Nils Frahm: »Graz »

Cet album « perdu » et datant de de 2009 met en lumière le don pour l’émotion et les prouesses techniques du pianiste. Il n’y a guère de meilleur moyen de mettre en perspective l’évolution d’un artiste que d’écouter des œuvres inédites datant du début de sa carrière. Le pianiste allemand Nils Frahm a passé la dernière décennie à innover, à quitter ses zones de confort pour en construire de nouvelles ailleurs. Ambiance, classique, jazz, chorale, électronique, tout y passe. Parfois, son travail électronique a été suffisamment immersif pour faire oublier le talent de son pianiste. En 2015, le compositeur a créé la Journée du piano. Cette journée, qui a lieu le 88e jour de chaque année, célèbre le » « roi des instruments de musique », le pian). Pour célébrer le « Piano Day 2021 », Frahm a sorti un album surprise, enregistré à l’origine en 2009 en Autriche. C’était censé être le premier album qu’il a publié sur Erased Tapes, mais il l’a rangé dans le coffre-fort et a choisi de publier Felt à la place. Frahm déclare que les compositions sur Graz « sonnent comme une version beaucoup plus jeune de moi-même, et beaucoup des expressions musicales de cette époque seraient impossibles à reproduire pour moi aujourd’hui. » Ces morceaux ont des relents d’improvisation, le jeu volatile traduisant un jeune Frahm incertain de ce que l’avenir lui réserve.

Mais l’attention méticuleuse qu’il porte à l’acoustique est évidente dès que l’on appuie sur la touche. Le son est tridimensionnel, presque comme si Frahm et son piano flottaient autour de votre tête. « Because This Must Be » saute et cahote jusqu’à la ligne d’arrivée. C’est un crescendo d’énergie avec des phrases répétées qui sont jouées avec plus de détermination à chaque fois. Il y a une faim inimitable dans ces morceaux de piano, le son de quelqu’un qui ne voulait pas simplement les composer, mais qui en avait besoin. Les chansons plus longues comme « Kurzum » sont émouvantes, le genre de voyage qui vous laisse profondément dans une réflexion introspective sur qui vous êtes et qui vous devenez.

Comparé au travail plus maximaliste de Frahm, il est étonnant de constater à quel point il est capable de recréer un sentiment brut avec une instrumentation aussi minimale. « Crossings » est lumineux et discret, comme les lumières de la rue qui se reflètent sur la peau d’une flaque d’eau. Elle sonne comme une confiance croissante, ou de vieux espoirs qui se réalisent enfin. Les pianistes ont la chance que leur travail ne soit presque jamais périmé ou daté, et des titres comme « Hammer » incarnent l’immortalité des compositions de Frahm. Il l’interprète en direct depuis une décennie et une version plus dépouillée est parue sur son album live Spaces en 2013. Sur Graz, « Hammer » a encore plus de poids émotionnel, grâce à la voix en cascade de Peter Broderick. Ces chansons ne sont pas conçues comme des actes d’expérimentation ou d’innovation, mais plutôt comme une plongée profonde dans l’âme. Les moments les plus dramatiques de Graz évoquent une image de Frahm, frénétique et penché sur son piano comme un savant fou. C’est suffisamment captivant pour qu’on se demande pourquoi il ne l’a pas sorti en 2009, mais d’un autre côté, c’est suffisamment brut pour qu’on ait l’impression de s’immiscer dans quelque chose de profondément personnel en l’écoutant. Frahm affirme qu’il s’agit de « sons qui n’ont aucun rapport avec ce que nous pouvons mesurer », et c’est en grande partie vrai. Graz est l’un de ces rares instantanés musicaux suffisamment vivants pour capturer les aspects intangibles de la condition humaine, sans prononcer un seul mot. C’est lui qui est à l’origine de la journée qui célèbre le piano comme « le roi des instruments de musique », mais dans Graz, Frahm est roi, et le piano est son trône.

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