r benny: « we grow in a gleam »

18 avril 2021

Depuis près de cinq ans, Austin Cairns, sous le nom de r beny, se taille un espace de musique ambiante bien à lui avec des synthétiseurs, des échantillonneurs et d’autres instruments électroniques. Il existe peu d’artistes aujourd’hui capables de tirer de leurs gadgets et de leurs machines des sons aussi émouvants. Ce n’était donc qu’une question de temps avant qu’Andrew Khedoori et Mark Gowing ne fassent appel au musicien de Californie du Nord pour contribuer à leur projet d’éditions Longform, et c’est ce qui s’est produit avec We Grow in A Gleam, qui figure dans la 19e édition de la série aux côtés d’œuvres de Judith Hamann, Theodore Cale Schafer et Angel Bat Dawid. L’esthétique d’écoute profonde du label est bien adaptée à r. beny dans ce qu’il a de plus imaginatif et expressif.

La pièce de plus de vingt minutes est proposée sous la forme d’une carte comprenant « des tons, des textures et des échos représentatifs d’une géographie et d’une époque ». Il s’agit d’une cartographie sonore de premier ordre – patiemment et magnifiquement dessinée, avec des bornes kilométriques dans les notes de l’album pour guider l’auditeur à travers les espaces verdoyants mais solitaires que la musique traverse : lueur étincelante, lumière d’une rivière, mémoire remplie de buits statiques et, au final, écume et poussière dans uneprairie qui surplombe la mer et où le chanteur pourra alors fredonner encore.

***1/2


Jay Jay Johanson: « Rorschach Test « 

18 avril 2021

Deux ans après l’excellent Kings’ Cross, Rorschach Test voit le crooner suédois revenir avec un treizième album à la tessiture et au style immédiatement reconnaissabless, un opus qui ouvre un nouveau chapitre sonore dans l’exploration des arcanes de sa psyché. Sans bouleverser ses fondamentaux mélodiques et rythmiques, ni son logiciel en mode spleen, l’artiste continue de déployer une poésie intime avec cette élégante sincérité à laquelle nous nous sommes habitués.

Depuis son opus Whiskey en 1996, Jay Jay Johanson n’a eu de cesse de nvouloir nous griser dans ‘une liqueur douce-amère fusionnant trip-hop jazzy, piano et boucles synthétiques. En deux décennies de productions, sa signature sonore ne s’est jamais vraiment essoufflée, mais avec Rorschach Test, l’impression de déjà entendu fait à nuveau surface. Pulsations sombres, aspérités bossa nova, pop nonchalante, gimmick easy listening… le dandy nordiste aconserve toujours l’art de trouver des ressorts ornementaux pour rester fidèle à son univers, sublimer le velours de sa voix et garder agréablement captif son public.

Les dix titres downtempo qui composent ce nouvel album offrent une ligne directrice mélancolique assez fidèle à la « weltanschauung » de l’artiste. L’album s’ouvre sur l’élégiaque « Romeo » orné de s percussions caverneuses servant de toile de fond à la voix délicate et plaintive de Johanson. Il est suivi par le deuxième « single », le magnifiquement ornementé par son clip « Why Wait Until Tomorrow ». Pour les accents nocturnaux du dique, lnotre chanteur a, à cet égard, fait appel au photographe islandais Benni Valsson à même ; selon lui, de le filmer marchant dans les rues désertes d’un Paris confiné et capturer ce qu’il nomme « un moment à part, une atmosphère qui ne se répétera jamais ».

Le chaloupé « Vertigo » sera émaillé de textures Bossa Nova faussement solaires et l’étonnant « Amen » empruntera emprunter les accords du britannique « God Save the Queen » dans un arrangement gospel….

«  I don’t like you », en duo avec Sadie Percell inaugurera la seconde partie d’un album et ss’est ouvert sur une ligne rythmique légèrement plus accentuée. On retiendra, pour la bonne bouche, l’atmosphère anxiogène du titre « Stalker » qui, avec ses guitares électriques tourbillonnantes et ses lignes de clavier spectrales, marquera la seule rupture stylistique de l’album. L’instrumental aérien  » »Andy Warhol’s Blood for Dracula» offrira, lui, une respiration pianistique avant les deux derniers titres de l’opus. Johanson puisera, par ailleurs, dans la thèmatique vampirique à plusieurs endroits de l’album de manière détournée, évoquant l’état d’éveil nocturne, l’esprit obscurci et le sommeil diurne.

Introspectif, l’album est une plongée au cœur d’une psyché soumise aux aléas de la vie, des sentiments et du quotidien. Ce treizième opus, qui emprunte à juste titre son nom au test projectif de Rorschach, est une nouvelle occasion pour Jay Jay Johanson de fouiller sa personnalité, de contacter et d’interpréter ses propres émotions et, sait-on jamais, d’activer les nôtres.

****


The Armed: « Ultrapop »

17 avril 2021

 

Il y a un moment en 2018, en écoutant le dernier album du collectif hardcore The Armed, Only Love, que l’on avait l’impression que le groupe avait atteint son statut de pic d’accessibilité pop. Leur deuxième effort était chaotique comme peut l’être le punk hardcore, mais niché dans chaque recoin, il y avait des morceaux de pop qui le rendaient quelque peu abordable pour les non-initiés. Trois ans plus tard, le groupe de huit musiciens donne une nouvelle impulsion à ce centre pop avec le titre approprié Ultrapop.

Il ne s’agit pas d’insinuer qu’Ultrapop est un disque entièrement pop, loin de là. The Armed ne sont pas un groupe de pop ; le titre « Ultrapop « et les images aux couleurs vives sont une sorte d’appât. Il y a des moments de sérénité et de douceur, mais pour l’essentiel, c’est un disque plein de cette même agressivité propulsive que les fans dévoués en sont venus à adorer chez The Armed.

L’ouverture, «  Ultrapop « , est une sorte de fausse piste. Il scintille et nous fait même penser aux Daft Punk avec un échantillonnage subtil, mais ce n’est qu’une mise en place élaborée pour « All Futures », un power-anthem délirant qui culmine dans un post-chorus erratique de « Yeah ! Le morceau apparaît d’abord comme un thriller enragé, mais il est légèrement perturbé par ses paroles médiocres, comme « Tailored suits, sanguine sacks of shit, it’s all just ballyhoo » (Costumes ajustés, sacs de merde sanguins, ce n’est que du vent. ). Pourtant, on ne peut nier l’énergie de The Armed, et Ultrapop ne relâche pas vraiment cette férocité. Ils font clairement feu de tout bois d’un point de vue technique, incarné par la batterie frénétique d’Urian Hackney et Ben Koller et l’attaque de trois guitares de Dan Greene, Adam Vellely et Dan Stolarksi. Même lorsqu’une chanson commence de manière relativement optimiste, elle se transforme en un amas de bruit à la fin – leurs accroches sont enfouies sous les vagues incessantes, peut-être hors de portée des agnostiques purs et durs.

Sur « An Iteration », ils trouvent un équilibre entre accessible et erratique. Ils soulignent des lignes telles que « I fell for some / pseudo-sophisticated / Poet laureate-posing / Young white savior » (s’est laissé séduire par certains / pseudo-sophistiqués / posant comme des poètes lauréats / jeunes sauveurs blancs) aau moyen d’un feedback grimaçant, avant de se retirer pour des couplets retenus, puis d’accélérer à nouveau avec le refrain de gang « An iteration ! ». C’est le genre de morceau qui se démarque et que l’on met sur les compilations, surtout avec le grincement de guitare digne des années 80. « Average Death » est un autre moment où leur ambition pop brille, la mélodie mélancolique traversant les murs de son.

Les bruits impressionnants restent le modus operandi de The Armed sur Ultrapop, mais ces moments de mariage sonore heureux entre l’ « ultra » et le « pop » sont moins fréquents que ce que l’on pourrait attendre d’un album qui, selon Greene, « cherche sérieusement à créer une expérience d’écoute vraiment nouvelle ». La progression depuis Only Love n’est pas aussi importante qu’on l’espérait ; cette musique est rapide et dure, mais il y a moins de risques qu’il n’y paraît au premier abord. Ceux qui espéraient que le groupe se pousse dans une nouvelle direction seront légèrement déçus, tandis que ceux qui ont vibré avec ce collectif depuis le premier jour apprécieront probablement Ultrapop pour ce qu’il est – un autre album de The Armed.

***1/2


The Vintage Caravan: « Monuments »

17 avril 2021

Ces dernières années, les groupes de rock fortement influencés par les sons de la scène rock psychédélique des années 70 n’ont pas manqué. Le groupe islandais The Vintage Caravan ne fait pas exception, mais d’une certaine manière, il semble avoir une longueur d’avance sur les autres. Gateways de 2018 a montré un exemple impressionnant de la façon dont ils composent en tant que groupe fortement influencé par des groupes comme Cream, Led Zeppelin, Budgie, Yes, etc. tout en conservant cette approche unique et fraîche. Leur dernier album studio, Monuments, est destiné à voir le groupe au sommet de son art.
Cette progression dans leur maturité est évidente dès le premier titre, Whispers. Il contient des riffs rudes et rugueux qui conviennent au style de musique, mais c’est le morceau le plus abouti que le groupe ait fait dans sa carrière. Ce côté plus audacieux que le groupe a développé semble se retrouver tout au long de l’album dans d’autres titres comme « Crystallized, Said & Done » et « Forgotten ».
S’il y a une chose que l’on remarque le plus sur Monuments, c’est le contenu des paroles. Alors que les précédents albums de TThe Vintage Caravan présentaient des refrains accrocheurs et des riffs lourds et groovy, cet album semble mettre en valeur les qualités vocales uniques d’Óskar Logi Ágústsson. Par endroits, sa voix semble teintée d’un peu plus de douceur que ce que nous avions l’habitude d’entendre auparavant, mais ce n’est en aucun cas une mauvaise chose. Les voix de velours ajoutent à l’ambiance psychédélique qui entoure le groupe d’une manière qui rappelle ce que nous avons entendu de groupes tels que Blue Öyster Cult.
S’il y a une chose pour laquelle ce groupe islandais est exceptionnel, c’est de produire du rock and roll pur et dur, mais cet album montre un côté complètement différent et élégant. Sans perdre leur tranchant, ils parviennent à captiver en exposant leurs vulnérabilités dans des titres tels que This One’s For You et Hell. Tous deux montrent les qualités romantiques qu’ils ont, mais de manière contrastée, ce qui les rend intrigants. Hell garde cette ligne ardente, avec un solo de guitare époustouflant qui rappelle certains des grands titres entendus au fil des ans. « This One’s For You » est beaucoup plus dépouillé et émotif, le chant d’Ágústsson est toujours aussi divin qu’il l’est dans le reste de Monuments, mais ici il a presque une assurance qui montre la certitude de l’émotion dépeinte dans chaque texte. C’est une chanson qui montre à quel point The Vintage Caravan a mûri depuis leurs précédents albums. Ils ne sont pas étrangers à la création de quelque chose d’élégant, mais cela ne doit pas être masqué par le besoin d’être livré avec quelque chose de fantaisiste, même avec la simplicité du solo de guitare, il se sent comme la rêverie parfaite.


Alors que Clarity clôt l’album avec les teintes chaudes des vibrations à la Eagles on réalise à quel point ce groupe est entré en lui-même. Le morceau lui-même procure un sentiment de confort, mais aussi un sentiment de pesanteur, les deux travaillant en parfaite harmonie. The Vintage Caravan aurait pu livrer un album exceptionnel sans les éléments plus doux placés dans les rangs, mais l’ajout est certainement quelque chose qui ajoute quelque chose de vraiment spécial. D’une durée d’un peu plus de 8 minutes, Clarity est alimenté par une dynamique qui ne peut être atteinte que par une recherche constante et cohérente de l’or.
Monuments présente sans aucun doute le parcours de The Vintage Caravan dans leur carrière comme aucun autre. Ce qu’ils ont accompli avant cette sortie est remarquable, mais cette fois-ci, le groupe va droit au but et entre dans un autre monde. Ils ont atteint une maturité qui exprime juste les niveaux qu’ils peuvent et vont, espérons-le, mériter d’atteindre. Le trio a toujours été au sommet avec son approche moderne des sons classiques, mais c’est ici que l’on est transporté dans le temps et que l’on s’adapte parfaitement à son environnement. Monuments, aussi récent qu’il soit, sonne et donne l’impression d’être né dans les années 1970 et est devenu un trésor qui ne crée que des souvenirs doux et réconfortants.

***1/2


Witch Coven: « Rorcal & Earthflesh »

17 avril 2021

Les albums collaboratifs dans l’underground reviennent tendance ; de l’excellent Thou & Emma Ruth Rundle, l’année dernière à la récente sortie de Bell Witch & Aeria Ruin, la fusion de styles souvent disparates de deux artistes pour créer quelque chose de nouveau a pris une vie propre pendant la pandémie. C’est dans cette optique que s’inscrit le prochain album du quintette de black metal doom Rircal, qui s’est associé à Earthflesh, son bassiste d’origine, pour produire les bruits les plus violents, abrasifs et horrifiants de sa carrière jusqu’à présent. 

L’ouverture presque chorale d' »Altars of Nothingness » fait penser à un service religieux, mais cela ne dure pas longtemps. Juste avant les trois minutes, les guitares font leur entrée, un son abrasif qui matraque et soumet avant que des cris surnaturels ne se fassent entendre. Leur placement plus bas dans le mixage permet de s’assurer que, plutôt que de détourner l’attention, ils complètent les coups déjà portés. Cela mène à des moments de larsen tourbillonnants et lugubres avant que le milieu du morceau ne commence à pousser la chanson vers des territoires plus black metal.

Alors que la première chanson « Altars of Nothingness » est plus doom bourdonnant, rampant et volontaire, « Happiness Sucks, So Do You » amplifie le black metal et crache sa haine sans discernement. Les voix rauques sont beaucoup plus présentes ainsi que les guitares trémolos qui sont dissonantes sans être complètement atonales, construisant une cage sonore inéluctable. Les premières minutes, surtout entre les deux premières minutes et les cinq premières minutes environ, sont d’une noirceur furieuse, avec des accalmies occasionnelles dans la tempête. Les blastbeats sont utilisés généreusement, accélérant le tout en un maelström tourbillonnant et glacial.

Ce ne sont que deux morceaux, mais Witch Coven, c’est trente minutes de terreur auditive pure. Chaque morceau dure environ quinze minutes et passe d’une ambiance menaçante à une terreur claustrophobe, et tout ce qui se trouve entre les deux. Il y a des passages de doom rampant comme au milieu d »‘Altars of Nothingness », avec parfois des hurlements désespérés dans le mixage pour créer une atmosphère sombre et oppressante. Ils côtoient une ambiance bourdonnante, notamment au début du morceau et au milieu de « Happiness Sucks, So Do You ». 

L’utilisation de la répétition et du bourdon, comme le milieu de la piste susmentionnée, est moins méditative et plus inquiétante. Il y a un sentiment profond et durable de malaise dans le feedback en boucle, les cris douloureux maintenus bas dans le mixage et l’atmosphère profondément troublante. Ce sentiment persiste pendant plusieurs minutes et, au lieu de devenir ennuyeux, il ne fait qu’accentuer la violence qui l’accompagne. 

En parlant de violence, des moments de black metal brut et furieux s’infiltrent également, la majeure partie du deuxième morceau « Happiness Sucks.. ». étant constituée d’un mur abrasif de givre et de misanthropie. Il est difficile de dire exactement où se termine Rorcal et où commence Earthflesh ; les deux groupes existent dans une symbiose presque parfaite, se complétant l’un l’autre et ajoutant de la profondeur et des dimensions supplémentaires d’extrémisme à la musique. 

Witch Coven est profondément expérimental dans son approche ; les passages répétitifs, les dissonances et le sentiment de claustrophobie qu’il dégage en font quelque chose de tout à fait unique, qui ne plaira certainement pas à tout le monde. Mais ceux qui osent braver les profondeurs profondément troublantes y trouveront certainement une expérience cathartique, à défaut d’être agréable au sens traditionnel du terme.

***1/2


Ian Hawgood: « Memory and Motion »

16 avril 2021

Memory and Motion est une œuvre de longue haleine de l’artiste ambient Ian Hawgood, basé à Brighton. Issue à l’origine d’un été long et mémorable, il y a onze ans, Memory and Motion contient le parfum d’une saison, l’année étant 2010, et d’une étape personnelle importante dans la vie de Ian. En août de cette année-là, Ian s’est produit aux côtés de sa femme lors de l’événement Immersound au Others, à Londres. Ils s’étaient mariés plus tôt dans l’été et venaient d’arriver au Royaume-Uni, revenant d’une lune de miel en Indonésie pour fêter avec leurs amis et leur famille avant de rentrer au Japon. Le long morceau, qui dure un peu moins de vingt-huit minutes, a été créé en préparation du concert et enregistré pendant que les autres artistes vérifiaient le son.
Que ce soit involontairement ou non, la musique de Memory and Motion s’est transformée en quelque chose d’autre : une musique qui rappelle un moment spécifique et précieux de la vie d’une personne, un souvenir unique capturé et documenté à jamais par sa musique. Comme une photographie, on peut la savourer et y revenir au fil des ans, et elle sonne aussi fraîche qu’au premier jour.

Comme l’indique le titre, la musique se compose de deux parties. La mémoire est mêlée au mouvement flou du voyage, et la fatigue du décalage horaire est imprégnée de célébrations animées. Bien que la mémoire soit sujette à l’érosion, certains souvenirs se transformant en inexactitudes, en embellissements ou s’enlisant dans un nuage de fatigue rivalisant avec un vol en aller-retour, la musique d’ambiance est claire dans sa forme minimaliste. Composée de gongs et de minces formes d’ondes ambiantes, la musique de Ian produit des tonalités calmes et introspectives tout en contenant un pétillement d’excitation et le souvenir de jours meilleurs.

***1/2


Postdata: « Twin Flames »

15 avril 2021
  • En tant que chanteur de Wintersleep, Paul Murphy, originaire de Halifax, a longtemps été la pièce maîtresse de chansons rock énergiques et épaisses. Mais, en tant que leader du groupe Postdata beaucoup plus cérébral, Murphy laisse tomber la grandiloquence et adopte une approche plus organique et réservée de la production. Sur Twin Flames, le troisième album de Postdata, l’ambiance naturelle et le lyrisme discret prennent leur envol, créant une expérience délicieusement désorientante. 

Malgré l’attrait évident et accessible de l’écriture de Murphy, il est difficile de cerner ce qui rend Twin Flames si spécial. Bien sûr, l’album s’étend sur plusieurs genres – « My Mind Won’t » comporte des synthés pulsés et en cascade, tandis que le rythme de « Nobody Knows » évoque des nuances distinctes du Faith de George Michael – mais il y a quelque chose de primordial dans les arrangements. Presque tous les morceaux sont structurés comme un mini-voyage, commençant modestement et aboutissant finalement à une explosion plus grande et plus profonde de l’instrumentation. Plus profondément, la plupart des chansons de l’album ont un ton résolument proche de la réalité. Bien qu’elles soient faussement plus expansives que la pop typique, les arrangements sont suffisamment accessibles pour ne pas effrayer les publics non familiers.

Même le titre de l’album, qui commence de manière plutôt terne, s’élève vers un plateau généreusement assaisonné. En fait, la complexité de la fin de la plupart des titres de l’album peut être assez étonnante ; lorsque la monotonie est attendue, la profondeur étonnante n’en est que plus poignante. 

Sur « Haunts », Murphy saupoudre l’ambiance brumeuse, une tonalité mystérieusement éclaboussante qui est revisitée pendant la section centrale de « Yours ». Ailleurs, « Kissing » transcende les structures pop typiques et s’envole avec un drame acoustique, tout comme le noble « Inside Out ». Comme le travail de Murphy avec Wintersleep, Twin Flames se lit comme une série de chansons d’amour superficielles, mais sonne comme une fusion bien construite et soigneusement stratifiée de divers instruments.

Le mérite en revient à l’équipe de soutien du disque, qui renforce la voix et l’expression intimes de Murphy. À ses côtés, Andy Monaghan de Frightened Rabbit et Tim D’Eon de Wintersleep font des apparitions, contribuant de manière solide mais discrète. En gros, Twin Flames va au-delà de l’évidence, tant sur le plan musical que narratif. Guidé par des mixes étagés et un lyrisme honnête, Postdata a, à toutes fins utiles, réussi à transporter toute oreille attentive vers un endroit rempli d’imagination et de fantaisie. S’il peut parfois s’égarer dans l’obscurité, il n’en demeure pas moins qu’il dégage du caractère et de l’individualité.

***1/2


Really From: « Really From »

14 avril 2021

Il ne faut que 34 minutes et 21 secondes au quatuor de Boston Really From pour vous dire que, oui, ils contiennent des multitudes, et, non, vous ne pourrez pas déballer les couches de leur album éponyme en une ou deux écoutes seulement. Anciennement connu sous le nom de People Like You, Really From a fait ses débuts en 2014 avec un son qui combinait un emo moelleux et technique et un jazz grandiose et triomphant. Une maîtrise impressionnante de la dynamique et un lyrisme complexe ont toujours défini la musique de Really From, mais leur troisième disque est sans conteste l’entreprise la plus étoffée du groupe à ce jour. S’attaquant à l’identité culturelle et à la famille, Really From enveloppe son écriture intelligente de couches tourbillonnantes de cuivres, de riffs de guitare cristallins et de grooves de batterie rudimentaires. L’ensemble donne l’impression que American Football s’essaie au ska, ou que Crumb reprend Tera Melos.

Tirant son nom de la question « D’où venez-vous vraiment ? » (Where are you really from ?), Really From est un groupe composé à 75 % de personnes non blanches. Les thèmes de la vie en tant qu’enfant d’immigrés en Amérique traversent la prose honnête de Chris Lee-Rodriguez et Michi Tassey. S’échangeant des voix magnifiques tout au long de l’album, les chanteurs partagent tour à tour leurs perspectives sur une toile emmêlée d’expériences douces-amères. « Try Lingual » est une tentative de parler à un membre de la famille qui parle peu l’anglais : « J’écoute attentivement ce que tu dis / Et dans ma tête, je traduis que je pourrais répondre de la mauvaise façon / Pardonne-moi, j’apprends encore »(I listen hard to what you say / And in my head I will translate I might respond the wrong way / Forgive me, I’m still learning), tandis que « In The Spaces » est une ode semi-sardonique aux attentes des adultes. Des phrases comme « Continue comme ça, fais des gosses / Fais cuire du riz, c’est pas cher / Fais-en assez, juste assez / Élève-les, élève-les bien » (Keep it up, have some kids / Cook some rice, cheap enough / Made enough, just enough / Raise them up, raise them right) font place au refrain « Don’t think, just work ». Alors que le jam noué clôt le morceau, celui-ci commence à prendre l’essence d’une conversation frénétique avec soi-même dans le miroir. Les meilleurs moments de l’écriture des chansons de Really From ressemblent à des dialogues internes douloureux mais importants.

Sur le papier, Really From pourrait ressembler à un album conceptuel, et c’est le cas à bien des égards. Cependant, si on l’écoutait sans contexte, l’intellectualisme magique caché dans sa narration serait probablement éclipsé par sa musicalité. Chaque membre du groupe a fait ses armes en tant que joueur de jazz, tout en s’imprégnant de la scène DIY de Boston. Cette dualité transparaît dans le dernier album de Really From. C’est un disque qui reste rarement au même endroit pendant longtemps, et ses meilleurs moments sont ceux qui n’occupent pas du tout un espace définissable.

Le premier morceau, « Apartment Song », passe d’une ambiance balayée, digne de Dntel, à un funk distant, proche de Brainfeeder, en moins de quatre minutes et demie. L’instrumental « Last Kneeplay » associe un scratch de guitare en nylon de style classique à une partie de corne hurlante qui donne l’impression d’être assis sur un quai au milieu de la nuit, en écoutant votre album préféré de Miles Davis des années 70 sur le haut-parleur d’un téléphone. La chanson « I’m From Here » réussit à s’attaquer à une accroche de radio alt-rock, à un pont sourd et à des nouilles luxuriantes au piano électrique. Les mots ne peuvent rendre justice aux arrangements immaculés de Really From, mais pour replacer les choses dans un certain contexte, je dois imaginer que c’est le seul album sorti sur Topshelf Records qui comporte un bugle.

Sorti en pleine résurgence du rock progressif, le dernier album de Really From s’inscrit dans les tendances populaires d’un moment musical en rupture de genre, tout en faisant preuve d’une désinvolture rafraîchissante quant au goût prononcé pour l’expérimentation de ce groupe de quatre musiciens. Bien qu’ils aient été catalogués comme un groupe d’emo jazz, avec leur dernier album, Really From a continué à créer un genre en soi. Really From est un voyage intelligent et fougueux. C’est une écoute instructive pour une personne blanche issue d’un foyer anglophone, mais d’une certaine manière, cela donne aussi envie d’aiguiser nos compétences en maths rock et de monter un groupe avec un joueur de trombone.

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Emily A. Sprague Hill, Flower, Fog

13 avril 2021

Les six pistes instrumentales douces et lumineuses du dernier album d’Emily A. Sprague évoquent une sorte d’éloignement serein du quotidien. 

Dans le projet indie-folk Florist d’Emily A. Sprague – parfois accompagnée de ses compagnons de groupe, parfois en solo – la native de Catskill, dans l’État de New York, produit une musique d’une intimité étonnante. Son dernier album, l’auto-explicatif Emily Alone, était aussi dépouillé qu’une chaise Shaker, se limitant à la guitare acoustique et à la voix. « Death will come/Then a cloud of love » (La mort viendra / Alors un nuage d’amour), chantait-elle, philosophe des monosyllabes. Mais sur les albums de Sprague sous son propre nom, elle troque le langage pour les sons mercuriels des synthétiseurs modulaires, ses drones ondulants aussi informes que les galaxies. Si la musique de Florist est un dessin au trait à la plume, un enregistrement d’Emily A. Sprague ressemble davantage à un jeu de lumière capturé sur une pellicule embuée.

À ces deux pôles, les faces opposées de sa musique se reflètent l’une l’autre. Enregistré à la suite de la mort de sa mère et d’un déménagement dans l’Ouest, Emily Alone traite du deuil et de la solitude. Par ses sons et ses matériaux, l’album électronique Hill, Flower, Fog est très éloigné de la folk introspective et feutrée de cet album, mais c’est aussi, à sa façon, un disque de deuil. Elle a enregistré les six pistes instrumentales en une seule semaine, en mars, aux premiers jours de la pandémie. « Je me suis soudainement retrouvée à faire partie de ce courant qui s’écoule désormais séparément de la réalité que nous connaissions », a-t-elle écrit lors du premier téléchargement de l’album sur Bandcamp en mars, quatre jours seulement après l’avoir terminé. (L’édition RVNG Intl. a été augmentée et reséquencée.) « Il est conçu comme une bande sonore pour ces nouveaux jours, pratiques, distances, pertes, fins et commencements. » Cependant, plutôt que la peur ou la discorde, elle met l’accent sur une tranquillité ancrée comme on ne peut mais.

Hill, Flower, Fog est taillé dans le même moule que ses prédécesseurs électroniques Water Memory et Mount Vision. Doux et lumineux, ses motifs cycliques tracent des formes douces, privilégiant généralement les tonalités majeures aux tonalités mineures. Ils semblent viser en grande partie le subconscient ; une fois que les arpèges andante patients de la dernière chanson se sont évanouis dans le silence, il peut être difficile de se souvenir de nombreux détails sur les 40 minutes précédentes. Dans le même temps, les sons de Sprague sont plus clairement définis qu’auparavant ; elle a remplacé les pads diffus et les clusters de sons gazeux des albums précédents par des leads frais et boisés et des carillons lumineux. Luxuriant comme un champ de rosée, « Moon View » ouvre l’album avec ce qui ressemble à un duo pour boîte à musique et flûte à bec pastorale ; « Horizon » joue également des tintinnabulations nettes sur des sons tenus réverbérants, le délai syncopé envoyant des ondulations sur la surface placide de la composition.

Cette palette ne change pas beaucoup ; les six pistes jouent sur le contraste entre les détails précis et les échos prolongés. L’ambiance est mélancolique mais non pesante, comme si l’on reconnaissait la douleur du moment présent mais que l’on s’y résignait et que l’on était déterminé à persévérer. Les quarts de note lents et réguliers de « Rain » capturent un sens tranquille de l’émerveillement. « Woven » est construit autour de quintes ouvertes ondulantes qui rappellent faiblement les bourdons de la musique classique indienne ; autour d’elles s’écoulent toutes sortes de gribouillis et d’accents, doux comme de la crème glacée fondante. Les neuf minutes de « Mirror » se déroulent comme si Sprague avait simplement réglé les cadrans de son appareil modulaire et était allée se faire une tasse de thé ; il sonne et gronde avec un esprit qui lui est propre, son rythme ressemblant au contrecoup d’une pluie, lorsque l’égouttement des gouttières et des arbres crée sa propre symphonie aléatoire.

En rupture avec l’abstraction extrême des précédentes œuvres électroniques de Sprague, Hill, Flower, Fog est accompagné de Greetings from Hill, Flower, Fog, un livre à tirage limité de ses propres photographies, qui, selon elle, relatent « des moments de pause, de paix et de communion vécus à la maison ». Ce sont des images simples d’objets familiers. Un bougainvillier se dresse contre un mur blanchi par le soleil, la pleine lune flotte dans un crépuscule teinté de rose, des ombres tombent sur une pelouse d’un vert profond. Ces petits moments sont chargés d’un sentiment d’ineffable ; chacun d’entre eux ressemble à un enregistrement fugace du temps qui passe. Dans sa répétition sans but, sans moment de tension ou de drame, la musique de Hill, Flower, Fog transmet une sensibilité similaire – une sorte d’éloignement serein du quotidien. L’année nous a donné beaucoup de raisons de nous révolter ; la musique bienveillante de Sprague nous donne des raisons d’être reconnaissants.

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Mattie Barbier: « Three Spaces »

13 avril 2021

Three Spaces de Mattie Barbier nous propose un rassemblage non conventionnel de sons dans un genre tout sauf académique. Il s’agit d’un seul morceau de 38 minutes qui offre des textures rugueuses et grondantes, des bourdonnements prolongés et un peu de statique sur les bords. Bien que Barbier affirme qu’il a été « réalisé à la maison avec un euphonium, un trombone, un orgue de roseaux et un jardin », Three Spaces va au-delà de la sortie typique d’un solo pandémique.

L’instrumentation n’a presque aucune importance et il aurait été difficile de la démêler sans les notes du livret. Au début, l’album semble offrir un long drone monolithique. Mais après plusieurs écoutes, des variations et des profondeurs apparaissent. Des notes claires sont submergées sous le premier plan tourmenté, et ce premier plan change de nature à un rythme glacial.

Au cours de ces multiples écoutes, on sera enclin à augmenter le volume à un niveau étonnamment élevé afin d’apprécier les détails. Compte tenu de la gamme dynamique étroite de l’album, cela n’a pas été sans rappeler le polissage d’un vieux meuble pour en découvrir les subtilités.

Si vous voulez passer un après-midi à creuser dans un seul album, Three Spaces est un candidat intéressant et excellemment adapté à la chose.

***1/2