Hara Alonso: « Somatic Suspension »

Somatic Suspension, comme son titre l’indique, est un produit de son époque. Un examen du détachement et de l’immobilité. Plein de malaise. Profondément personnel. Sans le mouvement exigé par notre vie sociale, nos trajets quotidiens, nos routines, nous sommes devenus sédentaires. Nous avons eu la chance d’avoir plus de temps pour créer, certes, mais sans nouvelles expériences ni drames personnels (pour les plus chanceux), et pour beaucoup, ce fut un sol stérile sur le plan créatif. La pianiste espagnole Hara Alonso, basée à Stockholm, a utilisé son instrument comme un véhicule pour aller et revenir de l’introspection, d’où ont émergé des lignes de piano frappantes par leur simplicité, leur répétition. Le titre d’ouverture, « Desnuda », mine ses notes douces et spacieuses avec un accord dvelouté qui répète son intonation dérangeante tout au long du morceau. Avec un tempo différent, « The Centre Of The Sun Is Empty » transmet un chant d’ivoire au clavier passionné et de plus en plus anxieux par le biais de notes uniques frappées rapidement, qui persistent pendant six minutes épuisantes avant de s’estomper et de se déformer dans le néant numérique. 

Mais nous avons classé cet album dans la catégorie « Expérimental » parce qu’Alonso s’intéresse moins à la pureté d’un instrument ou à la beauté d’une mélodie qu’elle ne cherche à les soumettre à toutes sortes de traumatismes numériques et à trouver une résonance dans ce qui en tombe ; la beauté et la laideur sont également acceptées. C’est ainsi que nous passons de « Horizontal Disintegration », où les touches ne sont plus discernables, remplacées par des pops rythmiques, des glitches et des scratches se faufilant sous les tonalités avortées des claviers et les carillons numériques qui se gonflent, directement à « The Work of Poetry », où les accords de piano persistants dominent mais sont en partie attirés en marge par un filtre qui désynchronise un peu deux lignes. Le numérique prend le contrôle dans chaque scénario, que ce soit ouvertement ou discrètement.

Il y a un moment, à peu près à la moitié de ce disque, qui déclenche une irritation profondément enfouie. Nous tirant de notre rêverie, un son persistant émerge de la toile, exactement le même que celui que faisaient mes anciens écrans d’ordinateur dans leurs derniers jours (qui sont arrivés bien trop tôt). Le morceau « 40 Days of Silence » » est l’un des plus forts de cet excellent disque, passant par différents états de désintégration qui rendent cet écho personnel de la fin de la technologie, en fait, tout à fait approprié. Mais cela met toujours mal à l’aise (nous rappelent aussi le point culminant dramatique et déroutant du LP A Sun That Never Sets de Neurosis, qui donnait l’impression que le CD sautait ;- sûrement le véritable fléau du discman peu fiable.

Prêtez attention à votre corps, et il vous le rendra en retour. Pour les anxieux, cela peut être débilitant – un tiraillement intérieur qui prend des formes plus graves, mais pour les simples curieux, cela peut être gratifiant. À travers ces simples lignes de piano – certaines ternies par des « erreurs » reconnues qui, comme tout musicien vous le dira, deviennent souvent la véritable âme de leur son ; d’autres déformées, piégées et répercutées au-delà de toute reconnaissance, celleAlonso y transmet une expérience très personnelle. Le morceau le plus abstrait est « Reversed Rain », un titre qui pourrait bien être littéral. Le morceau est dépourvu de mélodie, ou du moins de mélodie complète, alors que les fantômes de ce qui fut autrefois des notes de piano tentent de s’extirper de leurs tombes numériques, mais il est plein de rythmes flous et bruyants qui s’entrechoquent. Le moins abstrait est le plus proche, « La Memoria del Futuro », qui s’attache à une mélodie touchante tout au long de l’album, ses différentes formes ne parvenant pas à masquer la cohérence qui s’en dégage. On peut espérer que cette artiste a trouvé sa voie.

Si ce disque résonne en vousi, tout dépend si vous êtes également attiré par ses bribes de cohérence et son chaos sous-jacent. Quelque part dans cette rencontre, illustrée par l’écho de haut-parleurs qui seraient comme âbimés, on y trouvera harmonie.

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