Accords Perdus: Interview de Del Bronham (Stray)

9 avril 2021

Géré par des gangsters et en proie à de mauvais contrats de disques, la malchance a maudit la carrière de Stray (Égaré ; sic !, en Anglais) et, autrefois, pair de combos comme Judas Priest ou UFO.

Nous sommes en 1966 et l’Angleterre est sur le point de remporter la Coupe du monde de football, les Who vont enregistrer le plus grand succès de leur carrière (« I’m A Boy » se classant à la deuxième place), les Rolling Stones font encore mieux avec « Paint It Black », avant que Jimi Hendrix et « Hey Joe » n’arrivent comme une météorite enflammée. 

Dans une année aussi glorieuse pour le rock’n’roll, il est parfaitement excusable que la formation de Stray soit passée comme une note de bas de page. Plus de 50 ans plus tard, le mur du salon du guitariste Del Bromham n’est pas tapissé de disques d’or et de platine, mais il a accompli quelque chose d’aussi difficile. 

Manquant cruellement de soutien de la part des maisons de disques, son groupe a accumulé des anecdotes colorées sur le rock’n’roll tout en s’associant à de sombres figures du monde des gangs pour enregistrer plusieurs des albums les plus sous-estimés des années 1970. Et, continuant à défier les aléas de l’industrie musicale, le groupe existe toujours aujourd’hui. 

« J’ai été membre de ce groupe pendant la majeure partie de ma vie d’adulte », se souvient Bromham. « Je rencontre souvent des gens qui me disent que Del Bromham et Stray sont une seule et même entité. Ils ont peut-être raison » 

Conformément à l’aspect brut et sans prétention de leur son, les autres cofondateurs de Stray – le chanteur Steve Gadd, le bassiste Gary Giles et le batteur Steve Crutchley (remplacé plus tard par Richard Cole) – sont issus de milieux ouvriers, s’étant rencontrés dans diverses écoles du quartier londonien de Shepherd’s Bush. 

Tous les quatre ont été sevrés de pop-rock par les Small Faces, mais très vite, ils ont été séduits par le blues électrifié et convivial de Led Zeppelin et par le style d’écriture de Pete Townshend des Who. Gadd et Giles n’avaient que 17 ans lorsque Stray a commencé à donner des concerts prestigieux au Roundhouse de Londres, en ouvrant pour des groupes comme Deep Purple et Spooky Tooth. 

« En très peu de temps, nous sommes arrivés à ces endroits après avoir joué des airs pop et des trucs de Tamla Motown dans des clubs d’hommes d’affaires », se souvient Bromham, « mais les choses ont commencé à s’accélérer à mesure que nous devenions plus lourds. » 

En l’espace d’un an, les jeunes gens ont signé un contrat avec Transatlantic Records, un label britannique spécialisé dans le folk-rock de Pentangle, Ralph McTell et The Dubliners. Publié en 1970 et contenant les neuf minutes de « All In Your Mind » – reprises plus tard par Iron Maiden – le premier album éponyme de Stray était un effort assez louable mais, avec le recul, la liaison mal assortie entre le groupe et le label était condamnée dès le départ. 

« Aller avec eux [Transatlantic] était la mauvaise décision. Transatlantic voulait se lancer sur le marché du prog, et la presse, qui ne nous a jamais vraiment regardés d’un œil favorable, pensait que nous étions trop jeunes pour être bons », se souvient Bromham à propos de l’échec de l’album au hit-parade.

Au fur et à mesure que les années 1970 avancent, des groupes comme UFO, Judas Priest et Motorhead font la première partie de Stray, qui offre un spectacle à haut volume et visuellement amélioré, avec notamment une poubelle qui explose (oui, vraiment) pendant « All In Your Mind ». 

Cependant, signé par un label qui n’a ni l’argent ni l’envie de les promouvoir, le groupe a du mal à se faire connaître. Bien qu’enregistré en seulement 30 heures, l’album Suicide (1971) est un pas dans la bonne direction. En plus de présenter « Jericho », que le groupe interprète encore aujourd’hui, l’album contient le même Mellotron que les Beatles ont utilisé sur « Strawberry Fields Forever ».

Portant, avec Saturday Morning Pictures en 1972, la confiance de Stray dans son mécanisme de soutien s’est affaiblie. En plus d’engager Martin Birch comme coproducteur, Transatlantic sort cette fois-ci un « single », « Our Song », et organise un spectacle inspiré du titre, à 9h30 au Rainbow Theatre de Londres. 

Quand SMP ne réussit à se faire une place dans les hit-parades, la participation prévue au festival de Reading en 1971 a été annulée. Le groupe s’est donc rendu dans une petite ville côtière de l’Essex pour rejoindre T. Rex, Rod Stewart et Status Quo au désormais semi-légendaire Weely Festival. 

Cela a conduit à une situation embarrassante lorsque les effets pyrotecniques qui se sont déclenchéespendant « All In Your Mind » ont été confondus avec des fusées de détresse dans la ville voisine de Clacton-On-Sea, ce qui a provoqué une course de bateaux de sauvetage. « Nous nous sommes excusés et leur avons envoyé un don », grimace Bromham.

Les choses menacent de se compliquer alors lorsque Stray est engagé comme manager par un individu louche appelé Wilf Pine, le premier Britannique à être accepté dans la vague américaine du crime organisé, Pine ayant été, à ce titre, l’un des poids lourds de Don Arden au cours de la décennie précédente. 

Ami intime des gangsters londoniens, les jumeaux Kray (dont les exploits dans les gangs ont été détaillés plus tard dans le livre de John Pearson, One Of The Family : The Englishman And The Mafia), Pine était devenu un ami de confiance de l’influent parrain Joe Pagano et, avec l’aide de son partenaire commercial Patrick Meehan, il a commencé à faire des vagues dans le monde de la musique, accumulant une liste de gestion et de promotion comprenant Black Sabbath, Yes, The Groundhogs, Gentle Giant et The Edgar Broughton Band. 

« Wilf est arrivé et il ressemblait à un véritable cliché, avec un costume blanc, un gros cigare, une voiture Mercedes, en insistant sur le fait qu’il pouvait nous emmener plus loin », se souvient Bromham. « Mais ça n’a pas été le cas. Des années plus tard, après avoir renoué des liens d’amitié avec Peter Amott et Ivan Mant [les premiers managers du groupe], j’ai appris qu’ils étaient sur le point de nous faire signer chez Island Records, qui était le label de l’époque. Si nous avions fait partie de cette écurie, l’histoire aurait pu être très différente ».

Après la déception de l’année précédente qu’a été la participation de Stray au festival de Reading en 1972, Bromham décide de faire parler de lui en confectionnant un costume entièrement recouvert de miroirs. 

« Tout allait bien jusqu’à ce que j’essaie de marcher avec », s’amuse-t-il. « J’étais comme le Tin Man du Magicien d’Oz, parce que je ne pouvais pas plier les genoux. Trois roadies ont dû me soulever sur la scène. »

« On jouait après Status Quo et avant Wizzard – notre concert avait lieu pendant la journée – mais on m’a quand même dit que c’était magnifique. C’était un an ou deux avant que Noddy Holder [le chanteur de Slade] n’ait l’idée de son fameux chapeau haut-de-forme réfléchissant. » 

Le quatrième album de Stray devait être leur dernière tentative réaliste pour atteindre le sommet. Des musiciens de l’Orchestre symphonique de Londres ont apporté des cuivres et des cordes à l’album Mudanzas, enregistré en 1973 avec Pine comme producteur, alors que le groupe se préparait à quitter Transatlantic.

De nombreuses décennies plus tard, Mudanzas reste un superbe album un opus que beaucoup de fans citent encore comme leur préféré. Si leurs soucis commerciaux les déprimaient – étonnamment, il a fait surface via Transatlantic après que le label ait décrit la session secrète comme « fantastique » – ils n’affectaient la confiance de personne, ni le désir de continuer à repousser les limites. 

En effet, les notes de la pochette rédigées par Tony McPhee de The Groundhogs, qui a qualifié l’album de « toujours de la musique de Stray, mais avec des changements », semblent un excellent résumé.

« Sommes-nous allés trop loin avec Mudanzas ? » s’interroge Bromham. « Je ne pense pas, mais le groupe a peut-être été un peu submergé par les éléments orchestraux. Cela dit, on me dit souvent qu’Oasis a, plus tard, chapardé dans ce que nous essayions de faire. » 

Bien que Mudanzas ne soit pas parvenu à se hisser au sommet des charts, le travail de terrain a permis au groupe d’obtenir son seul et unique disque d’or au Royaume-Uni. En difficulté avec Transatlantic, Wilf Pine, en une sorte de fuite en avant, suggère de choisirMove It, emprunté au tube de Cliff Richard de 1958, comme titre de leur prochain album. 

« On s’est dit : Qu’est-ce que c’est ? ! Mais Wilf a insisté » s’émerveille Bromham. Stray s’était rendu en avion dans le Connecticut pour enregistrer Move It de nuit – dans le même studio où Donovan enregistrait également, car il travaillait de jour. 

D’un point de vue critique, le groupe commence à gagner le respect des critiques, mais les ventes ne se concrétisant toujours pas, ils sont également conscients que Pine les met « en veilleuse », selon les mots de Del Bonham, car d’autres intérêts commerciaux occupent son temps. Plus dommageable encore, la tension avec Steve Gadd, qui commençait à faire entendre sa volonté d’écrire davantage, était sur le point d’exploser. 

« Comment puis-je dire ça ? », Bromham soupire. « Steve était un grand frontman – un croisement entre Mick Jagger et Paul Rodgers – et nous avions été un groupe soudé, jusqu’à ce qu’il trouve de nouveaux amis – de nouvelles amies femmes. Pendant un moment, il y a eu un peu du syndrome John et Yoko. »

Le départ du chanteur a failli se terminer sur des échauffourées avec Richie Cole notamment, mais plus tard, dans des années plus sages, après une longue période d’éloignement, Gadd avouera à Bromham : « Je n’aurais pas pu supporter ce que, à l’époque, j’étais devenu. » 

Assumer le rôle de chanteur principal était quelque chose qui remplissait Bromham d’une frayeur à glacer le sang. D’un naturel timide, lors d’un des premiers concerts du groupe à Dunstable, le manche à balai d’un machiniste a été utilisé pour le pousser des coulisses à la vue du public. Bromham assumant également la responsabilité supplémentaire de jouer des claviers sur scène et en studio, Stray s’adjoint un second guitariste, Pete Dyer, pour leur album suivant en 1975.

Bien que son contenu ait été largement conçu comme un album solo de Bromham, Stand Up And Be Counted est un autre mélange de hard et de soft rock, offrant des morceaux de qualité tels que « For The People » et « Precious Love ». Une fois de plus pourtant, le groupe ne parvienne pas à s’installer dans un créneau particulier. L’excentrique mais bien intitulé « Waiting For The Big Break » comprend, d’ailleurs, ce passage révélateur : « Peut-être qu’on ne sortira jamais de notre contrat d’enregistrement et qu’on disparaîtra tous dans le trou du milieu » (Maybe we’ll never get out of our record contract/And all disappear down the hole in the middle)

A ce moment-là, Wilf Pine les a éloignés de Transatlantic, mais les mêmes vieux problèmes de désintérêt de la part des labels et de manque de succès dans les charts sont revenus après que le groupe ait signé avec Dawn, la filiale prog de Pye Records. Lors d’un voyage en Amérique pour faire la première partie de Spirit et Canned Heat, Stray a été choqué de voir le visage familier d’Ozzy Osbourne dans la foule du Starwood de Los Angeles (ils avaient fait la première partie de Black Sabbath à l’Alexandra Palace de Londres en 1973). 

« Ozzy est venu dans les coulisses et a insisté pour produire notre groupe », s’amuse Bromham. Les choses sont devenues encore plus surréalistes lorsque des policiers ont arrêté la voiture du groupe après qu’Ozzy ait demandé qu’on le conduise à son hôtel, également sur Sunset Strip. 

« Notre chauffeur a grillé un feu rouge et soudain, il y avait toutes ces sirènes », se souvient Bromham. « Assis entre moi et Gary [Giles], Ozzy a commencé à se tortiller. Le lendemain, dans la même voiture, à notre grand étonnement, nous avons trouvé cette corne d’élan pleine de poudre blanche à l’aspect douteux, cachée au dos du siège. Je ne dis pas qu’Ozzy l’a laissée là, mais faites-vous votre propre opinion. »

De retour chez lui, Pye Records a mis fin à l’exploitation de la marque Dawn, plaçant Stray comme compagnon de route de groupes non rock tels que Brotherhood Of Man, Frankie Vaughan et Carl ‘Kung Fu Fighting’ Douglas sur leur liste principale. 

Fuyant les orchestres et les distractions outrées, le groupe s’est imprégné de l’ambiance américaine et a joué sur un registre plusdépouillé pour l’album Houdinisorti en 1976. Avec la radio américaine en tête, « Feel Like I’ve Been Here Before « et la chanson-titre de l’album, le groupe semblait alors beaucoup plus confiant que ces dernières années.

La sortie de Houdini va coïncider avec les premières dates britanniques des titans américains du glam-rock, Kiss. C’est étrange de le dire maintenant mais, toujours incertain du pouvoir d’attraction des têtes d’affiche, le promoteur John Curd a réservé Stray pour s’assurer quelques rangs puissent garnir les scènes même si les membres de Stray connaissaient très peu le combo américain avant la première soirée de la tournée à l’Odeon de Birmingham. 

Juste au moment où nous sommes montés sur scène, ils ont déboulé dans cet escalier, complètement maquillés, comme s’ils sortaient tout droit d’une bande dessinée de Captain Marvel, et ont crié : « Bonne chance, les gars ». « C’était la chose la plus bizarre qui soit », se souvient Bromham. 

Avec le punk rock comme force musicale dominante, 1976 a été une année difficile pour Stray. Captain Sensible vient parfois aux concerts du groupe, et à une occasion notable, The Damned et Stray partagent une scène à St Albans. Et malgré lun âge moyen de seulement 25 ans, la discographie expansive de Stray a donné au groupe la réputation de faire partie des dinosaure du rock.

« Beaucoup de groupes punk avaient le même âge que nous », dit Bromham, « et bien sûr, les Stranglers étaient encore plus âgés. Les Clash aussi, je crois. (En fait, Joe Strummer, leur membre le plus âgé, est né un an après Bromham). Mais nous nous sommes retrouvés fermement à l’écart de ce qui se passait, et, avant que nous puissions nous en rendre compte, lnous nous sommes retrouvés comme interdits de concerts. »

Après s’être séparés de Wilf Pine et à la recherche d’une solution rapide, les liens de Stray avec la pègre allaient s’intensifier avec l’engagement de nul autre que Charlie Kray comme manager. L’aîné de la fratrie du duo de gangsters Ronnie et Reggie, Kray avait été un agent du showbiz dans les années 60, mais fraîchement sorti de prison pour avoir aidé à se débarrasser du corps de Jack « The Hat » McVitie, l’association avec Charlie a garanti au groupe une notoriété instantanée. 

« Ce n’était qu’un coup de pub, et nous avons fait la une de tous les quotidiens, mais cela s’est retourné contre nous comme un gant », regrette aujourd’hui Bromham, sans surprise. Le plan initial était qu’Arden lui-même les prenne en charge, mais après une rencontre fortuite dans le bureau d’Arden à Wimbledon, l’accord improbable a été conclu. 

« Comme moi, Charlie était venu voir Don, mais Charlie n’attend personne et au bout d’une heure, il s’est rendu compte qu’on nous donnait des réponses évasives », se souvient Bromham. « Nous avons donc discuté pendant que je le conduisais chez sa mère à Bethnal Green. » 

Le marché conclu, il n’a pas fallu longtemps pour que les choses changent. « Le premier soir de notre tournée, à Scarborough, le manager du club est entré dans le vestiaire et a demandé : « Est-ce qu’on s’attend à des problèmes ? ». Des policiers en civil avaient débarqué. Les autres groupes étaient terrifiés par nous. Tout est devenu incontrôlable. Pendant un moment, il y a même eu une rumeur stupide selon laquelle nous en venions aux mains avec les groupes qui assuraient nos premières parties. »

 

Stray a sorti un autre album, le sous-estimé Hearts Of Fire, et a fait la première partie de la tournée britannique de Rush à la mi-1976 – le batteur Neal Peart était devenu un fan du groupe alors qu’il vivait dans le quartier londonien de Hammersmith – mais à la fin de 1977, submergés par les assignations, les dettes et le bagage artistique perçu, ils ont donné leur dernier concert au Boat Club de Nottingham.

La sortie de Houdini coïncidera avec les premières dates britanniques des titans américains du glam-rock, Kiss. C’est étrange de le dire maintenant mais, toujours incertain du pouvoir d’attraction des têtes d’affiche, le promoteur John Curd a réservé Stray pour s’assurer que qu’il y aurait un public appréciable. Les membres de Stray connaissent très peu Kiss avant la première soirée de la tournée à l’Odeon de Birmingham. 

Juste au moment où nous sommes montés sur scène, ils ont déboulé dans cet escalier, complètement maquillés, comme s’ils sortaient tout droit d’une bande dessinée de Captain Marvel, et ont crié : « Bonne chance, les gars ». C’était la chose la plus bizarre qui soit », se souvient Bromham. 

Avec le punk rock comme force musicale dominante, 1976 a été une année difficile pour Stray. Captain Sensible vient parfois aux concerts du groupe, et à une occasion notable, les Damned et Stray partagent une scène à St Albans. Et malgré leur âge moyen de seulement 25 ans, la discographie expansive de Stray semble leur valoir la réputation de « dinosaure du rock ». 

« Beaucoup de groupes punk avaient le même âge que nous », dit Bromham, « et bien sûr, les Stranglers étaient encore plus âgés. Les Clash aussi, je crois. (En fait, Joe Strummer, leur membre le plus âgé, est né un an après Bromham). Mais nous nous sommes retrouvés fermement à l’écart de ce qui se passait, et avant que nous le sachions, les offres de concerts se sont taries. »

Après s’être séparés de Wilf Pine et à la recherche d’une solution rapide, les liens de Stray avec la pègre allaient s’intensifier avec l’engagement de nul autre que Charlie Kray comme leur prochain manager. L’aîné de la fratrie du duo de gangsters Ronnie et Reggie, Kray avait été un agent du showbiz dans les années 60, mais fraîchement sorti de prison pour avoir aidé à se débarrasser du corps de Jack « The Hat » McVitie, l’association avec Charlie a garanti au groupe une notoriété instantanée. 

« Ce n’était qu’un coup de pub, et nous avons fait la une de tous les quotidiens, mais cela s’est retourné contre nous » , regrette aujourd’hui Bromham, sans surprise. Le plan initial était qu’Arden lui-même les prenne en charge, mais après une rencontre fortuite dans le bureau d’Arden à Wimbledon, l’accord improbable a été conclu.

 « Comme moi, Charlie était venu voir Don, mais Charlie n’attend personne et au bout d’une heure, il s’est rendu compte qu’on nous donnait des réponses évasives », se souvient Bromham. « Nous avons donc discuté pendant que je le conduisais chez sa mère à Bethnal Green. » 

Le marché conclu, il n’a pas fallu longtemps pour que les choses changent. « Le premier soir de notre tournée, à Scarborough, le manager du club est entré dans le vestiaire et a demandé : « Est-ce qu’on s’attend à des problèmes ? ». Des policiers en civil avaient débarqué. Les autres groupes étaient terrifiés par nous. Tout est devenu incontrôlable. Pendant un moment, il y a même eu une rumeur stupide selon laquelle nous en venions aux mains avac les groupes qui ouvraient pour nous. »

Stray a sorti un autre album, le sous-estimé Hearts Of Fire, et a fait la première partie de la tournée britannique de Rush à la mi-1976 – le batteur Neal Peart était devenu un fan du groupe alors qu’il vivait dans le quartier londonien de Hammersmith – mais à la fin de 1977, submergés par les assignations, les dettes et le bagage artistique perçu, ils ont donné leur dernier concert au Boat Club de Nottingham.

Il y a eu plusieurs réunions au cours des années 1980, y compris une période sans Bromham, qui a formé un groupe éphémère avec l’ancien leader de Heavy Metal Kids, Gary Holton. Bromham est revenu un an plus tard et Stray a été brièvement rejoint par Gadd en 1984, avant de se séparer à nouveau. 

La valeur de Stray a augmenté de façon incommensurable en 1990 lorsque Del a reçu un appel téléphonique de Steve Harris. Le bassiste d’Iron Maiden voulait savoir si son propre groupe pouvait reprendre « All In Your Mind en tant que face B » de leur  « single » « Holy Smoke ». 

« Quand Steve a appelé à l’improviste, j’ai cru que c’était une blague « , raconte le guitariste. « On s’est retrouvés pour boire un verre et on a fini par devenir de bons amis. » 

Maiden a ensuite invité Stray à faire une tournée européenne avec eux en 2003, et Lauren, la fille de Steve, a repris, « Come On Over » qui figurait sur Mudanzas sur son premier album. 

Au cours des deux dernières décennies, Del Bromham a patiemment reconstruit le nom de son groupe. « Certains artistes de mon époque pensent encore qu’on est en 1972, qu’ils peuvent simplement rentrer dans une salle et qu’elle sera pleine », commente-t-il. « Je suis là pour leur dire que ce n’est pas le cas ». 

Le catalogue de Stray reste une mine de trésors inconnus (bien que parfois défectueux), mais la remasterisation de leurs huit premiers albums par Castle Music en 2007 a donné un coup de pouce bienvenu à leur visibilité. 

Le groupe a pu travailler avec le producteur Chris Tsangarides, nommé aux Grammy Awards, sur leur dernier album studio, Valhalla (2010), dont la soirée de lancement a vu une réunion spontanée avec Pete Dyer et Steve Gadd, sous le regard de Gary Giles depuis le bar. 

En fin de compte, la diversité de Stray s’est avérée être à la fois une bénédiction et une malédiction. « Les gens sont déroutés en voyant ce groupe de hard rock bruyant sur scène, mais quand ils ont reçu nos albums chez eux, ils comportaient souvent des chansons acoustiques », souligne Bromham. « En tant que fan des Beatles, c’est quelque chose dont je me félicite. 

Bromham conserve l’énergie et le dynamisme d’un homme qui a la moitié de son âge – mais il n’a pas l’intention d’arrêter tout de suite. « Je suis le dernier membre restant du groupe original, et la raison pour laquelle je continue à faire ça est très simple : Je n’ai jamais voulu faire autre chose », déclare-t-il fièrement. « Je jouerais dans le salon de quelqu’un pour rien tant qu’il y a des gens qui veulent encore entendre des chansons ».


Reid Karris: « Obscure Sorrows »

9 avril 2021

L’improvisateur de Chicago Reid Karris est de retour avec un nouvel album solo, Obscure Sorrows, un opus qui a été enregistré en décembre 2020, et met en scène Karris sur tous les instruments. Il s’agit notamment de la batterie et de diverses percussions d’objets, ainsi que de la guitare électrique. Je ne serais pas surpris qu’il y ait aussi quelques skatchboxes et/ou post-traitements.

L’approche de Karris est extérieure et libre, avec très peu de structures ou de motifs répétitifs. Au lieu de cela, il crée un amalgame bruyant de deux ou trois pistes de percussions qui se chevauchent, ainsi que des techniques étendues à la guitare. La percussion est lourdement chargée en cymbales, avec des cloches, des bols et des éléments de craquement.

Son approche de la guitare est bruyante et expérimentale, avec le frottement et le grattage des cordes pour créer des textures granuleuses, ainsi que la distorsion et l’écho des pédales d’effets. Mais le sentiment général qui se dégage d‘Obscure Sorrows est celui de la densité. Karris a beaucoup de choses à faire ici, surtout pour un album solo, et il est à l’aise pour remplir l’espace libre avec autant de sons qu’il peut. Ainsi, l’album avance à un rythme rapide.

Si l’on devait considérer l’improvisation sur un spectre allant du plus systématique au plus libre, Karris se situerait carrément à la dernière extrémité. Contrairement à ses précédents albums, celui-ci explore les extrêmes sans prétention.

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Odd Circus: « Mantha »

9 avril 2021

Odd Circus est un trio avant-rock relativement récent, composé de Graham Robertson au saxophone et aux effets, Partin Whitaker à la batterie et Crews Carter à la basse et aux effets. Ils abordent leur matériel avec un penchant pour l’improvisation tout en jouant du rock avec un R majuscule. En conséquence, Mantha a plus en commun avec les offres psychédéliques et le Krautrock qu’avec le jazz que leur instrumentation pourrait suggérer.

En effet, le saxophone de Robertson est le principal instrument principal, et pourtant sa signature sonore est traitée au point de ressembler parfois à la guitare ou aux claviers en termes de texture et d’attaque.

En d’autres termes, son jeu ne crie pas « sax » et ne fait pas non plus penser «jazz ». Il reste dans les limites des rythmes prog-rock fournis par Whitaker et Carter, tout en parvenant à explorer des pistes fascinantes et émotives. Les effets susmentionnés sont centrés sur les touches, avec des laves sonores et des lignes de soutien pour Robertson. Un titre représentatif est « Amarok », avec une ligne de synthétiseur séquencée, un saxo bruyant et traité, et un rythme entraînant mais chargé.

Mantha est une jam session intense et structurée qui ne s’arrête jamais. Il parvient à être à la fois spacieux et plein de notes, ce qui en fait une expérience agréable et enrichissante.

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Quatuor Bozzini: « Alvin Lucier: Navigations »

9 avril 2021

La musique a connu de nombreuses innovations techniques et technologiques depuis 1945, mais l’une des innovations esthétiques les plus importantes réside dans les nouvelles idées axées sur l’écoute. Des innovateurs comme Pierre Schaeffer ont proposé l’idée d’une écoute réduite – une attitude dans laquelle le son est écouté pour lui-même en tant qu’objet sonore, éloigné de sa source. John Cage a invité les auditeurs à entendre tout son comme de la musique. Pauline Oliveros encourageait les auditeurs à faire activement l’expérience de tous les sons par une pratique qu’elle décrivait comme « l’écoute profonde ». Ces idées ont toutes contribué à ce que la musique contemporaine se concentre sur l’expérience du son lui-même.

Les compositions et les installations d’Alvin Lucier utilisent des sons qui sont souvent le résultat de phénomènes acoustiques. Son travail concentre notre attention et notre perception sur la présence physique du son en interaction dans un espace particulier. L’interprétation des compositions de Lucier exige des interprètes qu’ils apprennent à reconnaître, activer, jouer et interagir avec les phénomènes acoustiques. Le Quatuor Bozzini a clairement relevé le défi en enregistrant Navigations. L’album s’ouvre sur « Disappearances », une pièce qui se résume à une seule note. Cette description peut sembler minimaliste à l’extrême, mais à mes oreilles, c’est un morceau riche en développement. Vous entendez les changements de poids et de timbre lorsque chaque corde se joint à l’unisson. Les mouvements contrôlés des archets des cordes provoquent la mise en phase et le filtrage du son. Les minuscules changements subtils de hauteur provoquent des battements qui révèlent des différences de tons pulsés. Chacun de ces phénomènes disparaît l’un dans l’autre, créant une sensation de mouvement et rendant l’auditeur conscient des plus petits changements de hauteur et de timbre.

L’album contient deux réalisations de « Group Tapper », une pièce qui explore l’acoustique des salles en demandant aux instrumentistes de traiter leurs instruments comme des percussions. Les interprètes tapent sur leurs instruments à différents endroits et reflètent le son provenant de leurs instruments dans la pièce. L’ingénieur du son fait un excellent travail en rendant la pièce présente sur cet album afin que vous puissiez vraiment entendre comment la performance du groupe interagit avec la pièce. Entre les deux réalisations de « Group Tapper » se trouve pour moi la pièce la plus frappante de cet enregistrement, « Unamuno ».  Cette pièce, inspirée par l’écrivain espagnol du début du XXe siècle Miguel de Unamuno, a été écrite à l’origine pour des voix. « Unamuno » s’articule autour de quatre hauteurs qui sont continuellement arrangées en différents motifs. Il y a une sorte d’atmosphère d’interrogation et de questionnement. Les Bozzini interprètent le morceau à la fois avec des cordes et avec leurs voix. Le résultat est absolument stupéfiant. 

L’album se termine par « Navigations for Strings ». À un niveau élevé, « Navigations for Strings » et « Unamuno » partagent certains des mêmes types d’ingrédients. Les deux pièces sont basées sur quatre hauteurs et utilisent des combinaisons qui changent lentement et des tons différents. Cependant, malgré ces similitudes de haut niveau, les deux compositions sonnent très différemment.  « Navigations for Strings » est une pièce quelque peu sombre dans laquelle les changements continus de microtonalité, de dynamique et de tempo créent une masse sonore qui donne l’impression de devenir une stase, mais ses changements continus ne lui permettent jamais de se reposer. C’est une oeuvre très obsédante.

Avec Alvin Lucier : Naviagtions, le Quatuor Bozzini est allé bien au-delà de la surface des partitions de Lucier et a totalement relevé le défi lancé aux interprètes d’être des explorateurs sonores. Cet opus est un album merveilleux avec des performances captivantes de l’un des compositeurs expérimentaux les plus originaux et innovants de notre époque.

Hautement recommandé !

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Nad Sylvan: « Spiritus Mund »

8 avril 2021

Il est indéniable que le fait d’entendre pour la première fois ce colosse du prog Selling England By the Pound de Genesis a bouleversé la perception de la musique de beaucoup d’enre nous à l’époque où les métalleux avec une attitude tenaient le haut du pavé. À en juger par l’aspect sonore de l’album, le maestro suédois du prog, Nad Sylvan, partage très probablement cet amour immodéré pour ce chef-d’œuvre du rock progressif sorti en 1973. Ses précédents efforts, la « trilogie vampire » composée des albums Courting the Widow (2015), The Bride Said No (2017) et The Regal Bastard (2019), l’ont déjà démontré au-delà de tout doute raisonnable. Son nouvel opus studio, Spiritus Mundi, va apporter une nouvelle preuve détayant ce concept. Sylvan canalise le son du prog britannique du début des années 1970 de façon si authentique qu’il est tout simplement impossible d’imaginer quelqu’un de plus apte à remplacer Peter Gabriel dans le Genesis Revisited dirigé par Steve Hackett. En d’autres termes, la nouvelle offre de Nad Sylvan offre un prog-rock éclectique à son meilleur : peut-être pas tant pour les fans de pyrotechnie flashy que pour les connaisseurs du bon vieux prog symphonique avec une touche de modernité. Si on considère a loi universelle de Isaac Newton stipule qui tipule que, pour toute action, il existe une réaction égale et opposée, le prog accentue ce concept dans lequel il se voit investi de la fonction de pousser des hommes, a priori raisonnables, au à l’emphase et à l’excès. Tout amateur incurable de prog trouvera donc bon pour l’âme d’écouter un équilibre cosmique être rétabli, de temps à autre, par un geste doux et délibéré tel que peut l’être ce Spiritus Mundi.

L’album rayonne d’une atmosphère chaleureuse et accueillante. Il y a beaucoup de guitares acoustiques, mais cela ne donne pas l’impression d’être un hippie-folk baroque, loin de là, en fait. À l’occasion, l’album semble émettre émettre une aura façon Steven Wilson ou Peter Gabriel, notamment sur le morceau « The Hawk ». On peut sans doute supposer que la signature sonore de Sylvan fonctionnerait comme par magie sur la bande-son d’un drame britannique contemporain. Salman Rushie a écrit dans son roman de 1999, The Ground Beneath Her Feet, « Nos vies ne sont pas ce que nous méritons. Elles sont, convenons-en, déficientes à bien des égards douloureux. La chanson transforme la vie en quelque chose d’autre. Elle nous montre un monde qui est digne de notre aspiration » (Our lives aren’t what we deserve. They are, let us agree, in many painful ways deficient. Song turns life into something else. It shows us a world that’s worthy of our yearning).

Cette nouvelle sortie de Nad Sylvan évoque en vérité des sentiments d’un tel effet. Peut-être est-ce dû au fait que l’album s’articule, sur le plan lyrique, autour des poèmes du poète irlandais William Butler Yeats, lauréat du prix Nobel, qui était un maître du double sens. Ces textes à multiples facettes, juxtaposés aux arrangements musicaux épars, laissent beaucoup de place à l’interprétation subjective de l’auditeur, ce qui signifie qu’il faudra peut-être mettre le disque en boucle pour bien comprendre.

Si l’album marque un changement subtil par rapport aux précédents albums de Sylvan, en se concentrant davantage sur les paroles et la voix en tandem avec l’orchestration luxuriante, il s’enorgueillit d’un casting de musiciens invités assez remarquable. Tony Levin joue de la basse sur quatre morceaux et Jonas Reingold de The Flower Kings sur un. Ce groupe de prog suédois de Rainer Stolt a également prêté le batteur Mirkko DeMaio, mis à la disposition de Sylvan pour la réalisation de Spiritus Mundi. Steve Hackett fait une apparition, jouant de la guitare à 12 cordes sur le morceau bonus, « To a Child Dancing in the Wind ». De toute évidence, l’interprétation est de premier ordre tout au long de l’album, sans parler du mixage et de la production. Si une partie du mixage et du mastering a été réalisée au cours de l’année 2020, l’écriture et l’enregistrement de l’album ont déjà commencé fin 2019, bien avant le verrouillage mondial. Le fait d’être hors de la route a apparemment permis de disposer de plus de temps pour affiner chaque nuance de la musique, de sorte qu’il est facile d’être d’accord avec tous ceux qui pensent qu’il s’agit de loin de la meilleure offre de Nad Sylvan à ce jour. Il y a quelque chose dans l’écriture d’une chanson qui peut évoquer des visions de cet autre monde étrangement attirant. C’est une compétence qui ne s’apprend pas. Sylvan possède définitivement ce talent particulier. Spiritus Mundi est l’un de ces rares albums qui nous chuchotent des secrets à l’oreille, d’une manière rêveuse, éclairant notre voyage sur la route de briques jaunes comme la lampe d’un gaz qui résisterait à la plus haute chaleur.

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Oleksandr Yurchenko: « Lichy Do Sta. Symphony no. 1 »

8 avril 2021

L’histoire de cette oeuvre perdue puisretrouvée est aussi mystérieuse que la musique qui la compose. Oleksandr Yurchenko est un compositeur ukrainien de musique expérimentale aujourd’hui retraité, qui a fait partie de quelques groupes underground renommés des années 90 à Kiev.

Il jouait du dulcimer martelé et de la guitare – souvent avec un archet – dans un groupe appelé Yarn, qui s’inspirait de l’esthétique médiévale. Avant de se tourner vers une instrumentation essentiellement électronique à la fin des années 90, il a enregistré deux albums envoûtants avec la chanteuse et claviériste Svitlana Nianio, devenue culte.

Yurchenko était également connu pour la fabrication de divers instruments à cordes.

Sa seule et unique symphonie connue est un paysage sonore improvisé de 25 minutes, enregistré en 1994. Il jouait avec un archet sur l’instrument à cordes percutant personnalisé, un peu comme un dulcimer martelé, et traitait le son par l’effet de réverbération en direct avec une petite manipulation sur les boucles de bande. Le résultat est un mouvement intense, semblable à un tourbillon, d’ondes sonores chatoyantes contrôlées.

On peut trouver des similitudes entre les œuvres de La Monte Young, Takehisa Kosugi, Glenn Branca ou même Larajii de l’ère Eno. La perception de cette musique traite radicalement de la perception de l’espace et surtout du temps (son nom signifie « Comptez jusqu’à cent » en ukrainien). Le magnifique travail de remasterisation de ce morceau a été réalisé par Tadeusz Sudnik, célèbre studio expérimental de la radio polonaise.

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Alex Bleeker: « Heaven On The Faultline »

7 avril 2021

Quand on est le bassiste de Real Estate, l’un des groupes d’indie-rock les plus sympathiques de ces derniers temps, que fait-on en tant qu’artiste solo ? Vous faites quelque chose de tout aussi agréable, à en juger par le premier album solo d’Alex Bleeker en six ans. Ce n’est pas rendre service à Heaven on a Faultline, car il s’agit d’une collection de sons artisanaux qui témoignent de l’intention de Bleeker de se souvenir de la musique qui l’a fait tomber amoureux de cette forme de musique. On a donc droit à un indie-rock sautillant qui rappelle Yo La Tengo, un autre groupe du New Jersey, et à un country folk qui rend hommage à Neil Young.

Et le terme « homespun » n’est pas utilisé comme un simple descripteur ici : Bleeker a initialement réalisé l’album dans sa chambre, le terminant en janvier 2020 avant que le monde ne s’embrase. Après avoir vu le cinquième album de Real Estate sortir en février dernier et avoir été avalé par la pandémie de COVID-19, il a passé le reste de l’année à essayer de communiquer avec ses fans par tous les moyens possibles, et son effort solo a enfin vu la lumière du jour.

Étant donné qu’il s’agissait essentiellement d’un disque destiné à permettre à Bleeker lui-même d’explorer ses racines musicales, le fait que les chansons se connectent à un autre auditeur témoigne de leur qualité. Il s’agit d’une promenade douce et chaleureuse à travers son histoire musicale, pleine de basse qui groove et de guitare qui tord. Des morceaux agréables sur le plan sonore, comme l’instrumental jangly « AB Ripoff » et les méandres de « Swang », abondent. Les mélodies, simples mais mémorables, viennent à Bleeker avec une apparente facilité, comme sur le vintage « Mashed Potatoes » ou le swinguant « La La La La » seule exception en sera le morceau psychédélique sale et groovy « Heavy Tupper ».

Heaven on a Faultline est un album de transitions. Sur le plan lyrique, Bleeker traite des angoisses d’un monde en mutation : « D Plus » a beau contenir des guitares carillonnantes, elle a été écrite le jour de l’investiture de Donald Trump à la présidence ; le jovial « Felty Feel » le voit réfléchir au changement climatique et à son sentiment d’impuissance face à celui-ci, marquant la juxtaposition de mots sombres et de rythmes enjoués d’une certaine passivité : » »N’en parlons pas/ A quoi bon sérieusement/ Je ne veux pas être déprimant/ Mais je ne peux rien faire » (Let’s just not talk about it/ Seriously what’s the use/ Don’t mean to be a downer/ But there’s nothing I can do).

Bleeker utilise également l’album comme un moyen de traiter ses racines géographiques. Le double succès de « Tamalpai » » (lui-même un sommet en Californie) et « Twang » sont ses réflexions sur le fait de quitter la côte Est pour la Californie ; « Je n’arrive pas à trouver le rythme » (I can’t find the rhythm), soupire-t-il sur ce dernier. Il termine l’album avec « Lonesome Call », un cri comme issu du dust bowl, un doux morceau de folk acoustique. Bleeker semble être un homme coincé entre des lieux et des sentiments : »Vous aviez un style du 20ème siècle, mais nous sommes au 21ème siècle maintenant », dit-il à un personnage dans « Mashed Potatoes » (You had a 20th century style but it’s the 21st century now), mais cela pourrait facilement être une remarque lancée à sa propre manière. Pourtant, il ne devrait pas en être autrement : alors que la musique évolue de plus en plus vers un chaos post-générique, un doux rappel des qualités des meilleurs styles musicaux du siècle dernier est le bienvenu. Bleeker ne fera peut-être jamais un disque qui soit accablant, mais ce que cette petite collection d’extraits de guitare fait, c’est vous donner envie de vous retirer dans votre propre chambre et d’enregistrer immédiatement avec cet instrument.

***1/2


Azita: « Glen Echo »

7 avril 2021

Une guitare au lieu d’un clavier : ce nouvel album de l’auteure-compositerice de Chicago est beaucoup plus que cette définition réductrice. Plus de huit ans se sont écoulés depuis le dernier album d’Azita, un Year qui avait montré quel point elle était une excellente compositrice. Des chansons émotionnelles au clavier qui ne se perdent pas dans de gros arrangements.

Pour ce nouvel opus, elle a choisi la guitare comme instrument pour la construction des chansons et le résultat est une œuvre garage et très accessible.

Ainsi, on ne peut pas réduire l’album à du rock garage. S’y trouvent , en effet, des titres très multicouches, artistiquement et précisément élaborées, à même de susciter émotions différentes et versatiles. Le doublé, final « Our Baby » et « Don’t », sera, à cet égard, profondément touchant.

Si on le compare avec, par eaxemple, « If U Die » et « Online Life », on constatera qu’à chaque état d’esprit correspondra un hymne qui lui est prorpe ; « Shooting Birds Out of the Sky » s’appuiera sur nous, et notre empathie alors que « Bruxism »nous incitera à la rébellion. Un ouvrage qui va plus loin qu’on ne le saurait considérer.

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Barbara Ellison: « CyberSongs »

6 avril 2021

CyberSongs est un cycle de chansons transhumaines pour des voix d’ordinateur à l’apparence humaine de la compositrice et artiste Barbara Ellison. Avec cette nouvelle œuvre, Barbara Ellison se penche sur les subtilités sonores des avatars vocaux et sur la « musicalisation » du TTS (Text-to-Speech), un type d’application de synthèse vocale utilisée pour créer une version sonore parlée du texte brut d’un document informatique. Dans les 13 pistes de cet album, elle crée des textures hypnotiques d’énoncés vocaux par l’utilisation intensive et extensive de la répétition comme outils et matériaux pour donner naissance à des phénomènes audibles surprenants d’une musicalité fascinante et étrange.

Dans le cycle de chansons transhumaines obsessionnellement fantasmatique des CyberSongs, les mots, les morphèmes, les phonèmes, les phrases et les particules de discours acquièrent de nouvelles significations auditives en constante évolution. Illimitées par la vitesse d’articulation, ces voix « au-delà de l’humain », dans une série de langues différentes, présentent et intègrent des anomalies et des artefacts qui sont le résultat d’un processus visant à repousser les limites de la technologie. Ces voix sont finalement placées dans un environnement sonore électronique, avec des références à des instruments du monde réel, que l’on peut décrire comme ayant une esthétique jazz ou pop décalée.

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Edie Brickell & New Bohemians: « Hunter and the Dog Star »

5 avril 2021

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, le monde était enthousiasmé par une nouvelle mode musicale : les jam bands. Sorte de choc entre le chaos organisé du jazz et l’électricité du rock ‘n’ roll, la scène commence à prendre forme et à influencer les autres. Parmi ces influences, on trouve Edie Brickell & New Bohemians. Originaire de Dallas, ce groupe a capté le contrecoup du mouvement initial et y a ajouté sa propre touche texane.

Les années 1980 ont vu leur premier succès avec leur premier album double platine, Shooting Rubberbands at the Stairs, qui contient leur chanson la plus connue, « What I Am ». Depuis lors, Brickell et sa bande de troubadours n’ont sorti que trois autres albums jusqu’à Hunter and the Dog Star, qu’ils ont sorti en février. Présentant l’étendue des genres qui les ont définis au fil des ans, cet album et la polyvalence du groupe sont tout sauf impressionnants.

L’album s’ouvre sur un coup de poing au visage, en l’exemple un « Sleeve », qui commence par un rythme de batterie agressif, une basse et des guitares qui sonnent comme si Flea et Jerry Garcia s’étaient réunis pour faire un peu de jam. La voix légère et aiguë de Brickell danse ensuite sur l’instrumentation, qui évolue ensuite vers un refrain mélodique et émotionnel énumérant certaines des choses qui pourraient figurer sur ce qu’est leur capacité à « jammer » volontairement et à créer un morceau accrocheur et authentique.

« Don’t Get In The Bed Dirty » est venu accidentellement à Brickell lors d’une promenade. « Elle a commencé avec cette seule notion : ne pas se salir dans le lit. Cette idée s’est transformée en une chanson amusante sur le fait d’aimer la personne avec qui on est et d’avoir le respect de ne pas se salir dans le lit ».

De loin le morceau le plus populaire de l’album, la quatrième composition nous amène à « Stubborn Love ». Un clavier et une batterie humides dégagent un sentiment miteux menant parfaitement à la première ligne, « tard le soir au bowling, Motown et bière froide » (late at night at the bowling alley, Motown and cold beer). Brickell et compagnie continuent de raconter l’histoire simple mais humaine d’une histoire d’amour avec une préposée au bowling devenue mère, puis ex, puis cadavre. Cette chanson met en évidence l’alternative dans leur son.

Ils sautent à nouveau d’un genre à l’autre, le Texan natal cédant la place à une guitare acoustique et à l’histoire d’une « fille ensoleillée vivant à Abilene » (sunny girl living in Abilene) dans le contemplatif « Rough Beginnings ». La country cède la place au pop-punk dans la compositionsuivante, « Tripwire » où les « Ohs » et les « woahs » jouent sur un rythme de batterie claquant entre des paroles rapides et percutantes. Les auditeurs de musique alternative moderne comme The 1975 ou Young the Giant seraient très sensibles au plaisir que procure cette chanson.

« Horse’s Mouth » est le titre suivant à bénéficier du traitement Country et c’est la seule chanson explicite de tout le disque. Commentaire satirique sur les mensonges que l’on peut parfois cracher et déformer, Brickell affirme que « vous ne l’entendez pas de la bouche du cheval, vous l’entendez du cul d’un cheval » (you don’t hear it from the horse’s mouth, you’re hearing it from a horse’s ass).

La chanson-phare de l’album se trouve sur la plage numéro neuf, « Miracles », ralentie et rythmée. Les guitares guident la mélodie tandis qu’un simple battement de tambour donne une présence régulière et relaxante qui n’est qu’exacerbée par la voix de Brickell. Réfléchissant aux « miracles vus de ses propres yeux » (miracles seen with [her] own eyes,, le groupe n’aurait pas pu choisir une meilleure instrumentation et une meilleure cadence pour soutenir cette introspection.

« My Power » est la dernière démonstration de la capacité d’Edie Brickell & New Bohemians à créer une musique incroyable tout en étant capable de sauter sur des sons différents. Fort et percutant, un synthé vous accueille dans une batterie et des guitares de rock roulant. Le plaisir ne s’arrête pas à la dernière chanson de l’album, dans un certain sens, une grande partie du plaisir du projet a été laissée à cette chanson. Aussi vivante que responsabilisante, la musique soutient à nouveau le message de la chanson. Bien qu’elle ne soit peut-être pas la meilleure de l’album, elle mérite l’attention qui est accordée à lsa place en tant que dernière piste.

Écouter un album plusieurs fois peut être un défi. Les voix, les sons et les rythmes se mélangent, ce qui donne à l’auditeur l’impression qu’il n’a pas pu choisir une ou deux chansons qui l’ont marqué. Cet album n’était pas comme cela. Non seulement Edie Brickell & New Bohemians peuvent passer d’un genre à l’autre, mais ils le font sans effort, ce qui impressionne même les auditeurs les plus occasionnels. La country, l’alternatif, le pop, le punk et le rock sont tous représentés de manière incroyable et cohérente, ce qui en fait un album qui satisfera tous les fans de musique.

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