, sinon la totalité, des morceaux du disque, mais le ton bluesy et classique du rock thrash avec AC/DC et Motörhead est particulièrement apparent sur « High Speed », « King Of This Town » et « Goin To Hell » ».

Sur cet album, a fait plus que prouver sa valeur en tant que groupe de rock et redonne crédibilité au titre dont il a affublé ce disque. En effet, tout au long de la liste des morceaux, une poignée de chansons se détachent et se démarquent. La première est la chanson titre rauque comme elle se doit ; un hard rocker qui est à la fois un classique du rock et un moderne, comme le montre le contraste entre les vibrations du couplet implacable et le refrain mélodique. Immédiatement après se trouve le « single » principal, « Playing With Fire », un morceau sorti tout droit des années 70. Le dernier titre, « Gasoline », qui clôt l’album et constitue la seule ballade, permet au groupe d’écrire ses chansons en utilisant un brûleur lent qui se construit organiquement au cours de ses six minutes d’exécution.

Si AC/DC et Buckcherry avaient un enfant, le bâtard serait The Wild ! Still Believe In Rock And Roll est le résultat d’un travail acharné qui a propulsé le groupe depuis sa création et démontre qu’un disque de hard rock moderne en 2020 peut être à la fois nostalgique et unique. Le plus impressionnant est que The Wild ! Livre ici un album qui capture l’octane élevé et l’énergie brute de leur set live et a canalisé cette vibration directement dans les veines de 10 morceaux originaux percutants. D’avant en arrière du temps, Still Believe In Rock And Roll est une sacrée chevauchée, qui devrait à terme cimenter la place de The Wild ! dans la nouvelle vague du rock classique.

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Waxahatchee: « Saint Cloud »

« Je ne suis pas sombre », a a dit un jour Lucinda Williams, « je raconte juste une histoire ». L’une des choses qui font de William – l’un des grands conteurs de country, d’Americana et de musique rock – une si intéressante personne est sa capacité à créer des détails qui s’incrustent dans votre cerveau. Elle s’adresse à une « épave » dans des « chaussures lourdes » et, à partir d’un seul détail, le personnage commence à prendre forme. Waxahatchee, le projet de l’auteure-compositrice-interprète Katie Crutchfield, nommé d’après un ruisseau de l’Alabama près de la maison de son enfance, s’est toujours distinguée par des paroles et des instruments de fin d’histoire qui allient clarté et bruit et qui accentuent l’écriture de Crutchfield. Mais sur Saint Cloud, le cinquième L.P. de Waxahatchee, dans lequel elle se débarrasse du bruit de ses racines punk et s’appuie sur ses influences country et Americana, la comparaison avec des grands noms comme Lucinda Williams semble plus appropriée que jamais.

On pourrait continuer à lancer des comparaisons – Bob Dylan, Joni Mitchell, des artistes contemporains comme Hurray for the Riff Raff et Hiss Golden Messenger – établissant une sorte de lignée d’auteurs-compositeurs-interprètes dans laquelle Waxahatchee s’inscrit, mais la façon la plus appropriée de caractériser cet excellent nouveau disque de Waxahatchee est peut-être dans le contexte de sa propre discographie. Sur des albums antérieurs comme Cerulean Salt et Ivy Tripp, les écrits de Crutchfield cataloguaient l’agitation et l’insouciance de la jeunesse – Crutchfield a vait déclaré que le titre d’Ivy Tripp était censé évoquer une sorte de « manque de direction ». Sa suite de 2017, Out in the Storm, a dépeint les bouleversements et les retombées d’une relation sérieuse, pleine de distorsions et d’incertitudes.

La ligne de conduite de la musique de Waxahatchee a toujours été l’honnêteté, même et surtout quand elle est douloureuse. Saint Cloud reste fidèle à cette tendance ; cependant, alors que l’incertitude et le doute étaient autrefois une source d’anxiété et de turbulence, cette fois-ci, il y a une paix à trouver dans le fait de ne pas savoir. Saint Cloud est un document d’autocontrôle et, en fin de compte, de pardon, faisant preuve de beaucoup de sagesse durement acquise. Le premier « single » de l’album, « Fire », que Crutchfield a qualifié de « chanson d’amour à soi-même », illustre le processus douloureux et triomphant d’être honnête avec soi-même. « Si je pouvais t’aimer inconditionnellement », chante Crutchfield, « je pourrais aplanir les bords du ciel le plus sombre. (If I could love you unconditionally, I could iron out the edges of the darkest sky.) Se connaître soi-même, mais aussi s’accepter soi-même, ses erreurs et tout le reste, est le genre de sagesse dont cet album est l’exemple.

Cette sagesse se retrouve dans les chansons d’amour plus traditionnelles de cet album. Crutchfield a qualifié la chanson « Can’t Do Much » de chanson d’amour avec une dose de réalité. Ailleurs sur l’album, elle chante « Je suis en guerre avec moi-même / Cela n’a rien à voir avec toi » (I’m in a war with myself / It’s got nothing to do with you), une phrase emblématique du réalisme psychologique qui traverse le disque. Plus tard, sur l’émouvant avant-dernier titre « Ruby Fall » », elle met les choses au point : « Le véritable amour ne suit pas une ligne droite / Il vous brise le cou, il vous construit un délicat sanctuaire » (Real love don’t follow a straight line / It breaks your neck, it builds you a delicate shrine). Même ligne par ligne, le portrait de l’amour – qu’il s’agisse de l’amour de soi ou de l’amour d’une autre personne – est toujours multidimensionnel.

Tout cela est sous-tendu par une marque de country/américana qui, bien qu’elle soit encore influencée dans une certaine mesure par le mélange de folk DIY, de rock et de punk de ses précédents albums, se distingue de ses travaux antérieurs. Les guitares, au lieu d’être déformées comme c’était souvent le cas auparavant, ressortent avec une clarté étonnante, bouclant comme dans une sorte de danse. Cette fois-ci, le backing band de Crutchfield comprend des membres d’un large éventail de groupes indie/folk/Americana, de Bonny Doon à Hiss Golden Messenger en passant par Kevin Morby et Bonny Light Horseman. Ce nouveau son, quelque peu dépouillé, mais qui se perd dans le temps, et parfois étonnamment jubilatoire, convient parfaitement à l’honnêteté et à la la sagesse de l’acceptation qui définit le risque.

A propos de Saint Cloud, Crutchfield a déclaré : « Je pense que tous mes disques sont turbulents et émotionnels, mais celui-ci a l’air d’avoir une petite dose d’illumination. Il est un peu plus calme et moins téméraire ». Saint Cloud rend justice à la tempête émotionnelle tout en ayant la possibilité de voir au-dessus et au-delà, nous donnant un portrait de sérénité tempéré par la tourmente.

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Ultraísta: « Sister »

Après une longue attente le supergroupe indie Ultraísta lance son deuxième opus, Sister. Il est difficile de croire que 8 ans se sont écoulés depuis la sortie du premier album éponyme jusqu’à ce que vous considériez qui peuple la collaboration, le producteur/musicien Nigel Godrich de la renommée Radiohead, et de nombreux autres projets, le percussionniste Joey Waronker, Beck, REM, Atoms for Peace, etc et la vocaliste/journaliste Laura Bettinson, de Femme et Lau. Chacun d’entre eux est extrêmement prolifique, avec une énergie apparemment surhumaine qui fait qu’avec eux, une fission nucléaire semble, en comparaison, manquer de réalisme. On a souvent songé que la première sortie d’Ultraísta serait leur seule mais le très espéré Sister fournit une autre dose d’electronica exaltante et saine, focalisée sur le laser, mais permet également à Ultraísta d’ajouter de nouvelles dimensions à leur son.

Pour enregistrer Sister, le trio utilisera des sessions d’improvisation sporadiques afin de créer ses neuf nouveaux morceaux. Chaque membre s’efforçait intentionnellement de porter des chapeaux différents et de sortir de sa zone de confort pour essayer quelque chose en dehors de son travail quotidien. Le trio a réussi à combiner de nombreux fils sonores : afrobeat, electronica post-moderne, cordes évocatrices et basse entraînante pour créer un album iconoclaste tout en conservant les motifs sonores uniques établis lors de leur première sortie. Godrich a, à ce propos, décrit la complexité de l’assemblage de Sister comme une tentative de construire une navette spatiale à partir d’allumettes.

L’intensité des sessions d’enregistrement a exigé que le trio fasse des pauses après chaque partie afin d’avoir la volonté de continuer. L’objectif principal du combo était de réaliser un album qui soit plus qu’une simple œuvre d’art, mais un concept d’album libre, accessible mais aussi sophistiqué. Tout au long du disque, on retrouve ainsi le savoir-faire de chaque interprète, le chant de Bettinson devenant plus clair et occupant le centre de chaque morceau.

La première piste est le « single » « Tin King », une chanson chargée d’une énergie incommensurable qui la rend si attachante. Bettinson a complètement habité l’ambiance postmoderne de la sélection avec sa voix et en affichant juste assez d’énergie pour accompagner le confort de sa voix. Les paroles attaquent la cupidité et le comportement de voyeur égocentrique. Lorsqu’on l’examine de près, le morceau est intrinsèquement contre-intuitif et pourtant totalement addictif. « Harmony » est plus sinueux avec une atmosphère plus rêveuse. Les percussions sont à couper le souffle et la sensation harmonique du morceau est en accord avec son titre. « Anybody » remet en question ce que nous considérons comme la beauté et le culte des icônes. L’instrumentation sophistiquée comprend des violons qui ajoutent un nouvel élément à la palette sonore d’Ultraísta.

« Save it Til Later » est un chant du flambeau mis à jour pour le 21ème siècle. Le morceau est un mariage de la fraîcheur glaciaire une electronica mariée à la chaleur de la voix de Bettinson. Ce morceaun, ainsi que « Anybody » contient les éléments plus personnels dans les textes par rapport aux débuts du trio. « Ordinary Boy » est une vitrine de l’excellence percussive de Waronker sur ce morceau effervescent et nerveux et l‘impressionnante « Mariell » » passe à un minimalisme ensoleillé tout en apportant une sagesse bien nécessaire dans les paroles, : « Survivre n’est pas vivre… attention à la nostalgie » (Surviving is not living… beware of nostalgia) . Bettinson utilise des voix éthérées, ce qui est tout à fait approprié pour cet autre impressionnant morceau.

Le tempo et le rythme de l’enregistrement sont d’une brillance palpable. La production habile de Godrich se manifeste par le fait qu’il semble savoir exactement quand accélérer et quand relâcher. Cette capacité rare devient de plus en plus évidente au fur et à mesure que l’album avance. « Water in My Veins » prend des basses funk, de l’electronica entièrement actualisée, évoque Caribou, et ajoute le grain de la ville pour produire une alchimie musicale. Cette vibe frénétique est ensuite mise en contraste avec la sensation organique et simple d’un « Bumblebees » qui fascine par son chant hypnotique et sa production propre. Sister se terminera par « The Moon and Mercury », où un délicat synthétiseur relie le terrestre à l’éternité de l’interstellaire, créant une fin obsédante à un album remarquable.

La genèse de Sister a pris beaucoup de temps, mais cela vaut vraiment la peine d’attendre. Cette nouvelle version est l’aboutissement des compétences que chaque membre du trio a acquises au cours des 12 dernières années. Il y a un fil conducteur commun à l’ensemble de l’enregistrement qui est la marque de fabrique dUltraísta. Chaque morceau est distinctif et maintient l’attention de l’auditeur. Si vous n’avez jamais écouté de l’lectronica sérieusement, une chance de le faire y est offerte tant cet opus est une excellente porte d’entrée vers ce genre. Ajoutons que, chaque membre d’Ultraísta apportant quelque chose à l’enregistrement, la collaboration en sort renforcée et elle crée pour le trio quelque chose de multidimensionnel et digne de reconnaissance.

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Basia Bulat: « Are You In Love? »

L’auteure-compositrice-interprète canadienne a créé un album qui est apaisant et calme, mais jamais de manière à dissimuler ses messages d’amour et de chagrin, de découverte et d’acceptation de soi. Basia explique qu’elle avait peur de certaines de ses paroles et de ce qu’elle voulait écrire, mais en sortant de sa zone de confort, elle et Meg Remy ont écrit des paroles poétiques et relatables.

Certaines parties de Are You In Love ? ont été enregistrées et écrites dans le désert de Mojave. Jim James a aidé à soutenir l’écriture des chansons de Bulat, en lui disant de faire confiance à son instinct. Cela a bien fonctionné, et avec le soutien de son mari, le multi-instrumentiste Andrew Woods, ce splendide opus e a été réalisé.

Mais ce n’était pas aussi facile qu’il n’y paraît. Lorsque Bulat est revenue du désert à Montréal au milieu de l’année 2008, le disque n’était pas terminé, et elle a fait une pause dans ses chansons. Il a fallu neuf mois de plus avant qu’elle ne les reprenne. Basia Bulat dit d’ailleurs qu’elle luttait entre le maintien de l’unité et le lâcher prise chose que l’on ici ou là. Mais, une fois que Basia Bulat a repris le travail sur son album – en le mixant et en le remixant à Los Angeles, elle a finalement réussi à monter un disque conséquent de 13 titres.

On remarquera la chanson-titre, captivante et propre à nous faire oublier le monde pendant un bon moment. « No Control » est l’un des ctitres les plus accessible savec des paroles qui parlent d’un amour qui n’est plus, de la colère d’être rejetée et de la réalisation que l’amour ne peut pas être contrôlé.

« Light Years » se penchera, lui, sur le passé et le fait d’être loin de l’endroit où l’on veut être. « Vous serez toujours aimé, peu importe jusqu’où vous irez » (You will still be loved, no matter how far you go), chante Basia en nous racontant une histoire que nous avons tous vécue à un moment de notre vie. Il y a toujours un endroit sûr où revenir, » »peu importe jusqu’où vous êtes allés ». » Love is at the End of the World » clôt l’album. Il sonne comme un hymne à l’espoir. Il conclut le voyage entrepris et partagé avec Basia Bulat en écoutant « Are You In Love ? »

Si on aime les paroles fortes et une voix féminine qui peut transmettre des émotions de perte et de désir, d’amour et de joie, alors ce disque est pour vous ; il n’est donc pas interdit à chacun d’y prêter oreille.

***1/2