Typhoon: « Sympathetic Magic »

Comment donner suite à un chef-d’œuvre ? À quelques exceptions près, la réponse est simple : on ne le fait pas. On dit bien, en effet, que la foudre ne frappe pas deux fois eu même endroit, et si vous avez la chance, en tant qu’artiste, de voir les étoiles s’aligner et chaque pièce se mettre parfaitement en place sur un projet, alors c’est un exercice futile que de passer votre temps à essayer de retrouver la magie. Si une autre grande œuvre doit figurer sur les cartes, on ne peut pas la forcer, il faut la laisser se produire naturellement. La seule grande folie est de faire exactement le contraire, de tourner le dos à votre plus grand succès et de ne pas en tirer les leçons qui s’imposent. Si vous vous retrouvez dans l’ombre de votre dernière libération, la solution n’est pas de construire plus haut ou de continuer à courir jusqu’à ce que vous atteigniez la lumière du soleil, mais simplement d’être à l’aise à l’ombre.

C’est ici que l’on trouve le nouveau disque surprise du groupe de Portland Typhoon. Après leur magnifique opus Offerings qui traitait d’une histoire poignante de perte de mémoire et de questions complexes d’identité, sa suite prend un peu de recul par rapport à ces concepts grandioses. Sympathetic Magic cherche plutôt à traiter simplement ces douze derniers mois tumultueux, et fait finalement un travail admirable pour capturer l’esprit du temps. Le lyrisme de Kyle Morton brille vraiment sur ce disque, abordant des sujets importants et s’attaquant à un enchevêtrement d’émotions déconcertant à sa manière, unique et parfois ludique, tout en brandissant la bannière des causes qui lui tiennent à cœur.

« We’re In It » commence par un rattrapage entre amis qui commentent la folie de tout ce qui est en jeu : « J’ai versé les boissons, j’ai échangé les conditions préalables, « Je suis bon », avez-vous dit, « mais le monde est merdique » (Poured the drinks, exchanged prerequisites, « I am good but the world is shit), avant de se concentrer sur le fait de montrer des vies encore plus bouleversées par la brutalité policière lors des manifestations du BLM : « Et la fois suivante où je t’ai vu, c’était sur un lit d’hôpital, avec une blessure par balle, les infirmières t’ont rasé la tête, tu as eu de la chance peut-être, peut-être le contraire » (And the next I saw you was a hospital bed, With a gunshot wound, nurses shaved your head, You were lucky maybe, maybe the opposite).  « Welcome to the Endgame » s’oppose à l’état de colère dans lequel se trouvent les États-Unis : « Amérique, je suis en toi, je donne des coups de pied, je crie sur tes tendons, c’est si facile de te blâmer, mais la culpabilité est aussi bonne que la mienne » (America, I’m inside you, Kicking, screaming at your sinews, It’s so easy to blame you, But the guilt’s as good as mine), tandis que « Time, Time » se rapproche de la sensation véhiculée sur Offerings en réfléchissant au vieillissement et au passage du temps avec une éloquence poignante et digne d’un tatouage, ligne après ligne. Les lignes qui vont le plus frapper sont alors celles du début de « Evil Vibes : « Ma façon de vivre est irréelle, purement par accident, ballottée entre les cataclysmes, Dis-le, je sais que j’ai glissé, Tout s’empile, l’évier est plein de vaisselle sale » (It’s been unreal the way I’m living, Purely by accident, tossed between cataclysms, Say it, I know that I’ve been slipping, Everything piling up, sink full of dirty dishes). C’est la meilleure description jamais faite sur de la mondanité frustrante de la vie en des temps sans précédent, et de la façon dont nous luttons tous pour maintenir une routine alors que tout s’effondre autour de nous.

Les paroles sont si frappantes sur ce disque en partie parce que la musique prend un recul marqué par rapport aux projecteurs. Pendant la majeure partie de sa durée de vie, Sympathetic Magic évite l’orchestration expansive habituelle du groupe en faveur d’un son plus inspiré du folk et de l’Americana. Bien que charmante à petites doses, cette approche dépouillée n’offre pas toujours à chaque morceau une identité unique. Heureusement, la brillante décision de faire revenir la section des cuivres qui était si importante sur White Lighter donne vraiment du corps au disque et ajoute beaucoup de chaleur à des morceaux comme « Time,Time », « Masochist Ball » et le point culminant de l’album « Empire Builder ». Cependant, tous les morceaux ne sont pas vraiment à la hauteur, car « We’re In It » semble certainement manquer de quelque chose musicalement et donne souvent l’impression de trébucher sur les paroles, et l’arrangement plus électronique du début de « Two Birds » semble plutôt déplacé.

Ce n’est peut-être pas un autre chef-d’œuvre, mais on n’hésitera pas à dire que c’est un sacré bon disque. Et bien que Sympathetic Magic vivra toujours dans l’ombre de son prédécesseur, on ne saurait trop le recommander aux nouveaux venus qui recherchent un disque pour les aider à gérer le désordre dans leur tête et dans la rue.

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