Justin Sullivan: « Surrounded »

« Certaines personnes ont un paysage écrit dans leurs os », chante Justin Sullivan sur Surrounded, la suite incroyablement attendue de Navigating By The Stars, sorti en 2003. Toutefois, il convient de lui lâcheri la bride tant il a été très occupé à diriger New Model Army, l’un des groupes les plus travailleurs du rock jusqu’à ce que le Covid ne rende la tâche difficile aux groupes. Ils ont tout de même réussi à organiser un live stream épique pour leur quarantième anniversaire ; il a donc continué à travailler, à écrire et, plus tard, à enregistrer – avec un groupe de musiciens comprenant ses camarades du NMA – un nombre impressionnant de seize nouvelles chansons parmilesquelles émerge aussi cette phrase : « Si je pouvais voir dans ton cœur, il y aurait de la pierre et de la bruyère » (If I could see in your heart there would be stone and heather).

Il ne fait aucun doute que Sullivan est lui-même l’une de ces personnes. La terre de sa patrie d’adoption, le nord de l’Angleterre, est aussi fermement gravée en lui que le Wessex l’est dans Thomas Hardy, ce qui n’est pas une si mauvaise comparaison car tous deux sont des réalistes romantiques avec un œil pour la vie des gens ordinaires – l’explorateur occasionnel dans le cas de Sullivan – et un talent pour la narration.

À la première écoute, on pourrait croire qu’il s’agit d’un album introspectif ; on y trouve beaucoup de guitares acoustiques et de cordes, et pas du tout de l’agitation qu’il sait si bien faire dans son travail – « Sao Paolo », prononcé presque dans un murmure, est une chose si fragile qu’elle menace constamment de s’évanouir dans le silence tout en abritant des communautés entières et des histoires sous sa surface faussement tranquille – mais c’est un album qui a une portée littéralement mondiale. Car les thèmes de Sullivan, comme toujours, se situent sur un continuum avec la condition humaine à une extrémité et la nature (métaphorique et littérale) à l’autre, et beaucoup de combinaisons très compliquées, belles et effrayantes des deux à tous les points intermédiaires.

Lorsqu’il les oppose l’un à l’autre, comme dans « Amundsen » (comme le titre le suggère, sur le célèbre explorateur polaire Roald Amundsen, qui a battu Robert Falcon Scott au pôle Sud, mais a vu sa victoire éclipsée par l’échec héroïque de son rival), c’est exaltant. Ou encore « Coming With Me », une plongée dans l’esprit troublé d’un pilote suicidaire – et meurtrier (pensez au vol 9525 de la Germanwings), qui est aussi sinistre et compatissant que l’exploration par NMA de l’esprit d’un kamikaze sur « One Of The Chosen » en 2007, et qui rappelle presque certaines des œuvres les plus sombres d’Edward Ka-Spel, avec un peu de psychédélisme et quelques romans de SF.

Bien sûr, les obsessions de longue date que sont la famille (de sang et créée) et les relations humaines jouent également un rôle – « si tu n’as pas de clan, alors qu’est-ce que tu es ? » (if you have no clan, then what are you?), comme il le chante sur « 28th May » (qui pourrait parler de beaucoup de choses qui se sont passées à cette date, mais qui ne parle probablement pas de la mort d’Harambe), l’une des quelques chansons de l’album qui porte la marque des premiers Leonard Cohen.

Mais avant tout, Surrounded semble être un album sur la transcendance, ou du moins sur la quête de celle-ci. De l’ouverture « Dirge » qui regarde le monde depuis les montagnes, à « Sea Again » (comme le titre le suggère, un autre de ses thèmes récurrents), jusqu’à sa conclusion avec le souhait d’être « entouré de toute la lumière que je verrai jamais » (surrounded by all the light that I will ever see), il s’agit peut-être d’une œuvre créée lorsque la majeure partie de la planète était isolée, mais elle englobe à la fois le monde sur lequel nous tournons et celui qui se trouve dans nos têtes.

On ne pourrait certes pas qualifier Surrounded de chef-d’œuvre, maisce n’est pas un opus qui ne souffrirait pas d’un jugement conci ou hâtif. Disponible dans un coffret avec son prédécesseur et compagnon Navigating By The Stars, c’est un album tout aussi merveilleux, même si on peut trouver que Stars était un opus emblématique de ce que serait cette tarte à la crème nommée « disque la croissance ». Surrounded est plus immédiat. Deux faces d’une pièce très précieuse dans la mesure où, près quelques mois d’enfermement, il était un peu déprimant de n‘entendre parler que de la manière prosaïque dont les gens avaient meublé leurs quptidiens respectifs. Que Justin Sullivan ait été si merveilleusement productif ne peut, à cet égard, que nous rendre heureux.

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