Natasha Barrett: « Leap Seconds »

D’emblée, et pour que cela soit clair dès maintenant., il faut préciseri que ce disque est un leader précoce dans la catégorie BAR (Best Acousmatic Record) de 2021.

Leap Seconds comporte quatre œuvres majeures allant de 12 à presque 21 minutes, et il n’y a vraiment pas un seul moment sur ce long disque qui soit gaspillé ou qui me laisse sur ma faim.  L’album est disponible en format CD sur le site de Sargasso, mais plus important encore, si vous achetez le CD, on vous fournit ensuite un lien gratuit pour télécharger l’album au format binaural.

Afin d’apprécier pleinement ces quatre œuvres, il faut les aborder en étant complètement éveillé, lucide, alerte, et prêt à accepter la responsabilité d’être un auditeur aussi actif que possible.  Chaque titre est une pièce montée élaborée qui regorge d’éléments et de détails qui se produisent si discrètement qu’il est facile de les manquer.  Ainsi n’aîtra l’impression que l’on peutcouter cet album tous les jours pendant des mois et toujours y trouver des éléments et des fragments totalement nouveaux pour nousi.

Il est inutile de s’étendre sur l’utilisation par Barrett de la technologie moderne, des techniques d’enregistrement et des compétences en matière de mixage car, dans la guerre des mots, jon se etrouverait désespérément désarmé. L’essentiel semble être que le placement des sons dans l’espace par rapport à l’auditeur est de la plus haute importance pour elle.  Réussir cela définit le paysage (ou paysage sonore) qui permet à l’auditeur, dans un monde parfait… d’explorer à volonté un univers infini de personnes/lieux/choses/mondes, limité uniquement par les inhibitions de son esprit.

En revisitant une grande partie de son catalogue, et parmi les nombreuses qualités de sa musique, celle qui est la plus frappante est sa capacité à déplacer les sons de manière à les faire apparaître en trois dimensions.  Leap Seconds porte cette qualité à de nouveaux sommets.  Dans le format binaural, la spatialisation des sons est la clé du plaisir de l’auditeur et, comme, comme nul n’a jon propre Acousmonium personnel, l’écoute binaurale est la meilleure solution suivante.

Bien sûr, pour l’auditeur de cette musique, la façon dont les sons ont été produits ou leur source ne devrait pas avoir d’importance.  Ce qui compte, c’est l’organisation de ces sons qui mène à un récit personnel qu’ils nous racontent, et c’est ce récit qui fournit la raison de me laisser aller dans l’espace acousmatique.  Leap Seconds est l’un des enregistrements les plus riches en narration qu’il a été donné de découvrir et, à cause de la quantité massive de détails dans ces morceaux onnepeut u’essayer de) décrire l’expérience que de manière aléatoire et décousue, proche du style « flux de conscience ».

À un niveau élevé, l’une des premières choses que l’on remarque est un air de complexité fragile, en particulier dans le premier morceau, « Involuntary Expression ».  Imaginez que vous vous promenez lentement dans les couloirs pailletés d’une structure physique incroyablement ornée et à multiples facettes.  Tous les détails, même ceux qui sont rendus à un niveau microscopique, sont mis en évidence de façon saisissante. La structure semble être entièrement assemblée avec des filigranes de cristal pur, fins comme des cheveux, qui s’emboîtent et s’entrelacent dans des motifs élaborés à la Escher.  Des points de brins de verre aux couleurs vives surgissent inopinément, interrompant momentanément le flux de l’édifice blanc et clair étincelant.  De minuscules grains de lumière s’attardent dans l’espace aérien pendant ce voyage, mais ils disparaissent comme par enchantement, apparemment à volonté.  La structure, dans son ensemble, semble risquer éternellement de s’effondrer en minuscules flocons de verre.

La piste la plus longue, « The Weathered Piano », fonctionne également comme un voyage exploratoire, bien qu’elle s’aventure dans des zones plus sombres.  Au lieu de la « lumière » d’« Involuntary Expression », cette pièce s’attarde sur cette période fugace, les moments précédant la disparition de toute trace de lumière.  L’obscurité en mode « pas tout à fait » de la nuit… plutôt les gris boueux des tics qui la précèdent.  De plus, contrairement à « Involuntary Expression », il ne s’agit pas d’une promenade, mais plutôt d’une marche précipitée qui frise la course.  Une envie de regarder constamment par-dessus votre épaule vers une ombre invisible, mais ressentie.  Ces couloirs sont clairsemés et pleins d’échos, nus et lisses… et ils évoquent une sensation de diminution de l’air respirable.  Chaque seconde qui passe vous rapproche d’un vide invisible, d’un néant menaçant.  Vers la fin de ce voyage, une voix d’enfant ou une voix d’enfant se matérialise, il y a des sons de la nature, un chien très vocal et insistant.  La voix est étouffée et brouillée, complètement incompréhensible.  Est-ce votre voix ?  Est-ce le dernier résidu de mémoire avant que le vide ne vous engloutisse?

Sur le très beau titre « He Slowly Fell and Transformed Into the Terrain, » on entend la vie quotidienne, peut-être dans un cadre rural ou suburbain… certainement pas urbain.  Un groupe d’enfants en train de jouer.  Un autre enfant se tient seul, invisible, un paria qui pourrait aussi bien être invisible pour ses pairs.  Il marmonne quelque chose dans son souffle, les yeux bien fermés.  Quel est ce son tourbillonnant ?  Ce qui ressemble d’abord à des feuilles mortes prises dans un mini-cyclone se transforme en quelque chose qui pousse, quelque chose d’organique, qui grandit, qui s’assemble.  Il y a une viscosité humide, alors que les organes s’attachent les uns aux autres, que la moelle osseuse molle et malléable se plie en quelque chose de plus permanent.  L’enfant ouvre un peu les yeux, pour qu’ils ne soient que des fentes… juste assez larges pour voir ce qu’il a créé.  Il sourit.

Enfin, il y a « Dusk’s Gait »  De grandes structures mobiles de métal, de pierre et de bois épais et sombre s’emboîtent les unes dans les autres et sont actionnées par un énorme moteur ancien et caché (de type steampunk ?).  Des murs impénétrables entourent une métropole faiblement peuplée dans un futur lointain.  Cette ville est en quelque sorte fausse, modelée d’après aucune ville connue.  Les angles sont anormalement déformés et les choses qui devraient être ordonnées ne le sont pas.  Un sentiment de malaise chaotique se mêle à son atmosphère.  Il y a un sentiment irritant de quelque chose qui a déraillé tout autour, mais rien d’évident ne se présente, c’est juste là.

Après âtre entrés dans cette vision vous vous direz probablement que jvous avez lu ou regardé beaucoup trop de fiction spéculative et ce type d’analogie se justifiera, surtout à la lecture des notes de pochette et, ceci étant dit, Barrett écrit aussi : « On peut les écouter comme des voyages musicaux, mais ces voyages ne sont ni narratifs ni totalement abstraits. Ils visent plutôt à attirer l’auditeur dans leur flux pour une découverte plus personnelle. Les sons et les structures musicales sont façonnés de manière à personnifier le comportement dynamique des événements du monde réel et à évoquer les sensations des entités vivantes. »

À cet égard, elle parvient ainsément.  Ce qui est merveilleux avec cet album, c’est que l’on pourra revenir dans une semaine/mois/année et visualiser un tableau complètement différent.  Ce qui est capté une première foui n’est qu’une partie des voyages infinis qui nous sont donnés d’évoquer et d’invoquer.  L’esprit vagabond est une chose magnifique tant elle nous offre la possibilité d’imaginer d’autres perspectives… il ne nous reste plus qu’à les saisir !

****1/2

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