Damien Jurado: « The Monster Who Hated Pennsylvania »

Pour son quatrième album en trois ans, Damien Jurado revient faire exactement ce qu’on attend de lui : créer des portraits douloureux de personnes désespérées qui luttent contre un monde sans espoir qui ne s’arrête pas pour elles.

Cette approche remonte au moins à 1995, lorsque, encouragé par Jeremy Enigk, un compatriote de Seattle et ancien leader de Sunny Day Real Estate, Jurado a vu son EP Motorbike sortir sur Sub Pop. Ses premiers efforts sur le label ont abouti à la création de Waters Ave S. en 1997, son premier LP, qui lui a valu une certaine attention de la part de la critique, en présentant sa voix feutrée et son approche dépouillée sur la scène musicale indépendante de la décennie.

Waters Ave S. sera suivi de plusieurs autres sorties Sub Pop, dont le mystifiant Rehearsals for Departure en 1999 et le chef-d’œuvre hanté qu’est The Ghost of David en 2000. Les textes de chaque album présentent des observations et des souvenirs d’hommes et de femmes vivant dans l’ombre de l’amour, de la perte et du danger potentiel, que ce soit de la part d’eux-mêmes ou d’autres personnes, tous entièrement propres à Jurado dans leurs livraisons franches et quelque peu désengagées.

Vingt-cinq ans plus tard, Jurado revient avec son douloureux The Monster Who Hated Pennsylvania, un LP éclectique de 10 titres qui poursuit son défilé de chambres froides et de longues nuits. Il s’ouvre sur la légèreté trompeuse de « Helena », qui commence par « Hello from the room where I’m selling my clothes » (Bonjour depuis la chambre où je vends mes vêtements).

« Helena » est un titre d’ouverture fort, comme on peut s’y attendre d’un disque de Damien Jurado, car le premier de ses 10 narrateurs rumine des sentiments d’inadéquation et d’identité perdue. Brouillant la géographie et la personne, comme il le fait souvent, sur des cordes guillerettes et de douces maracas, Jurado y déclare en effet que The world is a liar/The stars are a must » (le monde est un menteur/les étoiles sont un must).

Ici, l’auditeur trouvera également quelques-uns des plus beaux vers du disque, comme seul Damien Jurado est capable de les écrire, dans des lignes frissonnantes telles que « Il a été pris dans le rire des lunes et nous n’avons jamais été aussi grands que le monde » (He was caught up in the laughter of moons/And we were never as big as the world » et « Se voir à travers les vagues de l’adieu/Une fois tu étais eux mais maintenant tu ne peux pas le dire » (Seeing yourself through the waves of farewell/Once you were them but now cannot tell).

Des chansons comme « Tom », avec ses images cryptiques de carnaval, et « Hiding Ghosts », sonnent comme si Jurado était devenu tout à fait à l’aise dans les vieilles maisons qu’il a construites sur ces premiers LP chez Sub Pop. « Hiding Ghosts », en particulier, aurait pu être extrait directement de Rehearsals for Departure ou de The Ghost of David. Cela peut rapidement devenir un trait négatif pour de nombreux artistes, mais un auteur-compositeur de la capacité de Jurado est capable de rénover au lieu de simplement revisiter. Les deux chansons en question sont d’une certaine manière plus fortes que tout ce qu’il faisait il y a 20 ans, et Damien Jurado, à 50 ans, s’est forgé une nouvelle perspective perdue pour le Damien Jurado à 30 ans.

L’intelligence émotionnelle qui peut se développer chez un artiste à l’âge mûr crée la couche de maturité nécessaire pour éviter que l’on ne devienne une parodie, une interprétation de soi en bande dessinée. C’est pourquoi la noirceur de Jurado perdure, son punch émotionnel restant aussi puissant que jamais. Les morceaux les plus remarquables de The Monster Who Hated Pennsylvania sont parmi les plus dévastateurs, car Jurado utilise les pouvoirs de l’âge et de l’expérience pour façonner ses personnages.

« Johnny Caravella », un morceau qui semble suspicieusement autobiographique, montre Jurado équilibrant les sensations de doute et le désir de persévérer – « I know I should leave/But I don’t have the shoes or the courage » (Je sais que je devrais partir/Mais je n’ai pas les chaussures ou le courage).

Ce morceau est l’un des plus impressionnants du disque, un slow éthéré qui porte le nom du même personnage de WKRP à Cincinnati. À la fin du morceau, Jurado y avoue : « Et oui, je pourrais dire que j’ai abandonné toute ma vie/Erasement de mon nom en haut de la page/Déplacement de mon stylo lorsque le public est devenu trop familier » (And yes, I could say that I quit my whole life/Erasing my name at the top of the page/Moving my pen when the audience got too acquainted). C’est un moment frais d’honnêteté directe de la part d’un auteur-compositeur qui passe autant de temps à parler dans d’autres voix qu’à se métamorphoser dans le son.

La dépouillée « Minnesota » est appelée à devenir la préférée des fans du chanteur, tandis que le sentiment de nostalgie de la charmante « Song for Langston Birch » sonne parfois dylanesque, et « Joan » – aussi brève soit-elle – mérite d’être considérée à part entière. Les souvenirs fragmentaires de « Jennifer » forment un autre portrait de la dévastation du point de vue expérimenté de Juradio, conduit par sa cueillette hivernale et se terminant par la conclusion glaciale : « Je me connaissais autrefois/Mais plus maintenant » (I knew myself once/But not anymore).

Servant de bref répit à toute cette obscurité – et de loin la chanson la plus unique de Jurado de mémoire récente – « Dawn Pretend » arrive soudainement sous la forme d’un hommage fébrile et chaleureux aux mêmes tubes dorés de la radio pop les plus en vue autour de l’année de naissance de Jurado. Bien sûr, le morceau reste unique à son compositeur maussade, servant de surprise inattendue, se classant facilement parmi les plus remarquables des 10 morceaux de l’album.

Le titre de clôture « Male Customer #1 » est peut-être le sommet de The Monster Who Hated Pennsylvania. C’est la quintessence de la chanson de Damien Jurado, avec des paroles typiques de Damien Jurado telles que « L’endroit le plus solitaire où j’ai jamais été, c’est dans tes bras. » (The loneliest place I’ve ever been/Is in your arms). Hanter est une façon de le décrire. Voici une conclusion appropriée pour un homme qui a parlé à la fois pour les hanteurs et les hantés tout au long de sa carrière, ne semblant jamais avoir besoin de matériel nouveau… le chagrin semble en quelque sorte lui venir naturellement.

The Monster Who Hated Pennsylvania n’est peut-être pas aussi dense ou complet que ses classiques, mais il n’en reste pas moins un ensemble habilement conçu de croquis de personnages et de chansons d’histoires, dans lequel Jurado se sent bien, peut-être même à l’aise, et qui ne montre aucune intention de s’essouffler de sitôt. Comme la plupart de ses productions, il faudra peut-être quelques écoutes pour s’y habituer complètement, mais une fois que vous l’aurez fait, cela en vaudra la peine.

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