Emma-Jean Thackray: « Yellow »

On hésite à coller à Yellow, le premier album officiel d’Emma-Jean Thackray, une étiquette réductrice telle que « jazz fusion ». Le nom du genre n’indique pas grand-chose, si ce n’est l’acte de fusionner la tradition du jazz avec autre chose (même l’étiquette « jazz » est controversée, surtout ces derniers temps) et se fier à un descripteur aussi vide ne rend pas service à cette musique.

Une partie de ce qui rend cet album si irréductible et magique est la variété des ingrédients stylistiques de Thackray. Tout comme le reste de la renaissance de la fusion londonienne qui a lieu actuellement, les influences du funk, du hip-hop et de la danse imprègnent presque chaque composition. On y trouve également quelques détours rafraîchissants, comme l’irrésistible breakdown gospel de la chanson titre et la splendeur digne d’un film de James Bond comme Spectre.

Comme beaucoup de ses pairs innovateurs (Moses Boyd, Nubya Garcia), Thackray utilise ces influences comme un véhicule pour réaliser les nombreuses facettes de sa vision. Bien sûr, un morceau peut commencer comme une prise apparemment conventionnelle sur la scène britannique, mais à la fin, l’auditeur est plongé dans une glorieuse éruption de son. La section rythmique passe en mode « jam » à fond, les cuivres se déchaînent sur des ostinatos affirmés, l’orchestre détonne et Thackray clone sa voix en un million de Thackrays. Toutes les barrières arbitraires qui existent entre les genres sont vaincues par le raz-de-marée de son ingéniosité. Il se passe tellement de choses en même temps sur l’ensemble du mixage, et pourtant le sentiment de clarté reste étonnamment intact.

Le contenu lyrique de Yellow est presque entièrement utopique, ce qui en fait une expérience exaltante et purificatrice de l’âme. Le jeu de plume de Thackray cherche à engager émotionnellement et spirituellement l’auditeur. Elle utilise des images évocatrices et colorées, qui servent davantage à compléter et à embellir le paysage musical environnant qu’à fonctionner comme un message autonome. La façon dont elle aborde les thèmes est souvent littérale, comme dans « Third Eye », qui demande à l’auditeur « d’élever sa conscience avec son troisième œil » (raise your consciousness with your third eye), ou encore dans « Green Funk », un morceau intitulé à juste titre « Green Funk », où l’on entend une demande de « green funk » à la George Clinton.

Au centre de son opus se trouve un motif astronomique, les compositions les plus dynamiques mettant en scène des chœurs criant les noms des corps célestes, mêlant magnifiquement les motifs interstellaires de Sun Ra aux influences spirituelles de Thackray. Des refrains tels que « hands up and reach for the sky, the sun gives life » (levez les mains et tendez les bras vers le ciel, le soleil donne la vie) et « I call to Venus in the sky, she shows me loooooooove ! » (J’appelle Vénus dans le ciel, elle me montre son amour ! ) sont à la fois des cris de ralliement pour l’humanité et un appel à une puissance supérieure.

Les messages d’espoir et d’unité de l’album offrent une évasion réconfortante dans un monde qui peut sembler dépourvu de ces choses. Il est vrai que le sentiment général peut parfois frôler le saccharisme, et peut-être même être légèrement troublant vers la fin (le chant monotone de « Our People » ressemblera à l’équivalent musical d’un endoctrinement dans un culte). Cependant, ce n’est jamais assez pour nuire à l’expérience généralement hypnotique. 

L’ambition pure du projet est impressionnante – et encore plus la façon dont cette ambition a été réalisée avec succès par le travail impeccable de Thackray en tant qu’arrangeur et producteur. La façon dont elle gère la pléthore de pistes vocales en particulier, en les rendant aussi pures que possible, est une réussite étonnante. En outre, le génie multi-instrumental de Thackray et les percussions souvent frénétiques de Dougal Taylor brillent tout au long de l’album, contribuant à établir une tension irrésistible dans la musique. Malgré l’abondance d’idées compositionnelles, elles sont toutes exécutées avec un souci de clarté, de cohésion et de détail. L’approche auteuriste de Thackray dans le studio, combinée à sa précision et son contrôle inégalés, donne l’impression d’un tout nouveau genre en soi.

***1/2

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