Steve Roach: « Zones Drones & Atmospheres »

Des boules pétillantes rebondissent pour initier « The Living Space ». Le mouvement de ces boules est comme l’équivalent d’un débordement de particules se déversant dans un champ magnétique. L’écho de leurs chocs amplifie le mouvement aléatoire de ces boules aux sonorités hybrides et dont la masse forme un rythme plus engageant pour le plaisir des oreilles que pour celui des pieds. Cela n’en reste pas moins très céleste. Comme des étoiles qui brillent dans un ciel mélangé par un maelström de couches multicolores. Les ondes synthétiques commencent à pulluler en arrière-plan, tandis que la présence de voix séraphiques appartient davantage au pouvoir de l’imagination qu’à la réalité… Bien que je ne puisse nier leur présence, surtout vers le final. Les billes s’agglutinent en un motif qui s’est séquencé tandis que ce mur d’ondes se déplace aussi lentement qu’un vaisseau musical à la dérive, tons réalistes compris. Les boules étoilées deviennent de plus en plus silencieuses. L’arrière-scène devient l’avant-scène, et vice versa. Nos oreilles sont submergées par la migration et la multiplication des nappes de synthé dont les lamentations bleutées s’enroulent comme d’improbables couples dansant leurs valses éthérées. Ah que l’univers de Steve Roach étonne. Le musicien est passé maître dans l’art de peindre ses mouvements ambiants de couleurs tant rythmiques qu’atmosphériques, s’éloignant ainsi de l’impression que la musique flottante est redondante. Dans cette première longue structure qui initie son nouvel album Zones-Drones & Atmospheres, il crée une texture mélodique avec l’entrelacement de multiples boules pour nous faire plonger dans un état d’hypnose aspiré par la migration de cette phase flottante. Où la membrane des nappes de synthé est huilée d’une couleur bleu acier, tandis que les boules font une dernière apparition sous le bourdonnement des déesses astrales et ce bruit étrange, on dirait un cuicui, qui appelle encore plus notre attention.

Intérêt, curiosité éveillée sont les prémices de l’art de la musique atmosphérique de Steve Roach bien plus que son addiction à nous plonger dans de longues phases méditatives. Ce qui était le cas auparavant ne l’est plus. Depuis sa rencontre avec Robert Logan, les albums Biosonic et Second Nature en 2016, le synthétiseur de La Mesa, en Californie, a élargi sa palette tonale pour la mise en place de ses atmosphères. Et il la partage à juste titre dans son nouvel album sur le label américain Projekt Records. Certes, et comme son titre l’indique assez bien, Zones Drones & Atmospheres nous plonge dans une zone de drones et d’atmosphères où le style dark ambient est le principal atout de cet album. Un peu comme Painting in the Dark où se trouvent les racines de « Neomorphic », mais surtout « Fade To Grey » et sa symphonie de drones et de mouvements en dorme de drones

Ce nouvel album est composé de 7 tableaux musicaux qui montrent sa grande connaissance des sphères méditatives. Le CD, ainsi que l’album téléchargeable, sont accompagnés de deux longs bonus, offrant plus de 183 minutes de musique aux longs murmures bourdonnants dans notre intimité cérébrale où l’ami Steve est passé maître dans le jeu des couleurs et des formes. Prenons « Breathing Light » et ses arabesques qui étirent leurs pointes, aplatissent leurs courbes pour atteindre ces étreintes flottantes tout en rayonnant d’autres couleurs tonales. Après l’éternelle chute de sons de « Neomorphic », « Shadow Realms » propose un chant de drones qui s’effiloche en bancs de brume sonore. Des nappes à la texture orchestrale donnent une seconde teinte à ce mouvement ambient sombre. Les souffles s’hybrident avec des tonalités de cor, comme des murmures bourdonnants, qui agissent comme des vecteurs pour atteindre une forme de sérénité spirituelle. « Immerse Indigo » est plus lourd d’une masse sonore linéaire d’où émergent des filaments à peine moins sombres, nuançant son immense portée atmosphérique. Ceux qui préfèrent une musique ambiante animée par des séquences, Steve Roach a pensé à vous avec « The Living Space » et surtout avec le merveilleux « The Perfection of Solitude ». Ce titre évoluant sur plus de 16 minutes nous ramène aux structures ambient de The Skeleton Keys, comme à la période analogique du synthétiseur américain. Le mouvement s’articule autour d’une palette de touches séquencées dans un spectre caoutchouteux où les boules rebondissent, montent et descendent avec une poussière organique liée à elles. Et tout cela se déroule comme dans un rêve avec cette brume compacte qui amortit le choc des rebonds, sculptant une texture rythmique obsédante. Les couleurs des vents ajoutent une vision intrigante à ce rythme qui est aspiré par ces mêmes vents après la 10e minute. « Holding Light » termine Zones-Drones & Atmosphères comme au bon vieux temps où Steve créait une symphonie à partir d’une brise qui se déplace par ses inflexions, un peu comme pour reprendre son souffle. Le phénomène est exploité à plus grande échelle sur « Submerged » dont les nuances dans les drones sont propices à ces contrastes d’ombre et de lumière qui nous entraînent dans un état d’hypnose somnolente. Et avec 73 minutes, « Submerged, » qui nous rappelle les inédits de l’édition 3CD de Structures from Silence, a le temps de nous endormir.

Plus caverneux et vibrant avec ses murmures le long des parois lisses de son immense grotte tonale, « Isolation Station » possède également ces vertus, sauf que son panorama subtilement changeant le rend un peu plus excitant à écouter.

Bien sûr, il y a des longueurs ! Mais n’est-ce pas précisément ce qui rend la musique de Steve Roach si belle ? Hypnotique, magnétisante et propulsée par ces impulsions à peine perceptibles, on entend les phases évoluées par des séquences qui laissent une infime ouverture pour modifier la texture, les formes et ses couleurs. C’est précisément là que Steve Roach capte notre intérêt. Mais cela, on le sait depuis longtemps. Laissons-nous simplement absorber par les beautés de ce Zones-Drones & Atmospheres. Un bel album pour qui a besoin de s’évader…

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