Nick Cave + Warren Ellis: « Carnage »

La relation créative entre Nick Cave et Warren Ellis remonte à près de 30 ans et coupe en deux la joie, le succès et une perte inimaginable. L’un des aspects les plus frappants du nouvel album, Carnage, est donc sa place singulière dans leur long et profond catalogue. Ce n’est pas – comme l’espéraient de nombreux fans – un retour à Grinderman. De même, avec ses spasmes électroniques, ses cordes tendues et ses penchants choraux, le disque ne ressemble pas à un disque de Bad Seeds, du moins pas dans un sens standard.

Construit au milieu de la dystopie de 2020, Carnage se présente au contraire comme quelque chose d’unique, le son de deux musiciens très expérimentés se démarquant des attentes, et construisant quelque chose à la fois de beau et de viscéral, de tendre et d’assoiffé de sang, nous présentant un totalement terrifiant et absorbant.

« Hand Of God » prend racine dans ce pouls suicidaire, la voix de Nick Cave se situant quelque part entre un prédicateur du XIXe siècle et le désir charnel d’Alan Vega. Les cordes tranchantes arrivent en soupirant, illuminant le fond clairsemé tout en compensant le cri solitaire du lyrisme de Cave.

« Old Time » offre une vision de la perte – « nous avons pris un mauvais virage quelque part » – au milieu d’un paysage sonore qui est implacable dans sa rareté. Chaque élément hurle dans les haut-parleurs, avec un long discours à l’alto de Warren Ellis dont la fin est fracassante, ponctué par un bruit de guitare rock à contre-réaction.

Malgré son surnom redoutable, la chanson titre « Carnage » est l’un des moments les plus langoureux du projet. Chaque note de synthétiseur résonne comme des ondulations sur un étang, la voix de Nick Cave s’accrochant à une perte sans nom ; sa ligne d’ouverture « I always seem to say goodbye… » ne peut manquer d’être lue en termes autobiographiques, une chanson sur la famille, et des liens qui vont plus loin que les mots.

Il serait cependant erroné de considérer Carnage comme un simple détail dsu thème de la perte. C’est une expérience bien plus complexe et nuancée que cela ; parfois, on a l’impression que Nick Cave piétine les nerfs à vif, en montrant un côté conflictuel de son art qui passe de la mélancolie soigneusement dépeinte à la vulgarité brute.

Prenez les intonations chuchotées qui animent « White Elephant » – une chanson narrative qui ressemble à Murder Ballads – dans laquelle sa voix se brise avec la ligne de rire : « Je suis une Vénus de Botticelli avec un pénis… » » ( am a Botticelli Venus with a penis…)

Si cet enthousiasme pénien effronté représente le ying explicite de l’univers de Carnage, alors le plaintif, profondément honnête, « Albuquerque » en est le yang. Simple et pertinent, il semble puiser dans le chagrin mutuel que nous avons tous ressenti lorsque 2020 a tracé son chemin – les plans annulés, les attentes déçues et la perte quotidienne des ambitions écrasées. Nick Cave est au plus désespéré lorsqu’il chante : « Nous n’arriverons nulle part / à aucun moment cette année ma chérie… » (We won’t get to anywhere / any time this year darling…) »

«Lavender Fields » est ce qui se rapproche le plus du catalogue parallèle de Nick Cave et Warren Ellis en tant que compositeurs de films. Les cordes ondulent comme le vent sur les champs, sifflant presque comme un accordéon qu’on tire et qu’on tire. C’est une beauté généreuse, indéniablement cinématographique dans son excursion solitaire – en effet, avec le chœur qui s’attarde en arrière-plan, Nick Cave fait écho aux héros singuliers qui occupent le centre de la scène dans tant de ces films. Il est difficile de ne pas être ému lorsqu’il chante : « Les gens me demandent comment j’ai changé / Je dis que c’est un chemin singulier… » (People ask me how I’ve changed / I say it is a singular road…)

Cette sensation béatifique se poursuit sur « Shattered Grounds », un morceau qui se délecte de l’extrême dichotomie entre les synthés ambiants proches de « An Ascent » de Brian Eno et l’émotion ouverte et implacable de la voix de Nick Cave. Sur le plan des paroles, il parle de la perte d’un être cher, de la perte d’un être cher dans un deuil incommensurable ; il y a une compagnonnage primordial, cependant, qui trouve sa résolution dans cette magnifique phrase de conclusion , « Et partout où tu seras, je te tiendrai à nouveau la main… » (And everywhere you are I will hold your hand again…).

Pour conclure avec « Balcony Man », Carnage est un disque qui occupe un domaine singulier. Tout semble en équilibre, organisé et profilé, un album qui s’exprime sur huit titres et pas plus ; il est succinct sans tomber dans la brièveté, un cycle de chansons d’une belle intensité qui s’épanouit dans la proximité de Nick Cave et Warren Ellis. En effet, tout au long de l’album, on se souvient de ces moments sans voix dans One More Time With Feelingen 2016, de l’offre d’une main sur l’épaule, des regards de côté pour assurer la sécurité émotionnelle des autres. Carnage rend l’inoubliable dans un son parfait.

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