Humanist: « Humanist »

Humanist inspiré et créé par le musicien Rob Marshall, explore avec brio les recoins profonds et sombres de la race humaine, avec le soutien d’une série d’artistes révolutionnaires. Alors que la moralité, la spirale des taux de suicide, la fragilité de la planète, la fragmentation des nations et le chaos politique sont mis en évidence, ce disque pourrait être la bande sonore de cette existence difficile à laquelle nous serons tous confrontés en 2020. Pour autant, il n’est pas du tout percutant et ne se retient pas avec sa puissance rock industrielle et post-punk, adoucie et entrecoupée de quelques propositions plus réfléchies.

Marshall, l’ancien guitariste d’Exit Calm, qui vient du nord-est de l’Angleterre, a écrit, produit et joué tous les morceaux de cet album. Il s’est inspiré du décès soudain d’un collègue musicien et chanteur, Gavin Clarke. Incroyablement, ce n’est pas seulement le premier projet solo de Rob, mais aussi ses débuts en tant que producteur. Il y a des contributions vocales de Mark Lanegan (Screaming Trees, Queens of the Stone Age), Dave Gahan (Depeche Mode) et Mark Gardener (Ride). Lanegan était déjà bien conscient du don de Marshall pour les compositions, après que Rob ait co-écrit sur Gargoyle, l’un des albums les plus réussis de Lanegan, et une demi-douzaine d’autres titres cosignés par Rob sur la sortie en 2019 de Somebody’s Knocking, acclamé par la critique.

Et ce sont les deux premiers titres de Mark Lanegan qui donneront à l’album un départ palpitant. Une intro douce et ambiante sur « Kingdom » se lancera ensuite dans une réflexion sérieuse sur les paroles de Mark Lanegan : « I am the shark below the surface, I am the love that you forsake…riding through the kingdom, death is riding by my side » (Je suis le requin sous la surface, je suis l’amour que tu as abandonné… chevauchant à travers le royaume, la mort chevauche à mes côtés). « Beast of a Nation » s’ouvre sur une ligne de basse lourde et industrielle, emmenant l’auditeur dans un autre voyage de recherche avec Lanegan : «  took a train to nowhere, and nowhere is a place I’ll never leave.. » (J’ai pris un train pour nulle part, et nulle part est un endroit que je ne quitterai jamais…)

Il sera, en outre, bon, dans « Shock Collar », il est bon d’entendre à nouveau la voix de Dave Gahan. Ce « single » est un hymne expansif, générateur d’adrénaline, qui vous fait vous asseoir et écouter, vous ramenant à l’époque du synthé-rock des années 80, mais avec la couche supplémentaire de la guitare de Marshall.

« Ring of Truth », avec Carl Hancock Rux (Portishead, collaborateur de David Holmes), est le premier « single » d’Humanist à être sorti ; Il aurait pu être produit par le regretté Martin Hannett, avec des échos de son grand travail Unknown PLeasures de Joy Division, dont l’influence est évidente ici. Dépouillé et torturé par endroits, Marshall a réfléchi aux origines de cette chanson sur la façon dont nous souffrons tous du profond fardeau de problèmes mondiaux.

D’une durée de plus de huit minutes, « English Ghosts » avec John Robb (The Membranes) est une pure épopée post-punk. Alors que « In My Arms Again », avec Joel Cadbury, évoque les Dandy Warhols à leur apogée, il affiche un côté rêveur qui se développeea vers une fin psychédélique. L’album prend ensuite une direction plus calme avec le regretté et sincère « Truly Too Late » d’Ilse Maria et le magnifique et sinueux « How You’re Holding Up » du légendaire auteur-compositeur-interprète Ron Sexsmith : « Our dreams have upped and disappeared… » (Nos rêves se sont envolés et ont disparu….)

Le dernier morceau, « Gospel », sur lequel figure Lanegan une fois de plus, est un crien direction du ciel, qui jette toutes les émotions humaines brutes figurant sur l’album dans un dernier éclat de voix, celle d’une quête désespérée.

Humanist capture à merveille l’essence de notre entreprise humaine si complexe, avec une réalisation brutale des réponses que nous cherchons sans cesse et de toutes les luttes que cette quête implique. Comme Marshall le dit lui-même, la musique examine « …the ways we find meaning, the very liberation of the human spirit. » (…les moyens de trouver un sens, la libération même de l’esprit humain).. L’album a une réelle profondeur et authenticité, ce à quoi tous les artistes aspirent. Il ne fait aucun doute que la crédibilité immédiate d’Humanist découle quelque peu des collaborations inhérentes à ce projet ; toutefoias c’est à Marshall qu’il faudra accorder ce crédit énorme d’avoir eu la vision claire, le courage et la ténacité de le réaliser si bien. Un début remarquable !

****1/2

Lanterns on the Lake : « Spook the Herd »

Nous informant dès la première phrase de son intention :« stick around when it gets real » (Restez là quand ça devient réel), Spook the Herd est une œuvre d’art vraiment ambitieuse qui cherche à nous maintenir ancrés dans les réalités d’aujourd’hui (en commentant des sujets d’actualité importants), tout en nous emmenant simultanément dans un voyage spatial (en utilisant des paysages sonores pop, oniriques et d’un autre monde). En nous emmenant dans des réalités légèrement voilées ( nous accrochent à la vie « Baddies) » et en explorant simultanément des textures progressives et superposées (pensez XX) d’autres mondes, Spook pour grande idée de vouloir équilibrer les reflets de la vie de la rue avec le désir de nous aider à nous échapper de nos vies souvent banales.

On le remarquera surtout dans « Before they Excavate », une attaque contre les réponses politiques simplistes à de graves questions sociales, par exemple ce «  let’s gate crash the palace and reclaim what’s ours, let’s replace the billboards with beautiful art » (détruisons le palais et récupérons ce qui nous appartient, remplaçons les panneaux d’affichage par de l’art magnifique), tout en intégrant le minimalisme pianistique dans un contexte psychédélique, et s’adressant ainsi tout autant à notre cérébralité qu’à notre organicité. Excellent à la fois comme album d’engagement protestataire et d’évasion immétérielle.

***1/2

Great American Ghost: « Power Through Terror »

Qu’il s’agisse de Randy Blythe dans Lamb of God ou de Jesse Leach dans Killswitch Engage, beaucoup de groupes de metalcore se résument à un numéro de métal dirigé par un chanteur hardcore. Pour Great American Ghost, le chanteur Ethan Harrison a conservé la trajectoire technique du premier album du groupe, Everyone Leaves, sorti en 2015, et de Hatred Stems From the Seed, sorti en 2017, qui s’inspire du bon vieux beat bostonien d. Le dernier album du groupe est beaucoup plus influencé par des groupes comme Gojira et Meshuggah, mais sa lignée remonte toujours à des groupes comme DYS et Gang Green. Power Through Terror est un tour de force metalcore qui ne cesse de s’améliorer à chaque écoute. 

Des vocaux bien gras et des diatribes nihilistes s’imposent sur l’intro de « Rat King », mais la précision et la syncope sont d’un autre ordre. Le guitariste Niko Gasparrini et le bassiste Joey Perron s’inspirent encore du primitivisme et on n’y trouvera aucun solo de guitare. Leurs riffs géniaux les remplacent et ils frappent fort, encore et encore.

Cette puissance constante est la raison pour laquelle « Prison of Hate » parvient à secouer les auditeurs par des assauts massifs et une colère implacable – la phrase d’accroche de Harrison « Reality is pain/ Hope is a plague » (La réalité est une douleur/ L’espoir est un fléau) vient à l’esprit – mais le travail sur les frets de la six cordes reste acrobatique et à l’épreuve des balles. Le titre suivant, « Altar of Snakes », produit un effet similaire en incorporant des pistes de bulldozer dans un groove décimant et en poursuivant l’équilibre impeccable de l’album, avec un chant mélodique râpeux qui se transforme en grognements menaçants.

Le morceau-titre apporte une structure rythmique à trois temps, ajoutant quelques changements de rythme de bon goût dans un hymne anti-autoritaire digne des légendes de Boston. Les percussions de Davier Perez complètent les éléments ravagés et dépouillés, permettant au groupe de s’écouler naturellement à partir de passages distincts. Sa contrebasse à tir rapide sur « Rivers of Blood » est le parfait contrepoids par son outro passionnée, atmosphérique et presque post-rock. Power Through Terror sonne comme un groupe de hardcore jouant du métal, mais le métal ne tire aucune énergie de l’agression primitive.

Alors que certains chants gutturaux offrent un certain répit aux cris, Great American Ghost s’appuie sur un groove contagieux pour élever les tropes metalcore de morceaux comme « Socialized Animals ». Les riffs électrisants et les percussions chargées plairont aux fans de metalcore du début des années 2000, tout comme la phrase « ’d rather believe in nothing/ Than beg for my fucking life » (Je préfère ne croire en rien/Plutôt que de supplier pour ma putain de vie », sera tout sauf redondante.

Même le groove rebondissant de la chanson de métal « Black Winter » aborera changements de tonalité arborera côté sinistre qui prendea le dessus pendant la rupture ultra lente à la fin. « We build these fucking empires just to watch them fucking burn » (Nous construisons ces putains d’empires juste pour les voir brûler), criera Harrison à la fin. Et ses slogans d’avant-rupture sont présents tout au long de l’album.

Étant donné la tendance du metalcore à privilégier le générique, il est facile d’approcher Power Through Terror en s’attendant à ce que ça devienne ennuyeux. De telles idées préconçues rendent la cohésion de l’album bien plus satisfaisante. Great American Ghost sait ce qui marche, que ce soit la double attaque synchronisée des percussions, des guitares, ou les mélodies troublantes du refrain de « Scorched Earth ».

Ces ruptures, en effet, ne semblent jamais forcées et les chœurs ne donnent jamais l’impression que le groupe fait des concessions. Sa symbiose transcende les limites des genres, même en gardant un chemin bien tracé suivi par des morceaux comme un« WarBorn », qui s’avère non seulement écoutable mais bien plus qu’agréable. Les vocaux rapides et les riffs d’inspiration vaguement scandinave, ainsi que les percussions gargantuesques et le chant non filtré, sont exécutés avec un tact et une dextérité qui permettent au groupe de chevaucher tous ces éléments.

« No More » met fin à Power Through Terror de manière explosive et violente, avec l’un des morceaux de guitare les plus punitifs que le groupe ait jamais écrit. Au demeurant, il y a encore de la place pour les montées de tension et les mélodies émotionnelles parsemant les moments de folie haineuse. Great American Ghost fait simultanément la fierté du hardcore de Boston tout en le surchargeant de riffs impeccables. Cet album prouve exactement quel’il fait partie de ces nouveaux groupex capable de représenter et renouveler la tradition du metalcore.

***1/2

Funeral Homes: « Lavender House »

Le projet Funeral Homes, basé à Melbourne, en Floride, a débuté comme un simple passe-temps de bedroom pop acoustique au lycée. Le premier EP, April Showers Bring May Flowers, n’était que la partie visible de l’iceberg en ce qui concerne le potentiel de ce projet. Avec la sortie du « debut album, » Lavender House, on commence à voir le talent des Funeral Homes, qui s’appuie sur les influences du shoegaze, de l’indie rock, du slowcore et de la pop. 

Lavender House se lit comme un récit mené par la voix du chanteur principal. Un album qui voyage à travers les thèmes du passé et qui se déplace de cette époque de la vie, il documente un paysage sonore impressionnant, repoussant les limites du nombre de genres qui peuvent s’intégrer sans heurts sans se sentir maladroits. Le disque à sept pistes a été réalisé à partir de l’exploration de différents sons. Le produit fini est l’aboutissement du meilleur de cette expérimentation, et c’est le travail dont le groupe est le plus fier.

Funeral Homes ne perdent, en effet, pas de temps pour montrer l’étendue et la profondeur de leurs talents, alors que le premier morceau, « Cowboy Emoji », s’aventure instantanément dans les champs de la country alternatifve Au fur et à mesure que la voix du chanteur crépite, on découvre que leur chant évoque l’émotion brute et la vulnérabilité, surtout lorsqu’on les entend murmurer les lignes comme « that love was meant to fade, so don’t be afraid » que (l‘amour était destiné à s’éteindre,aussi il ne faut pas avoir peur). La chanson se poursuit par des réminiscences du passé, affirmant qu’il est parfois bon de voyager dans le passé. Le morceau suivant coupe la direction et s’oriente vers le fuzz chaud de l’alt-rock du début des années 2000. Sans doute le plus énergique du projet, « C Thru U » demandera à être écouté en « live ». La capacité du refrain à étoffer un groupe complet gardeea ainsi l’auditeur accroché, et les couplets répétés, « I wanted to see it through. I just wanted to see through you » (Je voulais aller jusqu’au bout. Je voulais juste voir à travers toi), des guitares brûlantes suffisent pour une relecture instantanée.

Ce sera pourtant l’éventail de la palette sonore de Lavender House qui tire l’auditeur du confort du rock de chambre facile à écouter. « DRK » s’interpose entre les deux parties du disque, offrant un noyau de réverbération lourde qui aurait pu ne pas fonctionner sur un disque qui restait jusqu’à présent sur un son aussi en sourdine. Funeral Homes parvient à s’en extraire, et il le fait sans effort, ce quiproduit un changement de tonalité des plus fascinant. En effet, juste après, « Anything » se fraye un chemin à travers les méandres de la musique, en contrastant la chanson précédente avec une production électronique imodeste, furtive et discrète. Elle agit , ainsi, comme une ode à un amant, une douce ballade qui donne fraîcheur au disque.

Mais ce sera le « closer » qui sera le plus opérant ; ce morceau est le plus long, il dure plus de cinq minutes, et il suit les traces de « Anytime » dans don fondement. L’aspect chillwave de la chanson berce l’auditeur dans un rêve, car Funeral Homes fournit ici un contenu lyrique des plus fort. La façon dont le chant s’enroule autour de phrases comme « Do you ever feel weak? Do you ever get sleep ? » et « I’d clean for you, I’d die for you » (te sens-tu parfois faibles ? Je nettoierais pour toi, je mourrais pour toi), résonne comme si le public avait une vue de face de sa mélancolie. Même le surnom apparemment tendre de « Hibiscus leaf » (feuille d’hibiscus), qui est dirigé vers un portrait du passé, se fait plus froid et plus lourd à chaque couplet qui passe.

Lavender House de Funeral Homes est une œuvre solide du début à la fin. Pouvoir intégrer avec succès différents styles et genres de sons dans un disque de sept pistes n’est pas une mince affaire, et pourtant ce projet est leur spécialité. En plongeant à travers les paysages à la manière de Death Cab pour Cutie and Slowdive, le disque ne se périme jamais et il suscite l’intérêt au fur et à mesure qu’il est joué. Uil s’agit ici d’un début prometteur qui a sans doute été aussi excitant à réaliser qu’à écouter.L’écoute, elle, l’est ansolument.

****

Roman Lewis: « Heartbreak (For Now) »

Roman Lewis est en train de réécrire les règles du métier d’auteur-compositeur-interprète. Nous avons enfin la chance d’avoir quelqu’un d’assez courageux pour s’écarter du peloton avec une sortie unique. Son nouvel EP Heartbreak (For Now), composé de sept chansons, se concentre sur la romance et l’autocritique sous des formes complètement différentes. Rapide ou lent, chant ou parole, les sept chansons ont toutes un point commun : la guitare acoustique.

En effet, on entend rarement ledit instrument être utilisé de différentes manières, plutôt que le frottement standard des accords. Pourtant, des motifs hypnotiques de picking au doigt et des séquences d’accords apaisantes égayent ce disque

« Ways » est le premier morceau, c’est un titre excentrique et énergique qui expérimente un nouveau type de style pour les auditeurs de Lewis. Il n’est pas nécessaire d’être branché sur un ampli pour que le public puisse danser. Dans sa première ligne, il t est dit : « There are four ways to look at life, love, lust, addiction, strife » (il y a quatre façons de voir la vie, l’amour, la luxure, la dépendance, les conflits). Le reste de ce, trop court, disque est d’ailleurs emblématique de ce que des paroles d’une telle intelligence peuvent susciter.

Les chansons plus lentes du disque reprennent là où il s’était arrêté avec son précédent album Mindless Town, en tant qu’auteur-compositeur rêveur. « Heartbreak » et « Just a Woman » utilisent des paroles absorbantes, vous plongeant dans la profondeur de questions sur le définition de l’amour assez impressionnantes pour un jeune de 17 ans. Heartbreak est un mot de plus pour qualifiier l’inspiration et élaborer sur sa nature spirituelle.

La dernière chanson, « Midnight in Paris », est un hommage séduisant à la ville la plus romantique du monde. Elle capture parfaitement le sentiment de nostalgie totale d’un amour passé. Juste quand on pensait qu’il ne pouvait plus le faire, Roman chante une partie de la chanson en français, ce qui contribue à la magie. Peut-être que les leçons de français à l’école sont utiles après tout !

Le romantique Roman Lewis révèle qu’il y a un côté optimiste dans sa musique et qu’on peut espérer avoir le meilleur des deux mondes.

***1/2

Elephant Stone: « Hollow »

Mené par Rishi Dhir, Elephant Stone a toujours joui d’une réputation enviable auprès d’une certaine confrérie de musiciens oeuvrant dans le rock psychédélique. En tournée, la formation a fait la première partie des Black Angels, Brian Jonestown Massacre, ou autres.

Après un premier album (The Seven Seas) et un album éponyme détenant une signature mélodique fortement inspiré des Stone Roses – disque paru en 2013 –, Elephant Stone s’est ensuite affairé à se doter d’une véritable identité sonore. En 2014 paraissait The Three Poisons ; un disque mieux réalisé et qui laissait présager le meilleur pour les Montréalais avant que le virage pop synthétique proposé sur Ship of Fools (2016) ne nous laisse sur notre faim.

Dhir et ses acolytes reviennent avec un nouvel album intitulé Hollow, un opus entièrement enregistré au studio Sacred Sound (studio appartenant à Dhir) et réalisé par le leader lui-même. Cette approche a sensiblement modifié la dynamique créative du groupe, surtout avec un « patron » qui assume encore plus ses choix !

Cette fois-ci, Elephant Stone retourne à un rock psychédélique plus traditionnel (sans verser dans une esthétique lo-fi) et propulse sa musique dans un espace interstellaire plus léchée. Les ambitions de ce Hollow sont on ne peut plus claires : « Il s’agit d’un album concept simple […] Il y a beaucoup de gens qui essaient de trouver une solution. Ils cherchent du sens, quelque chose en quoi croire… Nous voulons tous la même chose, mais nous essayons de l’atteindre de manière différente. C’est dans cet état d’esprit que nous avons écrit et enregistré Hollow », explique Dhir.

Hollow raconte l’histoire des innombrables dettes écologiques survenues après la destruction de la planète Terre par l’humanité. L’élite responsable de ce désastre climatique découvre alors une « nouvelle Terre » dotée de la même espérance de vie que celle que cette même élite vient d’anéantir par des décisions irresponsables. Et ça donne un album ambitieux, dystopique, aux accents aussi rock (« House on Fire ») que pop (« The Clampdown »). Une création qui n’atteint pas toujours la cible, mais qui a le mérite d’être animée par un réel désir de passer un message.

Divisé en deux parties distinctes, le premier segment, intitulé The Beginning, débute avec l’accrocheuse « Hollow World » et se termine avec « We Cry for Harmonia », une excellente chanson pop psychédélique. On offre également un coup de chapeau bien senti à l’intervention du sitar dans « Land of Dead »; l’instrument de prédilection de Dhir. Le deuxième segment, titrée simplement The Ending, s’amorce avec « Harmonia », prélude  d’un « Nouveau Monde », et se conclut avec l’aérienne « A Way Home ».

Évidemment, Hollow prend tout son sens si on l’écoute du début à la fin sans interruption. Même si un certain éclectisme stylistique caractérise cette nouvelle parution (pop, rock, psychédélisme, space-rock, synthpop, etc.), Elephant Stone demeure intelligible grâce à ce concept d’album simple, mais qui parle au plus grand nombre.

Sans être un disque d’exception, Hollow mérite qu’on y retourne plus d’une fois. C’est probablement le meilleur effort de la formation et ce n’est pas étranger au fait que Rishi Dhir assume pleinement le rôle de réalisateur et il permet à Elephant Stone de se positionner confortablement entre ce que crée Tame Impala et The Brian Jonestown Massacre.

***1/2

Aaron Diehl : »The Vagabond »

Le pianiste américain Aaron Diehl s’est surtout fait connaître comme accompagnateur privilégié de la chanteuse Cécile McLorin Salvant — les deux se sont encore produits en duo cette semaine. Mais Diehl a aussi ses projets en parallèle, et en leader : à preuve, ce troisième album pour l’excellente étiquette Mack Avenue, cette fois en trio avec Gregory Hutchinson à la batterie et Paul Sikivie à la contrebasse.

Entre sept compositions et quatre reprises (on note celle de John Lewis (une influence évidente pour Diehl ), de même qu’une superbe version de « Piano étude no 16 » de Philip Glass, une autre référence pour le pianiste), le jeune trentenaire distille son jeu précis et sophistiqué dont l’éclat et la virtuosité se mesurent paradoxalement dans la retenue. Formé tant en classique qu’en jazz (ce qui s’entend partout, à la manière d’un Fred Hersch), Diehl possède une touche d’une rare luminosité et d’une rare profondeur : c’est dans les détails que l’on note la richesse de son jeu, et c’est très bien comme ça.

***1/2

Puss N Boots: « Sister »

Le trio Puss N Boots semble avoir les bottes refaites à neuf pour marcher : on croyait son No Fools, No Fun de 2004 être une simple récréation dans le parcours pas linéaire de Norah Jones, mais non, tout est possible pour Norah lespiègle. On a d’elle des albums dissemblables et insaisissables exprès, on a eu plusieurs disques en tant que Little Willies, et puis un hommage aux Everly Brothers avec Billie Joe Armstrong, ainsi que le projet ROME avec Danger Mouse et Daniel Luppi, et la revoilà en compagnie des copines Sasha Dobson et Catherine Popper à s’échanger le micro et les instruments (toutes trois jouent guitare, basse et batterie, Norah pianote en sus).

C’est très minimal, plein d’espace et panoramique : qu’il s’agisse de leurs créations ou de reprises de Tom Petty, de Dolly Parton et cie, on ne trouvera pas d’Americana plus twangy, délinquant, libre et irrésistible. Parfait pour partir en auto nulle part sans savoir quand (et si) on va revenir.

***1/2

Green Day: « Father of All Motherfuckers »

Green Day vante ce nouvel effort comme un disque de rock sans prétention, de rock dans sa plus pure définition. Venant d’un groupe qui a passé le plus clair des 20 dernières années à se compliquer la vie en montant des opéras punk rock conceptuels et orchestraux, ça aurait été un vent de fraîcheur, pour vrai. Si on n’arrête pas de nier que le rock est mort et s’il faut se fier à Green Day pour tâter le pouls du style, mettons que le cadavre serait à un stade avancé de putréfaction.

Selon le combo donc, un disque de rock pur, en 2020, en est un qui recycle les riffs les moins stylés des 40 dernières années pour les mêler à l’ADN déjà vieillissant des hits de groupes comme les Strokes, les White Stripes Qyeens of the Stone Age, ou les Black Keys, le tout dans une production hyperléchée et faussement nonchalante. Une réécriture complète et avouée de Dookie aurait été plus satisfaisante que cette bouillie rock à numéro. Au sein de cette catastrophe concise, une seule chanson nous rappelle l’énergie du Green Day des débuts (« Sugar Youth »).

Étant donné que le contact avec le reste de l’album est aussi peu agréable que cette resucée on ne m’attardera pas trop dessus. Disons simplement que la chanson titre, qui ouvre l’album, est une version «pub de iPhone» édulcorée des White Stripes, que « Oh Yeah! » repique des éléments de la pièce « Do You Wanna Touch Me (Oh Yeah) » de Gary Glitte et de « My Sharona de The Knack. Le groupe prend clairement son public pour une bande d’ignares avec des références aussi marquées. American Idiot contenait lui aussi son lot de repiquage de classiques, mais c’était quand même fait avec plus de subtilité. Là, c’est juste du mauvais goût.

Il semblerait que le trio californien a eu beaucoup de plaisir à enregistrer ce disque-là ; on peut coir cette affirmation-là comme un désir de ne plus être Green Day, tout simplement.

Le « plagi-hommage » continue de plus belle avec « Meet Me on the Roof » et ses handclaps et ses harmonies vocales hautes perchées. Encore une chanson qui pourrait facilement jouer avant les bandes-annonces de film au cinéma. Pensez aux chansons rock les plus génériques que vous avez entendues dans votre vie et vous n’êtes pas loin de la vérité.

« I Was a Teenage Teenager » nous rappelle un autre combo sur lequel on s’interroge, à savoir Weezer ce qui tombe bien vu que les deux groupes partent en tournée ensemble cet été.  En 2020, sur la planète mainstream, les rockeurs font du recyclage ; on peut avoir mal au coeur et aussi au rock.

**

Yorkston/Thorne/Khan: « Navarasa: « Nine Emotions »

Yorkston/Thorne/Khan célèbrent à la fois les différences entre leurs origines respectives et l’universalité de ces neuf émotions. Pour leur troisième collaboration, James Yorkston, Jon Thorne et Suhail Yusuf Khan continuent à produire une musique qui dépasse toutes les frontières pour offrir une expédition interculturelle profonde de sons folkloriques du monde entier.

Le trio reflète la diaspora tissant le folk écossais, le jazz froid subtil et les styles classiques indiens en un ensemble magistralement conçu et satisfaisant. Conçus librement autour du concept de la Navarasa, ou des neuf émotions.

Les arrangements présentent une douce palette de sons de cordes acoustiques avec Yorkston à la guitare, Thorne à la contrebasse et Khan au sarangi. Il forme une base onirique mais polyvalente sur laquelle le trio construit les ballades folkloriques de « The Shearing’s Not For You » avant de passer à la beauté subtile de « Westlin Winds, » qui combine le vieux Qawwali avec la poésie de Robert Burns. Le doux Darbari travaille la répétition et le bourdonnement inspirés du Kosmiche avec des sons nettement sous-continentaux. 

Yorkston/Thorne/Khan s’efforcent de repousser les limites, mais leurs expérimentations musicales ne sont pas sans aspérités. Ils produisent un son richement texturé qui a la capacité de transporter les auditeurs dans leur exploration de la Navarasa.

***1/2