Shame: « Drunk Tank Pink »

Shame a sorti son premier album Songs of Praise dans un monde très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui, et pas de la manière la plus évidente qu’on puisse imaginer. Appelez cela la genèse d’une scène, ou quelque chose de beaucoup plus cynique, mais de nos jours, vous pouvez difficilement gribouiller dans une playlist, feuilleter une programmation de festival ou parcourir une liste typique d’Album de l’année sans tomber sur une bande d’hommes délabrés en tenue formelle qui se disent « post-punk ».

Depuis le double coup de théâtre de 2018 qu’a été Songs of Praise et la joie fulgurante constiruée par l’apparition de IDLES en tant qu’acte de résistance, ces groupes ne manquent pas ; l’inconvénient étant que, quelle que soit la scène, il est plus difficile de se démarquer. Le genre exige d’un groupe qu’il soit franc, subversif et fort. Sachant cela, il est difficile de distinguer si un groupe ne fait que s’approprier l’image de Mark E Smith comme un costume d’Halloween hagard ou s’il porte aussi cette même étincelle d’ingéniosité, d’imagination et de rébellion. Avec leur deuxième album, Shame aurait pu facilement s’en tenir à la formule gagnante de leur premier album – mais heureusement, l’étincelle a prévalu et Drunk Tank Pink est une obsédante et excellente suite à l’opus précédent.

Alors que le morceau d’ouverture et le premier « single » « Alphabet » reprend là où l Songs of Praise s’était arrêté, il se transforme rapidement en « Nigel Hitter », inspiré par Talking Heads, avec ses rythmes new-wave syncopés. Ailleurs, on peut entendre des hochements de tête à des titres comme Deftones, les B-52 et la trilogie berlinoise de Bowie. Une boîte à rythmes peu familière introduit l’entraînement chaotique de « March Day » alors que « Water in the Well » est accentué par une fantastique sélection de percussions. Des castagnettes, des agogos (instument de percussion africain) et des blocs de bois illuminent le morceau comme un cours de musique d’école primaire incontrôlable. Musicalement, nous sommes en territoire imprévisible ; comme Dorothy dansThe Wizard of Oz, nous avons abandonné la familiarité teintée de sépia au profit de traits de couleur expansifs, déconcertants et fascinants. 

Comme nous l’avons déjà dit, les groupes du genre de Shame ont tendance à ne faire que du bruit ; des guitares déformées et bruyantes convoquent les moshpits à travers le pays et un chanteur en sueur hurle directement dans les tympans de la foule. Bien que Drunk Tank Pink ait encore des nuances de ce genre, le bruit est utilisé de manière beaucoup plus inattendue – comme un contraste direct avec le silence. Le silence, et le fait d’y faire face, est le thème principal de l’album – le nom de l’album lui-même fait référence à la couleur (une nuance de rose utilisée pour calmer les détenus de la cellule de dégrisement) de la pièce où le frontman Charlie Steen a écrit les paroles de l’album. Dans « Human, For a Minute », Steen chante « IJe suis la moitié de l’homme que je devrais être » (I »m half the man I should be) ; le poids psychologique de la sortie de la vie rigoureuse d’un musicien en tournée pour revenir à une relative normalité s’attarde sur les mots illustrés par des guitares dures et abrasives. Dans une vie imprégnée de bruit, le retour au silence peut souvent être ressenti comme un coup de fouet ; Drunk Tank Pink parvient à transmettre ces thèmes d’une manière rafraîchissante, honnête et complexe. 

Malgré la lourdeur des thèmes lyriques, Shame porte toujours en elle son humour franc. « Station Wagon » commence par une phrase typique de Steen : »j‘ai besoin d’une nouvelle résolution et ce n’est même pas la fin de l’année » (I need a new resolution and it’s not even the end of the year), et se termine par ce qui ne peut être décrit que comme un sermon cacophonique. Dans le premier « single » du groupe, « The Lick », Steen appelle à la fin d’une musique qui est « racontable, pas discutable ». D’une certaine manière, Drunk Tank Pink parvient à frapper ce milieu en étant racontable ET discutable. C’est un album qui démontre l’énergie, l’esprit et le charisme de Shame, pourquoi leur voix est vitale et pourquoi ils méritent d’être des influenceurs à part entière. 

***1/2

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